‹ Souvenirs de la vie militaire en AfriqueChapitre 10 sur 24 · L£ DAURA · texte numérisé non relu

L£ DAURA

saillantes ; le front, dégagé, droit s'arrêtait par une ligne précise sur des sourcils nettement dessinés. Rassuré, car sans doute il nous {urenait pour des gens qui ne pourraient comprendre son langage, il continua ainsi :

« Par mon œil! Mustapha, je te le dis, je l'ai vu, et le frémissement a couru mes ôs. Le Bou-Maza est parti» il y a quatre jours passés, comme le soleil venait de se coucher. Cent cinquante de ses cavaliers le suivaient, ayant pour guide Aîssa bel-Djinn, heureux de venger dans la mort les douleurs que Bd-Cassem avait amenées sur les siens. Leur haine, tu le sais, ^ait profonde; et plus d'une fois ses frères d'une même tribu ont essayé leurs forces; mais les Sbéahs ^ sont prompts à la colère, et l'injure chez eux appelle toujours le sang. Les cavaliers marchèrent la nuit entière, et à la première aube du jour les canons de leurs fusils entouraient la tente de Bel-Gassem. Aux aboiements des chiens, nous saisîmes nos armes et courûmes à la défense; mais il était trop tard; et sautant sur Bel-Gassem, ces ravisseurs le renversèrent. Quand des cordes eurent étroitement serré ses membres, ils amenèrent au Bou-Maza celui que les Français avaient nommé leur caïd. Alors j'ai entendu ceci:

» — C'est toi, Bel-Cassem, qui as semé le mal et servi le chrétien. L'heure du châtiment est arrivée pour toi.

» Bel-Cassem, élevant la voix, répondit : — Hier, j'en-

1. Tribu trôs-sauvage et toujours en querelle, dont la moitié est établie dans le Dairha, et la moitié sur l'autre rive du Ghéllff.

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voyais vers toi un des miens te porter des paroles d'amitiéy et tu me réponds par la trahison. Ma maia a frappé pour ma protection, mais les tiens sont plus nom- Jsreux.

» — Fils de chien, tu oses parler, reprit le chérif. Et se dressant sur ses étriers : — Vous autres, écoutez; que mon commandement s'accompUsse! Je viens d'en haut, et je porte la volonté du Puissant. Prenez cethonmie; que le fer rougi ^u feu entre dans sa chair, que ses yeux cessent de voir, et restent suspendus à sa joue par un lien de chair, que de chacun de ses membres brisés un à un il sorte une douleur nouvelle.

» Bel-Cassem fut saisi, je te le dis, je Fai vu : le feu allumé, le fer placé dans la flamme et la chair cria sous le fer rougi, puis le chaous s'approcha, entra le doigt dans son œil, et, le tirant à lui, le laissa accroché par un lien de chair; et il fut fait pour le second œil comme il avait été fait pour le premier; puis, prenant un yatagan, à l'aide du revers, chaque membre fut brisé un à un.

» Le chaous r^ardait le chérif, attendant son ordre. Ayant rassasié son œil de cette vue, il dit : — Yojus autres, vous avez été témoins de la justice; allez, que tous le sachent, ainsi seront punis les serviteurs du chrétien. La douleur en ce monde, la mort pour aller souffrir en l'autre les attend. £t armant son pistolet, il brisa la tête de Bel-Cassem d'un seul coup. — En vérité, cet homme est un maître du bras, et le commandement parle par sa boi^che.

LE DÀHRA. i4i

» Je croyais ma dernière heure venue, et j'étais dans l'attente du plaisir de Dieu, quand un de ceux du chérit me reconnut. Un jour, qu'il était poursuivi^ je lui avais donné asile. — A cette heure, j'eus la récompense du bien, il me laissa fuir. — Alors, j*ai couru vers les vôtres d'Orléansville, et j'ai tout raconté. Ils m'ont donné des lettres pour les soldats de Mostaganem, et s'étaient mis en route afin de suivre la vengeance. Sur mon chemin « j'ai appris que la poudre avait parlé, et depuis je n'a rien su.

— U a fait cela? reprit Mustapha avec le ton d'un homme qui ne peut s'empêcher de ressentir une certaine admiration, et après avoir réfléchi, il igouta : — Quelles sont les paroles des gens sur le fiou-Bfaza?

— Son nom est dans la bouche de tous, il remue les cœurs et agite les esprits. Quelques-uns m'ont dit qu'il venait de Fouest, d'autres des cheurfas de Flittas. Dans la vérité, nul ne le sait, et si le sang de Bel-Cassem ne s'était point mis entre lui et moi, j'aurais été son serviteur; car la terre ne peut produire un honmie du del, et, envoyé de Dieu, il arrive du ciel. »

Mustapha ben- dif, qu'un long séjour dans nos rangs avait rendu sceptique, échangea avec nous un sourire de doute. L'homme des Sbéabs le saisit au passage; et craignant aussitôt de s'être compromis en montrant ses pensées dans toute leur vérité, il reprit avec la volubilité d'un Arabe tombé dans un piège :

« n est fils du démon et en possède les ruses; ainsi, il se revêt de l'apparence d'en haut et trompe les faibles

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d'esprit; mais mon cœur est droit. Louange à Dieu, je sers ceux qui connaissent la justice et le bien. »

Coupant court à ce flot de paroles, qui menaçait de n'avoir point de fin, Mustapha, continua sans s'émouvoir à recueillir les renseignements sur le chérif.

— Comment est-il? Quel est son aspect?

— La jeunesse est son partage, répondit le Sbéah ; il possède la beauté, son regard commande. Son front est marqué d'une étoile. Ils disent que la prière est constamment dans sa bouche, la sainteté sa compagne, et le respect l'entoure. Plusieurs m'ont raconté que durant de longs mois il est demeuré chez une femme pauvre des Ouled-Youness *. Là, ses journées se passaient dans le Seigneur. 11 priait et attendait. Le premier signe de sa puissance se montra sur une créature de Dieu. Une chèvre de la montagne devint sa servante, obéissante et soumise à son regard. Ceux qui le rencontraient alors en étaient surpris, et l'appelaient le Bou^ Maza (père de la chèvre). Mais leurs yeux ne voyaient point encore, car l'esprit lui ordonnait de garder le repos. Un jour pourtant, quand le soleil en se couchant marque l'heure de la prière, Vesprit lui enjoignit de quitter sa retraite. Alors, disent ces enfants de la ruse, le tonnerre se fit entendre, et guidé par les éclairs, il marche jusqu'à la tente de El-hadj-Mohamed-el-Jounsi, et d'une voix qui dominait l'orage, lui commanda d'abandonner son sommeil et de l'écouter. El-hadj-Mohamed se leva et vit le feu du ciel briller à l'extrémité de sa

i . Tribu kabyle dont le territoire est situé sur le bord de la mer.

