L*État
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ordres de rémir se rendirent aussitôt à Milianah. Malgré les représentations des marabouts alliés d'Omar, malgré les supplications de ses serviteurs, les cris de désespoir de sa mère, au mépris même des lois les plus rigoureuses de Tislamisme, ils pénétrèrent dans les maisons occupées par la famille; rien n'échappa à leurs infâmes recherches. Les femmes se virent brutalement dépouillées des bijoux dont elles étaient parées, et exposées sans voile aux regards et aux mauvais traitements des Arabes, autrefois leurs vils esclaves. Deux secrétaires de rémir écrivaient l'inventaire des objets trouvés, tandis que les yeux avides des cavaliers cherchaient encore des trésors nouveaux. L'on estima à quatre cent mille francs environ les bijoux et l'or monayé trou\és dans la maison d'Omar. L'émir, à la vue de ces richesses, qui lui étaient nécessaires pour envoyer Miloud-ben-Arach en ambassade à Paris, fut saisi d'étonnement; mais Si- Ëmbarek, l'ennemi personnel d'Omar, n'était pas encore satisfait. Il prétendit que Jemna avait soustrait un trésor dont elle seule et une négresse dévouée connaissaient l'emplacement, et il envoya une lettre de Mohamed-ben- Omar, trouvée parmi les papiers de Jemna, dans laquelle Mohamed-ben-Omar demandait la bague de son père, afin d'acheter avec le prix une maison de campagne à Alger. Excité par le désir d'augmenter ses ressources, ne reculant plus devant aucun moyen, l'émir fit donner à Jemna la permission de voir son fils captif à Médéah. La pauvre mère croyait le cœur de rémir touché de compassion ; elle partit en toute hâte
le soir même de Milianah, et arriva le lendemain matin h Médéah, dans la confiance que son fils allait lui être rendu. On Parnena devant l'émir. Sa taille imposante^ le prestige de son nom et de ses malheurs^ imprimèrent sur la physionomie des assistants un sentiment de respect et de compassion. Tous étaient silencieux, ils attendaient dans le recueillement l'issue de cette entrevue. Abd-el*Kader rompit le premier le silence : « Tes deux fils ont mérité la mort : l'un, parce qu'il est devenu chrétien en habitant au milieu des chrétiens; l'autre, parce qu'il a entretenu des relations avec les infidèles. Leurs vies, leurs femmes, leurs enfants et tout ce qu'ils possèdent, tout est devenu judiciairement la propriété du chef de l'État. Tu peux sauver néanmoins la vie de celui qui est mon prisonnier. Il faut nous livrer la bague du pacha leur p^re, que tu possèdes encore, nous le savons, et nous découvrir l'endroit où tu as caché ce trésor, injustement acquis.
— 0 mon fils Omar! pourquoi n'es-tu pas mort en naissant! s'écria la malheureuse Jemna; et ne devais-je pas m'attendre au triste sort que te destinait le Seigneur, puisque ta naissance a été le signal de la mort de ton père î Mais toi, fils de Maheddin, oublies-tu donc que ta mère vit encore? oublies- tu que tu as des femmes? oublies-lu que tu as des enfants? Ne crains-tu pas que Dieu t'enlève le pouvoir qu'il a momentanément mis dans tes tnains, et qu'il te punisse, dans ce que tu auras de plus cher, de l'abus que tu en auras fait? Regarde-moi, fils de Maheddin : hier j'étais la femme
du pacha devant lequel tremblaient ton père et tous les habitants du royaume d'Alger; hier on venait implorer ma protection, aujourd'hui j'implore la pitié de celui qui était mon sujet. Songe donc à l'inconstance des biens d'ici-bas. Pense à Zora, ta mère, à Aîcha, ta fille, et prends pitié d'une pauvre femme qui t'implore pour son enfant. Crains d'attirer sur toi les imprécations d'une mère, car elles portent malheur. Tu me demandes la bague d'Omar-Pacha, c'est le seul souvenir qui me reste de lui; mais la voici. Rends-moi mon fils, je te donnerais avec ce bijou tous les trésors du monde, si je les possédais; mais je n'ai plus rien. »
Jemna jeta en même temps la bague, qu'elle tenait cachée dans son sein ^. Abd-el-Kader fit un signe ; on emmena Jemna. L'instant d'après, des cris de femme se firent entendre : un ordre affreux avait été donné; mais l'intendant de l'émir et le bachrchaous, hommes bons et miséricordieux, au lieu de mettre à la torture la veuve d'Omar-Pacha, avaient fait donner trois cents coups de bâton à la négresse qui, d'après les renseignements de Si-Embarek, connaissait l'emplacement du trésor. C'était une cruauté inutile, car elle l'ignorait. On en rendit compte à l'émir. Un grand nombre de chefs s'interposèrent, et ils obtinrent enfin la liberté d'Omar et de sa mère, à la condition toutefois qu'il serait procédé à la vente de tous leurs biens. Qu'importait à Jemna? elle revoyait son fils, et sa vue semblait lui faire oublier
1. Ce bijou fut estimé à 25,000 boudjoos. Le boudjou vauti te. soc.
toutes ses infortunes. Son temps d'épreuve, hélas! n'éUut pas encore fini. Nègres, négresses, chevaux, mulets, meubles, vêtements, tout fut vendu selon Tordre de l'émir; et les femmes du fils aîné d'Omar, Mohamed, furent mariées de force à des serviteurs du khalifat Embarek. Réduite au dernier dénuement, la veuve d'Omar fut obligée d'aller demander asile à son fidèle serviteur, au vieux Baba-DjellouU, qui mourut peu de jours après ces nouveaux malheurs. Retiré près de sa mère, Omar venait de se guérir d'une maladie affreuse contractée dans son cachot, quand une dernière disgrâce vint les accabler. Au mois de juin J838, par ordre de l'émir, tous les Goulouglis durent quitter Milianah et se rendre à Tagdempt. En vain les chefs des Hachems du ChélifiF et ceux du Djendel demandèrent grâce pour Omar et sa mère, offrant une caution de dix mille boudjous. Cette démarche, loin de leur servir, leur fut nuisible. 11 fallut partir. Le triste convoi d'exilés quitta Milianah sous l'escorte des cavaliers d'Abd-el-Kader. Tous les visages étaient empreints d'une tristesse mortelle, mais calmes et résignés. Les gens des premières familles marchaient couverts de haillons, sans pousser une plainte; Ton n'entendait que les cris des petits enfants que l'ardeur du soleil accablait. Plus l'infortune était grande, plus le courage de Jemna s'élevait. Soutenant de son grand cœur ses compagnons de malheur, encourageant son fils, on retrouvait toujours en elle la veuve d'Omar-Pacha. Sans se laisser abattre, calme et résignée, elle supportait le poids de la douleur, repoussant toujours avec mépris
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les propositions de mariage qui lui étaient faites par des chefs de Témir. A la destruction de Tagderapt, Omar obtint la permission de se retirer avec sa mère dans les Beni-Menacers. Il lui fut enjoint toutefois de servir comme cavalier régulier près du khalifat de Milianah : il accepta; mais l'émir qui voyait sa puissance décroître (itak forcé de se retirer devant nos armes, et Omar put enfin, après des fortunes si diverses, rentrer à Milianah. D trouva un bienveillant accueil parmi les Français. Sa maison lui fut rendue ainsi que quelques biens ; et peu de i€mpfî après, sur la demande du commandant supérieur, il était nommé hakem^.
Telle L^at la singulière histoire des Omar. Lors de son passage :l Milianah, le maréchal Bugeaud, à qui Ton avait raconté C€tte histoire, voulut voir la mère d'Omar et lui donner un témoignage public d'estime. Nous raccompagnâmes dans la visite qu'il lui rendit avec tout son étatmajor. Le maréchal fut reçu dans un modeste appartement, qui n'avait gardé nulle trace des magnificences d'autrefois. Dès qu'il fut entré, une femme couverte d'un ^raad voile, d'une démarche majestueuse, s'avança, soutenue par Omar. « Tu peux ôter ton voile, mère, dit Omar : tous les yeux ici sont amis et ne voient en toi que la femme d'un pacha et la mère d'un des plus fîdfeles serviteurs de la France. » Par un mouvement plein de dignité, Jemna laissa tomber son voile. Nous ne pûmes alors nous empêcher d'admirer cette noble
i, Mmm ûrabe.
figure, sur laquelle le temps et la douleur, en imprimant leur cachet, semblaient avoir déposé un charme nouveau. Émue, Jemna resta longtemps sans pouvoir parler. Enfin, ranimée par Faccueil bienveillant du maréchal Bugeaud, levant ses beaux yeux pleins de larmes, elle lui dit : « Paî été bien malheureuse; mais je crois que la main du Seigneur me protège comme autrefois, puisqu'il m'a amenée vers toi, sultan français. Je sais que ton cœur est bon autant que ton bras est tout-puissant. J'ai confiance en toi. Je ne demanderai rien pour moi : je suis vieille, et bientôt j'irai rejoindre mon mari, qui était sultan comme toi ; mais je mets mon fils sous ta protection : traite-le comme ton fils ; il sort d'un noble sang, et il sera digne du bien que tu lui feras. Chaque jour, mes prières s'élèveront vers Dieu pour que tu sois heureux, toi et les tiens, et chaque jour je lui demanderai la grâce de voir Abd-el-Kader et les siens venir à tes pieds implorer leur pardon. »
Le maréchal, ému, la rassura par d'affectueuses paroles, lui promettant de veiller sur son fils ; et nous nous retirâmes, pénétrés de respect, sentiment que l'on éprouve si rarement pour les femmes musulmanes. Quelques heures après, au milieu des préparatifs du départ, nous avions oublié Jemna et ses malheurs. La liberté nous était enfin rendue. Le maréchal Bugeaud s'éloignait le lendemain avec sa colonne, et nous allions, avec le général Changarnier, poursuivre les Kabyles jusque dans leurs repaires les plus inaccessibles.
