LE COLONEL ESPINASSE
Ce fut un grand vaurien dans sa jeunesse qu'Ali-ben- Hamed, et pourtant, de tous les habitués du café de Si- Lakdar à Constantine, Ali était mon meilleur ami. Au fait, devait -on lui chercher chicane de n'avoir eu personne qui lui enseignât les délicatesses dont notre civilisation est si fière ? Sa vie fut celle d'un soldat des beys. Riche souvent quand le coup demain réussissait, pauvre le reste du temps, calme et patient toujours, il
i . Le récit qu'on va lire n'était point destiné à la publicité. Nous avons cru néanmoins devoir réunir et mettre en ordre ces souvenirs, recueillis à la hâte durant une courio mais glorieuse campagne, par un de nos anciens compagnons d'Afi ique. Il nous a semblé que tout ce qui touchait à notre armée était le bien de la France, et que nous remplissions un devoir en publiant une relation où il y avait de la gloire pour quelques-uns et de l'honneur pour tous.
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âYmit dédiargé son deroier fusil du haut des remparts en 1837, et depuis lors, soumis et résigné, Ali n'ayait gardé du service que ses longues moustaches et un regard qui sentait encore le Turc habitué à la domination.
Vers la fin du mob d'avril dernier, soucieux éL inquiet, car je craignais de ne point &ire partie de Texpédition de Kabylie, dont le départ était annoncé pour les premiers jours du mois de mai, je ^me promenais sur la petite plate-forme carrée que Ton nomme la place de Constantine, quand la figure d'Ali mef^ revint à l'esprit. Plus d'une fois, j'étais parvenu à le faire parler entre les deux longues bouffées de tabac qu'il aspirait jusqu'au fond de sa poitrine. Les récits du temps passé, de ce temps où celui qui raconte trouve toujours la vie meilleure, s'échangeaient alors entre nous. — Il m'arrachera peut-être à mon ennui, me dis-je^ et, descendant du côté du Rummel, je me mis à suivre les ruelles étroites de la vieille ville. Le café de Si-Lakdar est situé au centre du quartier arabe de Constantine, non loin d'un carrefour où viennent aboutir plusieurs rues renonmiées pour leur conmierce. Les rues des Tisseurs, des Selliers, des Restaurateurs, des Forgerons, se croisent tout auprès; aussi la position centrale de ce café en aurait-elle fait le lieu choisi par les marchands, les étrangers, les savants (et Constantine en compte un grand nombre), pour se livrer, selon leur dire, au repos de l'esprit, si même sa grande vigne courant le long des arceauK, son jasmin, ses roses et
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sa musique célèbre à juste titre, n*eussent pas été un attrait suffisant. Gomme de coutume, quand j'entrai, Caddour, le cafetier, me salua d'un cordial bonn-jour^ et je pris place près de quelques vieux Turcs, amis d'Ali, avec lesquels je livrais souvent de rudes combats au jeu de dames, leur passe-temps favori. Ali était, comme moi, de mauvaise humeur sans doute^ car toutes mes questions n'eurent pour réponse que des monosyllabes; alors, impatienté, je demandai les dames et Teau-de-vie de figue chérie des Turcs, malgré les préceptes du Coran, et je commençai une lutte acharnée avec l'un des hôtes du café.
Le dos appuyé le long des colonnes, les jambes croisées sur une natte, sans nous soucier de la foule bruyante qui se coudoyait à deux pas de nous dans la rue large de quatre pieds, nous étions absorbés par le jeu. Je me voyais battu, et je cherchais à parer les coups terribles du Turc Ould-Adda, lorsque cinq ou six fusils vinrent rouler sur le damier et renverser nos soldats -de bois. Un armurier kabyle, en regagnant sa boutique^ avait trébuché, et tombait avec sa charge.
— Fils du démon! cria mon compagnon d'infortune. Ce fut sa seule exclamation ; il reprit sur-le-champ sa gravité.
— Pourquoi Tas- tu appelé ainsi? lui dis-je lorsque tout le dégât eut été réparé.
— L'enfant porte le signe de celui qui Ta créé, repritil, et ces têtes de pierre ont conservé la marque de leur origine, La parole du prophète les a enveloppée»
lU L*EXFÉ»ITIO!f BS KÂBTLIE.