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main ; et quand il parlait, chacun de ses doigts lançait des étincelles. Alors il crut et réunit les siens, et les paroles du Bou-Maza entrmnèrent les coeurs. Il disait: — « La mort me précède, elle frappe l'ennemi, c'est mon » bouclier pour mes compagnons. Les biens de ce monde » seront leur récompense, et durant ce temps, ceux dont » les jours auront été marqués trouveront les jouissances » dansTautre. » — Tous pourtant ne croyaient point. Alors, rapportentles semeurs du mal,quelquesjoursétantpassés, il partit en raziia,et, dans la défense, un coup de feu lui fut tiré, mais du fusil sortit une eau limpide qui tomba aux pieds de son cheval. L'animal fit un bond, les crins de sa queue devinrent des flammes, et les balles s'en échappèrent par milliers, atteignant les fuyards à travers les rochers. Le mois qui suivit, il avait de nombreux cavaliers, des chcKms, un secrétaire, un trésorier et son grand drapeau rouge était planté près du marabout de Si-Aïssa>ben-Daoud. Us racontent, les maudits, afin d'augmenter son renom, qu'un prodige du ciel s'accomplit dans ce lieu, et voilà le récit de leur mensonge. Comme il causait avec les siens en sa tente, un homme de la montagne voulut lui parler. Le chaous, sur l'ordre de Bou-Maza, le fit entrer. Alors, prenant son pistolet et lui montrant le canon, le Kabyle dit : — Les gens m'ont assuré que tu t'annonces envoyé de Dieu. Dans ta course, plus rapide que celle du lion, tu dois rassasier les vautours des cadavres des chrétiens; un fleuve de sang les rejettera dans la mer, d'où ils sont venus. Je veux savoir la vérité.

Ji4 LB DÀHRA.

» Si tu viens d*ea haut, ce pistolet sera sans force contre toi. Si tu as menti, la balle qu'il renferme dévoilera ton imposture. « Le Bou-Maza, se levant, répondit : « — Que la preuve de la vérité soit donnée.

<» Le Kabyle, alors, arma son pistolet, lâcha la détente; mais le pistolet resta muet. Trois fois il en fut ainsi, et trois fois^ disent ces menteurs, le pistolet ne partit point. Ces récits courent le pays; beaucoup croient, et tous espèrent.

Comme cet homme de Sbéahs parlait encore, le' cftaous du bureau arabe vint le chercher: les lettres étaient prêtes, il allait repartir en courrier pour la colonie d'Orléansville. Nous restâmes seuls dans la tente.

— Que penses-tu de tout cela, Mustapha? lui dis-je.

— Moi, rien de bon. Je vous connais trop pour douter que votre bras ne l'emporte, mais le trouble vous viendra par cet honmne, car le cœur de l'Arabe est tortueux. Peut-être, maintenant, parviendrez-vous à étouffer le feu. Ten doute. Le tison restera enfoui sous la terre, et dans les temps qui s'avancent il faudra du sang pour l'éteindre; voilà deux années que les Arabes ont la paix et de belles récoltes. Le repos leur pèse, ils courront à ce prophète.

- Tu le crois T

— Oui.

— Mais qui les porte ainsi au trouble T

— Tu le sais bien, car tu connais les croyances qui Jes agitent et tout ce qu'ils attendent. Pour moi, je ne puis m'enipêcher de rire quand je les entends ; mais

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tous n'ont pas vécu près de vous, et Terreur est leur vêteraent.

Mustapha ben-dif avait raison; et quand je le quittai, tout en traversant le bivouac déjà enseveli dans le repos, je songeai aux difficultés sans cesse renaissantes, à cet édifice dont la base semblait reposer sur un sable mouvant toujours, prêt à s'effondrer sous nos pas. Avec les Arabes^ en effet, nous n*avons pas seulement à lutter contre les instincts guerriers. La superstition religieuse et les prophéties qui font partie de leur foi sont nos plus redoutables ennemis ; car presque tous ont en elles une confiance absolue; et si les unes annonçaient notre arrivée, d'autres parlent de notre départ, et prédisent les hommes merveilleux par lesquels doit s'accomplir Tœuvre de régénération du monde. Un saint marabout, Si- Akredar, de longues années avant notre venue, l'avait annoncée en ces versets qui couraient le pays :

« Leur arrivée est certaine dans le premier du ?()•; car, par la puissance de Dieu, je suis instruit de l'affaire. Les troupes des chrétiens viendront de toutes parts; les montagnes et les villes se rétréciront pour nous. Ils viendront avec des armées de toutes parts, fantassins et cavaliers; ils traverseront la mer.

» Us descendront sur la plage avec des troupes semblables à un incendie violent, à une étincelle volante.

9 Les troupes des chrétiens viendront du côté de leur pays ; certes, ce sera un royaume puissant qui les enverra.

» En vérité, tout le pays de France viendra. Tu n'aurais pas de repos, et la cause ne sera pas victorieuse. Ils arriveront tous comme un torrent pendant une nuit obscure, comme un nuage de sable poussé par les vents.

» Ils entreront par sa muraille orientale.

iÂù LE DAURÀ.

2> Tu Terras les chrétiens venir tous dans des vaisseaux.

3> Les églises des chrétiens s'élèveront, la chose est certaine; là tu les verras répandre leur doctrine.

» Si tu veux trouver protection, va dans la terre deKairouan, si les troupes des chrétiens s'avancent, et c'est une chose certaine. Et cela après l'expédition des chrétiens, contre Alger, ils viendront à elle et se répandront de nouveau. Ils domineront ses Arabes par Tordre tout-puissant de Dieu; les filles du pays seront en leur pouvoir.

3> Après eux paraîtra le puissant de la montagne d'(Nr; il régnera plusieurs années, selon que Dieu voudra et ordonnera. De tous côtés, les lieux habités seront dans l'angoisse, de l'Orient à l'Occident. En Vérité, si tu vis, tu verras tou cela. »

Notre venue dans le pays était prédite, notre départ est également annoncé, et Sî-Aîssa-d-Lagrhouati, autre marabout vénéré, Ta confirmé en ces termes :

« Publie, ô crieur, publie ce que j'ai vu hier en songe 1

» La calamité qui viendra est un mal qui surpas^ra tout les maux imaginables ; les yeux n'ont rien vu de pareil. L'homme abandonnera son enfant. Il nous viendra un bey soumis aux chrétiens. Son cœur sera dur; il se lèvera contre mon maître, d'origine noble, dont le cœur est doux, qui est beau et prudent, et dont le commandement est juste.

3> Publie, dis: Tranquillisez-vous, celui qui est arrivé les a dispersés : ils se sont réfugiés derrière l'étang salé, ils sont montés sur la cime du Kahars ; les chrétiens ont quitté Oran.

