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Secte de fanatiques musulmans

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parce qu'ils affectent de tirer les paroles du fond du gosier. Cet homme appelait les montagnards à l'attaque contre les Turcs, leur promettant le succès, le partage des biens et la domination du pays, la ville de Constantine une fds prise. Ses paroles se glissèrent si avant dans leur cœur^ que, tandis que le bey Osman était parti vers le sud pour châtier les Ouled-Deradj, Bou- Daïll emmena vers la ville douze mille des gens de la montagne, mais l'heure de l'abaissement des Turcs n'était pas encore arrivée : nos canons brisèrent les attaques des Kabyles, et le bey, revenu- en toute hâte, trouva la plaine balayée de ces corbeaux.

Lorsque le messager porteur de la mauvaise nouvelle fut arrivé à Alger, le divan en prit connaissance, et le pacha répondit : « Tu es bey de cette province, Osman ; le chérif a paru dans la circonscription de ton commandement; il est de ton devoir de marcher contre lui en personne, de tirer vengeance de son agression, de l'atteindre partout où il sera et de le tuer ou de le chasser du pays. » Le bey lut cette lettre et réunit en conseil les grands et les puissants. Tous furent d'avis qu'il fallait user de patience, afin d'obtenir par la ruse ce qu'il était dangereux de demander à la force: on n'attaquait pas la bête fauve dans la tanière, on attendait qu'elle descendît dans la plaine ; mais le cœur du bey était trop grand pour s'abaisser à la crainte, et il dit: — Mon père se nommait Mohamed-le-Grand, moi je suis Osman. Le pacha a parlé, j'irai. Tenez-vous prêts au départ.

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Aussitôt avis fut donné à toutes les milices que le bey allait brûler la poudre dans la montagne. C'était un beau spectacle, je te le dis, que le départ de tant de braves soldats. En tête marchait le bey; à droite et à gauche, un peu en avant de lui, ses quinze ehaous écartaient la foule qui se pressait pour baiser son étrier d'or. M^gré les coups de bâton,'^le était si serrée, que le poitrail du grand cheval noir la coupait comme le couteau coupe la chair. Derrière flottaient tes sept drapeaux du bey, puis venaient sa musique retentissante, les officiers de sa maison avec de brillants harnachements, suivis d'une cavalerie nombreuse. Son plus ferme appui, les compagnies turques au cœur de fer, fermaient la marche. Le premier jour où le bey entra dans la montagne, la poudre parla peu; les Kabyles méditaient la trahison, ils attendaient l'heure et le moment. Lorsque nous arrivâmes à l'Oued-Zour, jamais nos pieds n'avaient franchi ravins si difficiles, et plus d'un mulet avait roulé le long des pentes. Jf^ nous attendaient là, cachés presque tous dans les bois épais qui entourent une yallée dont le terrain de boue cède sous le pied de l'homme. Des envoyés des tribus arrivèrent au camp. — Pourquoi la poudre parlerait-elle plus longtemps? disaient-ils. Un étranger était venu parmi eux et avait égaré leurs cœurs; mais, puisque le bey ne venait point les arracher h leurs coutumes et ne demandait que la tête du coupable, pourquoi se querelleraient-ils? Refusait-on jamais d'enlever l'épine d'une plaie? la guérison n'en estnelle pas la suite?

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Donne-nous une partie des tiens, disaient-ils au bey; car Bou-Daïii est retranché dans un endroit plein de forces, et nous le ramènerons à ton camp, où tes chaous agiront selon tes ordres.

Le jour de la mort s'était déjà levé pour le bey Osman et voilait son regard d*aigle ; il crut à la vérité de ces paroles. La moitié de ses fidèles pai'tit par son ordre et marcha^ pleine de confiance, vers Tembuscade. De notre camp, leurs derniers cris furent entendus. Les Kabyles venaient de s*élancer sur eux comme la béte fauve s*élance de sa tanière. Alors Osman sentit battre son grand cœur^ et bondit pour aller à leur secours. Nous suivions ses pas. 11 coupa à travers la vallée, croyant trouver un chemin ; mais le terrain sWaiblissait sous nos rangs. Les Kabyles, à ce moment^ accoururent le long de chaque pente, et leurs longs fusils faisaient pleuvoir les balles; la grêle, au jour d'orage, tombe moins serrée. Nous étions abattus comme Theri^e, et celui qui était tombé ne pouvait plus se lever. Osman, debout sur ses étriers, semblait les défier de sa haute taille, et son regard portait la menace; leurs balles s'écartaient de lui. Avec quelques cavaliers, il allait atteindre un terrain plus solide, lorsque son cheval posa le pied sur un trou profond que voilait une herbe serrée; il disparut^ et l'abîme se referma sur lui. Un bey devait mourir, c'était écrit, mais son corps ne pouvait tomber entre les mains des Kabyles. Moi et quelques autres, nous avions gagné le bois, mais nous quittions la mort pour courir à la mort. Les Kabyles

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frappaient sans pitié, excités au carnage par les cris de leurs femmes. La dernière minute de l'homme au combat est le miroir de sa vie : tout ce qui lui est cher se présente à sa pensée. — Zarha, ma femme, notre petit enfant et son sourire passèrent devant mes yeux et mon âme faiblit devant la morl; Zarha m'apporta une pensée de salut. — Je saisis le vêtement d'une femme en demandant Vanaya, Elle, fière de montrer sa puissance, me jeta son voile, et je fus entouré de sa protection. Bientôt l'on n'entendit que les coups de fusil tirés par les Kabyles en signe de réjouissance. 11 n'y avait plus un Turc pour répondre, et le sang coula si fort dans le marais, que, depuis, les Kabyles l'ont nommé le Mortier. Là où le bey qui, d'un signe de la main, courbait les têtes jusqu'au désert, a vu briser sa puissance, crois-moi, le danger est grand, et le succès incertain. Toutefois, Abi-Saïd l'a dit en ses Commentaires : « Soumettez-vous à toute puissance qui aura pour elle la force, car la manifestation et la volonté de Dieu sur cette terre, c'est la force. » Si vous devez commander, vous arriverez portés par un nuage de poudre, et le Kabyle reconnaîtra son maître. »

Ali avait fini de parler : il ralluma sa pipe, et se replongea dans son silence. La flûte arabe et la viole continuaient toujours pendant ce temps à jouer sur leur rythme guerrier, et l'improvisateur psalmodiait ces paroles : « Son fusil au long canon faisait mourir l'ennemi la bouche ouverte. »

— Voilà le présage, dis-je en me levant; merci, vieil

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Ali; s'il plaît à Dieu, nous ferons bonne besogne, et nous n'aurons pas le sort du bey^.

Les ruelles étroites de la \ieille ville étaient maintenant plongées dans le silence; de temps à autre, une ombre blanche glissait le long des murailles. Sur la place, plusieurs courriers arabes, accroupis près de leurs chevaux, attendaient à la porte du palais du bey les dernières dépêches du général de Saint-Arnaud; car, pendant qu'Ali me racontait les désastres du bey Osman, le général avait une conférence avec les divers chefs de service. S'il était loin de partager la terreur superstitieuse du vieux Turc, notre chef n'en savait pas moins qu'un rude ennemi l'attendait, et il voulait avoir toutes les chances pour lui.

