Grheurb eu arabe, veut dire ouest
2. Lorsque nous eûmes enlevé à l'émir les places où il avait déposé ses approvisionnements, il constitua la Smala, c'est-à-dire une ville nomade. Là se trouvaient réunies plusieurs tribus et les familles de ses serviteurs groupées autour de la sienne ; mais les Arabes qui Tenaient vendre des approvisionnements trouvaient à la Smala tout ce qui leur était nécessaire. Des Juifs, en grand nombre, fournissaient à tous les besoins. Aussi, dès que les places de pierre eurent été prises, le soin le plus important fut la poursuite et la destruction de cet arsenal mobile. C'est ce que M. le duc d'Aumale accomplit par un glorieux fait d'armes en 1843.
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n*aurait plus reconnu la yille^ s'il nous eût accompagnés en i846. Ruinée par deux fois, Mascara n'est plus habitée maintenant que par un petit nombre d'Arabes; en revanche, sa population européenne est nombreuse, et de toutes parts s'élèvent maisons, casernes, établissements militaires qui lui donnent l'aspect d'une ville de France. Bâtie sur deux collines que séparé un ruisseau dont les eaux font tourner un moulin, entourée de jardins, d'oliviers, de vignes, d'arbres fruitiers, l'ancienne capitale de l'Émir domine la fertile plaine d'Eghrîs, la terre des Hachems, qui s'étend à ses pieds sur quatre lieues de largeur et dix de long. Gà et là, de grands champs de figuiers coupent la monotonie de cette plaine, le regard se perd sur les longues silhouettes des collines, et, du côté de l'ouest, sur les hautes montagnes que l'on découvre par une large ouverture dans un horizon lointain, où leur sommet semble toujours flotter dans la brume.
— Le voyageur arabe Mohammed-ben-Yousef a dit : « Si tu rencontres un homme gras, fier et sale^ tu peux dire : C'est un habitant de Mascara. » Vois si la parole de Mohammed-ben-Yousef est la vérité, ajoutait Caddour-Myloud, l'officier douair, en me montrant du doigt le premier Arabe que nous rencontrions à la porte de Mascara, et il se mit à rire de ce rire silencieux que donne l'habitude de l'embuscade. Force nous fut de partager l'opinion de Caddour-Myloud, car, au milieu de cette foule bigarrée qui se pressait pour saluer le général, l'indigène de Mascara se faisait facilement reconnaître, et Dieu sait pourtant s'il y avait des Arab^
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déguenillés^ des Kabyles aux haîks rapiécés. Pour les Européens, chacun avait la veste de son pays; du nord ou du midi, d'Espagne comme d'Italie, il y en avait de toutes terres, et, au moment où nos chevaux avaient peine à se frayer un passage dans la foule, notre compagnon de route, M. de Laussat, qui se trouvait à côté de moi, s'entendit tout à coup appeler par son nom et saluer dans le plus pur patois des Pyrénées. Étonné, il tourna la tête : c'était un Béarnais qui l'avait appelé, une figure mâle et décidée, tout heureuse de retrouver là le monsieur. Dès qu'il eut reconnu son compatriote, deux coups d'éperon obligèrent Y Apocalypse à traverser la foule, et la main de M. de Laussat serra, non sans une certaine émotion, la main de l'enfant d'un village auprès duquel il avait été élevé. Joyeux et content, ce Béarnais avait une jolie concession dans les jardins de Mascara; tout lui prospérait, et il fit promettre à M. de Laussat de venir goûter dans sa maison le vin de la récolte.
La maison de la halte se trouve sur la place, au centre de la ville, auprès d'un gros mûrier soigneusement respecté. A peine descendu de cheval, le général commença à tenir cour plénière pour l'expédition des affaires, pendant que la musique du régiment jouait ses fanfares; car c'était jeudi, et ce jour-là les douze femmes de Mascara se paraient de toutes leurs parures sous le prétexte d'entendre la musique, et coquetaient du regard avec les désœuvrés de la garnison, qui, le service fini, viennent promener leurs ennuis, fumer leur cigare, e\
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preodfe leur Terre d'ibsinthechei Vives, pAdssitfiUiistre. Arrivé avec la première ccdoooe d'occopatîoii, sous une tente de toile, Vives eut eosuite baraque de bins, pub fHgnon sur me, et sa fortune mardie de pair avec ctâïe de la ville.