3> Le sultan sera juste et équitable^ il soumettra les Arabes, il sera le destructeur des traîtres, pour eux, glaive exterminateur. »

Quant à celui qui doit accomplii* ces merveilles, les prophètes le disent encore. C'est le Mouley-Sâa, le maître de l'heure. Tout a été décrit, son nom, les signes qui doivent distinguer sa figure, son caractère^ ses traits;

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et les poètes errants ont entretenu cette croyance en la chantant de douar en douar à travers le pays. Sidi- Boukari^Ia grande autorité, le père de TÉglise, que tout bon Musulman a sans cesse à la bouche^ rapporte dans son ouvrage renfermant uniquement, comme on le sait, les paroles du prophète lui-même, ce dicton :

c Un homme viendra après mot Son nom sera semblable au mien, celui de son père semblable au nom de mon père, et le nom de sa mère semblable à celui de la mienne. Il me ressemblera par le caractère^ mais non par les traits da visage. U remplira la terre de -justice et d'équité. »

Si'Lakredar enfin, plus explicite encore, avait dit :

«c n viendra un chérif de la race de Hassam. Il s'élèvera derrière le fleuve et tuera les Français avec les soldats du Darha. »

Voilà pourquoi les Arabes croient si peu à la durée de notre autorité, et sont toigours portés à courir vers tous ceux qui se disent envoyés de Dieu. Voilà pourquoi encore ces fauteurs de révolte se nonmient tous A ohamed ben-Abdallah, du nom du prophète et de celui de son père. Telle était l'origine de Tinfluence jdu nouveau chérif*

Le lendemain de notre conversation avec Mustapha ben-dif^ la colonne suivait, en quittant Aïn Tetinguel, un sentier tracé sur la crête des collines qui longent la mer, et après huit heures de marche, quand nous eûmes descendu une ravine couverte de mélèzes et de pins maritimes, le général de fioujoUy établit le bivouac^ de

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l'autre côté d'une rivière, limite des subdivisions d'0^ léans ville et de Mostaganem, au pied du réseau de montagnes habitées par les Achacba, les Ouled-Ouness et les Mediounas, tribus contre lesquelles nous devions opérer. Durant toute cette journée, nous n'avions point aperçu un seul Kabyle. Ces chanaps bien cultivés, ces vergers en fleurs étaient déserts. Les oiseaux seuls n'avaient point abandonné la terre, mais la solitude nous importait peu et comme de coutume la gaielé et l'insouciance nous tenaient compagnie. Vers le midi pourtant^ plus d'un fantassin secoua la tête en voyant les gros nuages venus de l'ouest couvrir le ciel; bientôt la pluie tomba en torrents, et lorsque la trompette d'état-major sonna la halte, nous étions mouillés jusqu'aux os. Aussitôt la ruche de se mettre à l'œuvre, chacun de courir abattre le bois, dresser les petites tentes, allumer de grands feux, préparer le repas bien gagné. Mais l'heure du repos n'était point arrivée pour l'escadron de cavalerie du 4®. 11 fallait encore escorter le général, qui s'en allait au rendez-vous pris avec M. de Saint-Arnaud, à michemin des deux camps. Durant deux heures nos pauvres chevaux suivirent les sentiers détrempés, gravissant avec peine ces terrains glissants. Enfin nous rejoignîmes le colonel de Saint-Arnaud, arrivé le premier avec son chef d'état-major, le capitaine de Courson, et l'escadron de spahis que le capitaine Fleury venait de former à Orléansville. Pendant que nos chefs conféraient ainsi de nos destinées, les escortes se mêlèrent, les poignées de mains et les récits s'échangèrent. — Depuis le U

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avril, jour de leur sortie d'OrléansvilJe, plus heureux que nous, ils avaient déjà eu trois engagements sérieux. Le 14, c'était avec le Bou-Maza en personne. Dans le pays de Krenouan, le drapeau rouge du chérif avait eu l'audace d'attendre la charge de notre cavalerie. Mal lui en prit, car les cadavres des Kabyles jonchèrent la plaine des Gri, et le soir, en rentrant au bivouac, nos cavaliers, alertes encore malgré leur marche de vingt lieues, étaient chargés de dépouilles; mais le 17, ils avaient à regretter la mort d'un brave officier, le lieutenant Beatrix, chef du bureau arabe de Tenès, qui fut écharpé avec quatre de ses Moghrazenis^ avant que l'on ait pu arriver à temps pour les dégager.

La conférence durait toujours, elle semblait très animée, et le colonel de Saint-Arnaud, avec son entrain et son mouvement accoutumés, tantôt indiquait sur une carte au général de Bourjolly le tracé du terrain, tantôt lui désignait du doigt les pays environnants. Du point où nous nous étions arrêtés en effet, la vue s'étendait au loin, et l'on découvrait le plateau de Bâle, une des positions strat^ques les plus importantes de ce réseau de montagnes. Large et fertile, ce plateau avait pour base des escarpements rocheux et boisés. Des ravines difficiles ne permettaient de l'aborder que par d'étroits sentiers, et de ce point central, une marche de quelques heures pouvait porter les troupes, au gré du chef, dans plusieurs vallées différentes. C'était du côté de la mer, entrevue

1. Cavalerie du Marqbzen. Gens du pays spécialement attachés au service de l'autorité.

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par une échappée d'horizon» au delà de Tescarpement de gauche, sur les contreforts de la, grande montagne des Ouled-Iouness, que les compagnies de chasseurs d^Orléans s'étaient trouvées la veille très- vigoureusement engagées. « U n'y a pourtant qu'un homme de plus », disait Louis XIV, apprenant que Vendôme, à peine arrivé en Espagne, avait déjà rétabli les affaires de France en gagnant une bataille. A la guerre, en effet, un vaillant chef, secondé par de braves soldats, devient le géant Bryarée de la fable, le géant aux cent bras, dompteur du péril. Ce fut pour les chasseurs d'Orléans une heureuse chance d'avoir, le 18, comme chef, le comman dant Canrobert ^. La rapidité de son coup d'oeil, la précision de ses ordres, son énergique entrain, la con fiance qu'il leur avait inspirée à tous depuis longtemps, les tira du danger. Le 18, la colonne d'OrléansviUe s'était établie vers le midi sur le plateau de Bâle. A deux heures et demie, le colonel de Saint-Arnaud or donna deux reconnaissances; l'une d'elles confiée au

1. Le commandant Canrobert se faisait surtout remarquer par sa présence d'esprit dans les circonstances critiques. Le trait suivant peut en donner l'idée. — En 1848, alors colonel des zouaves, il se rendait du poste d'Aumale à Zaatcha, pour prendre sa part du siège. Le choléra s'était mis dans sa colonne, et la décimait pendant la marche. On avançait avec peine et les bêtes de somme étaient encombrées de mourants. Au moment le plus pénible, on l'avertit que les tribus nomades du Sud se disposaient à l'attaquer. U fallait à tout prix éviter l'engagement, car les transports manqueraient pour les blessés. Le colonel aussitôt prend ses dispositions de combat, puis marche seul vers les nomades, avec son interprète, et leur fait crier ces paroles : — « Vous autres, sachez-le, je porte la peste avec moi, et si .vous ne me laissez passer, moi et les miens, je la jette sur vous » Les Arabes qui, depuis plusieurs jours, pouvaient suivre la trace de la colonne aux tombes fraîchement creusées, saisis de terreur, n'osèrent attaquer et laissèrent passer.

