‹ Souvenirs de la vie littéraire; portraits intimesChapitre 6 sur 47 · PORTRAIT DE P. L. JACOB, BIBLIOPHILE, ÉDITEUR DES · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE P. L. JACOB, BIBLIOPHILE, ÉDITEUR DES

Deux Fous.

a M. P. L. Jacob est un de ces vieillards à moitié bénédictins qui passent leur vie à s'instruire, et sont en état de faire (quelque chose quand ils meurent. Il a pâli sur les parchemins, il est affamé de chroniques, palimpsestes, de papyrus, quipos, hiéroglyphes, médailles; chartes, cartulaires, etc. 11 oublie son dîner en feuilletant un portefeuille, il s'endort sur des monceaux de livras. Si, par

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hasard , vous vous faites le cornac d'une famille anglaise et que vous la conduisiez à l'Arsenal, à Sainte-Geneviève ou à la bibliothèque du Roi, n'oubliez pas de lui montrer le vieux P. L. Jacob, comme uiie des curiosités parisiennes les plus remarquables. Dites à la jeune miss en mauvais anglais :

« — Vous avez vu bien des livres dont quelques-uns se sont faits hommes presque ? Eh bien I tenez, pretty miss Guifort, voUà un homme qui s'est fait livre.

« Puis, indiquez-lui mon vieil ami P. L. Jacob, que vous trouverez toujours seul à la plus éloignée de toutes les tables. C'est un grand monsieur , pâle, sec , très-ridé, moitié parchemin, moitié basane. Il a sur la tête un chapeau à larges bords, qui lui donne un air faux de W. Penn. Il est vêtu de noir, mais ses habillements n'ont pas de forme bien déterminée, car ils sont si capricieusement plissés, si usés, si retroussés, si chiffonnés , qu'ils ressemblent à ces papiers que tourmente longtemps un homme d'étude et de savoir. Seulement, ses culottes sont si vastes, que vous jugeriez voir d'anciennes brayes ; ses souliers sont éculés et si pointus, qu'on les prendrait pour une chaussure à la poulaine. Tout est négligé chez lui. Sa cravate est mal nouée, les oreilles de ses culottes ne s'accouplent pas toujours très-fidèlement avec les boucles d'acier noirci qui ballottent et le piquent sans qu'il s'en aperçoive. Ses coudes, ses manches , ses parements, tout est empreint de la poussière des livres qu'il feuillette. Il a de l'encre aux doigts, et à la bouche une plume ébouriffée. Quoiqu'il ait la mine renfrognée d'un vieux juge fatigué d'une audience , il est doux, affable, un peu bavard , et simple comme La Fontaine ; si vous ne le questionnez pas et que vous passiez devant lui, il ne s'offensera pas de vos rires, et vous regardera en marmottant, ou murmurera en vous regardant, comme il écrit

HONORB DE BALZAC. 29

en feuilletant, et feuillette en courant. C'est toujours lui à qui le garçon de salle vient dire :

« — Monsieur, il est deux heures, on va fermer. ,

« Ce bonhomme rassemble alors ses papiers, garde la plume et s'en va par les rues, étonnant les flâneurs qui le prennent pour Tombre d'un prix de Sorbonne. 11 a Tair d'un vieux portrait sorti de son cadre et qui marche , ou plutôt il ressemble à une note, à un bourdon d'imprimerie, mis au milieu d'une page : il vit en marge du temps présent.

« Eh bien I cet homme-là est en quelque soiie la conscience de l'histoire, l'histoire môme ou quelque chose de plus que l'histoire, un tiers de Dieu, car il voit le passé comme s'il était devant lui. A son aspect, tous les romanciers pâlissent, car il doit leur dire : a Monsieur, vous avez parlé d'une tuile octogone sous Louis XIV. A cette époque elles n'étaient que pentagones et se fabriquaient à la Ville-l'Évêtiue, où l'on avait transporté les tuileries. »

« Il connaît tous les çiècles, ^vec leurs meubles, leurs costumes, leurs mœurs, leurs langages, leurs gestes, leur architecture. Il vous dira, en voyant sur le boulevard des gaufres roulées, que sous Charles YI cette pâtisserie avait une forme bien plus déshonnôte. Il sait quand un 1220^ est né, pourquoi il est né, de quoi il est né et quand il est mort. Il ne connaît pas la rue aux Ours, mais b\en une rue aux Oues où l'on vend des oies et qui mène de la rue Saint-Denis à la rue Saint-Martin. Souvent il demande des macreuses à sa ménagère et se plaint qu'on ne lui serve pas des foulques et des paons, et du beurre rôti, comme en savait faire Taillevent.

c II déplore l'abaissement des cuisiniers, en songeant que jadis ils étaient le nœud qui rassemblait tous les arts, et que composer un repas, c'était savoir inventer des drames, des représentations de tournois, et qu'aujourd'hui

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les entremets sont des plats sucrés, et que la Comédie- Française a remplacé le véritable entremets.

« Il a en horreur les Bradel et autres bimbelotiers qui ont été aux reliures leur solidité , et il est pris d'un saint respect à la vue de ces livres à fermoirs, dont le carton est de bois, dont le maroquin est chagriné , dont les dessins arabesques ressemblent à la rose d'une cathédrale, et qui ont coûté trente angelots à la vente de M. le Vidame de Chartres.