En rentrant chez moi, j'appris que les ordres de départ étaient arrivés, et ma joie fut telle que toute la nuit, dans mes rêves, je vis un Kabyle qui sautait de rocher en rocher, ne pouvant éviter ma balle. Au jour, la réalité avait repris ses droite», et, dans l'après-midi, les clairons du bataillon sonnaient la marche sur la route de Milah petite ville située à douze lieues sud-ouest de Constantine, non loin des montagnes kabyles.

lé Le désastre du bey Osman est artivé vers l'année 1802.

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Deux brigades d'infanterie, deux cent cinquante cheviaux de cavalerie, douze cents bétes de soniroe portant un lourd convoi, en tout neuf mille cinq cents hommes venus de différents points de la province, et même d'Alger, se réunissaient, le 7 mai dernier, sous les murs de Milah. Les zouaves, les tirailleurs indigènes, les chasseurs d'Orléans, la légion étrangère, le 8« et le 9« de ligne, tous vieux routiers d'Afrique ; le 20«, qui venait de passer par la brèche de Rome; le iO® enfin, nouvel arrivé de France, tels étaient les solides bataillons de la colonne de Kabylie. Pour chef, le général de Saint- Arnaud, habile dans ces luttes où souvent il faut étonner l'ennemi ; d'une décision rapide ; l'action engagée, ferme en ses desseins et plein d'une entraînante ardeur; — le général de Luzy, en qui l'on trouve toutes les traditions de la garde, oii il a fait ses premières armes ; — le général Bosquet enfin, dont la calme et belle figure réfléchit si bien la vigueur de l'âme et l'élévation du caractère; — sous leurs ordres, à la tête du corps, d*énei*giques oflSciers, obéissants, dévoués, assez fermes pour assurer au besoin la responsabilité; dans les rangs, des soldats passés au crible par les fatigues et leshalliers,de ,

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ces natures vigoureuses qui saisissent dans son regard la pensée du chef et lancent leurs corps sans songer aa péril; — il ne fallait pas moins pour assurer le succès de nos armes dans les montagnes où elles pénétraient pour la première fois. Derrière chacune de ces roches, chacun de ces escarpements que tous les renseignements présentaient comme du plus difficile accès, se tenait une rude population prête à disputer chèrement le passage de ses terres que n*ayait jamais souillées le triomphe de Tennemi. Nous allions marcher droit sur le port de Djidgelly, traversant d'abord le pays comme un boulet. Dans la première partie de cette course, nos fusils traçaient un sillon; dans la seconde, prenant les tribus à revers, nous devions amener les Kabyles à soumission.

Le 8 mai, du haut des remparts à demi ruinés de leur petite ville, à Tombre de leurs jardins en fleurs, les habitants de Milah regardaient les longues files de la colonne passées en revue par le général Saint-Arnaud dans la plaine qu*un soleil ardent éclairait. Les tambours battaient au champ devant le brillant état-major; les soldats présentaient les armes, la musique jouait ses fanfares, et à Thorizon se dressaient les montagnes où tant de braves gens allaient rester. C^était dans tous les rangs un frémissement de guerre qui saisissait Fâme, car il n*y avait pas là un spectacle, un des jeux de la paix, le chef comptait sa troupe avant de la mener au danger. Nul pourtant n'y songeait. L*impatience du général, fier delà mâle attitude des bataillons, était partagée

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par tous ces coeurs de soldats. Le lendemain, au point du jour, la colonne prenait la direction du col deBeïnem, et après avoir traversé TOued-Eudjà, dont les eaux limpides glissent sous des buissons de lauriers roses, elle s'établissait au bivouac à la limite du territoire ami.

Dans la matinée du 10, vers neuf heures, le général Saint-Arnaud, accompagné de tous les chefs de corps, se porta vers une crête rocheuse située environ à deux kilomètres du camp. Le regard plongeait de ce point élevé sur le pays des Ouled-Ascars, et se trouvait arrêté à l'extrémité ;de la vallée de l'Oued-Ja par le rideau de montagnes qu'il fallait franchir le lendemain. La route, ou, pour dire vrai, le sentier, bon tout au plus pour des chèvres, passait par un évasement nommé col de Menazel ; ce col était dominé par deux pitons. A l'œil nu, le terrain semblait d'abord assez facile; mais, dès qu'on prenait la lorgnette, on distinguait les ravines profondes qui déchiraient le flanc de la montagne, les bois, les abris pour la défense que présentaient surtout les roches du piton de droite, et les petits plateaux d'un difficile accès où de gros villages étaient bâtis. C'était par des sentiers affreux, sous le feu d'un ennemi qui, comprenant toute l'importance de cette position, l'avait choisie pour théâtre du premier combat ( on le voyait déjà construire des talus de terre, des obstacles de pierre sèche), qu'il fallait faire défiler un par un le long convoi des bêtes de somme. Le général, après avoir examiné le terrain avec soin dans tous ses détails et s'être rendu un

compte exact des difficultés, se plaça au centre du cercle formé par les chefs de corps : il expliqua les dispositions qu'il venait d'arrêter dans son esprit, indiquant du doigt la place où chacun devait opérer, écoutant les observatioDs qui lui étaient soumises. La brigade Bosquet balayerait le piton de droite, le général Luzy le piton de gauche; les deux brigades devaient tourner les Kabyles par la crête. Le général Saint-Arnaud marchait de sa personne droit vers le col, ayant une réserve toute prête pour appuyer celle des deux colonnes qui aurait besoin de secours. A chacune quatre-vingts chevaux étaient donnés, afin de profiter des petits plateaux qui se trouvaient par intervalle dans les escarpements. Une cavalerie aussi leste que celle d'Afrique pouvait rendre des services même daps un terrain semblable. Derrière cet éventail de feu, le convoi, confié à la garde du colonel Jamin, qui commanderait Farrière-garde, s'avancerait dans le sentier nettoyé par les colonnes d'attaque. La mission n'en était pas moins difficile et importante, car, selon toutes probabilités, une partie des Kabyles refoulés des sommets se rejetteraient, en se coulant le long des ravines, sur l'extrême arrière-garde. Tous ces gens de guerre discutant à cheval ofifraient un spectacle simple et grand. Les pa-* rôles étaient brèves, comme sont les paroles d'hommes dont le corps portera Theure d'après la responsabilité de la discussion. C'étaient des pères de famille cherchant à dérober à la mort le plus grand nombre possible de leurs enfants. — Ben-Asdin et Bou-Renan les deux chefs du Zouargha, assistaient à la conférence de nos généraux.

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Ce pays offre en effet le singulier contraste de grands feudataires rappelant les ducs de Bourgogne et de Bretagne de notre ancienne France, et entourant une contrée dont toutes les institutions sont essentiellement républicaines dans la plus large acception du mot. Ben-Asdin, pendant toute la conférence, resta triste et silencieux : il doutait du succès. Bou-Renan, grand soldat bien découplé, homme de cheval, sauvage, leste et hardi, avait au contraire jugé d'un coup d*œil ceux qui allaient marcher au combat et calculé les chances de réussite ; tout en lui respirait la confiance. 11 se croyait déjà chef des populations nouvellement soumises. Quant aux généraux français, ils avaient plus d*une fois vu le danger, et ils étaient habitués à le dominer par cette union intelligente qui fait des efforts de tous un seul effort que guide la pensée d*un seul homme.