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commandant Canrobert, devait s'avancer dans la direction du sud-ouest, et, si Ton ne découvrait point l'ennemi, traverser le ravin de TOued-met-Mour, fouiller les contreforts du piton des Ouled-Iouness. Quelques spahis comme éclaireurs et trois cents hommes d'infanterie formaient l'effectif de la petite troupe; mais les bonnes carabines des chasseurs leur permettaient d'atteindre au loin les Kabyles, s'ils se montraient, de les frapper de leurs longues baïonnettes, s'ils osaient approcher. Les spahis envoyés en éclaireurs n'avaient signalé aucun ennemi. L'on traversa rOued-met-Monr. Sur le flanc droit, la section des carabiniers qui formait l'avantgarde fut alors légèrement attaquée, et tous les r^ards se portaient déjà de ce côté, quand d'un pli de terrain, d'une ravine boisée vers la gauche, partirent des cris, des hurlements. Au même moment deux mille Kabyles bondissent furieux sur les chasseurs. Le commandant Canrobert rallie la section de carabiniers, se lance contre l'ennemi ; surpris de cette audace, celui-ci hésite, et nos chasseurs atteignent le sommet d'un plateau rocheux et boisé, d'une bonne défense. Ils tiendront là jusqu'à l'arrivée du renfort que la fusillade fera venir du camp de'Bâle. Reculer, traverser le ravin est impossible, ce serait vouer à la mort la moitié de la troupe, doubler la confiance des Kabyles. Les tirailleurs s'embusquent. Deux réserves les appuient prêtes à courir ofi besoin serait. Les balles kabyles s'abattent sur le plateau. Les chasseurs d'Orléans, accroupis contre terre, ménagent leurs munitions et visent à coup sûr; chaque

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cartouche porte la mort. Le commandant encourageait les soldats, les animait de sa parole. Cette défense acharnée irrite pourtant les Kabyles ; TiYresse furieuse les gagne; ils se ruent contre la troupe, s'efforcent d'enlever les soldats corps à corps; alors la baïonnette joue à son tour, et le large sabre décime ces sauvages; dqà Gilmaire et Bommont, deux braves sous-officiers, ont été frappés au cœur; huit autres cadavres sont étendus dans la petite clairière, et vingt blessés témoignent de l'ardeur de la lutte. Tous ces hommes grandissent avec le danger. Le sergent Lajus voit des chasseurs compromis, s'élance, les dégage, tombe blessé deux fois, et doit lui-même la vie au clairon Danot *, dont la baïonnette tue trois Kabyles à ses pieds. Les capitaines Esmieu, Olagnier, Choppin sont partout. Chefs et soldats, sûrs d'eux-mêmes, attendent en vengeant leurs pertes dans le sang ennemi. — Derrière le contrefort de la montagne on entend le clairon; il sonne la charge et répète le refrain du bataillon. C'est la compagnie du lieutenant Bonnet, soutenu par Finfanterie de ligne du lieutenant-colonel Claperède. En débouchant, le lieute- \ianl Bonnet juge le terrain d'un coup d'oeil, et, sans attendre des ordres, prend en flanc les Kabyles. Ceux-ci

i . Ce clairon était resté au 5* chasseurs d'Orléans. Le 4 décembre 1851, le jour des émeutes, le général Canrobert avait sous ses ordres son ancien bataillon. Il retrouva Danot, et voulant le faire décorer, le prit avec lui pour sonner ses commandements. Arrivé au boulevard Poissonnière, le clairon se tenait contre le cheval du général au moment de la fusillade la plus vive. Ce bon soldat, qui avait échappé aux dangers de l'Afrique, tomba frappé d'une balle française aux pieds de son chef, à deux pas de la maison où demeurait 8a famille.

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le croient suivi de toutes les troupes du camp. Ils hésitent ; le commandant Caurobert a vu leur indécision* Une compagnie garde les morts et. les blessés sur le plateau ; le reste de la troupe prend l'offensive, charge à la baïonnette, brise les Kabyles, et rejoint les renforts à micôte. Tous réunis retournent chercher les morts et les blessés, et quand on se replie sur le camp, un dernier mouvement offensif du capitaine Ësmieu de Cai^ouet termine la lutte.

Dans la mêlée, deux blessés avaient été enlevés par l'ennemi. Lorsque la nuit fut venue, les avant-postes du camp de Bâle virent les Kabyles allumer un grand feu sur un piton, à l'abri de nos balles : la flamme rougeâtrc des pins éclairait les halliers et ces figures sinistres. Le tam-tam, frappé à coups redoublés, semblait leur donner le vertige. Les soldats regardaient sans comprendre; bientôt ils eurent l'explication de celte joie féroce. Les cadavres de leurs malheureux camarades furent apporté'^. Au milieu des hurlements, ils furent piétines, profanés, outrageusement mutilés ; puis les deux corps furent saisis et jetés dans le brasier. — La chair humaine est lente à brûler, elle roussit d'abord, la tête seule prend feu, et des yeux sortent des jets de gaz enflammés. Ce hideux spectacle avait rempli les soldats de fureur, tous s'étaient promis de ne point faire quartier quand l'occasion se présenterait. N'en déplaise aux philanthropes qui, dans un bon fauteuil, au coin d'un bon feu, à l'abri du froid, de la pluie et du danger, font de belles phrases sur l'humanité, ils avaient grand'raison. Yolop-