« Il ne s'est jamais permis d'écrire une seule ligne sur un siècle, sans que cette ligne ne sentît le style, la couleur, le parfum du jour, de la minute à laquelle cette ligne est censée vous reporter. . . . Aussi le spectacle le plus curieux de notre époque est celui de sa colère , quand on lui apprend que des marmots de dix-neuf ans, fessés de la veille et sortis le matin du collège d'Harcourt ou de Bainte-Barbe, ont la prétention d'inventer en quelques

jours tpute une époque. Il n'existe aujourd'hui qu'un seul homme qui, depuis la mort de dom Brial, soit un littéra« teur pour lui : c'est M. Duponchel, le bénédictin, le Vatel du costume.

« C'est à P. L. Jacob, bibliophile , c'est à ce digne et excellent homme, c'est à cette espèce de mouleur en cire, qui passe sa vie à guetter une syllabe, un fait, qui prend les empreintes de toutes les faces héroïques des vieux siècles, c'est à ce modèle des antiquaires qui voudrait mettre sous verre toute une époque, comme on y met des capitales, se plaint de la petitesse des médailles, et souhaite vingt fois par jour un carporama de faits historiques ; c'est à ce consciencieux et modeste auteur, l'ami de tous ceux qui le connaissent ; c'est à ce Vaucanson littéraire que nous devons les Deux Fous, . . Que nous reste-t-il à dire après la peinture de l'homme ? Que les Deux Fous sont un drame, un portrait exact de la cour de Fran-

çois I«' ?. . . . Tarare ! A quoi cela servirait-il? Gomment readre compte d'un livre où les personnages du temps parlent, marchent, agissent, soupent, se couchent, dorment , comme ils ont parlé , marché , agi , soupe , dormi, etc. Lire ce livre, c'est vivre dans le XVI« siècle , et nous le comparerions volontiers au cabinet de Gurtius, dont , par un coup de baguette, les figures auraient reçu pour un jour la vie et le mouvement. En effet , cette composition tient de la peinture, de la sculpture, du drame et de la magie.«G*est un Sièclorama, On regrette bien vivement que le temps prodigieux réclamé par ces sortes de compositions, les rende si rares I Enfin, m'est advia que Sa Majesté Gharles X devrait donner quelques fonds à notre ami P. L. Jacob, pour élever, fonder, administrer, diriger, entretenir une manufacture royale de"^mosaïque historico-littéraire. »

Get injurieux pamphlet n'est pas désavoué dans la lettre suivante de Balzac, mais seulement il est pallié par ce Parthe : il « assure » que depuis trois ou quatre numéros, il ne coopère plus à la rédaction du feuilletou du Voleur, dont il s*est séparé, par suite de Yanarchie qui régnait entré les propriétaires, ayant pour cause des intérêts pé* cnniaires ;

Toujours et toujours de l'argent l — « Qu'il n'a connu cet article que par le journal rempli de fautes, »

Voilà qui est trop fort, en vérité !

Quoi 1 lui , de Balzac aurait permis qu'à son insu Ton publiât un de ses articles , sans qu'au préalable il ne l'eût lu, relu, corrigé, revu, badigeonné , souvent remanié et refait de fond en comble! lui! si jaloux de tout ce qui sortait de sa plume I Publier cet article sans qu'il ait donné auparavant son bon à tirer !

Est-ce possible?

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Si cela fût arrivé, malheur au propriétaire du Journal ! un bon procès en désaveu, avec des dommages-intérêts, en eût été la conséquence ! Mais il n'en fit rien ! Cet article est donc bien de lui.

Ce numéro du Voleur du 5 mai 1830 excita un toile général d'une juste indignation ; des articles mordants, piquants furent sur-le-champ publiés dans tous les journaux politiques ou non, revues ou petits journaux littéraires : tous blâmaient de Balzac d'avoir ainsi outragé un écrivain tel que M. P. Lacroix.

Il y eut un tel scandale que Balzac , conseillé par quelques-uns de ses amis indignés contre lui , fut obligé d'écrire la lettre suivante à M. P. Lacroix :

H Du 6 mai 1830.

« Mon cher Lacroix,

« Il y a des gens qui, à* propos de certain article du feuilleton , m'ont indignement traité dans quelques journaux.

« A ces gens-là, l'on ne doit répondre que par le silence ou le mépris; mais à ceux que j'estime, et vous êtes de ce nombre, je dois déplarer que depuis trois ou quatre numéros je no coopère plus au feuilleton.

« Ainsi, quoicju'il y ait dans l'article des Deux Fous quelques idées que je pensais partagées, je vous préviens que je n'y suis pour rien.

« Cet espèce d'avis n'est pas une apostasie.

« Je ne conçois pas ce que je puis avoir fait. Ma séparation avec des gens que j'estime ne provient que d'une anarchie qui concerne des intérèti purement pécuniaires.

« Je ne sais si Tarticlo du Voleur aura eu votre agré-

ment ; il était plein de fautes d'impression, je Tai su par le journal.

« Agréez mes compliments.

« H. DE Balzac. »

De Balzac, devenu peu après membre et président de la Société des gens de lettres, M. P. Lacroix dut se contenter de cette sorte de diâsaveu ; une réconciliation apparente dut s'ensuivre.

la royauté LITTÉRAmE ENFIN CONQUISE.

Afin d'arriver plus rapidement à cette fortune à laquelle il rêvait sans cesse, de Balzac devint imprimeur et éditeur.

Au bout de deux ans, il fut contraint d'abandonner ces professions.

Il s'en retira, il est vrai, mais avec des dettes énormes, et pas le sou pour les acquitter.

Son imagination féconde et créatrice était sa seule fortune future !

— Que me faut-il pour payer toutes mes dettes? disait-il, une rame de papier, une bouteille d'encre, un paquet de plumes et un canif.