c Une pièce fausse est moins fausse qu'un homme des flacbems >, dit le proverbe arabe. Pour ne point faire mentir le dicton, les diefs des Hacbems venaient de conmiettre quelques peccadilles qui avaient fort irrité le général de Lamoridère, et son premier soin fut de traiter cette affaire. Lorsque le cbef du bureau arabe lui eut amené les coupables, le général commença par les admonester en araibe avec cette verve et cet entrain qui font de tous ses discours une chai^ de cavalerie. H écouta leur réponse, traita à leur juste valeur leurs protestations menteuses, et termina le lit de justice en faisant prendre au corps et conduire en prison, séance tenante, Tun des caïds, qui parut peu flatté de Tav^ature ; puis il s*occupa de la situation des hommes et des choses avec le général Renaud et le commandant Bastoul. Le commandant Bastoul, plus connu de tous ceux qui ont été à Mascara sous le nom de père Bastoul^ est un gros homme aux épaules carrées, au ventre bien établi. Dans sa grosse tête, et sous son large front, brillent deux yeux pleins de perspicacité et d'énergie; aussi le nom de père Bastoul ne lui vient-il que de sa bonhomie pleine de malice et de sa réputation de justice et de bon sens, établie par maintes décisions devenues célèbres. Commandant de la place, et juge
LA PROVINCB d'ORAN. 373
sans appely dans bien des cas, il trouvait moyen de renvoyer les plaideurs contents, et sa renommée était si grande, que les Arabes préférèrent souvent recourir a son bon sens plutôt que de s'adresser à leur cadi.
Nous passâmes deux jours à Mascara; puis, toutes les affaires terminées, le vin du Béarnais goûté par M. de Laussat, nous nous mîmes en route pour Mostaganem : mais, au lieu de couper en ligne droite par le jchemin qui suit la ravine des Beni-Ghougran, nous prîmes la route des prolonges, et marchâmes d'abord à l'ouest, afin de visiter El-Bordj (le fort), dont nos soldats relevaient l'enceinte. Nous devions y déjeuner et bivouaquer au pied de la montagne, à la fontaine dont les eaux se perdent dans la plaine de l'Habra. Gaddour-ben-Murphi, agha de la cavalerie, qui était venu la veille saluer ]e général, nous accompagnait, faisant fête aux hôtes auxquels il allait offrir la diffa. G'était un grand soldat de six pieds de haut, à la figure mâle et décidée, un maître du bras. On sentait en lui l'énergie et l'audace d'un homme élevé dans la poudre, qui aime la guerre, et doit sa grandeur à sa force. A ses côtés, presque caché par le large trousquin de la selle arabe, le petit Murphi, son fils, charmant enfant de onze ans, à l'œil vif et moqueur, dont la petite voix savait d^à se grossir pour
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commander, était surveillé par ua xégre fidE^.qui ne le perdait pas de vue. L'esclave portait Jle fusil au court canon qui avait déjà lancé la balle, et servait mainte^ nant à Tenfant pour jouer sur son cheval avec^lâ poudre. A la limite des jardins, les officiers de Masc£^ ^échangèrent avec nous les adieux, et nous continuâmes notre route en suivant le bord de ces grandes falaises^ si l'on peut parler ainsi, descendant en pen4^ douces jusqu'à la plaine, tandis qu^à leur son^met s'ouvrent des précipices à pic et des ravines inextricables, retraite d'une tribu kabyle, les sauvages 6eni-Chougran«
Maîtres des passages directs qui relient Mascara à Oran et à Mostaganem, ces Kabyles nous ont fait d'abord une rude guerre, puis, les têtes de pierre ont fini, comme les autres, par se courber sous le joug. Durs et intraitables, les Beni-Chougran passent toutefois pour fidèles à leur parole, et, en 1831, les Turcs de Mascara leur durent la vie, lorsque, les tribus de la plaine $*étant révoltées, les Kabyles les firent échapper, avec leurs richesses, par les passages des montagnes dont ils étaient maîtres. Ghedly, leur ancien agha, marchait avec nous, et le bruit courait que le général Lamoricière allait lui rendre son autorité. La longue conversation qu'il avait à l'écart avec Caddour-Myloud, k renard, me portait à croire que, cette fois, le bruit public était d'accord avec la vérité. Chedly était, du reste, un homme plein d'intelligence, qui avait compris toutes les ressources de notre civilisation. Par ses spfi^s, prescpe tous les oliviers dont ces montagnes sont
coavertes étaient greffés, et depuis deux années la pominé de terre était mangée à sa table avec le couseous national. Ghedly avait voyagé en France , et rien de plus curieux que de l'entendre vous raconter ses impression^ de voyage, vous parler des fleuves de mer sur lesquels marchaient des bateaux de feu, et des chemins de fer. — Tu as vu la balle fuyant la poudre qui la cdiasse, disait-'il aux siens, c'est ainsi de leur voiture de feu. — Et il imitait avec une perfection merveilleuse tous les bruits de la machine. Son œil vif, ses traits fins et rusés prouvaient qu'il avait dû tirer bon parti de ses observations, et, bien qu'il prétendît que le gaz et la façon dont il prenait feu était ce qui l'avait le plus frappé, on voyait bien que rien n'avait échappé à ses remarques ; mais l'instinct défiant du sauvage lui fai* sait garder le silence.