Le pays connu sous le nom d*Ouar-Senis s^étend, entre la vallée du Ghéliff au nord et le petit désert au sud, sur une longueur d'environ quinze lieues. C'est une vaste réunion de montagnes qui se dressent successivement jusqu'à la crête rocheuse placée au centre^ véritable nœud de ce réseau de précipices, de ravines et de pitons gigantesques. Longue de quinze cents mètres, dominant de plus de six cents pieds le plateau qui lui sert de base, protégée par des escarpements à pic, cette crête rocheuse, dont le sommet n'est accessible que par des sentiers bons tout au plus pour les chèvres, court de l'est à l'ouest; et de ce côté, après un col qui sert de chemin, se dresse une dent de roche à la forme de dôme, plus haute encore que la crête dentelée. On peut se figurer la difficulté d'un pays où d'étroits sentiers, dominés sans cesse par des pitons et des plateaux boisés, serpentent au flanc des montagnes, ne laissant que le passage d'un homme. Ces terrains dangereux sont habités par des Kabyles sauvages et belliqueux, issus de ce vieux sang berbère où s'est toujours maintenu l'esprit de résistance au pouvoir établi : les Beni-Eyndel, les Beni-bou- Douan, les Beni-Rhalia, les Beni-bou-Atab, les Beni-bou- Kanous, les Beni-bou-Chwb, etc., tribus aux formes
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républicaines, n'obéissent qu*à une djemâa i, nommée par le peuple entier, indépendantes, toujours en querelle, unies pourtant contre l'ennemi commun. Déjà ces tribus s'étaient rencontrées avec nos soldats. Une première fois, ce fut à l'Oued-Foddba de glorieuse mémoire ; plus tard, au mois de novembre 1842, elles avaient dû se soumettre devant nos colonnes sillonnant de nouveau leur territoire, mais cette soumission ne fut pas de longue durée, et, à l'apparition d'Abd-el-Kader, vers le mois^de janvier 4843, elles avaient repris les armes. Sidi-Embarek se trouvait alors dans l'Ouar-Senis avec ses bataillons réguliers, et s'efforçait d'exciter l'esprit de résistance des montagnards.
Trois colonnes devaient opérer dans ce pays sous la direction supérieure du général Changarnier. Chacune avait ses instructions précises, et le rendez-vous commun était assigné à la Médina des Beni-bou^Doucmy village kabyle ou plutôt gros bourg qui se trouve au milieu de ces montagnes. Pour nous, nous allions à la cathédrale^ ainsi que disaient les soldats parlant de l'arête rocheuse et de son dôme, avec les troupes que le général commandait en personne.
Le 10 mai, par un beau soleil, le cœur gai et alerte, nous franchissions la porte de Milianah et descendions l'étroit sentier qui mène, dans la direction ouest, à la vallée du Chélifif. Cent cinquante chevaux, nous accompagnaient; car il était question, le lendemain, de tenter une surprise sur un village kabyle de la rive droite,
^. Commission de gouvernement.
OÙ Ton disait que Berkani avec sa famille, la plus considérable de Timportante tribu des Beni-Menacers, avait cherché un refuge. Â peine dans la vallée, les clairons sonnèrent la halte pour donner à la colonne le temps de se serrer; puis, tout le monde réuni, on se remit en route. Nous étions en pays ami; le regard s'étendait au loin. Aussi, bien que les armes fussent chargées, Ton marchait sans se garder : en tête, le général, suivi de la cavalerie ; puis l'infanterie, précédée d'une compagnie de sapeurs du génie, avec des mulets portant des outils. Cette compagnie avait ordre d'aller à son pas, sans s'inquiéter de la cavalerie non plus que du général. Derrière venait une partie de l'infanterie; puis l'artillerie de montagne, avec ses petites pièces que portaient ses mulets trapus ; l'ambulance au drapeau rouge, le convoi des vivres ; enfin, le bagage des corps, chevaux de bât, mulets ou ânes, sous la surveillance des sous-officiers et suivi d'une nombreuse infanterie qui fermait la marche, ayant à l'extrême alrière-garde des mulets à cacolets en cas de maladies ou d'accidents. De temps à autre, les officiers du général s'assuraient que la colonne s'avançait en bon ordre, et, d'heure en heure, le chef d'étatmajor faisait sonner une halte. C'étaient dix minutes données aux soldats d'infanterie pour se reposer du poids effrayant de leur bagage, lorsque huit jours de vivres viennent s'ajouter à leur charge habituelle. Dans les grandes étapes, l'on s'arrête une heure et demie environ à moitié route, et les soldats mangent le café, ou plutôt la soiêpe au café. Je ne puis me servir d'une autre ex-
pression pour désigner ces gamelles remplies de café et de biscuit cassé, où chacun puise à tour de rôle. Tel est Tordre habituel des marches en Afrique,
Nous cheminions donc dans la vallée du Ghéliff, à travers des blés magnifiques, fumant et causant, riant et chantant, ou silencieux et pensifs, selon que l'on avait joyeuse humeur ou tristesse ; mais, fort heureusement, la tristesse n'était guère notre fait, Nous étions en train de parler de tous et de tout, gloires illustres et célébrités inconnues, aventures de guerre ou d'amour, lorsque enfin les chevaux, et c'était justice, eurent aussi leur tour. A l'unanimité nous déclarions qu'on devait un respect profond à ces héros silencieux qui, si souvent» ont fait la gloire de leurs maîtres, lorsque M. de Garayon-Latour se mit à nous chanter cette complainte de soldat qui courait sur un cheval du général Ghangarnier, mort à la bataille. Gerles, l'illustre animal n'avait rien à envier à, M. de Marlborough, dont cette chanson de bivouac empruntait le refrain :
Le pauvre Max^ est mortl Mironton, mironton, mirontaine; Le pauvre Max est mort, Mort et pas enterré I [Ter,)
n était y'nu d' Allemagne, Mironton, mironton, mirontaine; Il était y'nu d'Airmagne, Pour aller en Alger. [Ter,]
1 . Ce Max était un grand cheval allemand bien connu des soldats. Il avait été blessé plusieurs fois, et le général le montait lorsque luimême reçut une baUe au bois des Oliviers près du col du Mouzaïa, en i84l.
Comme il y débarquait,
Mironton, mironton, mirontaine;
Comme il y débarquait,
Le général le vit. [Ter,)
Cet animal me plaît, Mironton, mironton, mirontaine; Cet animal me plaît.
J'en ferai mon ami. (Ter.) Il Ta dit, il l'a fait, Mironton, mironton, mirontaine; Il l'a dit, il l'a fait :
Changar est un luron. {Ter.} Depuis lors ont couru.
Mironton, mironton, mirontaine; Depuis lors ont couru Toujours en avant. (Ter.)
Quand la bête hennissait.
Mironton, mironton, mirontaine; Quand la béte hennissait Tous les clairons sonnaient. (Ter,) Le général parlait.
Mironton, mironton, mirontaine; Le général parlait : Tous les dairons couraient. (Ter.) C'te grand' béte galopait,
Mironton, mironton, mirontaine; C'te grand' bête galopait :
Les Kabyles se sauvaient. (Ter,) Quand la bête galopait.
Mironton, mironton, mirontaine; Quand la bête galopait.
Le général riait. (Ter.)
Fallait les voir z'alors, Mironton, mironton,, mirontaine; Fallait les voir z'alors Comme ils se rengorgeaient. (Ter,)
L'tàpage l'z amusait, Mironlon, mironton, mirontaine; L'tàpage l'z amusait, Voir même qu'ils en rêvaient. (Ter.)
Max reçut maintes balles, Mironton, mironton, mirontaine; Max reçut maintes balles, Et r général aussi. (Ter.)
A la fin, c'te pauv* bête, Mironton, mironton, mirontaine; A la fin, c'te pauv' bête A trépassé sous lui! (Ter.)
Je m'arrête, et sackez-m'en un peu de gré, car la complainte a soixante-quinze couplets. Ce que nous en avons cité aura suffi pour donner une idée de ces mille chansons improvisées par nos soldats pendant les longues marches d'Afrique.
De halte en halte, la colonne était arrivée au lieu du bivouac, près du pont de pierre construit sur le ChélifF par les soins d'Omar-Pacha; et, comme toujours, la cité ambulante s'établit avec une promptitude admirable. Le général avait rapidement désigné au chef d'état-major l'emplacement des différents bataillons d'après l'ordre de marche du lendemain, puis il avait mis pied à terre, tandis que le capitaine Pourcet indiquait cet ordre aux chefis de corps. D'après les recommandations expresses du général, sans perdre de temps en manœuvres inutiles, dès qu'une compagnie était arrivée sur l'alignement, elle formait ses faisceaux et quittait ses sacs. Aussitôt chacun de courir ramasser le bois, chercher Teau, allumer le feu, dresser les petites tentes, tous ces
mille riens dont on ne comprend la valeur que lorsqu'il faut se suffire à soi-même et débrouiller sa vie de chaque jour, selon Texpression du soldat. Bien dormir, bien manger, ce sont, en effet, les deux choses importantes à la guerre; car, avec une troupe nourrie et reposée, il n'y a rien qu'on île puisse entreprendre. Le plus grand des philosophes, Sancho Pança, a dit : « L'homme ne fait pas son ventre, mais le ventre fait l'homme. » C'était l'avis du général Changarnier. Aussi s'effbrçait-il d'éviter aux soldats toute fatigue inutile, et jamais il ne quittait le bivouac que la soupe ne fàt mangée.
Dans la nuit, nous eûmes une alerte; si nous étions en pays ami, nos amis n'en étaient pas moins de francs voleurs: deux chevaux furent enlevés. Selon leur coutume en pareille occasion, de hardis compagnons, nus comme des vers, le corps enduit de graisse, afin de glisser dans la main de ceux qui voudraient les retenir, se coulèrent entre les tentes, rampant comme des serpents. Arrivés près de deux beaux chevaux, ils coupent les emtraves, sautent sur la bête et partent à fond de train, franchissant tous les obstacles, courbés sur l'encolure, afin d'éviter les balles des sentinelles avancées. Un autre de ces voleurs, quelques heures plus tard, fut moins heureux. Le factionnaire de garde aux faisceaux remarqua sur sa droite, tout en se promenant de long en large, un buisson de palmiers nains. L'instant d'après, le buisson avait changé de place; il se trouvait à gauche. Aussitôt le factionnaire se dit : « Il y a là-dessous uti méchant tour. » Et, sans parler, bien sournoisement.
tout en ayant Taîr de flâner^ il arme son fusil et continue sa promenade. Le buisson remuait, remuait tout doucement, gagnait peu à peu du terrain : tout à coup il se dresse, se rapproche, et un Kabyle saute sur le soldat, le poignard à là main ; mais celui-ci lui envoie sa baïonnette dans le ventre. Le coup fut mortel, et le buisson vivant ne se releva plus.