Avec ces instruments il y parvint enfin, à cette richesse si désirée et si laborieusement acquise !

Mais que de travaux opiniâtres, que de privations de tout genre, que d'obstacles à surmonter et à vaincre pour cet intrépide écrivain I

S4 ' PORTRAITS D'AUTBURS.

Son énergique caractère , sa vigueur et son inébranlable volonté, lui firent tout briser ! Il sortit enfin vainqueur de cette lutte acharnée.

Depuis la publication dans le Voleur de cet inqualifiable factum contre cet excellent M. Paul Lacroix (Bibliophile Jacob}, près de sept années se sont écoulées.

De 1835 à 1838, Tastre radieux de Balzac resplendit et brille du plus vif éclat : sa gloire a atteint son zénith ; il a enfin conquis cette royauté pronfise à son père. Si, dans sa puérile vanité, il se non^mei seulement maréchal littéraire t c'est que sans doute, par respect pour de certaines convenances, il n'ose avouer ses prétentions à la qualité de roi.

Il a déjà enrichi la littérature romanticpie d'une foule 'œuvres admirables, parmi lesquelles je ne citerai que les principales, telles que :

1829, la Physiologie du mariage, — Gloire et Malheur,

— le Bal de Sceaux;

1830, la Femme de trente ans, — le Père Gobseck^ —

la Grande Bretèche, — la Peau de chagrin;

1831, Maître Cornélius, — les Proscrits, — le Médecin

de campagne, — les Chouans;

1832, la Femme abandonnée, — la Grenadière, — Louis

Lambert, — le Curé de Tours; 1888, Eugénie Grandet, — Ferragus, — le Père Goriot,

— le tome I" des Contes drolatiques ;

1834, Balthasar Claês, — ^Deuxième volume des Contes

drolatiques;

1835, Seraphita;

1836, le Lys dans la vallée ;

1837, les Illusions perdues, — le Cabinet des antiques ;

1838, la Femme supérieure, — dernier ouvrage que j'ai

publié de ce fécond écrivain. En tout soixante romans ou nouvelles, dont j'ai édité cinquante-cinq, soit en première édition, soit en réimpression.

Tous ces ouvrages sont très-certainement les meilleurs ; plusieurs même sont de vrais chefs-d'œuvre.

A répoque dont je vais parler maintenant, de Balzac nageait en pleine splendeur : il possédait un riche écpiipage, un coupé, conduit par un corpulent cocher, à la riche livrée couleur marron à boutons dorés, rehaussés des initiales H. B. surmontées de Vécu des d'Entragues; — un groom qu'il avait fait venir exprès de Lilliput pour porter ses messages ; — il possédait sa loge aux Italiens et une autre au grand Opéra; — il ne fréquentait plus que les salons de la plus haute aristocratie : celui de M. le baron James de Rothschild, pour la ûnaBce, celui de M™« la comtesse d'Appony pour les raceflf antiques; — il était l'idole des femmes de trente ans ou plus ;«— le Bachelier un peu suranné de la Éleur des pois de la brillante jeunesse parisienne; en un mot, M. Honoré de Balzao était l'homme le plus à la mode ; c'était le héros du jour ; il faisait les délices des petits journaux, qui s'occupaient de lui, rapportaient ses excentricités, ses moindres bons mots, ses saillies spirituelles; M. de Balzac était donc le véritable roi de la littérature de cette époque, par ses travaux, son faste, son opulence et les agréments de son physique séduisant.

Poiu* soutenir un «tel luxe, il lui fallait de l'or et beaucoup d'or même ; je dus lui fermer ma caisse. Dès lors aussi ma perte fut jurée par lui.

Un jour il m'annonça froidement que mon Waterloo était sonné.

En effet, ma barque commerciale fut brisée.

Ce prodigue me devait une somme énorme avancée sur des traités qu'il n'exécutait pas; — il avait, ma foil

36 PORTRAITS d'auteurs.

bien autre chose à faire que de me donner -de sa précieuse copie ! Je lui avais refusé de l'argent I

J'étais passé à l'état de ses bêtes les plus noires !

Ce fut alors que, maohiavéliquemenl, en dépit de ses traités, il vendit à une puissante association de libraires et d'industriels tous ses droits d'auteur pour une somme considérable, au comptant.

Je fus pris pour dupe, — je fus ainsi sacrifié !

Gela devait être, — j'avais refusé de l'argent à celui qui le dissipait si follement 1

Je fus donc brisé par de Balzac, dans le but de pouvoir payer ses dettes résultant toutes des dépenses insensées qu'il faisait pour soutenir son luxe princier.

Si maintenant l'on veut bien remonter des causes premières aux effets, n'ai-je pas le droit, non pas d* accuser de ÎBalzac de ma ruine, mais de déplorer amèrement ma folle amitié, mon attachement sans bornes à la personne de ce nec pluribus impar des écrivains selon moi, du créateur de tant de remarquables, ouvrages ?

Avec l'intrépidité et le courage doi désespoir dignes de meilleurs résultats, je luttai contre cette fortune ingrate. — Longue, épineuse, laborieuse fut ma liquidation ! Je restai enfin sur le carreau, sans aucune ressource pour vivi'e, ma pauvre femme et moi.

Un poète a dit (j'y fais une légère variante) :

« Crédit est une île escarpée et sans bords;

tt L'on n'y peut plus rentrer dès qu'on ei> est dehors. »

Je repris donc ma molle de voyageur pour la respectable administration de la Jurisprudence générale, des savants et érudits MM. Dalloz (Désiré et Armand).