comiDe BD Têtemeot, mais son rayon n'a pu pénétrer kur pas. Yois comme ils s*en ▼<Mit, désertant leur terre, courir toos pays, forçant les bras de travailler, non pour rassasier le Tentre, mais pour ramasser Far- KPtruu Celui qui a soif de ridiesse doit la demander à la iuràieffie, non au labeur. On dit que dans la montagne œ ces samrages l'autorité est dans la boucbe de tous, que leurs femmes sont sans voiles, et qu'au jour de fête ils dansent comme des bouffons. Avec leurs yeux bleus, leurs grands corps et leurs membres couverts d'une mauvaise pièce de laine, ils sanblent les serviteurs du lapidé (Satan) ; ainsi que les animaux, leur crâne nu brave le soleil, et durant la neige de l'hiver ils secouent la (été pour s'en débarrasser comme des bœufs. — « L'ennani ne devient jamais ami, le son ne devient jamais farine, » dit alors Ali, quittant son silence. Tu as gardé dans ton coeur, Ould-Adda, la mémoire du fils qu'ils t'ont tué au jour de la rencontre et les souvenirs amers entraînent tes paroles. Chaque arbre porte son fruit; la plante qui fleurit près de laibntaine meurt desséchée sur la pente de la colline. La montagne a des rochers, la montagne a des Kabyles. Dans la plaine, tu trouveras le blé, les troupeaux aux riches toisons, et l'Arabe pour Thabiter. Les deux races sont différentes, le son de leur bouche n'est pas le même. Là est la vérité; mais, dans la plaine comme dans la mon* iagne, le démon a ses serviteurs, et Dieu ses fidèles. 11 ne faut mépriser aucun musulman : chacun suit sa voie.
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— D'où vient, lui dis-je, que lu ne partages pas le mépris que les tiens leur portent d'ordinaire.
— J'ai lu en eux, reprit Ali; sous leurs dehors sauvages,'j'ai trouvé le bien. Ma parole peut le dire en ce moment, car je dois la vie au respect que, dans ces tribus, chacun a pour ceux de sa race. J'étais soldat lors de la course du bey Osman et j'ai vu le désastre. Vous tous, dit-on dans la ville, vous allez entrer dans leur pays. Si le bras de Dieu dirige vos coups, le succès suivra vos pas; Dieu seul peut vous le donner. Le Kabyle, quand il défend son village ou son cliamp, c'est la panthère protégeant ses petits : pourquoi aller les chercher?
— As-tu vu l'huile tomber sur l'étofiFe? lui répondisje ; la tache gagne, gagne et ne s'arrête qu'à la dernière trame du tissu. Ainsi de nous. U faut que nous couvrions ce pays;. .. puis leurs montagnes sont devenues l'asile des insoumis, les remparts des coupeurs de route. Tous ceux qui nous font du mal sont leurs amis, et nos villages ont été menacés. Nous ne pouvons supporter l'injure. Le cheval qui n'est pas dompié renverse son cavalier. Nous voulons rester les maîtres du pays.
— La vérité est dans ta bouche, dit Ali après un instant de réflexion. Ta pensée est droite; mais tu trouveras une terre différente de toutes celles que tu as vues jusqu'ici. Les journées suffisent à peine pour descendre les précipices. Leflanc des montagnes est garni de villages bâtis à Tabri du coup de main, et les hommes ont la bravoure dans le cœur, l'œil exercé et un bon fusil.
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Dans la paix, le jeu des armes est ea honneur, et il n*est point de fête, s'ils ne guident leur regard au long du fusil, et celui qui a brisé le plus d'œufs suspendus à un fil qui leur sert de cible, celui-là est applaudi de tous. Û tient dans son œil la vie de son ennemi, il est bon à la défense de la terre, bon à la protection des siens, car le Kabyle aime la vengeance, il la lègue en héritage, et le sang seul lave l'offense, bien que chez lui la mort ne soit pas dans les lois : le bannissement est regardé comme le plus dur châtiment. Durant la paix, quand ils se livrent au commerce, fabriquant les tissus, les armes, la poudre et — que Dieu les punisse pour cette faute! — les pièces fausses qui trompent l'Arabe des plaines, le commandement est dans la bouche de tous; ils ne souffrent point l'autorité, et n'inclinent leur respect que devant leurs marabouts: les décisions de l'assemblée qu'ils ont nommée sont soumises à l'approbation de chacun, et entemps voulu les crieurs publics courent de village en village, appelant les habitants pour approuver ou rejeter; mais au jour de l'attaque la volonté de tous se réunit dans le soff (alliance). Les tribus se fondent dans les tribus, les chefs dans les chefs, et un seul est proclamé le maître de la mort. Il fixe le combat et guide le bras. Je te le dis, la poudre est abondante, les défenseurs nombreux: dès que l'enfant peut soulever un fusil, il est inscrit au rang des défenseurs et doit son sang jusqu'à ce que la vieillesse fasse trembler sa main. Les chefs commis par tous veillent à ce que les armes soient toujours en bon état. — A Vhewre de la poudre.