Au retour, lorsque le bivouac eut été porté plus en avant, à Ferdj-Beïnem, chacun prit du repos et se prépara ainsi aux luttes promises pour le lendemain. A quatre heures du matin, la musique des régiments fêtait le réveil par une marche de guerre. Tous furent bientôt debout, les tentes abattues, les mulets chargés; en un clin d'œil la ville de toile avait disparu. Le trompette de Tétat-major sonna alors la marche, les clairons de tous les corps la répétèrent ; les régiments prirent les positions assignées, les colonnes toutes formées étaient prêtes à se déployer lorsque le moment serait venu.

— J'ai vu ce matin en me levant un chacal, et deux corbeaux à ma droite en me mettant en route, médisait

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un guide kabyle ; la journée sera heureuse. — Qu'il soit fait selon ton dire ! lui répondis-je, et toute mon attention se porta bientôt sur le mouvement des troupes qui se dessinait. Nous arrivions aux premières pentes de la montagne de Menazel. Pour ceux qui faisaient partie de la colonne du centre, le coup d'oeil était plein d'intérêt. A notre approche, le bourdonnement lointain de l'ennemi avait cessé; puis tout à* coup de ces roches, de ces ravins, de ces bois, sortent des cris, des rugissements de bêtes fauves; les Kabyles se glissent entre les broussailles; habiles à l'embuscade*, habiles à la retraite, ils rampent le long des terres pourjoindre l'ennemi de plus près, tirer leur fusil à bout portant, puis bondissent, afin d'éviter la balle qui répond à leurs coups. Peu à peu le nuage de poudre se forme, l'ivresse monte à leur tête, et, pour celui qui ne s'est jamais trouvé à pareille bagarre, leur vue seule alors est un effroi. Il n'y a plus là des hommes, ce sont des animaux déchaînés. Les têtes de colonne s'inquiètent peu de ce bruit; les oreilles des soldats y sont endurcies depuis longtemps. A droite, les zouaves et les chasseurs d'Orléans, les troupes de Zaatcha : — le général Bosquet les guide et leur communique son énergique sang-froid. Une balle brise son épaulette, déchire son épaule, il est toujours à leur tête. — En avant ! crie-t-il ; la charge bat, pas un coup de fusil, on perdrait du temps : en haut, à bout portant, la revanche sera prise. — Zouaves et chasseurs escaladent les broussailles. A la colonne de gauche, pendant ce temps, le 20« de ligne, commandé par le colonel Marulaz, gravit les

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pentes en régiment qui se souvient de sa gloire dltalie. Les obusiers suivent, et au plateau d'un village, Bou- Renan, ses cavaliers et quatre-vingts chevaux réguliers joignent, avec le commandant Fornier, les Kabyles, qu'ils percent de leurs sabres. Le commandant Valicon tombe mortellement blessé à la tête des soldats, pendant que les turœs du commandant Bataille soutiennent Fhéroïque tradition de valeur de la milice des beys. La mêlée fut rade en cet endroit ; la longueur du fusil séparait souvent seule les combattants, et la redoutable épée kabyle, la /Ïîs5a, fit plus d'une blessure. M. Vandermissen, officier belge, donna là des preuves d'une brillante et imprudente valeur en se laissant entraîner à la poursuite de l'ennemi. Au centre, le colonel Espinasse poussait vivement la charge, tandis que le général de Saint- Arnaud embrassait tous les mouvements d'un coup d'œil, prêt à réparer le moindre accident. Les coups de feu remontent bientôt la montagne; le piton de droite est escaladé par les zouaves ; leur turban vert paraît au sommet. Ils jouent de la baïonnette et jettent les Kabyles du haut des rocher. — Saute, s'il vous plaît, monsieur Auriol! disait l'un d'eux en regardant un Kabyle qui venait de faire la cabriole devant sa baïonnette, et, tout riant, il essuyait le sang de sa joue légèrement entaillée par la flissa du montagnard, — Sur la gauche en même temps, les tambours battent, les clairons sonnent, le col de Menazel est enlevé. Chefs et généraux viennent faire leur rapport, et n'ont qu'à témoigner de la bravoure de leurs soldats.

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Les troupes reprirent haleine. Chacun essuya la sueur glorieuse du combat. On apportait alors un à un aux chirurgiens militaires ceux que les balles kabyles avaient frappés, et, tandis que le lourd convoi se traînait péniblement dans les étroits sentiers, les soldats, libres maintenant de tout souci, s'abandonnaient au repos. Plus d'un regardait avec élonnement du haut de ces crêtes les escarpements qu'il avait parcourus dans Tardeur de la lutte, et à cette vue seulement il songeait à la fatigue. Quelques compagnies maintenaient à dislance les Kabyles, mais, lorsqu'il fallut descendre les pentes opposées pour gagner El-Aoussa,. où Ton devait bivouaquer, le général de Saint-Arnaud, craignant de voir tous les efforts de l'ennemi se porter sur Tarrière-garde, donna l'ordre aux deux généraux de brigade, MM. Bosquet et de Luzy, de garder leur position jusqu'à l'entier défilement du convoi. On marcha de longues heures; la nuit était venue avant que les troupes eussent atteint le lieu du repos. Bien des coups de fusil s'échangèrent encore; l'arrière-garde fut parfois rudement attaquée. Le colonel Jamin, qui depuis le matin se montrait digne de la délicate mission confiée à son intelligence et à sa vigueur, prenait place à huit heures du soir, avec les dernières compagnies, dans la ligne du camp d'une défense diflScile. Si Teau avait forcé de s'établir là, le général Saint- Arnaud du moins s'était promis d'empêcher les Kabyles de venir troubler le sommeil de sa troupe. Aussi toutes les positions militaires furent-elles occupées même à de grandes distances par dea bataillons, La légiou étrangère

reçut Tordre de passer la Quit sur un piton séparé du camp par un bois qu'elle devait surveiller avec soin. En se rendant à son poste, elle trouva déjà une troupe ennemie qui s'y était logée. Les Kabyles préparaient tranquillement leur repas en attendant l'heure de l'attaque. Aussitôt une chasse vigoureuse aux Kabyles commença à travers les arbres, et toute la nuit les grand'gardes eurent l'œil et l'oreille au guet, de telle sorte que pas un montagnard ne tenta l'aventure.

M. le commandant de Neveu, chef du biuceau arabe, avait appris par ses espions que de nombreux contingents des Ôuled-Aoums s'étaient réunis pour nous attaquer le lendemain. Ces contingents avaient pris position dans une ravine non loin dif camp. Le général de Saint- Arnaud résolut de les prévenir et de les faire attaquer pendant qu'une brigade raserait*les Ouled-Ascars, nos ennemis delà veille. Le général Bosquet eut à se charger des Ouled-Aouns;les Ouled-Ascars furent le partage du général Luzy. Après ces débuts heureux, les troupes étaient, selon l'expression du soldat, en confiance dans la main du chef; on pouvait tout leur demander, mais c'était le lendemain que devaient commencer les plus rudes fatigues.