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tiers on joue sa vie, le soldat sait qu'il porte une livrée de mort qui lui vaut l'honneur au jour du repos, mais la rage lui viendra toujours à la pensée de la mutilation. Pendant que nos camarades d'Orléansvilie nous racontaient ces épisodes du début de la course, les deux chefs avaient terminé leur conférence et le général de Bourjolly et le colonel de Saint-Arnaud étaient convenus d'une course pour la nuit même. En arrivant au camp, rétat-major donna les ordres ; mais, le soir, au moment de nous mettre en marche, un courrier arabe apporta au général des dépêches qui lui apprenaient qu'une puissante tribu kabyle, les Beni-hidja, dont le territoire est proche de Tenès, entraînée par son caïd Mohamed- Benhini, homme fanatique et d'une grande énergie, avait attaqué un petit camp établi dans une vallée voisine de la ville. Devant un ennemi vingt fois plus nombreux, les quelques chasseurs d'Orléans dû 5^ bataillon qui le gardaient avaient dû se replier en toute hâte dans un blockhaus *, d'où ils fusillèrent les Kabyles, mais sans pouvoir empêcher que le camp ne fût pillé. La petite fille d'un cantinier, une enfant de six ans, saisie par ces barbares, avait été déchirée, et les morceaux jetés contre le blokhaus. La route qui relie Tenès à Orléansville se trouvait coupée. Des Beni-hidja, l'insurrection pouvait s'étendre à Pouest, gagner les Beni-Menacers, et la Mitidja elle-même, si l'on n'appliquait promptement le remède nécessaire. Le colonel de Saint-Arnaud, en prévenant

1 Espèce de petit fort en boiSi

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le général de Boorjolly de tous ces événements, lui annonçait, qu'obligé de se porter en toute hâte dans la direction de Tenès^ il ne pouvait exécuter le mouvement convenu pour la nuit. Aussitôt les dépêches reçues, le contre-ordre fut donné, et le général modifia son plan d'opération. Nous allions nous borner à maintenir Tordis dans les tribus du Darha comprises dans la subdivision de Mostaganem. Huit jours après, notre colonne se trouvait encore au même bivouac sur les bords de rOued-Lhamis, attendant, dans ces terrains pierreux, |Hrès des beaux arbres qui alimentaient nos feux, la fin des pluies torrentielles. Mais les nuages couvraient toujours le ciel, et TOued-Khamis roulait des torrents d*eau boueuse. Les vivres commençaient à diminuer; nous devions recevoir bientôt un convoi d'approvisionnements ; on craignait pourtant que, si le mauvais temps continuait, la rivière débordée ne lui permît pas de nous rejoindre. Le général crut prudent de ne point tarder davantage à passer la rivière; et, par son ordre, un des officiers de cavalerie monté sur un des meilleurs chevaux de la colonne, fut chargé de trouver un bon passage . Une petite escorte devait le préserver des rôdeurs, et le retirer de l'eau s'il arrivait accident; car l'entreprise n'était pas sans danger. Quatre fois le pauvre cheval fendit le torrent, quatre fois, luttant contre le flot, il dut revenir sans avoir trouvé un gué favorable. Partout des pierres, des trous énormes, des difficultés trop grandes pour l'infanterie. Gomme l'officier repassait encore, cherchant toijgours, la pauvre bête s'abattit^

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Cheval et cavalier furent roulés; mais, par un violent eflfort, ils se tirèrent d'embarras et abordèrent à la rive. 11 fallut encore se remettre en mouvement ; le gué n'avaTi pas été trouvé, et Tordre devait s'exécuter. Cette fois-là, plus heureux, il rencontre un endroit où le fond était uni. L'infanterie aurait de l'eau jusqu'à l'aisselle, mais à la rigueur on passerait. La position devenait trop critique, si le mauvais temps continuait, pour que le général ne se décidât pas sur-le-champ. Ordre fut donné de plier les tentes et de lever le bivouac. Pendant ce temps, M. de Berkheim, qui commandait notre artillerie, disposait une cinquenelle à l'aide de laquelle les pauvres fantassins pourraient lutter contre la violence du courant. Les artilleurs établirent avec peine cette corde solidement amarrée aux deux rives et l'infanterie commença à s'ébranler. Plusieurs avaient , ôté leurs souliers; les cartouches étaient placées sur le haut des sacs, et ils entraient bravement dans cette eau glacée qui tourbillonnait autour d'eux, se tenant accrochés à la corde; la plupart passèrent sans encombre; quelques-uns pourtant, saisis de vertige, lâchèrent prise et furent entraînés. Heureusement, si les fatigues et les souffrances furent grandes, personne ne périt; trois mulets seuls se noyèrent. Les malheureux petits bourriquots de l'infanterie eurent en revanche bien de l'embarras; un surtout excita nos rires. Ce bourriqilot, dépouille opime de la bataille d'isly, dont il avait gardé le nom, était gris-blanc, l'œil plein d'intelligence, j'allais dire la mine fière. On l'avait affublé d'un gros

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nœud rouge qu'il portait toujours en tête du convoi, car il ne pouvait souffrir de se voir dépasser. Ce bonhomme d'âne avait une si drôle de physionomie que la colonne entière le connaissait, Faimait, le caressait! Quant à son conducteur habituel, ordonnance d'un officier d'infanterie, il l'adorait; aussi vraiment, la figure du pauvre soldat faisait-elle peine quand il vit tous les dangers que son ami allait courir. Entre camarades on a l'âme bonne. 11 en appelle deux, tous se mettent à l'œuvre, le bourriquot est déchargé, le poids réparti sur leurs épaules, et Isly triomphant arrive sur l'autre rive.

Durant toute pénible opération, la gaieté de nos soldats était inépuisable ; quolibets et moqueries ne manquaient pas aux maladroits, et chacun, ayant gagné la terre ferme, se secouait comme un caniche qui a pris un bain et n'y songeait plus. Le général de BourjoUy, à cheval au milieu de l'eau, soutenait de ses paroles et de son commandement ses soldats. Il ne se retira que lorsqu'il eut vu M. de Berkheim replier la cinquenelle, et les artilleurs reprendre leur rang dans la colonne.

Nous venions de recevoir les dernières] pluies; le surlendemain le temps s'était remis au beau, et quinze jours après nous avions achevé les opérations dans la partie du Dahra qui dépendait de la subdivision de Mostaganem. Appelé par d'autres affaires, le général de BourjoUy marcha vers le sud, vers les limites du Tell et du Sersouss. Le territoire d'Orléansville restait en pie iii« agitation sous l'impulsion de l'insaisissable Bou-Maxa. Orléansville même avait é^ attaqué. Enfin, après troii»

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mois d'une course au clocher, qui ne lui laissa ni trêve ni repos, au commencement de juillet pendant qu'à cette époque la colonne Mostaganem, retournant, elle aussi, prendre un repos bien mérité, renforçait, en prévoyance des éventualités futures, la garnison du poste d'observation du Khamis des Beni-Ouraghs dans les montagnes situées sur l'autre rive du ChélifiF, la révolte semblait comprimée dans toute l'étendue de la subdivision. Cette sourde inquiétude qui minait alors nos possessions d'Afrique, et s'était fait jour par des éruptions prématurées, allait pourtant éclater bientôt de l'ouest à l'est, comme un ouragan de feu. Deux mois plus tard, vers la mi-septembre, les douze cents hommes de Mostaganem avaient à supporter dans les bois de Flittas l'effort du pays entier essayant de secouer le joug. Nous apprenions en même temps le massacre de nos frères d'armes à ce marabout de Sidi-Brahim, dont nul n'oubliera jamais le nom de funèbre mémoire. La colonne d'Orléansville vint alors nous prêter son appui; mais le colonel de Saint-Arnaud dut bientôt retourner dans sa subdivision, sérieusement menacée. Le maréchal Bugeaud voulant, à cette époque, rendre plus mobiles les troupes d'Orléansville et leur faire prendre part à ses opérations de rOuar-Senis, donna Tordre à M. Canrobert, devenu lieutenant-colonel, de prendre le commandement de la ville de Tenès, et forma une colonne de douze cents hommes, avec laquelle il devait maintenir toujours libres les communications entre les deux villes et mater toute cette partie montagneuse et difficile du Dahra,

