LES
AMOURS D'UN LlOlSf ET D'UN BATr-
PE L'pf^RA
La vérité quelquefois peut n'être pas croyable?
GONFIDBNGBS DU DOGTSUR.
Le pher docteur tiut sa promesse.
Quelques joi^f^s après, il était ^si^is prps dp moi ; voici oe qu'il me dit :
— J'ai lu, cher Monsieur, avec un t>ipf^ yif plaisir YQ^re yp}i|X^Q dur dp Balzap ; je you^ en fais Qies sincères com* pliments, il aura du sucç^^ , je vous assure ; vous n'y épai^nez pap les çQup» de griffe, ni les ^quri^çs trèsrfii^ençimt gr^pipw à celi4 qui vous a si indig|iempnt pfis pour dupe pt pour yictimp»
Il Y a dans cet ouvrage hei^ucoup d'esprit et de malice.
Que pe«8«z-ypijQ dp Balzac commp égrivfiii^, ç^y je n§ veux pas vouq demander votrp fivi^ si|r ri)9pQ[)e privé ?
— Vous me posez là, Monsieur, une question fort délicate à laquelle je ne puis répondre : je ne saurais exprimer mon opinion personnelle sur le mérite de cet écrivain; tout le monde m'approuvera, car je suis très-loin d*ôtre compétent ; je puis dire de lui, ce que disait le grand Corneille lors de la mort de son protecteur et ennemi intime, le cardinal de Richelieu :
« Il m'a trop fait de mal pour que j'en dise du bien ; il m'a trop fait de bien pour que j'en dise du mal. »
Cependant, je puis exprimer ici une opinion particulière : je crois que de Balzac, de son vivant, a été trop loué, trop vanté surtout, trop surfait même, par les admii;^teurs de son talent, par les femmes d'abord, dont il flattait les petits péchés mignons ; tandis qu'il a été vigoureusement fustigé , très-souvent injustement, il est vrai, par des Aristarques, de vrais Zoïles, constamment jaloux des produits qui ne sont pas leurs œuvres.
J'ai lu tout récemment, dans le Journal des Débats (octobre 1858), un très-remarquable article de critique sur de Balzac et ses écrits, dû à la plume élégante, spirituelle et mordante à la fois de M. Henri Taine, dont la place est marquée d'avance à l'Académie française, où il ira grossir la phalapge des conservateurs de nos libertés gallicanes, car il faut être Français avant tout.
Cet écrivain a jugé de Balzac avec une modération et une impartialité* des plus parfaites.
Jugez-en, Monsieur; voici le portrait de Balzac qu'il crayonne d'une main de maître :
« Vous avez vu parfois une lourde chenille, aux pattes (( multipliées, aux dents infatigables, s'endormir et se « transformer dans l'épais réseau qu'elle s'est tissé ; il en a sort péniblement un papillon pesant, empâté et nourri a par les débris de sa chrysalide, et que ses ailes magni- « ilques et énormes emportent au plus haut de l'air.
« Tel est Balzac, soutenu dans son vol hardi par la a vigueur grossière de son tempérament, par Tentasse- « ment de sa science, et dont le génie ne se dégage qpi'à « force de patience, après mille études, avec des imper- ^ fections visibles, par Taccumulation et le triomphe de a la volonté. »
Je partage cette opinion.
M. H. Taine prend ensuite le scfldpel du critique, il passe en revue et juge en maître chacun des ouvrages dont se compose la Comédie humaine,
La part des chefs-d'œuvre littéraires qu'il signale est bien légère, je vous assure. Lisez, Monsieur, cette curieuse analyse, elle a pour titre : Le style de M. de Balzac.
Lorsque la génération actuelle aura fait place à une nouvelle, celle-ci sera de l'opinion de ce sévère mais judicieux censeur.
De Balzac a fait école, mais, hélas !
Jo n'ai fait que imsser. . . il n'était déjà pluij
Ce qui restera à jamais de Balzac, selon moi, c'est l'observateur profond, patient et laborieux ; l'analyste du cœur de la femme qu'il a fouillé dans tous ses replis les plus cachés ; l'observateur des vices et des passions des hommes de ce siècle.
Oui, je le crois, de Balzac a été le plus profond comme le plus grand des psychologistes de notre époque.
Voici tout ce que je puis dire sur cet homme de lettres, comme littérateur, que j'ai trop aimé jusqu'au jour où il m'annonça perfidement que mon Waterloo était sonné !