Lorsque pour tout chemin il y a un étroit sentier de deux pieds de large, descendant à pic les ravins, courant le long des escarpements, à droite, à gauche, dominé par des rochers, des bois épais ; quand souvent même ce sentier vient à manquer et qu'il faut le tailler dans le terrain pierreux, c'est une rude tâche que de protéger

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un convoi qui s'allouge homme par homme, bête de somme par bête de somme, sur un espace de plus d'une lieue et demie. Pour mettre les vivres, les munitions de réserve et les blessés à l'abri d'un ennemi audacieux, agile, nombreux et déterminé, il faut l'entourer d'une haie vivante. L'avant-garde, suivant l'étroit sentier, fraye la route. A droite et à gauche,- sur le flanc du convoi, des bataillons ont l'ordre de marcher parallèlement à sa hauteur, quel que soit le terrain, se détachant des compajgnies, occupant en entier, s'il est nécessaire les positions qui dominent le chemin. On comprend maintenant quelle est la fatigue du soldat, cTiargé d'un sac rempli de vivres, quand, durant une journée entière, du point du jour au coucher du soleil, il coupe à travers un pays bouleversé, sans cesse la cartouche aux dents, le fusil à la main. L'arrière-garde vient ensuite; c'est elle d'ordinaire qui a la plus grande part dans la lutte. Le général de Saint- Arnaud avait donné l'ordre que, d'intervalle en intervalle, le convoi fût divisé par des compagnies d'infanterie, tant il craignait de le voir coupé. Les renseignements étaient exacts; le pays parcouru jusqu'alors par la colonne semblait une plainie, en comparaison de celui qu'elle traversait dans la journée du 13. Tout se passait cependant avec ordre. Le convoi, pressé par les sous-officiers du train, serrait sans perdre de terrain ; les positions occupées tour à tour assuraient son passage, et l'ennemi, bien qu'il fût hardi et nombreux, était maintenu à distance.

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A Tun des passages difficiles, sur le flanc gauche, il y avait une position importante, car elle dominait complètement le sentier des mulets. Les zouaves l'avaient occupée les premiers, le i6e léger et le commandant Camas ensuite. La marche des flanqueurs amena pour les remplacer deux compagnies du iO® de ligne, nouvellement arrivées de France : ce régiment se trouvait pour la première fois jeté dans la fournaise, il n'était point encore façonné à la souffrance, et ces ennemis sauvages lui causaient ce premier étonnement par lequel passe toute troupe de récente venue. Le commandant Camas montra lui-même au capitaine Dufour les points qu'il fallait occuper, les sentiers à suivre pour la retraite, et ne s'éloigna qu'en laissant tout en bon ordre. L'ennemi, depuis quelques instants, ne se montrait plus de ce côté : le silence régnait dans le bois. Avec l'inexpérience d'une troupe ignorante de la guerre, les soldats du lO® se croient en sûreté : les uns cédant à la fatigue, se couchent et se reposent, les autres regardent le combat livré par l'arrière-garde. Aucun ne veille. Les Kabyles, durant ce temps, se glissent, rampent le long des buissons, et plus de quatre cents se précipitent tout à coup en poussant leurs rugissements de combat. Surpris, les soldats se réunissent pêle-mêle autour de leurs officiers : — Allons, mes enfants, à la baïonnette ! crie le capitaine Dufour. Tout ce qui porte galons ou épée écoute sa voix. Le devoir les anime ; ils se jettent en avant, et les cinq officiers, les sous-officiers, trente-cinq grenadiers tombent frappés à la face. Autour de ces hommes, d'autres

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plus faibles parlent, crietit, tentent la résistance, puis laissent échapper leurs armes. Le vertige les saisit ; ils veulent la vie, même au prix de la honte [: les Kabyles sont leur seul efifroi, tout autre danger disparaît : ils s*élancent du haut des roches et arrivent, meurtris de leur chute, les chairs ensanglantées, dans les rangs du convoi. Sur la hauteur, pendant ce temps, une mort héroïque expiait la faute que l'inexpérience de la guerre avait fait commettre. Maîtres de leur position, les Kabyles envoient leurs balles dans le convoi, quelques-uns même tentent de le couper : le désordre s'y met, les bêtes de somme prennent le trot; il y a un instant de confusion. Le général de Saint- Arnaud se trouvait près de là; il accourt, tout est bientôt réparé ; deux compagnies du 9® sont lancées sur les rochers ; le capitaine La Goumerie les entraîne : une balle le tue roide en tête de sa troupe, qui le venge dans le sang kabyle.

Ce succès avait ramené l'audace de l'ennemi et les chasseurs d'Orléans étaient vigoureusement poursuivis, lorsque, quittant la position, ils trouvèrent la compagnie d'extrême arrière-garde. Le colonel Espinasse s'attendait à cette attaque. Ne gardant avec lui que cent hommes du 20®, il avait envoyé les turcos préparer d'avance des échelons de soutien dans le fourré, mais, trompés par le terrain, les turcos s'arrêtent à une trop grande distance et quand le colonel commença sa retraite, la petite troupe assaillie de toutes parts, fut sur-le-champ débordée. — Le désordre se mit un instant dans les rangs, la moindre hésitation eût été fatale. Le colonel l'a compris,

par une vigoureuse offensive, il repousse les Kabyles, dégage ses blessés, les fait enlever à dos d'hommes, luimême en charge un sur ses épaules et bientôt soutenu par des troupes fraîches, il reprend sa place à l'extrême arrière -garde qu'il maintenait depuis le matin, avec ' les turcos du commandant Bataille et le 20® de ligne. La lutte continua vive et ardente. A la droite, les grajid'gardes avaient veillé l'arme au pied, pendant que leurs camarades plus heureux mangeaient le café-soupe. Euxmêmes à leur tour furent relevés, vinrent réparer leurs forces près dû ruisseau où l'on s'était arrêté, sous l'ombrage touffu des grands arbres qui faisaient de cette pelouse un lieu de délices et de repos. On avait étendu les blessés sur l'herbe, les chirurgiens replaçaient les appareils mis à la hâte pendant le combat, et un peu plus loin la musique des régiments jouait, avec la même précision qu'à l'Opéra-Comique, les barcarolles d'Haydée, A voir les soldats attentifs se presser en vrais badauds des Champs-Elysées, qui aurait cru vraiment que ces flâneurs-là sortaient, selon l'expression arabe, du coup de fusil, pour y rentrer l'instant d'après? La vie militaire est ainsi pleine de contrastes bizarres, et c'est là le charme qui enchaîne : l'imprévu au milieu de l'ordre, Pinsouciance de l'avenir et la certitude de faire toujours son devoir. On est le maître de l'heure présente, l'avenir est au chef; qu'il ait des soucis si bon lui semble, il peut être inquiet de la fin de la journée; moi, Haydée me plaît, et je l'écoute. Mais, hélas! il n'est si bonne chose qui n'ait une fin.

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Comme le général se mettait en marche, vingt coups de feu partirent du fourré. Un guide est tué à ses côtés, un zouave blessé dans les jambes de son cheval. Le commandant Fleury, quelques cavaliers d'escorte, des zouaves qui reprenaient leur rang, se précipitent et pourchassent les Kabyles embusqués. Une compagnie de zouaves avait reçu Tordre de fouiller le bois dans cette direction ; mais, se jetant trop à gauche sous ces maquis où il est si difficile de prendre des points de repère, elle avait laissé un des côtés dégarni. Cet accident sans importance fut vite réparé, et la colonne reprit sa marche pénible jusqu'à la nuit. Plus d'une fois le colonel Creuly, du génie, et le capitaine Samson durent faire mettre la pioche en main à leurs sapeurs pour établir des lacets qui permissent aux mulets de gravir les escarpements.