J'étais enfin parvenu, à force de travail et d'économie, à réunir quelques milliers de francs; — quelques années en«ore de cet honorable travail, ma femme et moi aurions

eu le pain de chaque jour assuré, lorsqu'on 1856 je fis une chute dans mes voyages, à la suite de laqpielle je restai estropié du pied gauche !

Encore une illusion perdue !

Ma malle de voyage fit place à la plume d'un écrivain incorrect, je le sais, je n'ai point fait d'études classiques ; le peu, mais très-peu d'instruction que je possède, c'est à moi seul que j'en suis redevable.

Qaoi qu'il en soit de la valeur de cette plume de laiton inculte, je me suis livré corps et âme, avec ardeur et cou-rage, à ma passion favorite, l'étude de la bibliographie ; c'est ainsi que j'ai déjà publié six. volumes qui, quelque peu de valeur ou de mérite on leur reconnaisse, prouvent, à défaut de talent, que - ma vieillesse n'aura pas été otieuse, comme l'espérait pour la sienne un jour ce poète, ce savant, l'infortuné Estienne Dolet, qui fut brûlé vif avec ses livres sur la place Maubert, le 3 août 1546, comme athée !

Pour quel crime, mon Dieu, un tel supplice ? Pour une fausse interprétation par ce libre penseur d'un passage de Platon sur V immortalité de l'âme..,

La bibliographie n'est pas le métier d'un $ot, mais c'est un bienso^ métier ; insensés sont ceux qui se livrent à ce genre d'études, à moins qu'ils ne soient convenablement rentes !

LES BÊTES NOmES DE M. DE BALZAC.

Malhem* et trois fois malheur à tout homme de lettres qui, dans un article de critiqpie, s'avisait de fustiger de Balzac!

Malheur à celui qui avait l'outrecuidante témérité de résister à ses exigences et à ses caprices !

38 PORTHAÏT» d'auteurs.

Malhetir isùrtotif au lîbfaire qvd ne Itti payait pas ponctuellement ses billets, tandis que lui, de son côté, avait le talent de retarder sans cesse Faccomplissement des engagements qu'il avait contractée envers lui ! Le Waterloo de ce libraire allait sonner I Les huiôsierô étaient là I...

Avocat, ancien clerc de notaire et d'avoué, nourri dans le î^alais, il en connaissait tous les détours ; par conséquent les mille faux-fuyants de \A chicaaé Ot dé lat procédure lui éfaîôïif faihiKers.

' Tous ces gens-là pafsôaient dèè lors à l'état dô ses bêtes noires. — Il en avait beaucoup, je vous assure, tandis que, par cotopensatiott, il avait frés-péu dé Véritables amiô.

Rien de plus commun que le nom , Rien de plus rare que la chose.

Avec ces aimables c^ualités du cœur et du caractère dont daitte nature l'avait si ki^gemènt doué, l'auteur de tArit de chefd'-d'œuvré littéraires était un nîMiavais cou* cheur.

Il s'est pourtant rencontré u^ joHir \m jeune écrivain â'esprit et de talent, qui , dans un accès d'enthousiasme balsBSLàophile, 6*est écrié :

k Lès éditeurs sont faits pour être /*ifii7^tf par des hommes tels que Balzac.

« Vous lui fîtes, seigneur, en le ruinant beaucoup trop d'honneur.

a Si la ruin0 de tous les éditeurs de Paris peut faire éclore un nouveau Balzac, j'appelle la catastrophe de tous mes vœux I »

Plus que nul autre, peut-être, de tous les éditeurs de éalzac, j*ai, malheureusement pour mes propres intérêts, donné des prouves irrécusables d'attachement, de d'évoùment à sa personne, d^énthottSià!6me podïr les prôduii!s de sa plume féconde éi èr^âtricô; je suis loiil cependant.

HONORE DK BAL2AC. gg

très-loin môme de désirer la ruine de tous mes confrères comme charitablement le souhaite !e pindarique écrivain* — mais je partage avec lui ce vœu :

a A Fauteur de chefs-d'œuvre littéraires il serait à désirer, pour la gloire des belles-lettres modernes, qu'il naquît de nos jours un successeur aussi supérieur qu'Honoré de Balzac. »

Mais quant à Thomme privé , avec son humeur et son ca* ractère, Dieu garde d'un second Balzac nos futurs éditeurs î Non ! je ne saurais jamais me résoudre à placer sur un piédestal de marbre la statuette en bronze de cet illustre écrivain dans une niche d'or, afin de l'adorer comme un nouveau saint, que l'on s'efforce de vouloir faire canoniser!

De Balzac, comme écrivain, a laissé une mémoire im*périssable ; — mais par ses actes il a prouvé qu'il était tout aussi peccable que chacun de nous.

A part cependant les bizarreries de son caractère, de Balzac était parfois un bon enfant .

« C'était (ai-je dit dans son Portrait intime , page 116) un homme gros et fort qui se poussait bruyamment, au fisque de marcher sur les pieds des gens et de bousculer les groupes.

« Il riait lui-même de grand cœur de toutes ses hâbleries.

tt 11 était bon enfant dans toute l'acception du mot; — écolier dans ses délassements, — très-badaud à l'occasion, — naïf à l'extrême, — capable enfin de jouer aux petits jeux, — et de s'y amuser beaucoup* »

En 1835, je demeurais rue de Seine-Saint-Gérmain. Depuis un mois j'avais publié, pour la troisième fois, en deux beaux volumes in-8«, le Médecin de campagne, dont le texte avait été rêva, corrigé, blanchi, rebadigeonné, ex-

40 PORTRAITS d'auteurs.

purgé d'une foule de néologismes (à mes propres frais, bien entendu), par mon savant ami, le philologue Charles Lemesle. De Balzac fut si enchanté de cette purgation littéraire, qu*il adressa à son blanchisseur une lettre autographe de chaleureux remercîments.