Tels furent les petits événements de la nuit. Le lendemain, à la diane^ la musique du 58^ jouait un gai réveil; et, après avoir toussé un peu, après avoir chassé, à l'aide d'un coup d'eau-de-vie, ce brouillard du matin que les militaires, j'en demande bien pardon, appellent du triste nom de pituite, chacun reprenait son rang et se mettait en marche, suivant, comme la veille, la vallée du Chéliff. Le soir, on s'arrêta à l'Oued-Rouina. A la nuit, Tordre fut donné à la cavalerie de se tenir prête; et, vers deux heures du matin, on rompait les rangs, en silence, sans sonnerie, suivi de deux bataillons sans sacs. Chaque troupe avait son guide; et, le général en tête, nous partîmes pour surprendre les Berkanis. Au jour, nous étions arrivés sur un petit plateau, entre deux collines. A nos pieds s'étendait une ravine boisée, profonde, difficile; de l'autre côté s'élevaient les cabanes des Kabyles au milieu de grands oliviers et de noyers aux larges feuilles. Leurs coups de fusil ne nous avertirent que trop du peu de succès de notre entreprise. Tous les personnages importants du village avaient pris la fuite. On mit aussitôt pied à terre par ordre du général. Les chasseurs occupèrent les deux pitons et échangèrent
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des coups de fusil avec l'ennemi^ en attendant que Fiiifanterie nous eût rejoints. M. de Carayon-Latour et un de nos camarades possédaient deux petites carabines qui portaient à des distances énormes : on les chargea, les paris s'engagèrent, et ce fut à qui ferait preuve d'adresse à ce nouveau tir aux pigeons ; mais ici nos pigeons étaient des Kabyles, armés de longs fusils, qui nous visaient fort bien à leur tour et surent trouer nos cabans, malgré les gros arbres derrière lesquels nous nous abritions. Cela redoublait nos joies et nos rires; car, somme toute, nous leur avions déjà tué du monde, quand les chasseurs d'Orléans arrivèrent. Us valaientmieux que nous pour cette besogne; aussi, dès les premières balles, tous les Kabyles se hâtèrent de se dérober à leurs coups. Le soir, nous étions rentrés au bivouac ; et le lendemain la cavalerie retournait à Milianah, tandis que noire tête de colonne s'engageait dans la vallée d^ rOued-Kouina. Quelques heures après, les mauvais chemina de FOuar-Senis commençaient. Un par un, tnulet par mukt^ les soldats et le convoi s'avançaient dans ces étroits sentiers qui montaient constamment, s'accrochant, à travers les jïins maritimes, sur le flanc des montagnes. Les mauvaises heures arrivaient aussi pour l'infanterie ; car, à droite et à gauche du convoi, des bataillons àiaieni chargés de le protéger, coupant le pays sans rijuio tracée, tantôt descendant les ravines, tantôt gravissant les ascarpements, fatigues épouvanlables^ i\Qnt la guerre et la sûreté de tous font une ïléct^aftîte.
En pays ennemi depuis deux jours, nous n'avions encore rencontré personne; c'était partout le calme du vide, le désert, lorsque tout à coup, face à nous, sur un piton qui commandait Tétroit sentier, nous vîmes cinq à six cents Arabes s*agiter et pousser' de grands cris. La halte fut sonnée. Le général massa les chasseurs d'Orléans de l'avant-garde; puis, le premier en tête, il partit avec eux pour débusquer Tennemi. Se faisant un rempart des figuiers et des arbres qui garnissaient ce piton, les chasseurs d'Orléans l'escaladèrent au pas de course, malgré le feu des Kabyles, qu'ils poussèrent bientôt la baïonnette dans les reins. Bon nombre de ces gens y restèrent, les autres reçurent une chasse vigoureuse; et nous revînmes avec un troupeau trouvé dans les bois, quelques tués, quelques blessés : mais c'est la guerre ! Pendant ce temps, le convoi ayant franchi le .défilé après avoir passé un ravin s'était établi près du bourg des Beni-BÔudouan. Les maisons de ce bourg, construites en bois et en pisé, ressemblent beaucoup aux cabanes de nos paysans de Picardie. Elles sont solides, défient la pluie et lés orages ; pourtant nos soldats en eurent bientôt raison, car ce bois sec avait moins de fumée et faisait de la meilleure soupe. Aussi, pendant deux jours, tandis que nous attendions les autres colonnes, plus d'une fut détruite, et toutes y auraient passé si le colonel Picouleau et ses troupes eussent encore tardé.
Dans leur route, plus longue et plus difficile, les deux colonnes commandées par le colonel avaient rencontré
de nombreux contingents poussés au combat par les bataillons de Sidi-Embarek, et ramenaient un assez grand nombre de blessés. Le général Changarnier, pour alléger la marche, se décida à les renvoyer à Milianah, sous bonne escorte, avec le matériel inutile. Un singulier accident signala ce départ. M. Laurent, officier de chasseurs d'Orléans, amputé la veille, avait été placé sur une litière; de l'autre côté, un homme atteint d'une fièvre pernicieuse, presque mort, faisait contre-poids. Au sortir du bivouac, après avoir passé le ruisseau et gravi une partie de la montagne, le convoi suivait un chemin très-étroit dominant en corniche la ravine. Tout à coup le mulet de litière butte, s'abat, et l'amputé et le fiévreux roulent avec lui. Ce fut un long cri. Chacun de se glisser jusqu'au ruisseau pour porter secours. On arrive. Le mulet, tranquillement relevé, broutait paisiblement. Pour M. Laurent, le fer de la litière l'avait heureusement préservé; et quant au fiévreux, la secousse avait été si violente, qu'une réaction s'était opérée, et il dut la vie à ce qui aurait tué tout autre. Tous les trois reprirent leur . marche sur Milianah ; tandis que notre colonne, forte de 2,800 hommes et de 25 chevaux, se mettait en route dans la direction de l'ouest, où les renseignements arabes indiquaient que les tribus s'étaient retirées.
Pendant ces marches, nous ne pouvions nous lasser d'admirer la constance du soldat d'infanterie si pesamment chargé, qui, se moquant de lui-même, s'est donné le surnom de soldat-chameau. C'était, en effet, merveille
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de les voir s^avancer pendant de longues journées, sous un soleil ardent, à travers des pentes affreuses, toujours gais, toujours en train, se reposant, s'amusant d'un rien. Une après-midi, on arrivait au bivouac, les faisceaux étaient déjà formés, chacun à son ménage. Tout à coup une rumeur épouvantable. Tous de courir à droite, à gauche; un tumulte! le général lui-même sort de sa tente. Quel était donc ce grand événement? un lièvre, un malheureux lièvre, qui, surpris au gîte, après avoir hésité longtemps, s'était décidé à s'enfuir. Signalé, aperçu, l'un de courir après lui, l'autre de lui jeter son bâton, chacun d'attraper ce plat encore vivant ; enfin un voltigeur, plus souple, plus adroit, avait lancé sa capote sur la bête, et lui-même par-dessus, en sorte que bon gré, mal gré, le pauvre lièvre kabyle fit le bonheur d'un Français ce soir-là.
Cesl à l'arrivée au bivouac que brille de tout son éclat l'industrie de nos soldats. Arrêtez- vous près d'une petite tente, et voyez le chef d'escouade; on lui apporte alors crabes, tortues, serpents d'eau, toutes ces bêtes qui n'ont pas de nom, mais un goût, et que Pexpérience apprend à manger sans crainte. Ou bien encore ils s'en viennent, leur gamelle pleine de sang de bœuf. Bouilli au feu à trois reprises différentes et refroidi ensuite, le sang de bœuf finit par former une espèce de fromage noir. Étendu sur le biscmt, avec quelques grains de gros sel, cela fait une nourriture passable, précieuse ressource pour les estomacs affamés. Les bœufs et les moutons ennemis valent pourtant mieux; aussi tous nos soldats avaient*
ils grande hâte de joindre les Kabyles, de leur faire des' prises, et les nombreuses traces que nous rencontrions dans la direction de l'ouest donnaient bon espoir. Tous les renseignements arabes s'accordaient en effet pour signaler la présence des populations du côté de FOuar- Senis même. Les renseignements étaient exacts : le 18 mai au matin, un moment après avoir traversé rOued-Foddha et nous être engagés dans un défilé, nous aperçûmes quelques cavaliers arabes, et, en débouchant sur ce large plateau d*où se dresse la crête rocheuse, nous vîmes l'ennemi.
Nous arrivions de l'est, parallèlement au côté sud de la crête. Devant nous s'étendait un vaste plateau couvert d'arbres, de verdure, de vignes, de maisons et de jardins. A l'ouest, le plateau se terminait par une haute montagne en pain de sucre, séparée de la crête rocheuse par un col servant de chemin. Ce plateau s'arrêtait brusquement vers le sud, à une ravine oti coulait une rivière. La crête pouvait avoir quinze cents mètres de long, des roches dentelées la surmontaient; et ses mu^ railles se dressaient à pic, au-dessus des dernières pentes, sur une assez grande hauteur. La montagne entière dominait le plateau d'environ six cents pieds. Des pins et d*autres arbres couraient le long des pentes abruptes et s'arrêtaient à la roche verticale, s'élevant plus haut à deux endroits opposés, ce qui semblait indiquer deux passages par où Ton pouvait atteindre les sommets. Du reste, rien de plus charmant que ce pla-^ teau, véritable oasis, qui, sur deux côtés, se détachait^
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dans toute sa fraîcheur, d'un rempart de montagnes grises, tandis que vers la gauche le regard se perdait sur une ligne de mamelons sans fin et isns les horizons bleuâtres de Tiaret. En arrivant, nous vîmes les cavaliers de Sidi-Embarek s'éloigner vers le sud et de nombreux Kabyles s'enfuir le long des pentes boisées; mais du sommet même du rocher nous venait un bruit confus^ une agitation sourde ; par moments, de longs cris. De temps à autre, des Kabyles se montraient et, chose singulière, des silhouettes de cavaliers, suspendues à des hauteurs en apparence inaccessibles, se dessinaient sur l'azur du ciel.
Les vingt-cinq chevaux, notre seule cavalerie, furent immédiatement lancés dans la direction du col; et les chasseurs d'Orléans, d'avant-garde ce jour-là, jetant leurs sacs, coururent appuyer le petit peloton de cavaliers. Deux autres compagnies balayaient les pentes à la baïonnette, pendant que le reste de la colonne s'établissait au bivouac dans les jardins. L'attaque se régularisa aussitôt. Le lieutenant-colonel Forey, du 58« de ligne, avec le 6^ bataillon de chasseurs et quelques compagnies de son régiment, devait tenter Tescalade à la pointe est, où un chemin semblait praticable. Deux bataillons du 58<^ et le colonel d'IUens allaient monter à l'assaut en s'aidant d'une ravine qui se trouve aux deux tiers de la crête. Il était une heure environ; un beau soleil faisait briller les armes> étinceler le rocher. Les soldats, heureux de se battre, allaient rapidement joindre leurs postes, sans s*inquiéter des longs cris et des menaces
des Arabes, qui descendaient jusqu'à nous. Prêt à monter à cheval, pour se porter où sa présence serait nécessaire, le général se tenait au centre sous de grands arbres, donnant ses ordres avec sa précision et sa netteté habituelles. Nous étions auprès de lui, contemplant ce panorama magnifique, quand, sur la droite, des coups de fusil se firent entendre, se mêlant au son entraînant de la charge. Ce bruit de tambour ainsi battu répand dans les âmes une puissance nouvelle, une ardeur inconnue. En ce moment, le général donnait ses dernières instructions au colonel d'Illens, qui allait tenter l'escalade. Quelques secondes après, la compagnie de chasseurs que nous avions vue tenir le bois de pins, échangeant des coups de fusil avec les Kabyles et se garant de son mieux des quartiers de roche que l'on roulait sur elle, passa pour rejoindre son bataillon, le capitaine Soumain en tête, tout meurtri encore de la chute d'un bœuf que les défenseurs de la montagne avaient jeté sur lui, dans un moment critique, à défaut de roche. La fusillade devenait plus vive à Test, la charge battait toujours, et le général se disposait à s'y rendre, lorsque les soldats de garde aux avant-postes lui amenèrent un cavalier nègre, Tun des réguliers de Sidi-Embarek, qui nous apportait la nouvelle de la prise de la smala par M. le duc d'Aumale. Il y avait deux heures à peine que Sidi-Embarek avait appris la perte de ses biens, de sa famille entière. Aussitôt le cavalier, montant à cheval, s'était hâté de profiter de cette heureuse circonstance pour se faire bien accueillir de nous. On n'avait encore aucun détail ;
mais« d'après le récit de cet homme, nous pouvions juger de la hardiesse du coup de main et de la dëcision qu'avait dû montrer le jeune général. La nouvelle se répandit aussitôt, redoublant l'ardeur des soldats qui, eux aussi, voulaient mener à bonne fin l'entreprise commencée.