Lorsque l'on s'avance ainsi, descendant en longues hles les ravines^ escaladant les montagnes, harcelé par des chiens enragés que les flanqueurs repoussaient à grand' peine, la conduite de l'extrême arrière-garde esT aussi difficile que périlleuse. Le chef est forcé de régi» ses mouvements d'après ceux du convoi. Jamais pour se battre il n'est maître ni de l'heure ni du terrain ; tantôt il doit s'avancer rapidement, tantôt tenir ferme. Un mulet a roulé, il faut le relever; des blessés ne sont pas encore chargés sur les cacolets, on les attend. Chacun reste à son poste, opposant le calme et le sangfroid de la discipline à des hordes furieuses jusqu'à ce que les soldats du train aient emporté les blessés*

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L'abnégation dévouée des hommes de ce corps, exposés constamment à un danger qui ne sera certes pas pour eux la source d'une gloire bruyante, ne saurait trop être admirée. Au reste, s'ils se conduisent ainsi, sans croire même à leur mérite, cela tient au sentiment de l'honneur et du devoir dont l'armée est imbue. De là vient sa force.

Les turcos faisaient merveille à l'heureuse arrièregarde; ils opposaient ruse à ruse; turcos et Kabyles s'insultaient comme les guerriers d'Homère, que sans doute ils n'avaient jamais lu. Trois hommes du bataillon turc attendaient la belle derrière un maquis, un peu en avant de leur compagnie. En face d'eux, des Kabyles les ajustent ; les coups de feu ennemis partent, les trois turcos tombent. Les Kabyles aussitôt courent vers eux pour les dépouiller. Les voilà déjà penchés; mais une balle en pleine poitrine les redresse : nos trois turcos avaient fait les morts; ils rejoignirent leurs camarades en glissant comme des serpents dans les broussailles. C'est ainsi que dans cette guerre l'action individuelle joue un grand rôle. Tout est et doit être subordonné dans les différents degrés à l'action du chef; mais, l'ensemble des ordres une fois connu, l'intelligence de chacun a beau jeu. La guerre de montagne, en Afrique, ressemble assez à ces pièces où les situations sont indiquées par l'auteur, le canevas et les caractères tracés, mais où l'acteur lui-même est chargé de com-^ poser le dialogue. Il y a même parfois des moments où le dialogue est un peu vif.

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Les troupes se battaient bien, mais il n'y avait pas l'entrain du jour précédent. Quand le soldat voit son ombre grandir et que depuis le matm il se bat dans un pareil chaos de bois et de montagnes, la fatigue de l'âme vient parfois se joindre h la fatigue du corps et produit un malaise singulier. L'affaire des compagnies du 10^ était triste : ces têtes de vos camarades, de ceux à qui vous parliez il y a quelques heures, brandies par les Kabyles au bout de longs, bâtons, les yeux roulants, la langue pendante pleine de sang, frappaient l'imagination, assombrissaient bien des physionomies. Le soldat sait qu'il doit mourir un jour ou l'autre, peu lui importe, c'est son lot ; mais rien ne le tourmente autant que l'idée d'avoir la tête coupée.

A la nuit, les bataillons d'avant-garde s'établissaient au bivouac, et le convoi commençait seulement à déboucher de l'étroit chemin où il était impossible de passer deux de front. La fusillade roulait toujours à l'arrière^rde. Il n'y avait point de lune, tout était sombre. Le général Saint-Arnaud venait de placer les postes; il se tenait près d'un feu d'olivier pendant le défilé du convoi ; ses officiers d'état-major, MM. de Place, de Vaubert et de ClermontrTonnerre étaient près de lui attendant ses ordres, quand tout à coup, de la queue du convoi à la tête, court le bruit que l'arrière-garde est coupée. Deux mille hommes séparés de la colonne!.... la circonstance . était grave. Le général Saint-Arnaud se rend compte de toutes les chances. Par ces chemins affreux, un officier mettrait trop de temps pour rapporter des nouvelles;

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s'il y avait un accident, il fallait le réparer sur-lechamp. L'ordre est envoyé aux zouaves de reprendre les armes.

Ayez seulement une demi-heure de repos après une longue route, et la fatigue se fait sentir plus accablante» Les zouaves étaient harassés, car dans la journée on les avait employés à toute besogne. C'était le moment où les mollets, selon leur langage, sont allés à RomCy dicton qui vient sans doute du proverbe des cloches de la semaine sainte. Au premier coup de clairon pourtant, ils étaient debout ; au second, prêts à partir. Ces vieux coureurs d'Afrique se réveillaient toujours pour le danger, et l'annonce du péril chassait la fatigue de leurs corps. C'est ainsi du reste qu'ils ont conquis l'honneur de leur nom. Qui ne connaît les zouaves en France ? Réputation juste, glorieuse récompense d'une troupe qui, mieux que pas une, sait se garer d'un danger inutile et dominer le péril nécessaire. — « Si tu veux ûranchir un péril, jette fon âme de l'autre côté », me disait un jour un vieux soldat. Telle est la devise des zouaves, elle résume toute leur conduite.

L'alerte cette fois était fausse; M. le capitaine Boyer, de l'état-major, rassura bientôt le général. Il venait de voir le colonel Espinasse. — Tout va très bien, lui avait dit ce dernier: il n'y a rien de nouveau ; quelques tuéi, des blessés, mais point en trop grand nombre. — 8e reposer, c'était maintenant la seule chose à faire. Aussi une heure après, tout ce qui n'était point de service dormait du sommeil du juste.

472 l'expédition DB kàbylie.

Le 14 mai, on devait partir à neuf heures du matin. Le général de Saint-Arnaud voulait laisser à ses troupes le temps de reprendre haleine. La marche du jour ne devait pas être trop longue^ et iT pouvait accorder quelques heures au chef de l'ambulance, M. de Maistre, qui avait en ce moment plus de deux cent cinquante blessés à soigner. Le départ de blessés du bivouac est à la fois un beau et triste spectacle. Presque tous portent la douleur avec une simplicité touchante. La plainte n'est jamais dans leurs bouches, et sur ces figures vous r^rouvei un sentiment de fierté. La marque frappée sur leur corps par la baUe ennemie, ils le sentent, est une marque glorieuse. L'on éprouvait une grande tristesse, par exemple, en regardant ceux que leur blessure allait tuer. Malgré tous les soins, leurs souffrances étaient afiflreuses; il fallait les attacher sur les petites chaises de fer suspendues aux flancs des mulets qui les ballottaient ; les amputés seuls pouvaient être étendus dans des litières. L'aumônier de la colonne, M. Tabbé Parahère, que l'on voyait partout où il y avait douleur à consoler, ne quittait pas un instant les blessés durant les longues marches. Sa figure ascétique était la bienvenue dans tout le bivouac, et les soldats avaient pour lui un profond respect. Les soldats du commandant Valicon portaient son brancard en avant de l'ambulance; ils avaient sollicité cet honneur comme une grâce; ces braves gens voulaienlrendre plus douces ses souffrances, car sa blessure était mortelle ; le conmiandant le savait. Les dernières heures qu'il passa dans nos rangs furent

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l'écho de sa belle vie de soldat. Jusqu'à la fin, jusqu'au lendemain, jour de sa mort, le commandant Yalicon se montra calme, patient, simplement courageux. Une seule inquiétude agitait son esprit, et il la confiait à son plus vieil ami, le général Bosquet; l'objet de son inquiétude, c'était son enfant et sa jeune femme qu'il laissait sur le point de devenir mère encore. M. Yalicon avait son épée pour toute fortune, et ce fut peut-être l'unique moment où il en éprouva un regret *.