Cette nouvelle édition (bien qu'il me restât encore un certain nombre d'exemplaires de la seconde) était destinée à être présentée pour le concours du prix Montyon à l'Académie française.

Dans sa folle vanité, dans son immense orgueil, de Balzac me disait en se frottant les mains :

— Si je remporte ce prix de 10,000 francs, j'emploierai cette somme à faire élever, à Chinon, une statue en marbre à François Rabelais, mon maître et mon émule.

Le fait est que les immortel^ ne jugèrent pas — ces Welches n'ont pas le moindre goût I ^- le Médecin de campagne digne d'ôtre couronné ! Ils allèrent plus loin encore ; ils no lui accordèrent même pas une simple mention ! — François Rabelais fut donc ainsi frustré de la statue promise par son élève et son imitateur dans ses Cent Contes drolatiques^ dont trente seulement ont vu le jour; ces contes ne se vendant pas alors à cause de Vétrangeté du français.

Quel échec ! Aussi depuis ce moment tous ces immortels académiciens vinrent-ils grossir la phalange déjà nombreuse des bêtes noires du vaniteux auteur.

Un matin du mois d'avril, j'étais dans mon cabinet à corriger des épreuves; j'étais seul, par hasard, mon commis étant sorti.

Tout à coup j'entendis la porte de mon magasin s'ouvrir et se refermer avec une violence extrême.

Je me levai pour savoir quel manant pouvait ainsi se permettre de faire un tel bruit.

Je n'en eus pas le temps.

De Balzac était là, debout, devant moi. En ce moment il était dans un furieux accès de colère, sa figure injectée de sang avait ]a couleur de la rose de Provins ; il avait pénétré chez moi^ comme un ouragan, sans heurter à la porte qui séparait mon cabinet du magasin.

Il se présenta sans me saluer — telle était sa grossière habitude ; — pour lui, je n'étais pas né, il me considérait seulement comme son marquisat de Qui net , à Timitation de Scarron, pourvu toutefois que le robinet de ma fontaine fûlt toujours ouvert pour lui, et qu'il pût s'y désaltérer, c'est-à-dire puiser dans ma caisse.

^- Vous voilà fort tranquille, me dit-il brutalement, vous vous laissez voler et vous ne dites rien ! Si la chose vous convient, elle ne saurait être de mon goût. Jamais je ne souffrirai que l'on me vole impunément I Malheur alors au voleiu», quel qu'il soitl

J'étais stupéfait de cette violente sortie.

Jamais encore je n'avais vu de Balzac-Soleil dans un tel état de fureur et de surexcitation nerveuse.

— Mais enfin,, de quoi s'agit-il donc, Monsieur ; expliquez-moi comment je puis être volé, je l'ignore. . . ?

— Tenez, voyez et jugez

Le colérique écrivain lance brutalement sur mon pupitre une brochure :

C'était un numéro qui venait de paraître de la Mode, publiée par Lautour-Mézeray, son ami intime.

J'ouvre avec vivacité cette brochure ; à ma grande surprise, j'y lis :

Histoire de Napoléon racontée dans une veillée, par ua ancien soldat de l'Empereur.

Cette histoire de Napoléon était extraite du Médecin de campagne , dont j'étais propriétaire pour deux ans encore.

— Vous le voyez, vous ôtes volé ! me dit l'irascible de

4â PORTRAITS d'auteurs.

Balzac suffoqué par la colère. — Bien que Lautour-Mézeray soit i*un de mes plus intimes amis, bien qu'il vf^'elt rendu de signalés services dans les temps, si vou§ ne lui faites sur-le-champ un bon procès, je me fâche ^.. .

Gela dit, le fougueux auteur tpurne sur ses talons, gagne la porte, la referme avec violence sur lui et 4isparaît.

^— Diable I me dis-je, voilà une fâcheuse tuile qui me tombe sur la tête I Balzac m*a menacé de se fqcber, cela peut devenir très-grave pour mes propres intérêts, — unp rupture très-probable, — qpie faire ? Je ne puis consulter personne, — cette maudite affaire est trop déUcate... Réfléchissons mûrement , avant de mettre à exéçutipii l'ultimatum de Balzac.

Si j'adresse de suite, cpntinuai-je, une plainte ^u pror cureur du Roi, le vol étant manifeste, M. Lautqur-Mé-* zeray, que j'ai souvent rencontré chez son intime api Balzac, sera infailliblement condamné. C'est une (ibose toujours grave pour tout homme d'honneur, que de voir son nom flétri par un jugement, n^ême pour un simple délit de presse. . . . , et mon imprudent voleur passe , ^veq raison, pour un étourdi, mais c'est un très-galant homme I Que faire? Qu'en résultera-t-il d'avantageux pour moi? rien, ou très-peu de chose; car l'article indique la source où il a été puisé, circonstance atténuante, preuve de bonne foi. — Après tout, cette reproduction nuit-elle donc à la vente de mon livre? non, assurément ; elle le fait connaître, au contraire ; d'une autre part, si je fais comparaître à la barre d'un tribunal un homme de lettres, une sorte d'extravagant , d'excentrique , mais au demeurant un homme d'esprit, très-honorable du reste , malgré mes droits très-légitimes , les gens de lettres ne me pardonneront jamais d'avoir fait condamner un de leurs confrères; et pourqpioi ? pour une simple reproduction i Je deviendrai