A ce moment, nous nous étions rendus à la pointe est, près des chasseurs d'Orléans. Arrivé au pied du rocher avec une partie du bataillon (le reste avait d'abord été envoyé à cette ravine où le colonel d'IUens et le 58« venaient de le remplacer), le lieutenant-colonel Forey, ancien commandant des chasseurs, fit mettre la carabine en bandoulière. « 11 s'agit d'escalader, leur dit-il, et vivement ; rappelez-vous que vous êtes chasseurs d'Orléans. » Aussitôt la charge sonna; et, malgré le terrain, malgré les ronces, malgré le rocher, ils s'élancèrent comme des singes, sautant, franchissant les obstacles, méprisant les balles qui leur tombaient d'aplomb, se garant des roches énormes que les Kabyles roulaient sur eux. Ils arrivèrent ainsi, s'aidant des pieds et des mains jusqu'à un escarpement que, malgré tous leurs, efforts, ils ne purent dépasser. Alors, accroupis dans les rochers, leurs balles tuaient sur la crête tous les Kabyles qui osaient se montrer. De temps à autre, ils tentaient encore de nouveaux efforts, et pluà d'une main fut broyée par les pierres roulées. C'était un spectacle singulier, une scène du moyen âge ; on eût dit l'assaut d'une de ces antiques forteresses bâties au bord des précipices.
A son arrivée, le général fit sonner la retraite ; il ne
voulait pas sacrifier inutilement le sang de ces braves gens, et il ordonna au bataillon, renforcé par d'autres troupes, de garder tous les passages et de bivouaquer de ce côté du rocher. Un prisonnier kabyle indiquait deux étroits sentiers par lesquels les populations avaient atteint ces sommets qu'elles regardaient comme inexpugnables, et ces chemins étaient tellement affreux, que chevaux et gros bétail avaient dii être hissés avec des cordes; mais le Kabyle ajoutait que Peau manquait: dès lors tous ces gens étaient à nous avant trois jours. L'ordre du blocus fut donné, et cette forteresse naturelle fut entourée d'un réseau de postes.
Le 58®, qui avait tenté l'escalade d'un autre côté, avait d'abord été plus heureux. Un instant, les soldats se voyaient aux sommets du rocher; déjà leur joie était grande : ils croyaient tenir ces Kabyles insolents, les balayer devant eux, les précipiter dans l'abîme. Arrêtés par une ravine de roche, ils avaient dû se contenter de garder les passages. Leurs pertes étaient peu nombreuses, maïs le colonel d'IUens était au nombre des tués. Une balle l'avait percé de part en part, le premier, en tête de sa troupe, et l'on venait de rapporter son. cadavre au camp*
La colonne se trouvait donc divisée en deux corps: l'un gardait les pentes nord, l'autre les pentes sud et est; la réserve et le convoi restaient établis au milieu des jardins, où les grenadiers/ enlaçant leurs fleurs rouges aux grandes vignes qui couraient d'arbre en arbre, nous donnaient la frsdcheur et l'abri. Le soir^
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tous ces feux de bivouac, commcautant d'étoiles, étincelaîent le long des pentes de la montafçne; une flamme énorme, sans doute quelque signal, brillait àFextrémité est du rocher; au-dessus de nos têtes s'étendait la voûtelimpide du ciel où plongeait le regard. Un bûcher d'oliviers nous prêtait sa douce chaleur, et la soirée se passait à fumer, à causer, en attendant le sommeil, quand tout à coup Garayon-Latour, une des meilleures trompes de France, se mit à sonner l'hallali, puis tous les airs de chasse, que répétait au loin un écho magnifique. Nous écoutions, silencieux, sans pouvoir nous lasser, ces beaux sons qui se prolongeaient de montagnes en montagnes. Il fallut pourtant se préparer par le repos aux fatigues du lendemain.
Le 19, le blocus continua ; chacun veillait à son poste. Dans la nuit, nous remplîmes un triste devoir: le colonel d'Illens fut enterré dans l'intérieur d'une maison arabe. Lorsque la fosse profonde eut été comblée, on mit le feu à la maison, afin de dérober son corps aux profanations des Kabyles. Plus tard, nous apprîmes que cette ruse pieuse avait réussi.
La soif devenait grande cependant sur la montagne, et, aux beuglements des troupeaux, nous jugions bien que ce n'était plus l'affaire que de quelques heures. Le 28, en effet, vers midi, les chefs imploraient Yaman et se remettaient entre les mains du général. Tandis que les parlementaires étaient à notre camp, les troupeaux, poussés par la soif, se précipitèrent comme une avalanche, roulant à travers les étroits sentiers, courant.
comme des furieux, jusqu'à la rivière. D'un rocher aride, d'une crête dénudée, sortaient, comme un torrent, des populations entières. C'étaient des cris, une poussière, un tumulte ! moutons, chèvres, bœufs, se mêlaient aux femmes et aux enfants qui, poussés aussi par la soif, couraient vers l'eau, comme leur bétail; les enfants, plus avides, se jetaient sur les petits tonnelets que les soldats portent àleur ceinture. Ceux-ci, toujours humains, les laissèrent faire. Quant aux hommes, la mine farouche, le regard toujours fier, ils souffraient en silence, avec calme, et menaçaient encore. Cela n'importait guère à nos soldats ; ils s'inquiétaient peu de la politique, et, pourvu que le troupeau eût été ramassé, ils étaient satisfaits. Le soir donc, on fêlait la victoire par de nombreux festins, dont les quartiers d'agneaux, les plats de cervelles et les rôtis de moutons kabyles faisaient tous les honneurs.
Les tribus étaient désarmées, les chefs retenus eri otage ; et cet heureux succès nous avait rendus maîtres» en un seul coup de filet, de toutes les populations du sud de rOuar-Senis. Restait à recevoir la "soumission des tribus du nord, mais il fallait auparavant nous débarrasser de notre troupeau et de nos prisonniers. Le 24 donc, nous prenions, avec nos dix mille têtes de bétail, la route de Teniet-el-Had, nouveau poste établi sur la ligne de partage des eaux à trois lieues des plateaux du Serrssous. Deux jours après, nous traversions le magnifique bois de cèdres d'où l'on aperçoit Teniet-el-Had. La variété des points de vue et des acci-
dents du terrain, son étendue de près de cinq lieues, la grosseur majestueuse des arbres, font de cette forêt un des endroits les plus curieux de TAfrique; pourtant il n'est pas prudent de s'y aventurer seul, car l'on trouve partout les larges traces en forme de grenade qui signalent la présence des lions. Le colonel Korte du l®*" chasseurs d'Afrique, commandant supérieur de Teniet-el-Had, était venu au-devant du général, monté sur un magnifique cheval blanc. Il le maniait aVec la grâce d'un cavalier formé aux traditions de l'ancienne équitation française. Qui se serait attendu à rencontrer dans ces solitudes, au milieu de ces Arabes indomptés, un représentant de la petite écurie de Versailles, sans rivale dans le monde ? Mais le colonel ne se contentait pas d'être un des meilleurs cavaliers de l'armée, tous estimaient son courage, et du point où nous étions nous voyions Aïn-Tesemsil, le plateau du Serrssous, où le général Ghangarnier avait ordonné une razzia, que le colonel Korte exécuta avec autant de bonheur que d'audace. Le l®*" juillet 1842, au moment où la colonne du général Ghangarnier s'établissait au bivouac, ses coureurs lui annoncèrent que, du haut des mamelons, on voyait une foule immense d'Arabes émigrants qui s'enfuyaient vers le sud. Le général alla la reconnaître, et, au retour, lança sur ces populations le colonel Korte et les deux cent vingt chasseurs, sa seule cavalerie. Les zouaves le soutenaient en cas de revers. Gavaliers, chameaux, femmes, enfants, troupeaux, c'était une multitude couvrant près de trois lieues de pays,
protégée par plus de quinze cents cavaliers. La moindre hésitation eût perdu le colonel Korte; aussi, comptant sur Teffroi que les chasseurs à cheval ont toujours inspiré aux Arabes, il se jeta hardiment à travers les émigrants, coupant un grand carré qu'il rabattit sur la colonne. Les coups de fusil furent nombreux, bien des nôtres y restèient; mais enfin, se faisant un rempart des chameaux porteurs des palanquins destinés, selon l'usage du sud, aux femmes et aux enfants de grandes familles, les chasseurs ramenèrent au camp deux mille chameaux, quatre-vingt mille têtes de bétail, un butin immense et un grand nombre de prisonniers.
Pendant que l'on nous racontait cette razzia ou plutôt ce coup de main renommé à juste titre dans la province d'Alger, nous étions arrivés au nouveau poste. Tenietel-Had (col du Dimanche), ainsi nommé d'un marché arabe qui s'y tient ce jour-là, était occupé depuis le mois de mai seulement par nos troupes. Aucun bâtiment n'avait encore été construit, et un simple fossé en terre protégeait les soldats, campés sous les grandes tentes de l'administration militaire; mais l'air était sain, le moral excellent : aussi y avait-il peu de malades aux ambulances. Parles soins du général qui, l'avant^veille, avait envoyé un courrier porteur de cet ordre, notre colonne trouva en arrivant du pain frais cuit dans des fours en terre et en branchages construits en quelques heures. On ne s'arrêta que le (emps nécessaire pour prendre les vivres, compléter les cartouches et verser
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le troupeau de prise à l'administration^. Le général avait hâte de regagner les montagnes. Le ^ donc^ toutes ces opérations étant terminées, nous reprîmes la route de FOuar-Senis. Mais la leçon donnée à une partie des tribus avait profité aux autres> car un grand nombre vinrent se soumettre; et nous aurions reçu toutes les soumissions, si le manque de vivres ne nous avait pas forcés, le 7 juin, de retourner à Milianah. Ce ne fut qu'une halte de quelques jours ; le 15, deux colonnes repartaient pour achever l'œuvre commencée.