— J'ai fait, dit mon docteur, une remarque sur un fait qui a une certaine importance dans la vie intime de Balzac, c'est que vous n'expliquez pas le véritable motif du prompt et inexplicable déménagement de la rue de Cassini pour
70 PORTRAITS D'AUTEyBl.S.
aller se percjier sur le point le plus culminapt d'ijne rue déserte, presque inhabitée, perdue pour aiuçi dire, Ja rue 4es Batailles, à Chaillot.
Vous paraissez l'attribuer à son horreur pour le service de la j^arde nationale , au désir de fuir les persécutions de son sergent-major, un dentiste qui lui giardait particulièrement une dent atroce, parce qu'il s'était refpsé à lui confier les soins de son. affreuse mâchoire. . .
— Jç le crois encore, Monsieur!
— Erreur, mon cher, erreur des plus grossière^ ; c'était tout bonnement une fable inventée par PQ romancier pour dissimuler le véritable motif de sa fugue du midi de Paris au nord. — Est-ce donc qu'Auguste ne vous qi^ ^ pas dit le vrai motif ?
— Npn certes, Moi^Sf eur ; ceja par dqux hoi^nesi xjaisons ; la première, c'est quQ ce valet de chambra était pqur poa maître d'une inviolable discrétion ; la secp^dQ, çfe^X quQ je trouve et juge infâme cette curiosité qui porte à interroger un domestiq[ue pour connaître les secrets d'un intérieur, les faits et gestes da ses maîtres ; cette curiosité, je.)a non^ipe une bassesse.
— Et par Rose la bavarde, que vous nommez }a grande Nanon, vous n'avez ficn appris non plus ?
— Non, encore une fois, non | d'ailleurs le jour même du déménagement elle avait été congédiée.
— Je conçois alors votre silence. Monsieur ; je ponnais, moi, dans tous les plus petits détails, les mystères de cette eurieuse historiette , ainsi que. les causes 4© ce subit et prompt changement de domicile. . .
Balzac prouva en cette occasion que non-seulejiiei^t son cerveau était déjà comme celui d'un illuminé , ^lais encore que sa tête était toquéett véritablement toquée.
— Y aur^it-ilj Monsieur, de l'indiscrétion à yoi^s prier, à vous supplier même de vouloir bien me racoïitPr H yV^^^
riôNORÉ DE BALZAC. 71
cause, le vrai mystère, comme vous dites, de ce changement de domicile qui a si grandement surpris ses amis, car rien ne l'avait fait pressentir. Vous excitez au dernier degré chez Ihôî le vif désir de là connaître.
— Nullement, Monsieur, Je vais satisfaire vos Justes désirs, car un jour, dans la seconde édition de Balzac, à votre tour, vous pourrez la raconter.
Je dois vous faire observer tout d'abord qu'il n'y aura rien de blessant pour la mémoire et l'honorabilité du caractère de votre ancien ami ; — il était jeune alors, libre de ses actions ; — l'aventure dont il fut le héros mystifié n'a rien à craindre de cette révélation tardive. Balzac a J)ayé éon tribut à la grande faucheuse depuis près de huit ans; il est mort, votis le savez, le 3 août 1850, il n'avait que ftin^dïité aiis ; iî est mort au moment de jouir de la fortuné afeèftiisè ^àr èès tlombrèux écrits, le sang enflamme par ses travaux de nuit et par. l'abus du café auquel lès veilles fbrcéèfS le Côndariinaient.
J'ai appris cette histoire, depuis quatre ans seulement, par lef spirituel vicomte Charles de ftastignac - Cadillac, que j'ai ètt ta douleur de perdre des suites d'une maladie qui résiste trop souvent à la science, — d'une ftùxîon dé poîii'lné aîguÔ ; — ce bon et aimaLbîe gentilhomme était, à l'âge de vingt-deux ans, l'un des six conjurés de la loge infernale de l'Opéra de 183^ et 1836, conjuratiori dont lé dénouement eut pour résultat de ble» ser au cœur de Balzac, et de punir son arrogance aristocratique et littéraire.
Mais avant de voué dii^é lé récit un peu long dé ce bon Ràstignfié, si fiouà fumions un cigare? qu*en dites- vous? J'ai îà (et ïl me passa soù porte-cigares) d'éxcèlïènts et délîcieiix tetidrès, choiàijâse2-en un.
^e né râ'y réfiisài pas, je vous assuré.
Le havane àlïuTfté, aéôié dans un large fauteuil devant
72 PORTRAITS d'auteurs.
un bon feu, la jambe gauche croisée sur celle de droite, tout en aspirant Tarome parfumé de la nicotiane , cet aimable et cher docteur commença ainsi l'historiette suivante que lui avait racontée son ami le vicomte de Rastignac.