pour tous un véritable par/a qu'ils éviterout ; — je serai bafoué, houiiiy tourné ej^ ridicule .dans tous les joy.rnaux. —Qalzap lui-môme ^'^-t-if pas fait pire encore? no s'est-il pas perpiis de s*appropfier , ^ans le salon 4© M"« Sophie Gay, la ^éatiof) 4 ^P^ ^^^^ W ^^^ avait été communiquée le matin même, dans un déjeuner en tête-à-tête chez son ami Henri Delatouche, entre la poire et le fromage, sous la foi du secret le plus absolu , idée qu'il avait trouvée délicieuse et que Delatçjiiche se proposait de développer en Mq. volume ? Delatppcjie fu| instruit de ce vol ; il cria ; Balzac lui en fit des excuses et tout en resta là î

Entre le vol de la reproduction d'un article imprimé et celui d'une idée de. roman communiquée sous la foi du serment, qu'on s* approprie , qu'on déclnre .publiquement être de soi, quel est le plus coupable des deux voleurs ?

Un procès littéraire scandaleux sera pour de Balzac comme un coup retentissant de trompe qui éveillera sur lui l'attention publique; ce sera pour lui comme Thistoire de la queue coupée au chien d'Àlcibiade, tandis que pour le libraire ce sera la désaffection et la perte de l'estime des gens de lettres.

Non, il ne faut entamer un procès qu'après avoir essayé d'arranger, d'assoupir cette déplorable reppoduction, dût mon auteur préféré à tous m'accuser de tiédeur.

Je dois au préalable aller rendre une visite à M. Lautour-Mézeray ; j'aurai fait preuve alors de bon goût, de convenance et de courtoisie. Les gens de lettres m'em tiendront compte, je l'esi^ère du moins.

Fort de ce raisonnement, mon commis rentré, je pris mon chapeau et me hâtai d'aller chez M. Lautour-Mézeray.

J'eus l'heureuse chance de le rencontrer seul chez lui, dans son riche cabinet de fumeur, enveloppé dans une éclatante robe de chambre à grandes fleurs fantastiques, couché sur son divan, oeoupé à fumer dans un riehe

44 PORTRAITS D*AUTBURS.

chibouk le parfum odorant du délicieux tabac de Latakié.

— Ehl cher Monsieur, à qpiel heureux hasard dois-je attribuer votre aimable et bonne visite ? me dit mon voleur, lorsque je me présentai devant lui. — Soyez le bienvenu, — asseyez-vous là, à mon côté, puis nous causerons plus à notre aise.

A propos, fumez-vous? si oui, choisissez dans cette panoplie la pipe qui vous plaira le mieux ; vous le remarquerez, j'en possède des échantillons nombreux de tous les pays ; si non , et que la fumée du tabac vous incommode, je cesserai de fumer.

Surpris au delà de toute expression par ces aimables paroles, moi, dont le cœur était oppressé par l'angoisse de ce que j'allais lui dire, je choisis une pipe de terre américaine. Je dis alors à mon courtois voleur :

— Monsieur, je vous offre le calumet de la paix, voulezvous l'accepter, oui, ou non ?

-* Monsieur, quel que soit le motif qui vous guide à m'offrir ce gage, venant de votre part, je l'accepte. — Vous ôtes donc un ambassadeur chargé près de moi de quelque mission importante ?

— Je ne suis, Monsieur, ni l'ambassadeur ni l'envoyé de qui que ce soit, je viens ici près de vous pour mon propre compte ; le calumet que je vous ai offert, et que vous avez accepté sans en connaître le motif, est déjà pour moi une garantie que nous parviendrons à nous entendre à ramiàble, car c'est à cette intention que je me suis présenté chez vous ; vous êtes un honnête homme. Monsieur, je le sais; — je me serais cru déshonoré âmes propres yeux, si je vous avais tout d'abord fait appeler en police correctionnelle.

— Moi I Monsieur, en police correctionnelle l et pour quel motif, mon Dieul Expliquez-vous, je vous prie!....

Tel fut le début de mon speech avec cet aimable gentilhomme d'écrivain.

J'étais avec lui à mon aise ; je commençais à espérer une issue pacifique et convenable qui pourrait empêcher de Balzac de se fâcher contre moi. Jo débitai mes griefs d'une voix ferme ; comme j'allais les conclure p^r la menace d'un procès, M. Lautour-Mézeray m'arrêta court d'un geste amical.

— N'achevez pas votre phrase. Monsieur; il ne peut y avoir de procès entre nous ; le délit existe, — je suis coupable, je vous l'avoue ; mais, en cette circonstance, — pour me permettre cette reproduction, oui, sur l'honneur, je vous le jure, je comptais sur la vive amitié, qui depuis si longtemps me lie avec Balzac ; j'ai eu tort d'y compter, à ce qu'il paraît.

— M. de Balzac , repris*je, est tout à fait étranger au but de mon amicale visite, — je vous l'ai déjà dit ; — ^ c'est pour mon propre. compte que je suis ici.

— Fort bien, mais j'aurais dû vous demander cette permission , que vous ne m'auriez pas refusée , n'estce pas?

Je m'inclinai en signe d'assentiment.

— Car je sais que depuis- longtemps, ce dont je vous félicite; vous êtes devenu le seul éditeur des œuvres do mon ami. La démarche bienveillante que vous faites , en ce moment, auprès de moi , prouve votre délicatesse ; j'y suis très-sensible. Pour vous le prouver de suite , je vous dirai : à délicat délicat et demi; pour aller plus rondement à une conclusion que vous attendez avec impatience, je vous offre, /lio et auho, une somme de cinq cents francs ; de plus, cent exemplaires de ma chère livraison de la Mode.