La terre est un livre pour les cavaliers, disent les gens du marghzen ; on y lit la trace de ceux qui ne sont plus. C'était ainsi que nos souvenirs s'égaraient à ûavers le pays, et, pendant que les cavaliers arabes se livraient aux joyeux exercices de la fantasia, j'écoutais le commandant d'illiers raconter à M. de Laussat un de ces mille accidents de la guerre que lui rappelaient les collines et les campagnes qui se déroulaient devant nous.
Chargé du commandement d'une petite colonne mobile aux environs de Mascara, M. Bosquet, alors attaché à l'état-major du général de Lamoricière, était campé dans les jardins de Sidi-Dao, quand ses coureurs lui ai^noncèrent que les cavajiersf rouges 4*Al>d-el-Kader
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8*avançaient vers une fraction des Hachems qui s'étaient rapprochés de nous, afin de les emmener vers le sud. Donnant aussitôt Tordre du départ, M. Bosquet se dirigea vers rOued-Traria, où se trouvaient les tentes des Hachems, en face de Mascara. Les cavaliers d'Abd-el- Kader avaient ordre de ne point engager le combat, mais seulement de s'eftbrcer d'entraîner les populations. Les tentes s'étendaient sur les deux rives du Traria. Du haut de la colline, on voyait les réguliers rouges de rémir allant de tente en tente, pressant le départ. C'était une confusion incroyable: femmes, enfants, troupeaux mêlant leurs cris et leurs mugissements ; mais à mesure que nos cavaliers s'avançaient, ceux de l'émir se retiraient ; on eût dit un filet que de deux côtés opposés chacun tire à soi. Enfin la dernière maille nous resta, les tentes furent rassemblées, et, sous la conduite de Mohammed-BeurSabeur, les Hachems vinrent bivouaquer près des faisceaux français. Cette nuit-là IMt. Bosquet dormit tout armé, il avait peine à croire qu'elle se passât sans rien d'extraordinaire. Par son ordre, une compagnie se tint prête à marcher, et un officier d'une bravoure éprouvée, le lieutenant Gibon, du bataillon indigène, se plaça en embuscade à un endroit qui avait été reconnu au crépuscule. Cependant tout resta calme, rien ne vint troubler le silence. Au point du jour, Mohammed-Ben-Sabeur, appelé chez M. Bosquet, reçut l'ordre de se préparer à partir pour Mascara, sous escorte, avec ses tentes. — Si tu n'as pas envie de t'en aller ajouta-t-il, l'escorte te protégera en cas d'attaque ; si,
au contraire tu veux fuir, j'aime mieux qu'elle te garde.
— Sois sans crainte, lui répondit Mohammed, mon cœur est droit; je viens à vous, et, en venant, je n'ai qu'une pensée. Ce que je te dis là, je l'ai dit à l'émir lui-même. •
— Et où donc l'as-tu vu?
— Cette nuit, dans les touffes de lauriers de la rivière. 11 m'avait fait appeler, il voulait me voir: J'ai écouté sa voix, et je m'y suis rendu. Et toi aussi, Ben-Sabeur, tu me quittes? m'a-t-il dit; pourquoi m'abandonner dans la lutte? — Je te quitte, ai-je répondu, parce que l'heure de la résistance est passée; crois-moi, tu succomberas contre les Français, ton bras est impuissant. Pour toi, j'ai tout sacrifié : mes frères sont morts, j'ai perdu mes biens, et la pauvreté est mon partage; il ne me reste même plus un cheval pour combattre. L'heure est venue d'écouter les cris de douleur des femmes et les gémissements des petits enfants. — Le regard de l'émir était ploDgé vei-s la terre, il resta silencieux; mais une larme coula le long de ses joues, et, se levant, il me dit : Prends ce cheval, et qu'il le porte bonheur ! — Puis il me mit dans la main la bride de son cheval et se retira du côté des siens.
— L'embuscade était à cent pas de là, reprit M. Bosquet, comment ne l'as-tu pas avertie?