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les plus jeunes prennent leurs bâtons noueux ; ils achè* vent l'ennenii, lancent les pierres et emportent les blessés. Les femmes elles-mêmes, dans le combat, excitent les hommes de leurs cris et de leurs chants, cap chez les Kabyles la femme doit oser et souffrir autant que son mari, et si le cœur de Tun d'eux faiblit et qu'il vienne à prendre la fuite, elle le marque au Aatfe d'une marque de charbon. La flétrissure désormais s'attache aux pas du lâche. — Non, jamais tu n'auras entendu autant de poudre, jamais tu n'auras franchi de montagnes semblables; mais, s'il plaît à Dieu, tu en reviendras, canil €|L le maître des événements. ^
^r^li semblait douter dans le fond de son cœur de Faccomplissement de ^n souhait, comme j'allais lui répliquer, il ajouta : — Si un désastre frappait toi et les tiens, souviens-toi de Vanaya ^ et n'oublie pas que les femmes peuvent la donner; leur cœur est plus facile à émouvoir. C'est à une femme que je dois la vie.
— Je ne sais ce que c'est. Qu'appelles- tu anaya?
— Vanaya, répondit-il, est la preuve du respect que dans les montagnes chacun se porte à soi-même, le signe de la considération, le droit de protection. Pour un Kabyle, sa femme, son bœuf et son champ ne sont rien, s'il les compare à Vanaya. Le plus souvent un objet connu pour appartenir à celui qui accorde Vanaya
1. On trouvera sur Vanaya et sur les coutumes kabyles des détails pleins d'intérêt dans le remarquable ouvrage de M. le général Daumas, les Chevaux du Sahara et les mcoura du désert (chez Calmann liévj') et do M, le capitaine Fabar, la Grande Kabylie (chez Hachette) .
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est le signe de la sauvegarde. Le voyageur, en quittant le territoire de la tribu échange ce signe avec un autre gage donné par un ami auquel il est toujours adressé. et de proche en proche il peut ainsi traverser le pays entier en toute sécurité. Il y a aussi Vanaya qui se demande dans un danger pressant : si le Kabyle vous en couvre, eussiez-vous le couteau prêt à frapper votre tête, le salut est pour vous. Vanaya est une grande chose, un grand lien, et, pour des gens dont le commerce est une des occupations, c*est un gage de prospérité, car elle assure la sécurité à ceux que leurs affaires appellent dans le pays. Aussi est-ce un droit qui, s*il était violé, aurait pour vengeur la tribu entière; mes yeux Tonl vu au jour de la mort du bey, et mon cœur en a gardé le souvenir.
— La journée fut terrible?
— Mes moustaches sont grises ; bien des fois depuis elles ont été noircies par la poudre, et pourtant jamais depuis je n'ai vu le danger. Quand le souvenir de celle heure me revenait en mémoire, les autres combats n'étaient auprès que jeux d'enfants.
— Mais les forces n'étaient donc pas suffisantes, ou peut-être le bey fut-il abandonné des siens?
— Prenez garde, s'il vous plaît, lieutenant, me dit en ce moment le cafetier Caddour en glissant ses jambes par-dessus mon épaule, afin d'allumer une petite lampe à trois becs dont les mèches nageaient dans l'huile. — Le jour était brusquement tombé, et avec lui le silence s'élait fait dans la rue étroite. Au fond du café la musi-
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que arabe jouait, sur un rythme brusquement coupé, un air de guerre, tandis que Timprovisateur racontait les hauts faits d*un chef du sud. Les mèches fumeuses de la lampe suspendue au plafond envoyaient, suivant que le courant d*air poussait à droite ou à gauche, une lumière rougeâtre sur les traits d'Ali, puis les rejetaient brusquement dans l'ombre pour les éclairer de nouveau. Le vieux soldat relisait le passé, et il se marquait sur sa figure, d*ordinaire impassible, une impression si profonde, que, sans me rendre compte de ce mouvement, je me rapprochai de lui, impatient d'écouter sa parole. Alors, secouant la tête comme un homme qui voit dans le lointain ce qu'il dit: — C'était un homme puissant qu'Osman-Bey, reprit-il; c'était un maître du bras. Un jour de poudre, Ja balle d'un fusil lui avait brisé l'œil droit ; mais sa pensée guidait l'autre et courbait les fronts. Il était le digne fils du bey Mohamed-le-Grand, qui dans l'ouest chassa les gens d'Espagne de la place d'Oran. Après avoir gouverné l'ouest et éprouvé la disgrâce du pacha, il fut envoyé à Constantine, où il commanda dans la force et le bien. Durant ce temps se formait dans la montagne la nuée de l'orage; chez les 6eni-0uel-6an, non loin de la mer, il était venu un homme ayant le nom de Bou-Daïli ; il arrivait d'Egypte et faisait partie de cette secte qui a la haine du chef. C'était un de ceux que l'on nomme Derkaoua ^, soit à cause des lambeaux qu'ils portent, soit