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qui n'avait pas été la dernière, comme bien on le pense, à prendre sa part de l'insurrection générale. Les courses de cette colonne durèrent du 4«^ décembre 4845 au 26 mai 1846, époque de la pacification générale. A ce moment, mon escadron, parti de Mostaganem dans la province d'Oran, revenait des montagnes kabyles, bien au delà d'Alger.

Des six ofiiciers et des cent vingt chasseurs à cheval qui avaient passé l'inspection du départ, deux officiers et soixante-sept honimes serraient seuls la main de leurs camarades du 1^' escadron détachés dans la subdivision pendant toute la révolte, quand nous traversâmes Orléansville pour rentrer à la garnison. Je me rappelle encore cette soirée de la rencontre où nous recevions l'hospitalité du capitaine Pleury. Un bol de punch flamboyait sur une grande table chargée de verres et de cigares. Chacun avait pris place comme il avait pu, et sur le beau canapé en cotonnade rouge, et sur la chaise de paille, etfsur les coussins, voire même sur l'étroit matelas caché sous un haïk arabe. Pour charmer les loisirs et réveiller les échos de France, nous avions un brigadier, ancien élève du Conservatoire, qui chantait d'une fort belle voix de ténor la Juive, Robert le Diable, les J?mguenots, le Domino noir, — Qu'est-ce qu'un opéra? disait un homme d'esprit, critique célèbre. — Un ténor trahi par une basse, et un soprano qui crie à l'un : Je t'aime ; à l'autre : Ne le tuez pas, mon amour est à lui. Cela me fatigue et m'ennuie, vous ne m'y ferez plus jamais retourner. — A la vue seule de cette perfide basse,

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avant qu*il ait ouvert la bouche, je bâille déjà. — Si le critique s'était trouvé dans notre salon, il serait sorti réconcilié avec les basses en écoutant Biais, le capitaine en second des spahis. — Un mois auparavant, une balle lui traversait la cuisse, et il boitait encore. Les capitaines de spahis, au reste, s*en allaient clopin dopant, car, lui aussi, le capitaine Fleury traînait la jambe. Un magnifique cheval bai, que je lui avais vendu dans le courant de Thiver, tombait frappé en plein poitrail, à la même affaire, et dans sa chute lui démettait la cheville, ce qui ne les rendait tous deux que plus gais. Biais entonnait les chansons inventées par les routiers de Tunivers, depuis plus de mille ans, et Ton buvait et Ton causait : chacun racontait ses fatigues de la campagne; on parlait tous à la fois, éprouvant par avance ce plaisir des grognards rappelant les vieux souvenirs de leurs jeunes années. C'est ainsi que j'appris le» marches de la colonne de Tenès. Pendant que nous courions le sud de l'Afrique, ce petit corps de troupes maintenait le Dahra, toujours si dur à l'obéissance. Peutêtre ne sera-t-il pas sans intérêt de raconter les fatigues d'une colonne perdue et oubliée dans le grand mouvement de 4846. Par quels eflforts, par quelles peines alors chacun a-t-il noué les mailles du filet que nous avons dû jeter sur l'Afrique entière avant de la dominer? Quelques épisodes des six mois de course de la colonne de Tenès durant l'hiver de 1845 à 1846, aideront peutêtre à le faire comprendre.

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Si ta dent est petite, dit le proverbe arabe, qu'elle ait le venin de la vipère. Vienne la mort du venin ou de la force, la mort reste la mort, il n'y en a qu'une. — Ce dicton devint la devise du lieutenanl-colonel Canrobert. Frapper vite et fort, se multiplier pour être partout, choisir toujours les positions militaires qui commandaient le pays, et ramener ainsi les tribus sous le joug, remplacer le nombre par une activité et une énei^e constantes, telle fut la règle adoptée dans cette campagne, car le maréchal n'avait pu réunir qu'à grand'peine, et en les prenant dans tous les corps, les douze cents hommes delacolonne. Deuxcents zouaves,cinq cents chasseurs d'Orléans du 5^ bataillon, qui, sous les ordres du commandant Soumain, gardaient leurs traditions de dévouement et de courage; trois cent cinquante hommes du 64« de ligne, trente sapeurs du génie^ cinquante hommes du 6® léger, une demi-section d'artillerie de montagne, un peloton de chasseurs à cheval d'Afrique, enfin les trente cavaliers arabes du capitaine Lapasset, remplaçant au bureau arabe le lieutenant Béatrix, ué si malheureusement le mois d'avril précédent ; c'étaient là toutes les forces qui la composaient.— La chasse commença aussitôt, et les Beni-hidja, celte tribu kabyle dont le chef, Mohamed- Benhini, coquin vénéré, leur

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soufflait son fanatisme et son courage, fut châtiée des premières. — Le 17, la colonne gravissait les pentes du col de Sidi-Bousi; son arrivée mettait en émoi ces populations sauvages ; il semblait voir une fourmilière qu'un voyageur eût iremuée du bout de son bâton. I^ long des hauteurs de droite, des Kabyles couraient, glapissant, criant, hurlant; bientôt les coups de fusil se font entendre : le bruit du tambourin les enivre. Aussitôt trois compagnies d'infanterie, 64® de ligne, zouaves et chasseurs d'Orléans, sous le commandement du capitaine Esmieu de ce dernier corps, sont lancés au pas de charge. C'est à qui se distinguera. La tunique noire des chasseurs d'Orléans, la capote grise de la ligne, le turban vert des zouaves, remplacent dans ce steeplechase les casaques aux nuances diverses des jockeys. Le coup de feu et la baïonnette frayent un passage ; chacun cherche à se devancer, s'appuyant sur son camarade. Gomme toujours, plus d'un épisode signala ces rencontres. — Deux zouaves tournent un buisson ; un d'entre d'eux reparaît à quelques pas de là, immobile, Tœil au guet, faisant le coup de feu. Un sergent accourt pour les dégager, les croyant blessés. 11 n'en était rien. — Notre zouave avait rencontré dans le fourré une jeune personne kabyle fort jolie, et lui faisait la cour avec de douces paroles au milieu des balles, pendant que le camarade veillait et protégeait ces nouvelles amours.