A votre tour, je vous demanderai, cher Monsieur,' acceptez-vous, oui ou non, mon calumet de la paix?

46 PQBméV^ |>'AUT9UR9.

Une cordiale poiguée de maju fut ma seule réponse.

Jje lendemain matin^ vers les neuf heures, comme à x^Q^ habitude» j'allai rue id Gassiai chez de Efalzac : je portais sous ii^on bras les cent e;^emplaires de la )ivraisQp dû la Mode ; dans ma bourse, vingt-cinq pièces d'or de V^^ francs tou^s neuves et bien trébuchantes, comme d^ftif le père Gobseck.

J'étais heureux d*avoir terminé une mission a^isçi délfoate qu'épineuse, &^m propès.

i% pie disais : Dq Palzao , j^ Tespèrp, ne pourrçi ^tre fâcbé contre moi, car la aoQoli^sioi^ d^P^B9^ toutes mes précisions et sans doute les siennes.

J'étais curieu:»: de ponpaître pq^fppiU je ^epais reç):^, q| comiment il recevrait la conclusipQ de m^ négoplf^tip^.

Je voulus réprouver.

J'entrai donc dans son petit cabinet de travail.

De Balzac écrivait, — il ne leva pas la tôte, ne me rf n4f| pas mon salut : affaire d-habitude | .

Je plaçai près de lui, sur une chaise, saps ipo^ dire, mon paquet; muet, j'attendis.

La phrase terminée, mon auteur daigne enfin port^p lef» yeux sur moi.

— Eb bien, Monsieur, qu'y a-tril de nouveau ce matin ? Votre plainte, l'avez-voug adressée au procureur du Hoi ?

-— Je n'en ai rien fait, Monsieur 1 A ces mots, de Balzac devient d'un rouge de pivoine; Id sang lui monte à. la tète.

— Gomment 1 c'est donc comme cela que vous suivez mes conseils, me répond-il d'une voix vibrante de colère.

— Danç une affaire de cette nature, je ne devais suivre que les miens, c'est-à-dire ceux du bon sens et des convenances.

— De mieux en mieux, Monsieur, vous voulee vous laisser voler I Gela ne me convient pas ; quiconque vole

WmOKk VE MàlMkC, 41

mon lilnraire ma vole aussi moi-mtoie. — Je yous U redis, voici mon nltimatum :

On un bon procès avec ce voleur, ou je ipe ttahe; une séparation ensaiie, choisissez (

•— ie ne puis, Monsieur, faire de procès à personne, je sais allé rendre visite à M. Lantoor^Méseray; tout esl terminé à ramiable entre nous»

^ Oui, un arrangeaient à sa façon ; il vous aura joué parnlessous la jambe, j'en sois certain, iieslirès4ialnle«««

— ' ie n'ai nullement été joné, en voici la preuve : voyes ses brochures, c'est un dédommagement.

«* Un beau billet à la Châtre, en vérité 1 qoe voulesvons que Je fasse de ces papiers t

— Mais, en allumer votre feu I

— Décidément, maître, je crois que vous vous moques de moi avec votre air tranquille ; il doit y avoir encors antre chose.

— Oui, Monsieur, il y a encore autre chose...

— Mais dites-moi donc cela tout de suite? Vous me laites mourir d'impatience, avec vos réticences...

— ' Calmez-vous, de grâce. Monsieur 1 — Je ne pourrais jamais souffrir que mon née pluribus impar entre les lit-' tératenrs modernes pût ainsi mourir d^mpatience, j'y perdrais trop !

-^ Maître Werdet, vous êtes un flatteur.

— C'est ma pensée. Monsieur; elles sont libres, vous le savez bien.

A ces mots, je prends ma bourse, je l'ouvre, j'en fais ruisseler les pièces d'or sur la table.

-* De l'or, de l'or ! s'écria de Balzac d'une voix retentissante I Combien, cher, y a-i-il donc?

De monsieur, j'étais arrivé A maître , et de cette dernière qualification à celle de cher, qui tout naturellement devait se terminer par celle de mon ami. Je progressais.

18 * PORTRAITS d'auteurs.

^- Cinq cents francs, Monsieur 1 Je pense que c'est lui beau denier, qu'en dites-vous ?

— Magnifique, mon ami ! touchez là.

Il me serre vigoureusement la main. — Il compte et recompte ses pièces d'or ; il les fait sauter dans ses joyeuses mains, puis il va les serrer dans son secrétaire.

— Je suie très-heureux, mon cher ami, de votre habileté dans cette circonstance ; je vous dois une récompense que vous voudrez bien accepter. — Ces brochures sont pour vous dédommager, — je vous en fais cadeau...

En me retirant, à mon tour je fis cadeau à Auguste, le valet de chambre, de cette générosité de son maître, de ce paquet de papiers qu'il vendit à son profit à l'épicier.

En 1836, de Balzac, qui ne possédait, disait-il, pas le sou, forma une société par actions pour acheter de M. Béthune la Chronique de Paris, qui se mourait entre ses mains faute d'abonnés ; cet esprit supérieur se flattait que sous sa puissante direction la nouvelle Chronique régénérée annihilerait Ja Revue de Paris dirigée par M. Félix Bonhaire.

