LA LOGE INFERNALE OU DES LIONS A L*0PÉRA
— Vous avez connu , cher docteur^ me dit mon ami Charles de Rastignac, cette célèbre loge infernale ou des lions de TOpéra, qui fit tant de bruit dans la société parisienne de 1833 à 1836 ; vous l'avez connue, non par ouïdire mais bien parce que vous étiez l'un des plus spirituels amis que nous y recevions dans la plus intime amitié ; nous étions sept qui l'avions louée à l'année.
Voici les noms de ces turbulents lions, dignes d'être cités dans les âges futurs ; c'étaient Messieurs :
Le marquis de Podensaa,
Le vicomte Charles de Rastignac-Cadillac, moi, votre ami, *
Le comte de la Bastide-Florac,
Le vidame Nestor de Saint-André de Cubsac,
Le baron Emile de Barsac,
Le comte de Grandignani'Preignac,
Le chevalier d'Ëntragues de Balzac.
Comme vous le voyez, chacun de nous était ué sur les rives fleuries de la Garonne, aux environs de Bordeaux, dont les heureux habitants possèdent à un haut degré le feu sacré de la satire , de l'esprit, de la raillerie, et principalement celui de tout fronder et gouailler.
De Balzac était notre aîné; chacun de nous pouvait compter de vingt-deux à vingt-six ans ; nous étions tous riches, libres , indépendants , conduisant la vie élégante à grandes guides» dépensant; follement notre or en prodigalités fastueuses et. frivoles; — .chacun de nous connaissait Tart d'exprimer sa pensée par la plume ; — les grands, comme les petits journaux, auxquels nous donnions chaque jour des articles mordants, étaient à notre dévotion. Malheur à qui avait Taudace de nous fronder! Malheur surtout, aux acteurs et artistes chanteurs qui avaient pu déplaire à Tun de nous ; — ils étaient certains d'être épatés, démolis, éreintés par des hommes qui ne craignaient rien, pas plus une rencontre au pistolet qu'à Tépée. . . •
Nous formions ainsi une véritable société d'assurance mutuelle, intime, fraternelle, contre quiconque essayait de se frotter à nous. . , .
C'était dans notre loge que se réunissaient nos amis littéraires ou autres; — chacun . d'eux y apportait son anecdote ou historiette scandaleuse, ou le récit de quelque aventure plus ou moins . épineuse ; — vous savez par quels éclats de rire bruyants tous ces récits étaient accueillis. Plusieurs fois il arriva même que le commissaire de police chargé du maintien de la décence et du bon ordre da|}s la salle, vint faire cesser le bruit infernal de notre gaieté trop expansive. L'un de nous , ' Nestor, était , par ses saillies , l'un des plus redoutables critiques de tous les faits de l'administration de . l'Opéra ; — avec l'esprit sarcastique que vous lui connaissez, par ses articles pleins d'une implacable ironie, il était devenu un des adversaires redoutés de cette pauvre administration ; ce qui ne l'empêcha pas plus tard — sans doute pour apaiser sa I verve mordante et démolissante — d'obtenir, en 1847,1e privilège, pour dix ans, de directeur de ce même Opéra qu'il
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avait si bien houspillé ; ce privilège il le garda jusqu'en 1860, et il le céda à M. Perrin.
A la sortie du spectacle, nous allions tous les sept faire un succulent et joyeux souper au cabaret de la Maison- Dorée, où, de même qu'à l'Opéra, nous possédions un salon particulier dans lequel personne ne pouvait pénétrer sans notre volonté; quelquefois nous y admettions des filles d'Eve du demi-monde.
Vers les trois ou quatre heures du matin , chacun se retirait chez soi ; nos équipages nous attendaient ; Balzac avait aussi le sien; c'était un coupé magnifique, un locatis qui lui coûtait 500 francs par mois, sur les panneaux duquel resplendissaient les armes parlantes des d'Entragues; le cocher et le petit groom, par la richesse de leur livrée, le premier par sa majestueuse corpulence, le second, par sa taille de Tom-Pouce, rivalisaient avec ceux de M. de Rothschild, ce roi de la finance.
Une particularité digne de remarque, c'est que M. de Balzac ne payait jamais sa part de dépense au quart d'heure de Rabelais; non pas qu'il manquât d'or — il avait une admirable bourse toujours* bien garnie de ce vil métal; — il ne faisait payer que le lendemain en ajoutant un aristocratique pourboire pour les gens de service.
Certes, devant la quittance du payement de la location de notre loge, nous devions être tous égaux.
M. de Balzac en jugea tout différemment.
Dès la première soirée de notre prise de possession, il fit ce qu'avait déjà fait, dans une circonstance très-épineuse, Bonaparte avec ses deux collègues les consuls : — il s'empara de la première place, la meilleure, celle d'honneur, qui aurait dû être tirée au sort, puisque nous étions tous là au même titre.
Nous fûmeB blessés au eœur par cette inconvenante façon d'agip.