-— Si un ami que tu as servi longtemps était venu à toi ainsi, répondit Ben-Sabeur, l'aurais-tu trahi? Par ton cœur, je te le demande.
-^ Non, dit M. Bosquet; tu es un brave cavalier.
376 hk PROVINCE D*ORÀN.
Et Mohammed-Ben-Sabeur partit sans escorte pour Mascara, où il arriva loyalement; depuis il nous a toujours servis avec fidélité.
Ces pauvres Hachems avaient eu, en effet, assez de mésaventures pour désirer un peu de repos. Leur histoire, est du reste, curieuse, car elle montre l'un des côtés particuliers à la guerre d'Afrique, le déshabùlement et rhabillement d'une tribu, si l'on peut parler ainsi. Pour ruiner une tribu, pour la dompter (la chose, quand il s'agit des Arabes, est presque toujours synonyme), il n'y a qu'un moyen ^ la razzia^ le coup de main, qui fait tomber une troupe sur une population avec la rapidité de l'oiseau de proie et lui enlève sa richesse, ses troupeaux, ses grains, le seul côté vulnérable de l'Arabe. C'est par ce moyen que l'on a action sur lui, de même que, dans les guerres d'Europe, la chasse aux intérêts, car la guerre n'est pas autre chose, se fait d'une autre façon, en s'emparant des grands centres d'industrie et de production, par lesquels on est maître de la nation entière. Quelques coups de main suffisent d'ordinaire pour amener une tribu à composition; mais de mênie que parmi les hommes il y en a qui ont un mauvais sort attaché à leurs pas, de même il y a des tribus qui sont toujours frappées ou par l'un ou par l'autre. C'était le cas d'une fraction des Hachems que la colonne du colonel Géry recentra chez les Ouled-Aouf. Les courses du général Lamoridère avaient porté la ruine dans cette grande tribu; mais la fraction des Hachems rencontrée par le colond Géry avait
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été plus maltraitée qu'aucune autre. Cûmme les hommes de cette troupe rejoignaient la smala, les Âssénnas les avaient dépouillés. A la smala^ les Hachems étaient parvenus, par leur industrie, à rétablir leur petite fortune, quand ils furent rasés par le duc d'Aumale. Le général Lamoricière pourchassa ensuite les débris de la smala : les malheureux lui échappèrent en partie, mais cette fois c'était pour tomber daas les Harars, qui les laissèrent tout nus, de sorte que, lorsqu'ils furent rencontrés par la colonne Géry, il ne resta plus qu'à les mettre au tas avec les autres prisonniers. Fort heureusement pour ces captifs, le général Lamoricière venait de remettre la main sur les autres familles de la tribu des Hachems, et maintenant que la guerre était portée loin de Mascara, comme la plaine d'Ëghris était complètement vide et qu'il lui importait au point de vue politique de la repeupler, il résolut de replacer les Hachems sur leur ancien territoire. Rien n'est en eflFet plus dangereux qu'un pays désert, car alors le champ est libre pour les coupeurs de bourse, la surveillance et la police qui s'exercent sous la responsabilité des tribus ne peuvent plus avoir lieu. Il importait que la sécurité régnât aux environs de Mascara, et c'est dans cette vue que le général de Lamoricière expédia, du Haut-Riou, où il venait de les surprendre après le coup de main de la smala, les fractions les plus nombreuses des Hachems, jusque-là fidèles à la fortune du sultan. Ce n'était plus cette fière tribu, si orgueilleuse de ses cinq mille cavaliers; misérables^ ruinés, réduits à la misère la plus affreuse, à peine si
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les Hachems avaient cinquante chevaux éreintés ; plus de tentes, plus de troupeaux, mais des femmes et des enfants, et c'était cette population qu'il fallait planter sur la terre et faire vivre. Les armes manquaient; mie redoute construite dans la plaine, où Ton mit du canon et deux cent cinquante zéphirs leur assurèrent la sécurité. Voilà les Hachems passés à Fétat de réfugiés politiques. La moisson était sur pied, dé sorte que la nourriture était assurée; mais tout le reste faisait défaut, et il fallait bien leur trouver des abris. Les tribus amies leur donnèrent des tentes, et ils se mirent à vendre du bois, de