A trois heures, les hauteurs étaient dégagées, et une demi-heure après nos troupes s'établissaient dans les

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vallons du versant opposée, ntre les sources de TOued- Bou-cheral et de TOued-Bou-rhazeur. Durant la nuit, les Kabyles tentèrent encore l'attaque, mais sans [succès. Nos grand* gardes les tinrent en respect.

Passer la nuit en grand*garde n'éveille dans la pensée de ceux qui n'ont point fait la guerre et surtout la guerre de partisans, que l'idée d'un certain nombre d'hommes dormant à deux ou trois cents pas, en avant d'une troupe, pendant que l'un d'entre eux se promène de long en large le fusil au bras. C*est ainsi qu'au cirque des boulevards, les pièces militaires nous les représentent, mais, en Afrique, les grand' gardes de nuit ne ressemblent guère à cela. — On n'y dort pas, chacun veille. Si la pluie tombe, si le vent du nord soufSe et glace, point de feu pour réchauffer les membres fatigués par la marche du jour, la flamme trahirait le poste; il faut veiller toujours près de ses armes, et ceux qui sont en faction accroupis comme des bétes fauves dans les buissons, guettent du regard le moindre indice, tendent l'oreille au moindre bruit, chassant le sommeil qui alourdit la paupière. Le salut de tous peut en dépendre. Bien mieux, si l'ennemi attaque, vous ne devez pas tirer, la baïonnette est au bout du fusil pour la défense; point de fausses alertes, à tout prix ne troublez pas le sommeil du bivouac. Tel est le point d'honneur. — C'est ce que savait bien le sergent du 64« qui, cette nuit-là, commandait un poste avancé. Une colonne kabyle se glisse le long d'une pente boisée pour enlever la petite troupe. La sentinelle se replie, en rampant et,

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la dénonce. Le sergent 8*assure de ses propres yeux, car la nuit les objets semblent parfois grandir, le soldat aurait pu s'effrayer, mais il voit que sa troupe est trop faible pour résister. Aussitôt il donne Tordre de se retirer, et gagne un point de bonne défense à cinquante pas de là; Tennemi arrive, croit le poste abandonné et s'établit tranquillement. Le sergent alors revient brusquement, charge à la baïonnette, comme s'il eût eu avec lui les forces du camp; les Kabyles le croient et se sauvent dans toutes les directions^ le laissant maître du piton confié à sa garde.

Les Beni-Hidja commençaient à recevoir le châtiment de leur révolte, lorsqu'il fallut se rapprocher de Tenès. Le Bou-Maza venait de pénétrer dans le Dahra, et le colonel devait^ tout en assurant la sécurité de plusieurs convtis nécessaires à l'approvisionnement d'Orléansville, se tenir prêt à se porter où sa présence serait nécessaire. La mauvaise saison vint alors ajouter de nouvelles souffrances aux fatigues des marches incessantes. Dans toute l'Algérie, les premiers jours de janvier furent marqués par des temps affreux. Tandis qu'à Sétif huit cents hommes périssaient dans la neige, plus d'un soldat eut les pieds gelés dans la province d'Oran. La petite colonne de Tenès prit sa part de ces misères, et le 6 janvier, comme elle était en marche, un brouillard épais Tenveloppa tout entière. L'on avançait ainsi en pays ennemi à travers un terrain coupé de ravines et de bois épais, transis par les rafales de vent et de pluie qui se succédaient à chaque moment. Toutes les

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dix minutes^ le clairon qui marchait en tête sonnait, et les clairons et les tambours de chaque corps répétaient successivement, terminant la sonnerie par le refrain du régiment; Ton s'assurait de la sorte que la colonne s'avançait en bon ordre. Les flanqueurs repliés par petits groupes dans le convoi l'auraient protégé au besoin contre les embuscades ; mais, si le proverbe dit que le soleil luit pour tout le monde, amis et ennemis se valent par le froid et le brouillard, tous sont également engourdis. La colonne ne fut pas attaquée. Continuant avec cette résignation patiente, que donne l'habitude de la souffi*ance, et la confiance dans le chef, elle arriva sans encombre au centre de beaux villages kabyles, que leurs habitants, les Larmounas Bahans, avaient abandonnés.

Le colonel jugea prudent de s'arrêter, la tempête loin de diminuer semblait augmenter encore. A peine les faisceaux formés, les soldats coururent aux maisons enlevant aux toitures ces longues perches de bois bien sec qui font de si belles flammes. Elles s'entassèrent en pyramides inmienses et pendant dix-huit heures, tant que l'ouragan dura, les feux furent soigneusement entretenus. Une autre bonne fortune leur était réservée : les Kabyles avaient laissé les provisions au logis, elles n'y restèrent pas longtemps ; des repas copieux aidèrent nos soldats à supporter le froid et la pluie. Enfin l'on put se mettre en mouvement, reprendre cette course au clocher, qui ramenait peu à peu les populations sous notre autorité. Le 20, les troupes rentraient à Tenès

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pour remplacer les souliers usés, réparer les capotes mises eu pièces par les buissons, mais le repos fut court. Le 21, le colonel de Saint- Arnaud, commandant la subdivision, modifiait la composition de la colonne, remplaçant les zouaves par le 1®' bataillon du 36® de ligne et prescrivant au lieutenant-colonel Ganrobert de se montrer à Touest du cercle pour y cbâtier quelques tribus encore rebelles, et balancer l'influence du cbérif Bou-Maza. La petite colonne se dirigea vers le plateau de Tedjana, une des positions stratégiques du Dahra; de ce point élevée une troupe peut se porter dans trois directions différentes frappant également les gens du Gbélif et ceux du bord de la mer. L'eau était bonne, le bois abondant, la nourriture des chevaux facile; c'était un bon repaire pour attendre l'occasion favorable, et celle-ci ne devait pas tarder. Les espions annonçaient que le Bou-Maza se trouvait chez les Médiounas occupé à réunir du monde^ et que la faction des Sbéahs dits Mecbaias s'occupait de ses labours : confiante dans son éloignement de Tenès et d'Orléansviile, elle négligeait de se garder. — A neul heures du soir, le lieutenant-colonel recevait ces renseignements, à onze heures et demie, les hommes, réveillés au milieu de leur sommeil, prenaient les armes. Cinq cents fantassins d'élite sans sacs, la cavalerie, le goum composaient la petite colonne qui devait tomber au point du jour sur les récalcitrants. On avançait dans le plus grand ordre, dans le plus profond silence, pas une pipe n^était allumée : quand la nuit est noire, la moindre lueur trahit la présence^ Enfin, au premier crépuscule,