M. de Balzac, il est vrai, était, non pas notre grand maréchal littéraire, comme dans sa folle vanité il se nommait loi-même, mais notre aoleil radieux le p)us éclatant, notre née pluribus impar, pourtant chacun de nous remportait sur lui par Téciat du nom de ses ancêtres, et sur« tout par la richesse.
Notre orgueilleux ami était donc là, chaque soir, À cette plaee d'honneur, se prélassant, faisant la roue devant un« société distinguée ; il semblait lui dire : « Regardez-moi bien, je sais Gaiiiot, bercer de ce troapeaa^ » faisant tournoyer sans cesse entre ses mains gantées de blanc, comme oeHes d'un vrai gandin^ sa monstrueuse canne de tambour-major, afin de faire scintiller aux feux de mille bouges les pierres préoieusee dont la tête était émaUlée ; sen habit était de fin drap bleu, sortant des ateliers de son attM Buisson, son tailleur, et celui de la jeunesse dorée, enrichi de boutons d'or, ciselés par Gosselin, son pseudojBenvennto Cellini, son joaillier-bijoutier ; sur son gilet de piq[ué blanc anglais, serpentaient et brillaient les mille aimeaux d'une imperceptible ohaîne d'or de Venise ; ^joutez, pantalon noir à sous-pieds, dessinant à merveille ses tibias f des bottines en cuir verni, et vous aurez l'ensemble des perfections physiques de notre ami.
Avee cette toilette ébouriffante, fort mal portée, je vous assure, cher docteur, avec cette lourde désinvolture si prétentieuse que vous lui avez connue, lorsque M. de Balzac quittait notre loge pour aller se promener et se faire admirer au grand foyer, il ressemblait volontiers à un riche marchand de boeufs de Poissy, an grande tenue d'apparat, pour aller festoyer avec quelques unis la dive boateille et Gomus.
Dms toutes nos léuaionSy il alfestait Anotve égarflune
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grande supériorité ; — ; il .nous -parlait ;8an8 - cesse de la vogue qu'obtenaient ses écrits, ■:— de l'engouement des femmes^pour sa propre pei;ponne, — de ses nombreuses conquêtes, — de l'illustre famille d!£utragues * dont il prétendait que sa famille était issue ; — si bien que, pour flatter son orgueil. aristocratique, et pour nous moquer de lui, — nous avions fmi par, ne' l'appeler plus, entre nous, que d'Entragues ou d'Entraguet.
Ainsi sans. cesse mortifiés par -ce ^ personnage fat, orgueilleux, vaniteux , nous résolûmes de nous . venger de lui, et de le blesser au cœur.
La vengeance est un plaisir des dieux, ont dit les poètes. — Nous n'étions pas certes des dieux de l'Olympe, • mais de simples mortels à qui la vengeance était chère et permise.
Mais comment nous y prendre avec un homme aussi fin, aussi rusé, aussi clairvoyant que oehii:que nous voulions mystifier, sans qu'il pût s'en apercevoir ni .' s'en douter môme?
Là était la plus grande des difficultés, — difficulté trèsdélicate et très-épineusè.
Nous délibérâmes à ce sujet entre nous ; voilà ce qui fut résolu à l'unanimité.
Ce fut dans son orgueil de race aristocratique surtout que nous décidâmes de le blesser.
L'or n'est point une chimère, comme l'a dit Scribe dans un paradoxe iusoutenable ; il est bien une réalité.
Que nous importait quelque peu d'or, à nous qui le dépensions si follement ? Rien ! absolument rien ; chacun de nous était riche.
L'or nous sera utile cette fois, nous dîmes-nous.
Le hasard, ee despote, qui préside toujours à nos destinées nous fournit l'occasion.
' Depuis quelques soirées déjà nous avions remarqué
HONORll^ DB BALZAC. 77
parmi les figurantes du corps de ballet, une nouvelle débutante, un rat, comme on les nomme dans la langue pittoresque des coulisses.
Ce rat, ou plutôt cette figurante, pouvait tout au plus compter seize à dix-sept ans, — sa taille était au-dessus de la moyenne, bien cambrée, — elle était souple, légère, bondissante, rappelant par son impatience fébrile les bonds capricieux et gracieux de la gazelle ; — ajoutez une démarche remplie de grâce, pleine de séduction et de distinction ; — ses cheveux abondants étaient d'un noir d'ébèhe,* ainsi que ses sourcils épaif et bien marqués. Deux, beaux yeux fendus en amande étaient voilés par de longs cils noirs et soyeux,^ qui en tempéraient la vivacité et réelat ; — sa .peau blanche rivalisait avec celle du satin dont elle avait la douceur ; — les plus belles couleurs de ce rose, apanage: de la jeunesse et le désespoir, des coquettes , brillaient sur sa figure, dont le petit nez retroussé à la Roxelane révélait beaucoup d'esprit, d& ruse et de malice. . - . • < - ' ,
N'oublions pas deux perfections importantes de la nature : — de petites dents, perles blanches' enchâssées entre deux lèvres de corail, — un pied qui pouvait le disputer, par sa petitesse, à celui d'une Andalouse. •
Telles étaient les perfections physiques de ce rat si précieux, digne en tous points d'être croqué par un roi. .