la paille, de la chaux, des nattes à Mascara, ramassant ainsi un peu d'argent. Dans les razzias. Ton mettait toujours de côté des bœufs, quelques mou* tons, des chevaux» que l'on donnait aux principales familles, car, en relevant celles-ci, grâce à la constitution féodale des Hachems, on relevait la tribu entière. Si l'homme de grande tente, en eflFet, jouit de privilèges nombreux, de lourdes charges lui sont aussi imposées, et il n'est élevé si haut que pour protéger tous ceux qu'il couvre de son ombre. Le vol était d'ailleurs une des grandes ressources des Hachems ; les tribus ennemies rapprirent à leurs dépens ; bientôt Ton prit assez de fusils arabes pour constituer une sorte de milice avec contrôle, qui accompagna les colonnes, rendit des services et profita du butin. Au temps du labour, le beylik (état) prêta des grains» les tribus voisines fournirent des bœufs, et deux ans après, grâce aux bonnes récoltes, la tribu des Hacheips était remise à flot; n'ofl^nt plus
aucun danger comme ennemi politique^ elle assurait, par la responsabilité qui pesait sur elle, la sécurité des routes. Tout en causant, nous étions arrivés sur le petit plateau d'El-Bordj, où nous devions recevoir Thospitalîté de Caddour-ben-Murphi. Les grandes tentes de la halte, les tentes de laine blanche, étaient dressées à la porte de Fenceinte qui fait appeler ce lieu le fort (El-Bordj). Un détachement de soldats de la garnison de Mascara s'occupait en ce moment à rélever la muraille et à bâtir dans Tintérieur, aux frais des Arabes, des maisons en pierre pour l'agha et ses cavaliers. Le général était enchanté de ces travaux, qu'il regardait à juste titre comme très importants^ car TArabe ne sera complètement à nous que le jour où, dans tous le pays, la pierre le fixant au sol, il ne tiendra plus seulement à la terre, comme maintenant, par le piquet de sa tente. 11 encouragea de ses éloges ces braves soldats, qui, dès que la paix est revenue, quittant le mousquet, prennent la pioche et donnent leur sueur, comme Tinstant d'avant ils auraient versé leur sang, pour la grandeur de la France. Il étaît plus de midi quand le général eut fini de tout regarder, et, à cheval depuis cinq heures du matin, nos estomacs criaient famine; aussi le plaisir fut grand lorsque assis, les jambes croisées sur les tapis des grandes tentes, nous vîmes arriver les larges plats de couscouss, les ragoûts aux piments et les moutoifs rôtis. Le couscouss est une pâte de blé dont la farine se roule sur des tamis conmie on roule la poudre. Cette pâte, cuite ensuite à la vapeur de la viande, est
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arrosée u momentoù on U sert, soit avec àa lait, soit arec dn boaOIoo de znoatoD, car les Arabes ne mangent ja^nais de bœof, à moins d'y être forcés par la £ûm. Des plats énormes, creusés dans un seul morceau de OOJ9, reçoivent la pâte et la pyramide de viande bouillie et de légumes qui la surmonte; puis de petites cuillers de bois sont distribuées aux omvives, et tous à Tenvi de plonger dans la montagne fumante, d'y creuser un souterrain pour arriver plus vite au centre, où le cous^ oouss se conserve plus cbaud, où le bouillon Ta mieux pénétré. Cest une recbercbe de gourmet. Le grand Caddour et son fils, le petit Miirphi, se tenaient debout à la porte de la tente, suivant Tosage arabe, qui veut que l'hôte surveille les apprêts du repas. — Dès que Caddour vit aux cuillers plantées dans le couscouss que ses convives ne mangeaient plus, sur un signe, des nègres enlevèrent les plats et les portèrent aux cava^ tiers qui, rendus en groupes sor la pelouse, se délectèrent des reliefs des chefs; mais, comme ce n'étaient point des gens de distinction, la paume de la main leur servait de cuiller. Pendant ce temps, d'autres serviteurs apportèrent des écuelles sans nombre, remplies de ragoûts de mille sortes, œufs au poivre rouge, poulets aux oignons, piments saupoudrés de safran, autant de bonnes choses, pour peu que le gosier français soit devenu assez arabe pour pouvoir les supporter. Ceux qu'on nomme les roumi saphi^^ les nouveaux