Les positions au départ du bivouac avaient été occupées d'avance. Le général Luzy frayait la route; la brigade Bosquet était d'arrière-garde. Une bonne nuit avait remis tout le monde du malaise de la veille, et nos soldats, en belle humeur, faisaient gaiement le coup de feu. Le terrain, du reste, offrait des difficultés moins grandes ; on redescendit donc la vallée, laissant un peu sur la droite le lieu où périt le bey Osman. Là, dit-on, à la place même où il fut englouti, paraissent souvent deux flammes : aussi les Kabyles s'en écartent-ils avec terreur. Sur le flanc gauche la fusillade devenait très vive; le commandant Meyer, de la légion étrangère, brave soldat qui avait ses vingt ans d'AMque, et faisait sa dernière campagne avant de prendre sa retraite, n'entend plus le feu de deux compagnies occupant une position de gauche. On se battait donc à la baïonnette; il court les dégager avec le reste du bataillon. Ces compagnies tenaient comme des sangliers acculés ; trois fois

1. M. le président de la République, informé de la situation de la veuve du commandant Valicon, a veillé à ce que son avenir fût assuré.

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elles avaient arraché un de leurs officiers des mains des Kabyles ; ceux-ci se ruaient toujours comme sur une proie qui leur était due. Redoutant les zouaves et les chasseurs d'Orléans, ils croyaient que ces soldats portant l'uniforme de la ligne étaient aussi de nouveaux débarqués, comme ceux du 10«, et qu'ils auraient la même bonne fortune que la veille. Lorsque le commandant Meyer arriva, les soldats de la légion avaient déjà prouvé à l'ennemi qu'il comptait sans son hôte. Le commandant continua sa marche le long de la crête; mais il dut demander des cacolets pour ramener ses blessés. L'adjudant du bataillon, envoyé par le commandant Meyer, traversa seul le bois. — Avertissez le général Luzy, lui avait dit le commandant, que je tiendrai vingtquatre heures s'il est nécessaire, mais qu'il me faut ài renfort pour descendre. » Le général envoya les mulets avec des compagnies du 16« et des chasseurs d'Orléans. Déjà l'on sentait la brise de la mer, et le lendemain 15, quand les yeux se reposèrent sur l'immense ligne bleue, tout le monde éprouva un sentiment de bien-être. L'étouffement de ces gorges avait disparu ; on avait éd l'air, de l'espace au moins : l'œil n'avait plus besoin d'être toujours en quête pour chercher derrière chaque arbre, chaque roche, l'ennemi embusqué. On marchait au bord de la mer, le flanc droit protégé par les chasseurs d'Orléans, qui brûlaient les villages des Kabyles à leur barbe, faisant des prodiges d'adresse sur ces cibles vivantes, t II fut tellement battu, que sa maison a été brûlée; » c'est là un dicton kabyle, et il explique la

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nécessité où l'on est de livrer à la flamme les beaux villages que Ton rencontre. Du bivouac de Kanar, établi dans une vallée magnifique, malgré la pluie battante et les coups de feu kabyles, la cavalerie alla, de son côté, brûler plusieurs de ces villages.

Le 16 mai, après cinq jours d'une fusillade continuelle, nous étions arrivés sous les murs de Djidgelly, et le camp s'établissait non loin de la ville, dans une riante plaine. La première partie de l'œuvre était accomplie. Nous allions maintenant prendre à revers toutes ces confédérations, en ayant la ville pour base de nos approvisionnements^ et pousser de rudes cbasses dans les montagnes. Djidgelly qui eut l'honneur d'être prise par le duc de Beaufort et de voir Duquesne s'occuper de son port et proposer à Louis XIV d'y fonder un établissement maritime, était l'un des principaux chantiers de construction de la marine algérienne. Le bois provenait des magnifiques forêts des Beni-Fourghal. La ville, petite, bien tenue, propre comme une bourgade flamande, est un triste séjour, car, constamment bloquée, la garnison n'a, pour se distraire, que la vue du bateau à vapeur qui, de temps à autre, mouille sur sa rade. La venue de la colonne avait répandu une grande animation. Le Titan portant le général Pélissier, y arrivait en même temps que nous, et le gouverneur général, réunissant les ofliciers, se fit un plaisir et un devoir de leur adresser les compliments que méritait leur brillante valeur. Le général Pélissier assistait le lendemain avec la colonne entière à la messe que l'abbé

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Parabère célébrait dans le camp. Tous ces soldats venaient là volontairement, rien ne les y forçait ; mais qu'on le sache bien, le danger trempe l'âme, et lui fait comprendre qu'au delà de la chair et du temps, il est encore autre chose. L'afiFection, l'épanchement et la prière sont un besoin ; l'hommage rendu à Dieu donne de la force. On ne raisonne point tout cela, on le sent, 6t dès lors, là-bas, on le fait, car s'il est un reproche que Ton puisse adresser à cette armée, ce n'est point certainement le reproche d'hypocrisie.

La veille, ces officiers et ces soldats, qui s'inclinaient alors devant un modeste autel, entouraient de leurs adieux la tombe creusée pour le commandant Yalicon. Son corps, pieusement rapporté par son fidèle régiment, reposait à l'abri du drapeau pour lequel il était mort, et les physionomies de tous ces braves gens respiraient plus vivement encore le dédain de la vie et Tardeur pour la lutte, lorsque leurs fusils eurent salué d'un dernier salut la fosse du chef qui les commandait naguère. Tel est le sentiment que fait toujours éprouver à l'armée la mort d'un camarade, d'un ami; et n'allez point accuser les soldats d'insensibilité ou de sécheresse : à quelques jours de là, lorsque la jeune femme du commandant Valicon, partie en toute hâte au premier bruit de sa blessure, arriva à Djidgelly, les soins dont elle fut entourée, les délicatesses dont on usa pour tromper sa douleur étaient vraiment les soins et les délicatesses d'une mère. Quand elle débarqua, elle voulait encore se faire illusion. — N'estce pas qu'il n'est pas mort? disait-elle... Comment vou-

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lez- vous qu'il soit mort?... il m'aimait tant ! —Et alors nous étions obligés de lui raconter ses heures suprêmes : elle ne pouvait se lasser d'entendre nos récits; elle

pleurait, puis elle voulait entendre encore Il est

plus facile de braver un danger que de supporter, sans souffrir, la vue d'une douleur si pure et si profonde.

Chacun avait remis ses vêtements en bon état, ses souliers à neuf; le navire était radoubé, et l'on s'étonnait déjà du repos. Aussi l'ordre du départ donné le 19 fut-il le bienvenu. La colonne marchait contre un foyer de résistance, les Beni-Amran. Le général Saint-Arnaud voulait séparer les contingents de l'ouest de ceux de Test; mais il n'espérait vraiment pas que les Kabyles allaient lui faire la partie si belle. A midi, le camp était établi à deux lieues de la ville, sur un charmant plateau. Dans ces terrains riches et superbes, on voyait sur toute la ligne de crête les Kabyles bourdonner, s'agitant, se préparant à la défense. Le terrain même indiquait l'ordre du combat. La brigade du général Bosquet, formant un grand arc de cercle sur la droite, rabattrait l'ennemi; au centre marcherait le général Saint- Arnaud ; plus à la gauche, le général Luzy; enfin, à l'extrême gauche, la cavalerie irait fermer le col par lequel les Kabyles pourchassés essayeraient de passer. Vers ce point convergeaient toutes les colonnes d'attaque. Dans le mouvement tournant de droite, trois compagnies de zouaves avaient pris position, afin de protéger le passage du ravin. Elles eurent à supporter tout l'effort des Kabyles ; mais c'étaient