Les soumissions arrivaient de toutes parts. Le général Changamier parcourait maintenant en ami, accompagné des chefs des tribus, ces terrains où, il y avait un an à peine, il fallait toute son habileté courageuse et le dévouement de ses soldats pour échapper au plus grand péril qu'une colonne ait jamais couru en Afrique, lorsque toutes ces populations se ruaient sur un millier d'honmies dans les gorges affreuses de TOued-Foddha. Le hasard nous amenait sur le théâtre de la terrible
1. L'opération assez amusante du comptage se passe do)la sorte : deux rangs de soldats sont placés, formant les deux côtés d'un triangle. Au sommet, les deux derniers hommes tiennent une baguette de fusil; et les moutons, poussés dans cette gorge, une fois arrivés à l'extrémité, sont bien forcés de faire la cabriole. A chaque saut de mouton, un homme les compte, et l'on arrive ainsi à savoir facilement le nombre de moutons livrés.
lutte avec une partie des troupes qui avaient combattu dans ces deux journées; et nous donnons ici, au lieu du récit monotone de notre marche pacifique, les souvenirs du combat de rOued-Foddha recueillis sur les lieux mêmes.
A quatre journées de Milianah, au milieu de la vallée du ChéliflF, de vieilles murailles romaines se tiennent debout, rendant encore témoignage de la puissance des anciens dominateurs du pays. Au pied de ces murailles, non loin des grands chaumes et des herbes desséchées, des jardins délicieux, des arbres fruitiers, des orangers, des grenadiers, de belles sources limpides, vous invitent à la halte ; et de longues vignes, s'enlaçant de branche en branche, courent et forment des tonnelles de verdure, abris pleins de fraîcheur pour le voyageur fatigué. C'est en ce lieu que la colonne du général Changarnier, forte de 1,200 hommes d'infanterie, de 300 chevaux réguliers et de 400 cavaliers arabes, se reposait de ses nombreuses courses sous un soleil ardent, au mois de septembre 1842, tout en protégeant de sa présence les tribus nouvellement soumises, et en donnant Vaman à celles qui venaient en grand nombre le demander. Les troupes étaient depuis quelque temps à El-Arour *, lorsqu'une lettre de notre agha du sud arriva au camp. Menacé par Abd-el-Kader, Ahmeur-ben-Ferrah demandait secours au général Changarnier, le suppliant d'arriver en toute hâte, s'il ne voulait apprendre bientôt la
i. Nom de ces jardins.
ruine et le massacre des tribus auxquelles la France devait sa protection. Venir à son aide au plus tôt était de la dernière importance; mais, si Ton passait par Milianah, la route s'allongeait de quatre jours ; par la montagne, au contraire, en deux marches Ton pouvait lui prêter appui. Les dispositions des tribus semblaient pacifiques. Les chefs arabes assuraient que Ton ne recevrait point un seul coup de fusiL Ils parlaient bien d'un défilé difficile, mais tous s'accordaient pour dire qu'il n'avait pas plus de deux heures de marche. D'ailleurs, il n'offrait de dangers qu'en cas d'hostilités de la part des tribus riveraines, dont, la veille encore, les chefs étaient au camp avec des paroles amies. Enfin le général avait sous ses ordres des zouaves, des chasseurs d'Orléans et des chasseurs d'Afrique, commandés par le colonel Cavaignac, le commandant Forey et le colonel Morris. Avec de si vaillantes troupes et de pareils lieutenants, il n'y avait rien à redouter; aussi sa décision fut bientôt prise : la colonne passerait par la montagne.
La veille du déparf, nos malades furent envoyés à Milianah sous escorte, et les tombes romaines reçurent ceux qui avaient succombé. Un zouave fut déposé dans un sépulcre chrétien, et la croix trouvée en fouillant la terre fut placée, au milieu du respect de tous, sur la pierre du soldat mort à la fatigue; en ce pays ami, l'on n'avait à craindre aucune profanation. Le lendemain 47, la petite colonne se mettait en mouvement; marchait le 18, recevant la soumission de plusieurs tribus;
et le 19 au matin, vers les neuf heures et demie, elle s'arrêtait à la grande halte, sur la rivière de TOued- Foddha.
La cavalerie profita de la halte pour aller au fourrage sous Tescorte de deux sections d'infanterie. L'ordre avait été donné de ne pas tirer un seul coup de fusil. Tout à coup la colonne entendit une fusillade trèsnourrie; et M. le capitaine Pourcet, envoyé sur-le-champ par le général, vit les soldats, fidèles à la consigne, recevant le feu, s'abriter de leur mieux, et répondre seulement aux Kabyles lorsqu'ils venaient les saisir par leurs buflfleteries. De l'endroit oh la masse des troupes s'était arrêtée, l'on n'apercevait pas en eflFet une petite vallée qui séparait les fourrageurs d'une autre colline. Dans ce vallon, sur cette colline, des nuées de Kabyles blancs comme des vautours s'agitaient, excités par les officiers réguliers aux vêtements rouges, courant de groupe en groupe. Ils criaient, ils hurlaient, ils devenaient furieux, s'enivrant par avance pour le combat. Il y avait loin de cette attitude belliqueuse aux pacifiques dispositions promises par les chefs arabes; mais reculer était impossible, il fallait marcher en avant. Se retirer en ce moment devant ces populations, c'était, par une preuve de faiblesse, consolider la révolte. Dans la retraite, on aurait de nombreux blessés, sans profits, sans avantages. En continuant la route, au contraire, le sang de nos soldats ne serait pats versé en vain. Aussi, dès que l'on eut rendu compte au général de l'attitude et des dispositions des Kabyles, l'ordre du
LA PROVINCE D*ALGER. 7i
départ fut donné immédiatement, et la tête de colonne ne tarda pas à s'engager dans la gorge affreuse de TOued- Foddha.
Des cavaliers arabes embusqués dans un affluent de la rivière s*élancèrent alors sur une compagnie du 26®; mais M. le capitaine Lacoste les reçut vigoureusement, et, dans ce terrain découvert, les petits fimtasdins battirent en retraite comme à la manœuvre sans se décontenancer^ ne tirant leurs coups de fusil qu'à bout portant. Pendant ce temps, sur la droite (la rive gauche de la rivière, car on marchait au sud, tandis que rOued-Foddha coule au nord), la compagnie de chasseurs d'Orléans du capitaine Ribains, envoyée pour appuyer le fourrage, se repliait en bon ordre sur la colonne ; de broussailles en broussailles, de buisson en buisson, d'arbre en arbre, chaque homme se coulait derrière ces abris pour choisir bonne position, bonne embuscade, et souvent le même obstacle cachait du côté opposé un Kabyle et un chasseur cherchant la belle pour se tuer. Arrivés au dernier plateau, le clairon sonna le pas de gymnastique; aussitôt tous, se laissant rouler le long des pentes, rejoignirent rapidement l'arrière-garde, qui, elle aussi, à son tour, allait s'eur gager dans la gorge. Le véritable combat commençait. Les Kabyles criaient déjà du haut des crêtes : « Vous êtes entrés au tombeau, vous n'en sortirez pas; » mais ils comptaient sans nos soldats, sans le chef qui les commandait. Calme, impassible, le général Ghangamier était à l'arrière-garde, enveloppé de son petit caban en
laine blanche ^, point de mire de toutes les balles, donnait ses ordres avec un sang-froid, une netteté qui rassuraient les troupes et redoublaient leur ardeur.
Pour bien comprendre cette lutte terrible, il faut se rendre un compte exact du terrain. — Cent pieds de large pour se battre, une terre de sable sillonnée par le lit du torrent; à droite et à gauche, des escarpements à pic, grisâtres et schisteux, garnis de pins maritimes; les pitons des montagnes se dressant comme des pyramides d'où plongeaient les balles: tel est le théâtre du combat.
Que Ton se figure cette ravine, ces rochers, ces montagnes, couverts d'une multitude s'excilant de ses cris, s'enivrant de la poudre, ne connaissant plus le danger et se ruant sur une poignée d*hommes qui opposaient un sang-froid énergique et l'action toujours régulière de la discipline à cotte fureur désordonnée. C'est que nos soldats ne cessèrent pas un moment d'être dignement commandés. Les officiers donnaient Texemple; le chef n'avait pas hésité une seconde. 11 avait pris sur-le champ son parti et entraîné ses troupes par sa décision. Le général voulait franchir le- défilé, marcher vite en essayant de dépasser ces pitons séparés par des ravines inextricables, avant que la masse des Kabyles eût pu se porter de Tun à l'autre; aussi n'occupait-on que les positions d'une absolue nécessité pour la sûreté de la colonne, et l'arrière-garde, si elle était serrée de
i. En Afrique pendant la chaleur, on porte souvent ces petits cabans, afin de se préserver de l'ardeur du soleil.
trop près, se dégageait par des charges vigoureuses à la baïonnette.
Les tribus de Test ne prenaient point, heureusement, part à la lutte, et Ton n*eut d'abord à se défendre que sur la droite. Toutefois la colonne n'avançait qu'avec peine, quand on arriva à l'un de ces passages, qu'il était nécessaire d'occuper. Des escarpements rocheux surplombaient le lit de la rivière en avant d'un rnavabout entouré de lentisques ; la compagnie de carabiniers des chasseurs d'Orléans fut chargée d'enlever ces rochers ; pleins d'ardeur, ils s'élancèrent, mais les pentes étaient affreuses, et huit jours de vivres sont une rude charge. Aussi M. Ricot, leur lieutenant, qui s'était jeté en avant sans s'inquiéter s'il était suivi, arriva le premier sur le haut du plateau. Deux balles le frappent à la poitrine; le lieutenant Martin et deux carabiniers se précipitent pour le dégager, ils tombent morts; M. Rouffiat, le dernier officier qui reste, vole à leur secours; une blessure affreuse l'arrête ; la compagnie n'a plus d'officiers, plus de sergent-major; une avalanche de balles s'abattait sur elle, sans guide, sans chef; les carabiniers furent ramenés, emportant avec peine M. Martin, qui vivait encore. Pour les autres, ils sont déchirés à la vue de la colonne, au milieu des cris féroces des Kabyles.