1. Rowni, de ronumi, les étrangers; taphi^ en arabe, veut dire pure, limpide; roumi taphi^ un étranger naïf, un nigaud.
jlA Province d'oran. 383
débarqués, se jettent ayidement sur ees premiers plats et se trouvent sans faim pour le dernier service. Quant à vous, si jamais vous allez en Afrique, imitez notre exemple; nous nous étions tenus dans une sage réserve, afin de faire honneur aux étendards que nous apercevions dans le lointain. Une douzaine d'Arabes en eflFet s'avancèrent bientôt, portant au bout de longues perches des moutons entiers rôtis tout d'une pièce. Tiré d'un côté, poussé de l'autre, le mouton glissait de la perche et se trouvait servi sur un morceau de coton bleu. Un Arabe, d'une main habile, faisait alors de larges entailles avec son couteau, facilitait la besogne des convives, et chacun d'étendre la main et d'arracher le morceau qui lui convenait. A ces rôtis, dignes des héros d'Homère, succédèrent des pâtisseries par milliers, au miel, au sucre, au raisin; puis, les derniers plats enlevés, les serviteurs apportèrent de larges aiguières au col recourbé, et, chaque convive s'élant rafraîchi les mains dans un bassin d'argent, chacun alluma son cigare ou fuma sa pipe, puis le café bouilli fut offert dans de petites tasses sans anses contenues dans une grille d'argent, afin d'éviter toute brûlure. Enfin^ comme l'heure avançait, le gêné* tdl donna le signal du départ.
Le vent d'ouest avait amené des nuages, et les nua* ges, suivant leur maussade habitude, la pluie aux larges gouttes, qui fit bientôt glisser nos chevaux dans les pentes glaiseuses de la montagne; fort heureusement, pluie et vent cessèrent une heure avant notre arrivée à la fontaine où nous passâmes la nuit. Le lendemain au
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jour, la campagne /étincelait sous un beau soleil, et nous traversâmes les champs qui se paraient de leur première verdure, salués par les cris aigus que les femmes des douars poussaient selon Tusage arabe, pour rendre honneur au chef de la province. A mi-chemin, les goums de la Mina, conduits par le khalifat Sî-el-Aribi, rejoignirent le général et prirent place à sa droite, marchant drapeau en tête du côté opposé au goum de Caddour. Ces cavaliers s'avançaient sur une ligne^ sans s'inquiéter du terrain, à la hauteur du cheval du chef; ils nous donnaient le spectacle que l'on voyait autrefois dans notre vieille France, lorsque le haut baron partait suivi de tous ses gens d'armes. A deux titres divers, Si-el-Aribi et Caddour-ben-Murphi représentaient les deux grandes influences de la société féodale comme de la société arabe, la noblesse religieuse et la noblesse de guerre.
Tout dans le khalifat de la Mina, la noblesse de ses manières, la majestueuse dignité de sa démarche, la simplicité avec laquelle il recevait l'hommage des Arabes, sa générosité pleine de grandeur, la fermeté de son commandement, tout indiquait en lui l'homme de vieille race religieuse qui sait que ses aïeux ont été puissants, et que, héritier du respect qui leur était dû, il commande aux consciences et aux bras ; c'était surtout l'homme du conseil, décidant la lutte, la dirigeant par ses ordres, mais dédaignant d'y prendre part. Caddour, au contraire, était le chevalier banneret frappant d'estoc et de taille. Son courage l'a élevé, son courage lui con-
servera la puissance. Marteau qui brise tout obstacle, le péril est sa vie, il aime le danger; le combat est sa richesse et une source de grandeur pour sa famille, t D'où te viennent ces nègres? lui demandait-on un jour. — Ceux-ci, je les ai achetés, répondit-il; ces deux-là, je les dois à mon bras. » Tous deux étaient superbes sous leurs hailcs blancs comme la neige, montés sur des chevaux aux harnachements d*or. Nous avancions ainsi en gagnant du chemin, lorsqu'on traversant un terrain sablonneux, coupé çà et là par des enclos de figuiers, nous lames venir un flot de poussière d'où se dégagea bientôt la silhouette d'une ligne de cavaliers courant à fond de train ; on prend le trot, et, comme nous arrivions au sommet d'un petit mamelon, ces cavaliers, les gens du marghzen de Mostaganem, arrêtant brusquement l'élan de leurs chevaux, se précipitèrent à terre pour embrasser Fétrier du général, tandis que M. le colonel Bosquet, le chef du bureau arabe, qui était venu à leur tête, serrait sa main. Chacun descendit de cheval, et les saints s'échangèrent. Le colonel Bosquet était un de ces hommes comme l'on en rencontre si rare- • ment. D'une volonté de fer, d'un bon sens et d'une sûreté de jugement égale à l'étendue de son esprit, à la vivacité de son intelhgence, il avait réussi dans toutes les entreprises dont on l'avait chargé, tous Pestimaient; mais sa bonté bienveillante lui méritait aussi l'aflFection de ceux qui l'approchaient. On sentait en lui quelqu'un lait pour les grands commandements, l'un de ceâ hommes capables de sauver d'un péril, quand tous
désespèrent de la fortune. Bien jeune encore, depuis nommé général^ commandant maintenant à Sétif» Dieu seul sait l'avenir qui lui est réservé; mais ce dont ne doute aucun de ceux qui Font connu, c'est que, si l'occasion se présente, il ne fera défaut ni à l'occasion, ni à lui-même.