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ces soldats auxquels le colonel Canrobert disait à Zaatcha : — ^ Quoi qu'il arrive, il faut que nous montions sur ces murailles, et si la retraite sonne, zouaves, sachez-le bien, elle ne sonne pas pour vous. — Maintenant ces zouaves devaient tenir comme des murailles, et ils se seraient fait tous démolir un à un plutôt que de reculer d'une semelle. Quel regret pour de braves soldats comme eux de n'avoir point alors entre les mains les armes qui leur sont promises depuis si longtemps^ ces carabines à tiges, bonnes pour la défense, sûres pour Tattaque ! Le colonel Jamin voyait du camp l'ennemi se porter de ce côté ; il envoie aussitôt quelques compagnies faire une heureuse diversion. La brigade Bosquet continue son mouvement; le général Saint-Arnaud avait joint aussi l'ennemi. Les Kabyles cherchent, mais en vain, à se dérober aux obus du colonel Elias et à la fougue des chasseurs d'Orléans, qui, durant toutes ces courses, rivalisèrent de sang-froid, d'énergie, de courage et d'adresse. Le général Luzy, moins heureux, ne pouvait que tirer quelques coups de fusil éloignés ; mais le colonel Bouscaren, au col, tombait au milieu des montagnards; chasseurs et spahis sabraient à l'envi. A quatre heures, l'on était rentré au camp, et les spahis, selon l'usage arabe que la discipline française n'essaye pas de détruire car à leurs yeux ce serait un déshonneur, avaient chacun les arçons de la selle garnis de chapelets d'oreilles, et une tête de Kabyle au bout du fusil. Pour les chasseurs du 3% ils s'étaient contentés de sabrer les Kabyles sans jouer avec leurs cadavres.

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Si le 19 avait été journée de bonne humeur dans le camp français, le 20 devait être un jour de fête, car nos soldats eurent la joie de tailler en plein Kabyle. Les contingents de l'ouest, malmenés le 19, s'étaient imaginé qu'ils devaient uniquement attribuer l'insuccès de leurs efforts au manque d'union dans l'attaque. Us s'étaient donc établis en grand nombre au col de Mta>el- Missia, oii passait la route, et ils nous attendaient. Le général de Saint-Arnaud part de son camp avec huit bataillons sans sacs, quatre obusiers et toute la cavalerie; il marche droit sur eux; les Kabyles garnissent une crête boisée d'environ deux kilomètres. La gauche s'appuyait à un ravin profond; à la droite s'étendait une plaine communiquant par un plateau aux dernières hauteurs sur lesquelles ils étaient établis. Ces hauteurs s'abaissaient et aboutissaient elles-mêmes à un col de facile accès, qui dominait le ravin gauche : c'était la seule issue. La cavalerie, suivie au trot gymnastique par les chasseurs d'Orléans, devait occuper le col. Les turcos avaient pour mission d'escalader des terrains afiTreux sur la gauche et d'attaquer de ce côté. A droite, le 8« et les zouaves de la brigade Bosquet se chargeaient de les pousser vigoureusement. Au coup de canon, tout s'ébranle, chaque colonne marche en même temps, et, ces mouvements se prêtant un mutuel appui, les Kabyles sont renvoyés comme un volant par une raquette. Ils défilent ainsi sous le feu de l'artillerie sous le sabre d^ la cavalerie, et quatre cent quatre-vingts cadavres sont comptés lorsque les bras se lassent de frapper. Un tel coup

4S0 l'expédition ixe kabtlie.

de massue ne pouvait qu'étourdir même une tête kabj4e. Le lendemain les chefs des Beni-Amram arrivaient au camp pour demander Paman.

Mais ce n'était là que la première partie de l'expédition. Le général de Saint-Arnaud allait maintenant prendre le pays à revers en décrivant deux grands arcs de cercle; marchant d'abord vers le sud et l'est pour revenir à Djidgelly, longer le bord de la mer, s'avancer de nouveau vers le sud et regagner enfin la ville, base de toutes les opérations, avant de terminer cette pénible campagne par le châtiment des montagnards de Collo. Plus d'une difficulté attendait encore le général, le terrain couvert de riches bois d'oliviers ou de forêts magnifiques, présentait les plus grands obstacles. Ces tribus étaient sauvages, désireuses de la lutte, habiles pour la défense à tirer parti de leurs ravins et de leurs montagnes ; aussi, bien des épisodes signalèrent ces derniers jours. Le 14 juin, le général, qui s'était séparé de la brigade Bosquet, envoya prêter main-forte au général Camou, qui, occupé en ce moment à tracer la route entre Bougie et Sétif, se trouvait chez les Madht-ben Ahmet. Le bivouac était établi au pied d'une crête rocheuse de près de quatre cents mètres d'élévation; on le croyait inaccessible. Les grand'gardes avaient pris position et les troupes se livraient au repos, lorsque les Kabyles qui s'étaient glissés en rampant, ouvrent le feu sur le camp, et du haut d^ ces sommets, par les étroits sentiers que les eaux d'orage ont creusés, roulent d'énormes quartiers de roche. Aussitôt, les z(»uaves par la gauche, le 20« de

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ligne par la droite, commencent à tourner au pas de course la position, afin de prendre Tennemi à revers tandis que deui^ compagnies du 16^ léger de grand'garde, sur cette face du camp, escaladent le rocher, s'accrochant aux pierres, aux buissons ; les Kabyles inquiétés par le mouvement tournant qu'ils aperçoivent, ne remarquent point cette poignée d'hommes. Les quartiers de roche cessent de rouler. Alors, se coulant dans les étroits sentiers, les petits soldats de l'infanterie légère grimpent comme des chèvres. Le bivouac tout entier, témoin de leur adresse, les regarde, les encourage, reste suspendu, espérant le succès, doutant de la réussite de leur audace. Us arrivent enfin : ils sont au sommet. Une décharge à bout portant fait fuir les Kabyles qui essayent, maison vain, de résister encore, et les deux compagnies s'établissent sur la crête, aux applaudissements du camp, dont ils viennent d'assurer le repos pour la nuit.

C'est ainsi que dans ces guerres de montagne, l'action individuelle joue un très grand rôle. L'officier supérieur, comme le soldat, doit payer d'audace et de décision; une résolution prompte, un ordre rapide assurent le succès. Le 24 juin, les Beni-Marcas, une fraction des Beni-Habibi étaient revenus en nombre considérable autour du camp pour faire leur soumission, ils occupaient les bois d'oliviers sur la rive droite de la rivière, pendant que leurs chefs se rendaient auprès du génépi. Les chefs kabyles veulent, au lieu de se soumettre purement et simplement, discuter les conditions. Le général de Saint-

