‹ Souvenirs de la vie militaire en AfriqueChapitre 9 sur 24 · LE CAPITAINE FLEURI · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE FLEURI

— Le salut soit sur vous !...

— Sur toi soit le salut!...

— Que la paix et la bénédiction accompagnent tes pas!

Lorsque nous eûmes épuisé les interminables formules de la politesse arabe, nous prîmes place sur les coussins de la tente de Mustapha ben-dif, chef d'une cinquantaine de cavaliers indigènes qui servaient d*éclaireurs et de courriers à la colonne de Mostaganem. La soirée était belle, l'air tiède ; un vent léger de terre apportait le parfum des grandes herbes et des fleurs du printemps ; l'étciflFe de laine blanche, relevée à l'avant par de longs fusils, permettait aux regards de s'étendre au loin sur le bivouac que les feux d'oliviers éclairaient

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de leur flamme bleuâtre, et, bercés douœment par le mmmure de le houle de mer, mourant à un quart de lieue de là, contre la falaise boisée» nous échangions les nouvelles avec ce compagnon de nos courses.

Mustapha ben-dif pouvait avoir trente-cinq ans; de moyenne taille, les épaules larges et bien décoiq>lées, les traits vifs et mobiles, il ressemblait dans son corps au tigre guettant la proie. A la moindre émotion, son œil brun, devenu noir de jais, s'éclairait d'une lumière soudaine, le sang courait sous la paupière, la béte du combat se réveillait. De cette race d'hommes du Marghzerij soldats toujours au service du commandement, qu'il fût turc ou chrétien, Mustapha rendait de grands services, et tous nous prenions plaisir à l'interroger sur le pays et les souvenirs d'autrefois. Aussi, quand, au mois d'avril 1845, la colonne de Mostaganem, forte de douze cents, hommes d'infanterie, d'une batterie d'artillerie de montagne et d'un escadron du quatrième chasseurs d'Afrique, se mit en marche pour gagner le Dahra, ce fut une vraie joie dans nos rangs de voir Mustapha ben-dif, suivi de son guidon et des cavaliers bien connus^ marcher derrière le chef du bureau arabe, le conmiandant Bosquet. Nous partions à une époque où les pluies sont encore redoutables, avec la crainte de ne point trouver de résistance. Si la poudre faisait défaut, la chasse au moins promettait des distractions nombreuses, et, de plus, soldats, nous ne connaissions point encore ce droit nouveau, le droit aux commentaires dont la révolution de février voulut gratifier l'armée, et qu'elle

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dédaigna fort heureusement pour la France. — Le général de Bouijolly avait donné Tordre de marche. Soigner nos chevaux^ si l'occasion se présentait, courir sus à Tennemi, à ce nouveau chérif Bou-Maza dont les récits populaires racontaient déjà tant de merveilles, telles étaient nos seules préoccupations.

Darha veut dire en arabe le nord; on appelle ainsi, aux confins des provinces d*Oran et d'Alger, une partie montagneuse du pays comprise entre le Chéliffetla mer, de Tenès à l'embouchure du fleuve, qui, api^ l'avoir longé dans la partie sud en coulant d'abord vers l'ouest, tourne brusquement au nord, et l'isole ainsi de deux côtés. La population de cette contrée, longue de cinquante lieues environ sur vingt de large, est kabyle. Les terres, remarquables par leur fertilité, sont bien cultivées. On y trouve des vei^ers magnifiques, et la principale bran« che de commerce consiste dans la vente des figues séchées; mais, protégés par le fleuve, recevant rarement la visite des agents de l'autorité, les gens du Darha ont une autre industrie plus fructueuse encore. Les uns sont voleurs, d'autres recèlent et gardent les objets dérobés. Ces derniers pour la plupart habitent la petite, ville arabe de Mazouna. Les subdivisions de Mostaganem et d'Orléansville sont chaînées de maintenir l'ordre dans le Darha.

Celle de Mostaganem étend son autorité sur la partie riveraine de l'embouchure du Chéliff, la moins accidentée. La subdivision d'Orléansville, au contraire, a dans son ressort les populations les plus sauvages et les plus

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remuantes. La ville de Tenès, située sur le bord de la mer, à la limite est du Darha, est Tun des points principaux d'où s'exerce la surveillance. Quand des opérations plus considérables étaient reconnues nécessaires, les troupes de Mostaganem, d'Orléansville et de Tenès combinaient leurs manœuvres pour atteindre et frapper l'ennemi. C'est pour prendre part à l'une de ces opérations que notre colonne venait de se mettre en mouvement. Elle s'en allait poursuivre le chérif Bou-Maza, de concert avec le colonel de Saint-Arnaud, et ramener le calme dans ces tribus que sa présence avait mises en émoi. Le général de Bourjolly faisait sur la route rentrer quelques impôts en retard, et nous étions depuis deux jours arrêtés au milieu de riants jardins, près de la source d'Aïn Tetinguel, dont les eaux, jaillissant d'une rocbe à fleur de terre, vont, après une course d'un quart de lieue, se jeter dans la mer.

La réunion était peu nombreuse ce soir-là chez Mustapha. Deux de ses parents, l'hadj Mohamed et Muley Brahim, toujours associés à ses courses et à ses aventures, écoutaient les paroles qu'un étranger prononçait à voix basse, comme s'il eût redouté une oreille indiscrète. Dès que nous parûmes au seuil de la tente, l'étranger se tut, mais Mustapha lui dit alors:

— Parle sans crainte, ceux-ci sont mes amis, et le secret m'est inconnu pour eux. »

Cet homme jeta sur nous un regard de défiance, et sembla hésiter un moment. Il avait le nez d'aigle, l'ovale de son visage était allongé, les pommettes de ses joues

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