Nous jugeâmes que cette figurante accomplie pourrait bien, si nous savions nous y prendre, nous seconder dans la réussite de notre complot.
78 PORTRAIta Ô'AIITBUIIS.
l'enquête. — • CHAPITRE DES INFORMATIONS.
Mais oomment pénétrer avec convênanoe chez une tUBsi jolie personne que nous n'avions vue que quelquefèis briller sur les planches de l'Opéra ? Gomment lui faire eomprendre, sans blesser sa pudeur, ce que nous espérions d'elle, -^ son ooncours dans notre ténébreux projet?
La question était délicate; -» lequel d'entre aous se chargerait de cette liasanlBiiM ndesion?
Lé sort en décida : -^ le premier nom qui devait soi^ d'une urne dans laquelle tous les noms seraient jetés, devait se dévouer pour servir la cause commune*
Mon nom fut favorisé par le hasard.
J'en fus enchanté, — parce que j'avais à me plaindre en mon particulier de quelques impertinenees orgtieilieu- «es de d'Entragues à mon égard.
Je me mis tout aussitôt en quite.
Ce ne fut ni long ni difficile. '— • J'allai prendre mes Ia«» fbrmations préliminaires tout droit à l'Opéra.
Là, j'appris que notre figurante s'appelait Irène Gobald^ — - qu'elle habitait avec sa mère un bel appartement situé au troisième, sur le derrière, de la maison portant le n* 49 de la rue Taitbout ; — que sa mère, jeune enoore, étsdl veuve depuis deux ans d'un employé supérieur du ministère des finances qui , en mourant , avait laissé à sa femme une assez belle fortune ; — que M"« Irène, sa fille unique, qu'elle adorait, — dont elle faisait toutes les volontés, puisque, malgré sa répugnance, elle avait consenti à ce qu'elle montât sur les planches, entraînée qu'elle
était, prétendait-elle, par une attraction irrésistible, — que M"« Irène avait reçu une belle éducation dans l'un des pensionnats les plus renommés du noble faubourg Saint- Germain, — que sous son apparence de convenance et de modestie, sa tête était un vrai volcan, — une tôto aventureuse et même un peu folle, m*assura-t- on.
Cette dernière et charitable information de tête en feu, aventureuse et folle me fit le plus grand plaisir.
Aussi les préparatifs de mon siège furent-ils bientôt déddés, — ce fut d'attaquer la place de front, d'aller droit au but, sans aucun ménagement, sans circonlocutions.
Avec des renseignements aussi précieux que positifs sur la mère et la fille , je me présentai donc chez M"® Gobald.
Je sonnai discrètement; une jeune fillette fort jolie, ma foi, vint m'ouvrir la porte.
Je lui remis ma carte, en lui recommandant de la porter de suite à M™« Gobald, en sollicitant quelques instants d'entretien.
— Madame est sortie, me dit cette camériste , mais elle va bientôt rentrer, — si monsieur voulait s'adresser à mademoiselle, — peut-être pourrait-elle lui répondre pour madame.
— Vous avez raison, mon enfant, — remettez alors cette nouvelle, carte à Mademoiselle.
Je fus introduit. ' Je trouvai M"« Irène occupée à un ouvrage de broderie dans un charmant boudoir.
Elle se leva, me fit une gracieuse révérence, m'offrit une causeuse et me dit : « Qu'y a-t-il pour votre service. Monsieur le vicomte ? »
Franchement, je fus interdit par ce ton calme et cette candeur d'une jeune fille bien élevée.
A brûle -poui^p oint je lui dis ce que mes amis et moi attendions d'une personne aussi accomplie ; — que notre
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intention était de faire sa conq[uôte afin de nous aider à mystifier l'un de nos meilleurs amis, le plus fécond des romanciers.
. — C'est donc de M. Honoré de Balzac, l'impertinent auteur de la Physiologie du mariage, qu'il s'agit?
— Oui, Mademoiselle , — c'est de lui , — ce vantard si assommant.
— Mais, cela se rencontre à merveille I — Moi-môme j'ai déjà conçu le projet d'une vengeance contre votre ami, afin de le punir des infamies qu'il débite dans son horrible livre sur la vertu de nous autres pauvres femmes, qu'aucun homme ne songe à venger. Oui, je connais pour les avoir dévorés tous les ouvrages de cet homme de lettres ; tenez, voyez.
Elle me montra une petite bibliothèque en acajou, dans laquelle étaient rassemblées les œuvres de notre ami.
— Je les connais toutes sur le bout du doigt , Monsieur. Il faut que je . consulte là-dessus ma bonne mère, qui ne saurait tarder à rentrer.... Qu'elle est donc singulière votre proposition ! Pourquoi vous adressez-vous plutôt à moi qu'à une autre de mes camarades ?
— Parce que, Mademoiselle, vous êtes la perfection sous la forme d'une personne adorable et accomplie sous tous les rapports. . . '
A ces mots d'adorable perfection, M"« Irène partit d'un fol éclat de rire, — en laissant à découvert une double rangée de perles fines enchâssées dans le corail le plus pur. ' .
L'on sonna ; c'était M«« Gobald (jui rentrait.