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Arnaud les chasse aussitôt, et faisant prendre les armes aux zouaves, au 20« de ligne et aux tirailleurs indigènes, ordonne une charge à la baïonnette sur toutes les faces du camp. Un grand nombre sont frappés. Le lendemain des colonnes légères brûlaient leurs villages, et le colonel Espinasse achevait par son sang-froid ce que la rapide décision du général avait commencé. La veille le coloael Espinasse, en allant brûler les magnifiques villages des insoumis, se trouva arrêté dans sa marche par un ravin à pic de près de cent mètres. Confiant dans cette défense naturelle, Tennemi se croyait en sûreté. De Taulre côté, à une demi-lieue, on voyait les villages, et le colonel n'était pas homme à lâcher si facilement sa proie. 11 donne Tordre à une compagnie de turcos, de se débander, et coûte que coûte, d'arriver de l'autre côté. — Si un seul parvient, se disaitril, on le peut, et ma troupe passera. — Durant trois quarts d'heure, on suivit du regard les turcos, s'accrochant aux pierres, s'attachant aux broussailles, roulant parfois. Enfin un turco paraît sur l'autre bord. Il y a donc un chemin. Aussitôt le colonel Espinasse laisse ses mulets, son artillerie, son cheval même avec une réserve, et lance la troupe dans le ravin. Après bien des efforts, ils escaladent l'escarpement. Mais si les Kabyles attaquaient, la position pouvait devenir dangereuse, il faudrait abandonner les blessés. Le colonel avait compté sur la hardiesse même pour écarter la lutte. Il crie aux Kabyles accourus, en leur montrant la fumée des villages brûlés par les autres colonnes, que le même sort les attend, s'ils ne le suivent

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à l'instant auprès du général. Nul obstacle, euxmêmes pouvaient en juger, n'était capable de l'arpêter. Il leur donnait cinq minutes pour prendre un parti. Le temps marqué n'était pas écoulé, que les chefs suivaient le colonel, et la rapide soumission des Beni-Habibi permettait à la colonne de continuer sa course. Elle allait bientôt avoir un rude combat à soutenir.

Le 26, au matin, cependant, rien n'indiquait que le combat dût avoir lieu ce jour-là. L'ordre de marche fut donné, les précautions habituelles prises, et la colonne s'ébranla, homme par homme, mulet par mulet, précédée par les sapeurs du génie, qui, la pioche à la main, taillaient par moment un étroit sentier dans la montagne à pic. Le général de Saint-Arnaud, du haut d'un pilon, fouilla longtemps l'horizon avec sa lorgnette, cherchant l'ennemi du regard; puis, comme rien ne présageait l'attaque, il gagna la tête de colonne, laissant la brigade Marcelay à rarrière-garde. Les zouaves, le 20e de ligne et le colonel Espinasse assuraient au besoin une bonne défense. Il était près de onze heures, et l'arrière-garde occupait encore le terrain du bivouac, tant ce défilé prenait de temps. Mais déjà on pouvait reconnaître que la lutte serait ardente, car des montagnes et des vallées, les Kabyles accouraient par bandes nombreuses, et les avant-postes qui avaient reçu l'ordre de ne point tirer, étaient obligés de repousser leurs attaques à la baïonnette. Enfin vers raidi les dernières troupes se mirent en mouvement. Le co-

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lonel Espinasse, en voyant les masses qui tentaient de le déborder, avait échelonné d'avance des compagnies, et il se retirait promptement pour gagner la crête où la défense était plus facile^ quand il fallut s'arrêter à deux cents mètres et tenir bon. Le convoi empêchait d'avancer. Alors, l'ardeur des Kabyles redouble, l'élan de nos soldats y répond. Un petit piton était la clef de la position. Cet étroit espace devient le théâtre d'une lutte acharnée. Le colonel Espinasse joue avec ses soldats du 20* pleins de feu, mais parfois inexpérimentés, comme le joueur de paume avec la balle qu'il lance à son gré : les vaillants zouaves sont la digue qui les appuie, contre laquelle se brise le flot ennemi. Chaque soldat dévorait le péril; les coups s'échangeaient à la baïonnette et plus d'un poignet fut coupé sur le fusil par le flissa kabyle. Morts et blessés. Kabyles et Français, jonchent la terre; le temps manque pour les enlever. Sur le plateau même oh ils sont tombés, la lutte continue toujours. Il est pris et repris tour à tour. Si nous cédions un instant, accablés par le nombre, la troupe entière criait en avant, en avant, et se ruait de nouveau. Le colonel Espinasse les entraînait, se jetant le premier au plus gros du danger, sauvant Ta vie à un oflîcier, le lieutenant Joannier qu'il arrachait luimême des mains des Kabyles. Enfin le convoi avait marché, on quitta la position. — Là encore les zouaves firent merveille et la compagnie du capitaine Beissières rendit de grands services, grâce au calme énergique, au sang-froid courageux de son chef.

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Xes 105 blessés^ les 26 morts, dont deux officiers, étaient chargés sur les bêtes de somme, lorsque des bataillons de secours arrivaient à Tarrière-garde ; une fois de plus Ton avait vu ce que peut Fâme du chef sur des soldats. Un autre exemple remarquable devait en être donné dans cette course. Le 30, la colonne se trouvait chez les Ouled-Aïssa, et les espions avaient prévenu le général que les tribus voisines se préparaient à venir attaquer son camp durant la nuit. Le côté sud, défendu par des ■obstacles naturels, ne pouvait présenter aucune chance de succès, l'ennemi devait donc tenter l'attaque sur les autres faces du camp. Les précautions furent prises, les grand'gardes doublées et les soldats tenus éveillés étaient prêts à rompre les faisceaux. — Sur les dix heures, on commença à entendre le bourdonnement d'hommes en mouvement, puis ces cris prolongés à l'aide desquels les contingents ennemis s'appelaient les uns les autres. — Le temps était à l'orage, le vent commençait à s'élever, et, sur l'ordre du général, les troupes avaient rompu les faisceaux, immobiles, attendant dans le silence, l'arme au pied. Pas un bruit, pas un son dans ce bivouac, et les cris se rapprochaient de plus en plus, on distinguait les craquements des broussailles écrasées sous les pieds des Kabyles. — Par moment de longs éclairs embrasaient rhorizon, éclairant les lignes, puis la nuit noire retombait sur le camp. — Ils approchent. — Déjà on se demande si les grand'gardes du nord ont été surprises. Les hurlements partent du piton occupé par les chasseurs d'Orléans. — L'inquiétude gagne le général. — Durant

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ce temps, sur le piton, les chasseurs étendus ventre à terre, la baïonnette enfoncée dans le sol, afin que son éclat ne les trahît pas, attendaient les ordres du capitaine Lassalle. — Les Kabyles ne voient point d'obstacles, ils s'avancent pleins de confiance; un d'eux trébuche en marchant sur un chasseur. — « En avant ! » crie le capitaine Lassalle, et les cent hommes sont debout ; la décharge part à bout portant, la baïonnette poursuit les Kabyles. — L'effroi les saisit, ils fuient de toutes parts et disparaissept frappés de terreur.

Malgré les chaleurs et les fatigues sans cesse renaissantes, la colonne continua ses courses jusqu'au 18 juillet Alors seulement sa mission fut remplie, et le général de Saint-Arnaud, sur qui avait pesé la lourde responsabilité du commandement dans ces pays difficiles, put retourner à Constantine. Les troupes regagnaient en même temps leurs cantonnements, et après quelques jours de repos, elles allaient s'occuper de ces travaux utiles, qui toujours, en Afrique, succèdent aux glorieux labeurs de la guerre.

Un soir, sous la tente du caïd Mohamed, de la tribu des Harars, j'entendais un arabe du sud raconter une histoire de guerre, où de braves gens mal commandés furent battus. Le conteur ajouta cette moralité: — 11 vaut mieux une troupe de cerfs commandés par un lion, qu'une troupe de lions commandés par un cerf. — Quant à vous autres, reprit-il en se tournant vers nous, dans les temps qui viendront, lorsque les pères rappelleront

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aux enfants Thistoire de vos fantassins et de vos cavaliers en ces jours de lutte: — La victoire, diront-ils, suivait leurs pas. —Des lions conduisaient des troupes de lions.

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