Au reste, le spectacle qui nous entourait était vraiment singulier. Animé par la course, chacun avait le regard brillant et la joie sur le visage. De tous côtés, on entendait le son des armes et des éperons, tous les bruits précurseurs du combat ; on eût vraiment dit que l'on se préparait à courir au danger, tandis que nous n'avions plus qu'une heure de marche pour rencontrer le général Pélissier, commandant la subdivision de Mostaganem, qui nous attendait aux trois marabouts avec le 4« chasseurs à cheval. — Figures de bronze aux longues moustaches, grands hommes fièrement campés sur leurs petits chevaux trapus, ce régiment était digne de cette cavalerie dont le seul nom porte la terreur dans les rangs ennemis. Sassours I sassours ! crient les Arabes du plus loin qu'ils voient s'ébranler leurs escadrons, et les cavaliers même des jours noirs hésitent à les attendre; ce prestige, les chasseurs le doivent au sang versé, au courage impétueux qui les distingue, à leur fermeté dans les heures difficiles. Les traits de ces soldats et de ces officiers, qui nous saluaient en passant du sabre, se retrouvent au musée de Versailles fixés sur la toile dans toute leur mâle vigueur par la main d'Horace Vernet, cat ces escadrons, c'étaient ceux de la
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Smala, de FOued-Foddha, d'héroïque mémoire, où le général Changarnier, privé de canon, les lançait comme des boulets, disant d'eux: « Voilà mon artillerie! » C'étaient ceux de l'Oued-Mala, le tombeau des bataillons réguliers, d'Isly, quesais-je? de vingt combats encore où ils restèrent toujours dignes d'eux-mêmes. Le colonel Dupuch commandait alors cette vaillante troupe, dont les fanfares animaient la marche comme nous traversions la vallée des Jardins, qui précède Mostaganem.
Cette vallée, couverte d'arbres fruitiers et de figuiers, est abritée des vents de la mer par les collines du rivage; elle est la promenade habituelle des habitants de la ville de Mostaganem. On la quitte à une demi-lieue des murailles pour traverser un terrain où les colonnes bivouaquèrent souvent, et qu'illustrèrent les bœufs du maréchal Bugeaud, et le grand chapeau de M. de Corcelles. Lors de l'expédition de Mascara, le maréchal Bugeaud, manquant de moyens de transport, voulut essayer de tirer parti des bœufe, que les Arabes habituaient à porter des fardeaux comme les mulets; on en réunit un grand nombre, et les sacs de riz et les sacs de café furent attachés à leurs flancs. Ce fut alors qu'un husHc de régiment composa une chanson qui se répète encore dans le pays, sur le rythme et l'air des Gueux de Béranger.
Les bœufs, les bœufs Sont bien malheureux, Leur sort est affreux, Plaignez les bœufs.
Les boeufs le trouvèrent sans doute ainsi^ car à la première sonnerie, la panique avait gagné Fespèce cornue, et ils partirent à fond de train, semant partout les vivres confiés à leur réputation de sagesse.
Quant à M. de Corcelles, il était resté tout aussi célèbre que les bœufs porteurs du maréchal. Un grand char peau gris^ surmonté d'une plume d'oiseau de proie, une redingote noire coupée au milieu par un grand ceinturon blanc que tirait un grand sabre; bref, un FraDiavolo député avait produit une sensation dont on parle encore, je vous jure, quand on perd le temps en causeries comme nous le faisions en ce moment. Nos joyeux propos pourtant furent interrompus; le tambour qui battait aux champs nous ramena auprès du général: nous entrions à Mostaganem.