Le général commanda aussitôt la halte : les zouaves et trois compagnies de chasseurs d'Orléans iront charger cette position, tandis que la cavalerie retoulera l'ennemi dans le lit de la rivière. La charge est sonnée. En tête
74 LA PROVINCE d'aLGER.
avec le colonel Gavaignac et le commandant Forey, le général s'élance, gravit les flancs escarpés, entraînant les soldats dans une ardeur commune. La rage était au comble, la lutte effrayante. En arrivant, M. Laplanche, oflBcier d'état-major attaché aux zouaves, reçut une balle mortelle ; le commandant Garderins eut son cheval tué, le capitaine Pourcetson épaulette arrachée; et le général lui-môme ne dut la vie qu'à l'adresse du clairon Briiâet^ qui étendit roide mort un Kabyle au moment oh celui-ci allait le tirer à bout portant. A la fin, nous étions msutres de la position. Dans la rivière, la charge de Ja cavalerie avait eu aussi un plein succès : de nombreux cadavres gisaient sur le sable, jusqu'à des femmes qui se précipitaient sur nos soldats, mêlées aux Kabyles, se battant comme des Airies, coupant les têtes des morts, agitant au bout des fusils ces sanglants trophées.
Ces deux vigoureuses offensives donnèrent un peu de repos ; bientôt pourtant le combat reprit avec une ardeur nouvelle ; les officiers, les premiers au danger, étaient aussi les premiers frappés. Cinq officiers de zouaves, trois officiers de chasseurs d'Orléans, avaient déjà succombé, et l'on n'était qu'au milieu du jour. Le colonel Cavalgnac, avec ses zouaves, s'acharnait à venger ses officiers; c'était plus que du courage, chaque homme en valait vingt, se multipliant pour faire face à tous les périls. Quant au général, les balles et le danger semblaient augmenter encore son audacieux sang-froid ; son œil rayonnait, et partout sur son passage il répandait une énergie nouvelle. La colonne avançait toujours au milieu du fracas
de la poudre, que les échos de ces montagnes répétaienl comme le roulement d*un orage ; la cavalerie marchait en tête, ayant ordre de ne s'arrêter que vers la nuit au premier terrain favorable.
Les troupes avaient atteint un endroit de la rivière où les deux berges, se rapprochant davantage, formaient un nouvel étranglement ; les Kabyles des tribus de la rive gauche occupaient aussi la rive droite, et les capitaines Magnagnoz des zouaves et Gastagny des chasseurs d'Orléans furent chargés de les débusquer, tandis que le capitaine Ribains, du même corps, eut Tordre d'occuper la position de droite. C'était une cascade VCTticale de roches et de terrains schisteux, couverts de pins et débroussailles ; un ruisseau traversait ces terres qu'il détrempait, et se jetait ensuite dans la rivière. Le capitaine délogea les Arabes, occupa la position, assurant ainsi le libre passage de la colonne; mais lorsqu'il fallut rejoindre, les Kabyles se ruèrent sur la petite troupe : quelques hommes, les premiers, essayèrent de descendre en ligne droite; le pied leur manqua sur ces terrains rendus glissants par l'eau, et neuf d'entre eux fur^t précipités d'une hauteur de quatre-vingts pieds. Ils roulèrent de rocher en rocher, d'escarpement en escarpement, bondissant sur les arêtes, ch^chant, mais en vain, à se raccrocher aux broussailles, et tombèrent enfin dans le lit de la rivière; le reste de a compagnie s'était sur4e-champ jeté à droite vers une tavine, se laissant couler entre les arbres pour rejoindrea* colonne. Un de ces chasseurs, Calmette, est séparé de ses compagnons, entouré de Kabyles^ poussé sur le bord
76 LA λR0V1NCE D'ALGER.
du précipice; d'un coup de carabine il en abat uû, sa baïonnette en tue deux autres, mais enfin il va tomber : alors, s'accrochant à deux Kabyles, il cherche encore en les entraînant à venger sa mort. La roche était à pic, ils tombèrent de ces hauteurs, et, par un bonheur inouï, le Kabyle que le chasseur tenait étroitement serré se trouva dessous lorsqu'il toucha la terre, et par sa mort lui ssauva la vie. Le capitaine Ribains descendait le dernier de tous, semblant défier les balles ennemies, quand trois Kabyles s'élancèrent sur lui, et, le tirant à bout portant, lui fracassèrent l'épaule ; ses hommes, heureusement, purent le dégager. Tous se le rappellent encore lorsqu'il passa devant le général, qui le félicitait de sa glorieuse conduite ; son énergique figure respirait le légitime orgueil du devoir accompli, on sentait en lui la juste fierté d'un noble sang noblement répandu.
La lutte alors sembla redoubler d'acharnement: la rivière s'élargissait un peu, et un escadron de cavalerie fut mandé à l'arrière-garde. U n'y avait pas d'artillerie : les chasseurs d'Afrique la remplacèrent; le général les lançait comme des boulets pour écarter ces furieux et permettre d'enlever les blessés. Bientôt mis hors de service, cet escadron fut remplacé par la division du capitaine Bérard; on les lança encore, et, en dix minutes, un peloton entier, à l'exception du brave officier qui le commandait, le lieutenant Dreux, eut tout son monde hors de combat. MM. Sébastian!, Corréard, Paër, Fraiche, des zouaves, furent blessés ou tués à peu de distance. La troupe tenait bon pourtant. Gomment, d'ailleurs.
aurait-elle pu faiblir, commaadée par de tels officiers, lorsqu'elle voyait le capitaine Gorréard, une balle dans le bras, menant encore ses hommes au feu, et M. Paër, le cou traversé, ne pouvant plus parler, mais frappant toujours? Les heures cependant s*écoulaienty la nuit n^était pas loin; et la tête de colonne, ayant atteint un endroit où le lit de la rivière formait un emplacement circulaire, s'était arrêtée pour le bivouac Toutes les dispositions de sûreté furent prises immédiatement, puis Ton déposa les blessés dans les tentes de Fambulance, que Ton avait dressées non loin de la tente du général. Le général, en mettant pied à terre, donna sur-lediamp ses ordres. Les blessés eurent ses premiers soins; les munitions, Taliment du combat, l'occupèrent ensuite. Les chefs arabes durent céder une partie de leurs mulets pour les transports du lendemain, et les cartouches de la cavalerie, du train des équipages, furent distribuées aux soldats .d'infanterie. Le 6« bataillon de chasseurs, enfin, reçut Tordre de partir en silence, sans sonnerie, , vers deux heures, au milieu de la nuit, pour occuper les différents pitons, le long de la rivière, qui servait encore de route à la colonne. Puis, ces dispositions arrêtées, chacun alla prendre un repos nécessaire. Dans le bivouac, nulle tristesse, nulle inquiétude : tous étaient fiers de cette journée, et le soir, au coin du feu, les causeries durèrent longtemps, car l'excitation de la poudre n'était pas encore tombée. Chacun racontait ses prouesses, chacun donnait un souvenir aux morts et gardait une espérance pour le lendemain. Les cavaliers
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arabes étaient loin d'une si courageuse insouciance. Tristement accroupis près de leurs chevaux qui restaient sellés^ enveloppés dans leur boumous, ils passèrent la nuit en silence, sans feu, consternés. Non loin de là, Tambulance oârait un affreux spectacle : on n'entendait que des gémissements et des cris, tant ces blessures, reçues à bout portant, étaient horribles. Les plus grièvement blessés furent placés sous les tentes, les autres étendus aux environs, sur des couvertures. Nos trois uniques chirurgiens valaient tour à tour les panser, coupant, hachant ces chairs meurtries. Dans la nuit, huit amputations furent faites ; et, à Theure du silence, quand les feux étaient partout éteints» on voyait encore les pâles lumières de l'ambulance qui brûlaient près de nos mutilés. C'était à qui adoucirait leurs souffrances ; les officiers étaient tous venus serrer la main d'un ami, et encourager de leurs affectueuses paroles les soldats tombés, le matin, sous leurs ordres.' Parmi les blessés du 4® chasseurs d'Afrique se trouvait un cavalier nommé Gayeux. Se sentant mourir, il fit appeler son capitaine. Après lai avoir donné une dernière commission pour sa mère: « Remerciez aussi, ajouta le pauvre garçon, le colonel Tartas: c'est un brave homme, il a toujours aimé ceux qu'il commandait; dites-lui qu'en mourant un de ses sddats le remercie. » Touchant et beau souvenir pour le chef comme pour le soldat! Dans cette même nuit, le docteur Laqueille, chef de l'ambulance, opérait, durant quarante-cinq minutes, l'épaule du capitaine Ribains, lui sauvant le bras, grâce à son habileté.
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Pendant toute cette longue souffrance, le capitaine Ribains, assis sur une caisse à biscuits, au milieu des morts et des mourants, se montrait aussi ferme envers la douleur qu'il avait été courageux dans le combat. Nulle plainte : de temps à autre, seulement, il ne pouvait s'empêcher de se tourner vers le docteur^ lui disant : « Vraiment, docteur, vous me faites mal ». C'est ainsi que les diefe et les soldats remplissaient leur devoir.
On manquait de litières pour transporter nos amputés; des arbres furent abattus, des litières construites Il la hâte. Une heure avant le jour, tous les mcnrts furent réunis ; un détachement du génie, détournant le cours de la rivière, creusa un trou profond «où l'on enterra ceux qui avaient succombé, puis l'eau fut rendue à sa direction naturdl6 ; l'on espérait ainsi dérober les cadavres aux profietnations des Kabyles.
Au loin, dans la montagne, on entendait du brijdt et du mouvement; mais tout autour du bivouac c'était un silence el une nuit profonde. Nul feu, rien qui trahît nos grand'gardes; elles avaient pourtant l'oeil au guet, et plusieurs engagements à la baïonnette eurent lieu, car fidèles aux conâgnes données, elles ne tirèrent pas un coup de fusil. A deux heures, le bataillon éàx commandant Forey exécutait les ordres 'du généra ; au jour, la diane était battue, et la colonne se mettait en mouvement au milieu des cris des Kabyles s'appelant les uns les autres, comme pour se convier au massacre des Français. Mais jugez de leur étonnement, lorsqu'ils virent que toutes les positions étaient occupées, et que
déjà la colonne s'avançait sans qu'ils pussent Tentamerl n y eut là plusieurs vigoureux retours offensifs, où les zouaves soutinrent dignement leur glorieuse réputation. Après une de ces luîtes, à la grande joie de tous, on traversa des vignes magnifiques, et chacKn de se désaltérer avec ces beaux raisins. Le général lui-même, à qui les soldats s'étaient hâtés d'offrir les prémices de ces vendanges, fit comme tout le monde. En ce moment le colonel Gavaignac passait auprès de lui : « Tenez, mon cher colonel, lui dit-il en lui tendant une magnifique grappe de raisin, vous devez avoir besoin de vous rafraîchir après de si glorieuses fatigues ». Et tous deux se mirent à causer, au milieu des balles qui tombaient de toutes parts. L'on vint alors appeler le colonel Gavaignac; un de ses officiers, le capitaine Magagnoz, frappé d'un coup de feu à quelques pas de là, le faisait demander: c'était pour lui recommander sa sœur et sa mère et lui remettre sa croix d*officier de la Légion d'honneur, mêlant ainsi un souvenir d'honneur militaire aux dernières tendresses de son cœur.