Dans cette nouvelle Chronique de Paria^ Balzac se fit la part du lion ; il se nomma lui-môme rédacteur en chef; il se réserva, en outre, exclusivement la rédaction des articles de politique étrangère, car il se vantait à tous propos de devenir prochainement, à cause de ses vues politiques, ministre des affaires étrangères ; c'était bien la moindre récompense que pût lui accorder le gouvernement.

Sa politique étrange et non étrangère, comme, pour se moqpier de ce vaniteux, lui disait souvent le caustique Alphonse Karr, fut tournée en ridicule; telle fut sa récompense.

De Balzac, très-habilement et sans qu'on pût s'en dou-

ter, prolitant de sa position de rédacteur en chef d'une revue, de même qu'un Parthe qui, en fuyant, décoche ses flèches acérées, lançait les siennes contre toutes ses bêtes noires, gens de lettres qui l'avaient houspillé ou le houspillaient chaque jour avec usure, tels que MM. Capo^ de-Feuillide, Lautoar-Mézeray, Amédée Pichot, William Duckett, Raymond Brucker, Théodore Mitret, Pbilarète CbasleSf Paul Lacroix, Brindeau^ etc., etc.

C'est de la rédaction de la Cbronique, qui se faisait quotidiennement chez moi, en quelque sorte sous mes yeux, que partaient ces articles épatants, démolissants et déso^ pilants de gatté, d'entrain, de verve, d'esprit et de causticité qui allaient égayer et surprendre les lecteurs des journaux légers, tels que le Figaro, le Corsaire, le Cbfirivari, le Vert-Vert, etc.

Je pourrais citer ici les noms des jeunes écrivains qui, sous l'inspiration de leur rédacteur en chef, rédigeaient ces articles ; mais à quoi hon ?

L'un d'eux, le plus jeune, le plus fécond de tous (il comptait à peine vingt-cinq ans), s'est depuis élevé si haut, mais si haut, dans l'empyrée des helles-lettres dont il est l'une des gloires, que, quand hien môme j'aurais à ma disposition la puissance d'd)jectivité du télescope de l'Observatoire de Paris igoutée à celle du télescope d'Herschell de Londres , je ne pourrais môme parvenir à le distinguer, tant son auréole de gloire est brillante et radieuse. "

De Balzac n'écrivait pas ces articles fulgurants et caustiques, c'est vrai , mais il les inspirait, en indiquait le sujet, les commandait, . .

Vous eroyez peut-ôtre que la mansuétude de l'auteur du Père Goriot (qui, au fond, est encore une flèche de ce Parthe lancée contre un critique célèbre) avait été satisfaite de la conclusion toute pacifique, que j'avais si heu-

60 PORTRUTS d'auteurs.

reusement ménagée, pour ses propres intérêts et non pour las miens, au prétendu dol de M. Lautour-Mézeray ?

Détrompez-vous au plus vite ; jugez Thomme.

Depuis cette époque, dans Ti^timité de ses ainist ^ R6 désignait plus cet bomme distingué quo par la non^ da Lautour-mesuré,

Jeu de mots indigne d'un tel écrivain ; mais ses rancunes remportaient toujours hors des bornes de la simple bienséance.

En 1846, parut une nouvelle da Palzac sous le titre da : Un Prince de la Bohême,

Son héros, La Paliérine, est un personnage extrdmement excentrique, — spirituel, — « une espèce de fou de la plus haute société, — mais cribl^ de dettes énormes, -r toujours aux expédients pour soutenir son luxe et ses frivoles et ruineuses prodigalités.

Pour quiconque a 'connu M. Lautour-Mézeray, La Palferine est son portrait, mais chargé. Oui, cet homme de lettres avait la réputation d'être un extravagant, un excentrique, ce qui ne Tempêcha pas de devenir un habile adr ministrateur comme préfet et de payer les folles dépenses de sa jeunesse.

Était-il donc convenable de livrer aux interprétations malignes de ses lecteurs la personnalité, quoique cachée sous un pseudonyme, d'un galant homme, de son intima ami ? C'est encore là une action blâmable.

Dans la même nouVëlle, de Balzac prend à partia M. Sainte-Beuve qui, parfois, ava^t apprécié dans ses ar* ticles de critique la valeur littéraire de ses ouvrs^ges.

Inde irœ !

Pendant plus d'un an , j'ai vu constamment sur le petit bureau où Balzac écrivait, le premier exemplaire que j'avais pu me procurer chez Renduel (à prix d'argent s'entend), avant la misç an vente, de Volupté^ 2 vol. in-8<>, 1834.

HONOné DE BALZAC. 51

« C'est le roman de la chair et de Y esprit, tableau complaisant des faiblesses de Tun et des révoltes de Tautre. »

Ce roman était toujours ouvert ; il était lu, relu, approfondi , analysé , étudié pour la pureté du style , — objet constant des soins de Balzac qui n'était jamais satisfait du sien ; — sous ce rapport, Volupté lui servait d^étude et de modèle.

Eh bien ! il reproche à cet éminent écrivain , Tune des gloires de notre littérature moderne, sa manière d'écrire qu'il traite de maniérée , qu'il dénigre , qu'il compare à celle des Homélies de Mascaron.

Il va plus loin encore ; il compose quelques exemples . qu'il attribue à l'auteur de Volupté !

C'est pousser bien loin, il faut en convenir, l'esprit de rancune et d© vengeance.

Adorez don.c, si vous le voulez, dans sa niche d'or, celui dont l'humeur était si vindicative et si haineuse ! Et pourquoi ? Parce qu'il avait été fustigé ! Il ne lui fallait que des thuriféraires ou des admirateurs passionnés.

Libre à vous I Pour mon compte, je m'y refuse.

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