Au dire d'un conteur arabe^ deux entants jouaient pendant le Rhamadan, sur le bord d'un ruisseau qui s'en allait, après une course d'une lieue, se perdre dans la mer. Au milieu de leurs jeux, le plus jeune, cueillant un roseau, le porta à sa bouche, et l'ofiFrant à son camarade lui dit : Muce kranem (suce le morceau de canne à sucre). Hammid-el-Abid, le puissant chef de la tribu des Mehal, débouchait en ce moment sur la colline et il entendit les paroles des enfants. Hammid voulait fonder une ville en ce lieu, mais il ne savait quel nom lui donner; les deux enfants le tirèrent d'embarras, car ce fut ainsi, dit la légende, qu'en l'an 1300 fut nommée la ville bâtie par Hammid-el-Abid. Quelque répandue que soit cette légende, le chef guerrier a laissé des
traces plus durables. Le fort des Mehal existe maintenant encore, et les travaux exécutés par les soins de ses trois filles ont rendu sa mémoire chère à tous les habitants, car ils doivent leurs aqueducs à la belle Seffouana, leurs jardins à Melloula la gracieuse, tandis que Mansoura, femme d'une haute piété^ attirait la bénédiction du ciel sur la ville en faisant bâtir une mosquée que lui servit de tombeau. C'est sans doute à ses prières • que Mostaganem doit la prospérité qu'elle eut toujours même sous le chrétien maudit.
Une ravine, où coule le ruisseau, la sépare d'une petite colline appelée Matemore. Les nombreux silos que les Turcs y avaient creusés, renfermés dans l'enceinte d'une muraille crénelée, lui ont fait donner ce nom. Les principaux établissements militaires occupent la crête de celte colline, d'où Ton découvre une vue magnifique: — à vos pieds, la viUe, ses maisons, ses jardins ; en face, la mer et ses grandes vagues sans cesse remuées par le vent d'ouest; sur la droite, à une lieue, de hautes montagnes, tandis que vers la gauche le regard suit les silhouettes boisées des collines qui longent la mer dans la vaste baie de la Macta, se relèvent à la pointe du cap de Fer, et dressent vers le ciel les arêtes dénudées de leurs roches grisâtres ; au loin enfin, dans la brume, la montagne des Lions. L'horizon est immense, l'œil cependant en découvre sans peine tous les détails ; mais, si l'air est humide, si aucun vent ne l'agite, comme il arrive souvent aux approches d'un gros temps, alors, par un singulier efiet d'optique, les distances se rapprochent
et il semble que quelques coups d'aviron doivent sufSre pour vous amener au port d'Arzew, que l'on aperçoit, avec ses maisons blanches, sur le rivage opposé, à une lieue du cap.
Quatre mille indigènes, des colons de tous les pays, une garnison nombreuse, vivent en bon accord dans la ville de Mostaganem^ passant leurs jours sans soucis comme sans chagrins. Le musulman dit : C'était écrit, et le baptisé : Qu'importe? Le résultat est le même; aucun ne s'inquiète du lendemain ; le chef ne veille-t-il pas pour tous? Le chef veillait en effet et voulait se rendre un compte exact de la situalion des choses; aussi, Ton peut m'en croire sur parole, le général n'eut guère de repos pendaut le peu de jours qu'il restait à Mostaganem. Pour nous, dès que la liberté nous était rendue, nous passions notre temps avec les officiers de chasseurs, nos braves camarades, que nous retrouvions chaque soir au cercle qu'ils avaient établi dans Tune des baraques du quartier de cavalerie. Chacun trouvait à ce cercle la distraction ou le calme à son gré. Les journaux et les revues couvraient la table, les canapés bourrés de foin invitaient au repos; mais en revanche les échecs et les dames étaient la seule distraction du joueur, s'il se rencontrait par hasard, car les cartes étaient sévèrement interdites. Dans cette salle, pour tout ornement, une peinture grise couvrait les murs, une pendule décorail la cheminée, et les meubles étaient cachés par du coutil rayé ; mais un drapeau taché de sang, enlevé à l'ennemi par GeflÇne, et deux tan^bours du bataillon régulier
LA PROVINCE D*ORÀN. 391
d*Embareky exterminé à FOued-Mala, étaient suspendus à la muraille. 11 fait bon dans cette atmosphère de franchise et de cordialité ; tous ces hommes revêtus de la même livrée glorieuse ont rencontré le danger, leur regard a vu la mort, et les armes dont le bruit accompagne chacun de leurs pas ne sont pas une vaine parade, mais bien souvent la protection de leur vie. Là, quand la main serre la main, chacun sait qu'au besoin elle se lèverait pour vous porter secours. Compagnons de fatigues et de périls, ils étaient sans cesse rapprochés par le danger. Tel était l'esprit de ce régiment.
Comme le Juif errant, nous ne pouvions^ hélas! nous arrêter nulle part, pas même aux lieux où la halte était la meilleure. Le bateau à vapeur de la correspondance laissa en passant devant Mostaganem des plis pour le général de Lamoricière, lui annonçant la prochaine arrivée du maréchal Bugeaud à Oran. Ordre fut aussitôt donné de remonter en selle, et deux jours après nous mettions pied à terre dans la cour du Château- NeuL