La porte de cette gorge fatale fut enfin franchie, le terrain s'élargit tout à coup, et les montagnes qui entouraient la colonne semblaient à tous une plaine unie» comparée aux escarpements qu'on venait de traverser. Les Kabyles suivaient encore; mais une brillante charge de toute la cavalerie mit fin à cette lutte acharnée, qui durait depuis deux jours. Le soir, on était tranquillement établi au Souk-el-Sebt (marché du samedi) des Béni-Chaïb. Les morts de la journée furent enterrés ; et
un sépulcre romain, caché sous les lauriers-roses, servit de tombeau à M. de Nantes, officier de chasseurs d'Afrique, dont le corps était rapporté depuis la vdlle, entouré d'une bâche, lié sur son cheval. La pierre romaine ne put le préserver des mutilations. Quelques mois plus tard, en passant sur le môme terrain, on trouva sa tombe profanée.
Le 2i, le général Changarnier ordonna un séjour; le soin des blessés lui faisait un devoir d'accorder aux troupes quelque repos. D*ailleurs, après ces deux jours de combats acharnés, avec cette petite colonne à soixante lieues de Milianah, entouré d'ennemis, il méditait un de ces coups hardis qui devaient frapper de terreur les populations et assurer le succès de sa course. Pendant la nuit, un bataillon d'infanterie^ composé de chasseurs d'Orléans, de zouaves et du 26® de ligne, partit, sous les ordres du commandant Forey, avec la mission d'appuyer la cavalerie, qui s'en allait tenter une razzia. Averti par ses espions, le général avait appris le lieu où tous les troupeaux et les femmes de ceux qui avaient combattu contre nous étaient rassemblés. Ses ordres furent donnés sur-le-champ; lesuccès justifia son heureuse audace: huit cents prisonniers et douze mille têtes de bétail ramenés au camp y répandirent l'abondance et la joie.
Cette lutte était terminée; la petite troupe française avait brisé tous les obstacles, et, se faisant jour à travers ces ravins de la mort comme les appelaient les Arabes, avait noblement soutenu sa vieille réputation. Rare^ ment soldats d'Afrique s'éti^ient trouvés à de plus rudes^
épreuves. Rarement soldats montrèrent plus de courage et de sang-froid. Aussi, le 22, la troupe victorieuse levait le bivouac sans être inquiétée. La marche fut pénible. Sous un soleil de feu s'avançait cette longue file de blessés, dont une partie était portée à bras, puis ce troupeau, puis ces prisonniers qui suivaient, comme au jour du triomphe, les vaincus derrière le char des conquérants. La colonne traversa ainsi cinquante lieues de pays au milieu des populations étonnées, qui ne pouvaient croire qu'une poignée de Français eût franchi la montagne sous les balles kabyles, frappant ses ennemis, châtiant ceux qui avaient osé l'attaquer. C'est que tous, soldats, (aciers, général, avaient noblement payé de leur personne : le chef avait «u commander, le soldat comprendre et obéir. Depuis lors le souvenir de ces combats est devenu pour tous un titre glorieux, et l'on regarde avec respect celui qui peut dire: — J'étais à l'Oued-Foddha î
Au mois de juillet i843, huit mois après toutes ces luttes, le général avait enfin reçu la soumission définitive des tribus kabyles de l'Ouar-Senis. Il rentrait à Milianah pour commencer l'inspection générale; et ces légions bronzées par le soleil défilèrent devant lui, couvertes encore de la poussière des grands chemins, mais belles, magnifiques et fières.
La guerre finissait alors dans la province; depuis Teniet-el-Had et Milianah, depuis le désert jusqu'à Alger, on ne trouvait, selon l'expression arabe, que la paix et le bien, Abd-el-Kader ne pouvait plus écrire : « Vous ne
possédez en Afrique que la place occupée par le pied de TDS soldats. -» Partout les tribus reconnaissaieiit notre autorité, et la tranquillité semblait enfin devoir régner dans le pays. Des circonstances imprévues forcèrent alors le général à demander sa rentrée en France. Je me TBppelle encore que dans notre route de Milianah à Alger les chefs arabes vinrent le saluer à son passage, et parmi eux je retrouvai un caïd des Hadjoutes, vieille connaissance de Bfidah. Nous parlions de ces nombreuses razzias, de ces coups de mciin de chaque nuit qui avaient réduit sa tribu guerrière. « Son nom, parmi nous, me disait-il en parlant du général, veut dire rabatteur é^orgueil, le dompteur ^ennemis *, et il a justifié son nom. » Me montrant alors la longue file de montagnes qui borde la Mitidja , du Ghenouan à la mer : « Quand vient l'orage, reprit-il, Féclair court en une seconde sur toutes ces montagnes, en sonde les replis. C'était ainsi de son regard pour nous trouver. Quand il nous avait vus, la balle n'atteint pas plus vite le but. » Et le vieux chef arabe disait vrai. Le signe, en effet, qui distingue entre tous le général Changarnier à la guerre, c'est un jugement rapide et sûr, une indomptable énergie; il sait commander. Vis-à-vis d'un péril, son courage augmente; alors, si vous l'approchez, sa vigueur vous gagne , et vous ne doutez plus du succès. Il rendit pour la première fois témoignage de lui-même,
•f. Les Arabes appelaient le général Changarnier le Changa/rli, le Changarlo. Changar est une adne arabe qm veut dire dompter, abat, tro. Ma ch<mgarch atina, ne m'abats pas, ne m'écrase pas.
84 LA PROVINCE D*AL6EIl.
à CoQStaûtinef et depuis lors le général n'a pas manqué un seul jour à cette réputation de soldat qui venait d'éclater si glorieuse. Si jamais vous vous trouvez au bivouac avec une de ces vieilles bandes d*Âfriquey sous la petite tente du soldat, laissez-vous raconter les courses nombreuses qu'elles ont faites avec lui, et vous verrez quelles seront leurs paroles.
L'heure du départ était arrivée. Le général allait s'embarquer pour la France. Nous l'accompagnâmes jusqu'à bord. Déjà le brave Martiningue, le pilote d'Alger, nous avait avertis qu'il était temps de descendre dans le canot; alors nous prîmes dans nos mains la main du général, puis nous le saluâmes une dernière fois en nous éloignant, pendant que son navire rapide disparaissait dans la brume.
LB COLONEL CAYAIGNAC — BLOCUS DB HÉDÉÀH
Si jamais vous devez visiter TAIrique, si jamais vous avez à traverser la vallée du Haut-Riou^ ne vous mettez pas en route pendant le mois de novembre, le père des tempêtes : vous resteriez enseveli dans les fortes terres de la vallée, que des torrents de pluie ont changées en boues épaisses. Pour nous qui voyagions d'après une consigne, il ne nous était pas permis de compter avec la pluie, la neige ou la fatigue, et^ en 1843, une soirée de ce fatal mois de novembre nous trouvait réunis sous une tente de toile, nous réchauffant de notre mieux autour d'un trou creusé en terre qui renfermait un maigre brasier. Les larges gouttes de pluie rendaient, en ô^pant la toile, un soa sec comme le son d'un coup
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^^oîrcie, la«>i'^«>-"''"*^^:ie proverbe arabe. Le ^ Lt la tête chante », dit le P^^^tupe ^;isfa«i '* et bientôt ce fut a qui p-^bats,
^r»verbe a raison, et me ^ afiricaine. Comw
** Laie aventures de son ^^^^ ^««rs même, ^^^ . dtisirs, coups de main, '^"'^^^^^ p^s, des ^'-^^itCri tour des narrateox^'^ ^^^^^ ,„„. -^^Î^ur" attentifs. I3n -ven^^^X^ avaientsuc ^^f en passant à ceux qm, "'°\™ f^ets qui venaient ^^^^é dans la lutte : ««'^'«"^"^^^n matin par «" -^•"^ur; car lorsque ^-;-;S^nns.ant d'âpre, » ^:*^r«al,citéavechonne«^ P"« encore
C'est ainsi qu'on rappela successivement les votontaires parisiens et les bataillons de la Charte, premier noyau des zouaves; Tassant de Constantine et le commandant Lamoricière, puis ces combats sans nombre où les zouaves fondèrent leur glorieuse réputation. Ensuite venait le commandant Peyragnay, ce vieux soldat en cheveux Mancs, l'ancien sergent du bataillon de l'île d'Elbe, qui, après avoir traversé tant de dangers, est mort à Tlemcen, face à l'ennemi, d'un coup de feu en pleine poitrine. Chacun s'oubliait dans le passé, et je me souviens encore du religieux silence avec lequel nous écoutâmes tous le rédt des six mois d'hiver que les zouaves passèrent en 1840 à Médéah, la ville en ruine. — Que ne ferait-on avec nos zouaves I ajoutait le narrateur : pas un sentier où leurs coups de fusils n'aient retenti, pas un buisson qui ne redise une de leurs actions d'éclat. Vous rappelez- vous^ Fannée dernière, comme vous reveniez de Milianah, nous nous sommes crmsés à Caroubetel-Ouzeri, à l'entrée de la gorge, près de la Mitidja ? Eh bien, à côté de ce petit mamelon à la crête blanche où vous avez mis pied à terre, il s'est passé un fait d'armes dont nous conservons tous la mémoire : c'est là que d'Harcourt a été tué en tête de sa compagnie. Le capitaine Bosc ayant quitté trop promptement une position importante, le colonel Cavaignac fut obligé de la faire occuper de nouveau. Lancée au pas de course, la compagnie escalade la colline, et comme d'Harcourt débouchait le premier une balle lui cassa la tête. L'engagement fut très vif; d'un côté, l'on arrivait par un sentier que j
pluies d*orage avaient profondément creusé. Trois zouaves, un fourrier, un sergent nommé Razin et un caporal indigène, un Kabyle, prenaient ce chemin. Près d'atteindre au sommet de la crête, le vieux sergent décoré se voyait devancé par le fourrier plus jeune et plus ingambe. « Ah ça, conscrit, lui cria-t-îl, est-ce que tu as la prétention de passer avant moi ? Fais place à ton ancien, et vivement ! » L'autre aussitôt, portant la main à son turban et le saluant à la militaire, lui répond : « C'est juste », et se place derrière. 11 n'avait pas fait trois pas que Razin tombe mort. Le fourrier s'élance, une balle le couche à côté du sergent. Le caporal kabyle court vers lui : « Enlève Razin, crie le fourrier, je me sauverai bien seul »; et comme le caporal chargeait le cadavre sur ses épaules, une balle le tue roide. Le fourrier alors se précipite sur le vieux sergent, lui enlève sa croix; et, bien que grièvement blessé, il parvint, en se glissant à travers les broussailles, à rejoindre le bataillon ; puis, remettant la croix au commandant : • Vous le voyez, mon commandant : si je ne l'ai pas rapporté, c'est que je suis moi-même blessé; mais du moins j'ai sauvé sa croix. » Et il montrait son bras, qui pendait sans mouvement à son côté *.
A. L'ordre du jour suivant consigoe dans les annales des zouaves la brillante valeur de M. Richard d'Harcourt : noble et consolant témoignage pour M. le duc d'Harcourt, qui presque à la môme époque apprenait la mort d'un autre de ses fils, officier de marine, victime aussi de son dévouement à ses devoirs.
« Dans la journée do 10 novembre, le jeune d'Harcourt, sous-lieutenant au corps, et le vieux sergent Razin, de la 4* compagnie du 1" bataillon, sont morts en abordant l'ennemi et en devançant les plus braves.
Comme Tofficier de zouaves achevait son récit, onze heures sonnaient à Fborloge du camp : lorsque je dis l'horloge, j*exagère, en appelant ainsi le modeste tamb<Mir de garde à la tente du chef d*état-major, qui battait sur sa caisse un nombre de coups égal au chiffra de l'heure. On releva les factionnaires ; et^ grâce au silence qui régnait depuis quelques instants, nous ne perdîmes rien des facéties d'un sergent criant à un soldat retardataire : — Eh ! dégourdi ! faut-il que j'aille vous chercher ?
— Ne voyez-vous pas, répondit l'autre, que j'enfonce dans la boue jusqu'aux jambes? Est-ce qu'on peut marcher là-dedans?
— B. . . de conscrit! quand on ne peut pas marcher^ on court ! Vous ne saviez pas ça, vous? répliqua le sergent.
Sur cette saillie, on se souhaita bonne nuit; et ceux qui devaient regagner leurs tentes pour chercher le repos s'en allèrent, le capuchon du caban rabattu sur les yeux, le pantalon retroussé, jurant comme des païens, au besoin employant le moyen du sergent.
Le lendemain, nos courses recommencèrent; et un mois plus tard, rentrés dans la garnison, nous nous trouvions encore réunis avec ces mêmes (aciers, nos
» Le tieutenant-colonel recommande leurs noms à la mémoire des officiers, sous-officiers et soldats du corps. Il les donne aux jeunes gens pour exemple et pour glorieux modèles.
» Le lieutenant-colonel commandant des zouaves,
» Càyaignàc.
> Médéah, le a novembre 1S40. »
compagnons du Haut-Riou. Celui qui nous avait raconté les rudes épreuves supportées à Médéah par les zouaves pendant l'hiver de 1840 me confia alors un journal dont il m'avait souvent parlé. Confidence de la solitude^ curieux chapitre des souffrances de TAfrique, le journal de l'officier de zouaves avait pour épigraphe ces paroles de Biaise de Montluc : « Plust à Dieu que nous qui portons les armes prinsions cette coutume d'escrire ce que nous voyons et faisons; car il me semble que cela seroit mieux accommodé de notre main, j'entends du fait de la guerre, que non pas des gens de lettres, car ils déguisent trop les choses, et cela sent son detc » Le journal qu'on va lire a besoin de quelques explications. En 1840, la guerre frappait encore aux portes d'Alger, et la Mitidja était coupée; si Médéah et Milianah avaient une garnison française, il fallait une armée pour ravitailler ces villes. Au mois d'octobre de cette même année, on venait de se porter au secours de Milianah, dont la garnison, décimée par la nostalgie, la famine et les maladies, avait presque succombé sous sa tâche : de 1,400 hommes, 7^ étaient morts, ^00 étaient à l'hôpital; à peine si les autres avaient la force de tenir leurs fusils, et, pour peu que l'on eût tardé de quelques jours, la ville se voyait prise faute de défiwseurs. Au retour, ces cadavres vivants furent portés par des bétes de somme. On conçoit qu'un pareil spectacle avait dû faire, une vive impression sur l'armée : car si pendant l'été l'on avait eu à redouter de pareilles souffrances, que serait-ce donc l'hiver venul II fallait pourtant relever la
ZOUAVES BT SPAHIS. 91
garnison de Médéah^ comme Ton avait relevé celle de Miiianah ; et M. le maréchal Valéene voulut envoyer à ce poste que des hommes endurcis, qui trouvassent dans l'esprit de corps et dans Thonneur attaché à leur nom la force nécessaire pour résister à toutes lès privations, à toutes les souflrances de Tisolemeat. Les zouaves furent désignés pour aller occuper Médéah.
Le 18 novembre 1840, deux bataillons de zouaves, forts de cinq cents hommes chacun, commandés par MM. Renaud et Leflo, prenaient possession de la ville de Médéah, où ils devaient tenir leur garnison pendant tout l'hiver, sous les ordres de leur lieutenant-colonel, M. Gavaignac, nommé commandant supérieur. L'usage veut que Ton appelle Médéah une ville ; mais, pour rester vrai, il faudrait inventer un nom qui pût désigner cet amas de décombres et de masures. Les zouaves relèvent le 23®, et un officier de ce régiment a été pour moi une providence en me laissant une peau de mouton, une table, dès bancs, deux coffres, quelques vases, précieuses ressources au milieu de la misère géuérale.
Le 19, l'armée nous quitte; elle lève son bivouac pour retourner à Alger, et, à sept heures et demie, les derniers pelotons de l'arrière-garde disparaissaieut derrière le mont Nador. 11 semble qu'avec eux s'éloigne la der-
nière image, le dernier souvenir de la France. Fasse le ciel qu'il nous arrive quelques aventures, car sans cela nos distractions seront rares! Ce matin même, nous avons pu juger de l'étendue de notre territoire. Le colonel Gavaignac a donné l'ordre de charger une des pièces d'artillerie. — - Faites tirer de plein fouet, a-t-il dit au capitaine Liedot; et comme nous regardions le boulet tomber à terre: — Voilà la limite de nos possessions! a-t-il ajouté en se retournant vers nous, et nous montrant la poussière que la chute du boulet avait soulevée.
Le casernement est vraiment dans un état affreux, ou plutôt il n'y a pas de casernement: à peine si les hommes y trouvent un abri; l'hôpital n'est qu'une masure à faire frémir; mais enfin il faut en prendre son parti, accepter ce que l'on ne peut changer. Heureusement on nous a laissé des vivres de bonne qualité, et, grâce aux soins prodigués aux troupeaux, nous espérons bien ne pas manquer de viande.
Cinquante hamacs ont été distribués par compagnie; chaque homme a reçu un sac et une demi-couverture de campement. Les transports de l'armée n'ont pu amener la totalité de ces effets; il en manque dix par compagnie, mais l'industrie, des zouaves ne leur fait pas défaut: de vieux sacs de l'administration sont remplis d'herbes sèches et se transforment en paillasses ; de vieilles laines trouvées dans la ville sont étendues et piquées entre deux toiles de sacs. Ces édredons d^un nouveau modèle remplacent les couvertures qui manquent.
Au point du jour, tous les travaux ont commencé : la petite colonie s'organise; les ouvriers d'art, pris dans chaque compagnie, se mettent à l'œuvre; les jardiniers, sous la surveillance du capitaine Peyraguay, ont tracé l'enceinte du jardin. L'on utilise jusqu'aux peaux de bœuf, qui, préparées avec soin, sont livrées à des soldats tranformés en cordonniers pour les réparations de chaque jour. Les zouaves, du reste, sont gais et pleins d'entrain. Le service n'est pas trop fatigant, et, le bon esprit du corps aidant, nous finirons par passer notre exil, si ce n'est d'une façon agréable, au moins sans trop d'ennui.
Nous avons découvert, en nous promenant, sous les murs de la ville, un petit ravin rempli de bécassines et de perdrix; l'augure est favorable, et le bonhomme Noé n'eut pas une joie plus grande lorsque la colombe lui rapporta la branche d'oUvier. C'était, du reste, le jour aux bonnes fortunes; car, en rentrant, le télégraphe du poste d'Âm-Télazit nous a transmis cette dépêche:
oc L'armée est rentrée sans coup férir à Blidah.
> La minorité de la Chambre a soutenu le nouveau ndnistôre.
> La duchesse d'Orléans est accouchée d'un fils, le duc de Chartres. >
Si nous étions en France ou seulement à Alger, ces nouvelles nous trouveraient sans doute indifférents; mais, depuis six jours, l'isolement a commencé : nous sommes destinés à passer de longs mois sans recevoir aucun souvenir, il seml)le que ces bruits de France
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nous font prendre part aux émotions de ceux qui sont si loin. Aussi ces nouvelles sont-elles les lûen venues, et nous les accueillons en amies. Le malencontreux télégraphe était ce soir le sujet de toutes les anecdotes. En voici une entre autres dont je me souviens.
Qui n'a pas sa manie sur la terre? Le général Duvivier avait celle des blocus : une première fois, ce fut à Blidah ; la seconde, à Médéah. Nommé commandant supérieur, il se déclara qu'il n'apercevrait pas le télégraphe d'Aïn-Télazit, et qu'il aurait à soutenir un siège en règle envers et contre tous. Le malheureux télégraphe avait beau agiter ses grands bras, l'on était aveugle et mu^ dans la ville. Le maréchal Yalée, impatienté, fit enfin partir la dépêche suivante : « Par ordonnance du 16, vous êtes nommé... » ( Interrompue pw le brouillard). Or, il faut savoir qu'à cette époque lé général Duvivier espérait et attendait sa nomination de lieutenant général. Aussitôt Médéah l'aveugle voit, Médéah la muette parle, et le général demande des explications. Le télégraphe répond tranquillement: « Vous êtes nommé grand officier de la Légion d'honneur » . Puis suivait une série d'ordres.
Par un temps affreux, un vrai temps de décembre, j'achève mon installation. Ma chambre a pour ornement une glace cassée, quatre lithographies du Charivari ^ et une table faite avec une caisse à biscuit ; la fenêtre ne laisse point pénétrer trop de vent, la cheminée est bonne. YoUà un logement confortable, où bien des soirées se passeront à jouer au whist avec les trois jeux qui doi*
vent suffire à nos ébats tant que nous serons les hôtes de la ville.
Un voleur de grand chemin, qui s'en vient vendre une mule dérobée à quelque douar, nous apprend que le bey de Milianah Sid-Embarek est au pont du Chéliff, et El-Berkani, Uialifat deTEst pour Abd-el-Kader, à trois lieues de nous au sud. Cet homme est voleur comme nous saions magistrat : c'est une profession qu'il eierce avec honneur et en se faisant mérite de son audace et de son courage.
Pendant une édaircie, j'ai fait le tour des remparts et, dans un des angles de l'enceinte crénelée, au pied d'un magnifique cyprès, j'ai découvert un tombeau que le général Duvivier a fait élever cet été au lieutenantcolonel Charpenay, tué en avant de la ville ; sur la pierre on lit:
ADIEU POUR LA PATRIE AECONMAISS ANTl
A CHARPENAY
LIEUTBNANT-COLONEI. AU 33* DE LIGNE.