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comme l'aube blanchissait l'horizon, on avait attdnt la partie du pays où s'étaient réfugiées les factions ennemies, et nos soldats distinguent les tentes dans la vallée et sur les pentes montagneuses. — La surprise a réussi. — Un instant auparavant le fantassin trdnait la jambe, maintenant vous pouvez lui faire donner la chasse durant dix lieues, sans qu'il y songe. Les ordres sont transmis rapidement. La cavalerie et le goum * se diviseront et suivront les hauteurs pour atteindre le col qui fermait la vallée, seul passage par lequel les populations que l'infanterie pourchasse puissent tenter la fuite. La cavalerie part au galop ; les deux tiers de l'infanterie sont déployés en tirailleurs, le reste forme troupe de soutien. — Bientôt les premiers douars sont atteints, le cri d'alarme retentit, les coups de feu s'échangent, l'eflfroi est dans la vallée entière : femmes, hommes, enfants s'élancent du côté de la seule issue que le terrain leur ofiFrail, mais ils trouvent les chasseurs et le goum; 1^ balles se croisent, les sabres des chasseurs en percent un grand nombre, et cent cinquante cadavres restent étendus sur le sol. Les troupeaux, les femmes et les enfants^ quelques Kabyles aussi sont rejetés dans la direction de l'infanterie, et la raszia entière se trouve réunie au centre de la vallée. — Quand les grillades de mouton eurent réparé les forces de la troupe, les clairons sonnèrent de nouveau la marche, et le long convoi prit la direction du plateau de Tedjàna> oii les attendait

. ié Cavaliers irrégaliers arabes

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Fautre moitié de la colonne. A neuf heures et demie chacun s'établissait au bivouac, après vingt-deux heures de course. Les gardes furent données aux prisonniers, les femmes et les enfants placés sous des tentes de campement, afin de les préserver du froid. Ces pauvres malheureuses, accroupies à terre, le^ enfants attachés derrière le dos, comme un paquet, couvertes de haillons, de poussière, de saleté, offraient un triste et répugnant spectacle. Malgré la boue et les immondices, dont les femmes arabes se couvrent la figure quand le sort de la guerre les fait tomber dans des mains ennemies, quelques-unes pourtant étaient charmantes; celles-là ne détournaient que bien peu la tête et laissaient entrevoir leur visage. — Que voulez-vous, femme jolie, même dans les sentiers d'Afrique, n'ignore point sa beauté. La bonté de cœur de nos soldats était vraiment touchante. Ces hommes si rudes à la besogne, ces coureurs de halliers, ces gens que l'on représente afiFamés, désireux de sang, la lutte terminée, on les voit jouer avec les enfants, prendre soin de ceux qui souflfrent, approcher pendant la route, de leurs petites lèvres, que la soif dessèche, la gourde que chacun d'eux porte suspendue à sa ceinture. — Parmi nos prisonniers, se trouvait une petite fille de cinq à six ans, l'œil brun, le sourire maliii, les dents d'ivoire, quelque chose de leste et d'accorte qui vous intéressait à elle. La pauvre petite marchait seule, et de bien grosses larmes roulaient dans SCS petits yeux. Un sergent qui parlait un peu arabe, lui dit de bonnes paroles pour la rassurer. — Alors

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Tenfant raconta qu'une balle perdue avait tué sa mère, que son père était moft, percé par le sabre d'un chasseur à cheval, etqu'ellé restait seule ayant bien peur, puis aussi elle montrait son pied tout saignant, -car en essayant de fuir elle s'était blessée. Il y avait tant de gentillesse dans cette enfant, que la pitié gagna le sergent. Il la prit sur son épaule et quand un chasseur à cheval passa près de là, il la lui remit en dépôt, afin qu'elle pût continuer la route sans fatigue, et voilà notre petite fièrement campée à l'avant d'une selle, toute rassurée déjà, commençant à sourire et à jouer avec la barbe du chasseur. En arrivant au bivouac, ce fut bien une autre fête. Le sergent vint la chercher, on soigna son pied, on lui donna de la nourriture, et quand on repartit, la cantinière du bataillon l'emmenait sur ses mulets, et l'enfant réjouissait toute la compagnie par ses drôleries et sa bonne humeur. Tous l'aimaient. Le capitaine voulut l'adopter. Bien lui en prit à ce brave capitaine. 11 avait une sœur mariée et sans enfants; l'année d'ensuite, revenant en France, il amena la petite avec lui, et comme ujours, elle exerça son charme. Le frère l'aimait, Ja sœur l'adora, ne voulut pas s'en séparer, la retint de force, et l'année dernière, la petite fille du Dahra élevée, si je ne me trompe dans un pensionnat de Tulle ^, devenait une jeune fille qui tenait toutes les grâces que l'enfant avait promises. Dans quatre ans, elle aura seize ans et de la pudeur, portera des robes longues, baissera les

i. M. Alexis de Valon, de si regrettable mémoire, m'a souvent parlé de cette enfant et de sa mère adoptive.

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yeux, dansera la contredanse, et se mariera par devant M. le maire. Toutes choses, sauf les seize ans, complètement inconnues dans le Darha.

Les savants nient le mouvement perpétuel ; évidemment les membres illustres de TÂcadémie des sciences n*ont point fait à cette époque les campagnes d'Afrique; ils ne douteraient plus de son existence. Une course finie, dans la nuit même une autre commençait. Le Bou-Maza, pourtant, ne pouvait voir ruiner son influence sans essayer de lutter, et le 28 janvier, comme les troupes étaient revenues sur le plateau de Tedjana, point d*où rayonnaient alors toutes les opérations^ les cavaliers da chérif annonçaient son retour, en échangeant quelques coups de fusil avec nos tirailleurs. Le lendemain 29, l'ennemi couronnait les monticules couverts de mélèzes et de chênes verts, situés sur la rive gauche de VOued Sidi- Salem, une des valléesqui s'ouvraient au nord-ouestde Tedjana. Le lieutenant-colonel Canrobert, voulant s'assurer de sa foEce, l'envoya reconnaître parle capitaine Lapasset, chef du bureau arabe qui avait, en outre de ses cava^ liers, trois compagnies d'infanterie, deux du b^ bataillon de Chasseurs d'Orléans et une du 36«. Quelques groupes ennemis d'où se détachait un petit nombre d^éclaireurs, se montraient seuls. Du haut des pitons, les cavaliers arabes des deux partis commencèrent à échanger les injures* Leur Voix, comme celle des héros de Vlliadey portait à des distances fabuleuses les malédictions et les tlienaces; bientôt pourtant la poudre parla à son tour, mais avec mollesse, les tirailleurs ennemis se retiraient

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peu à peu, cherchant à entraîner nos soldats vers une suite de ravines et de contreforts, d'où Ton pouvait les hareeler à coup sûr et les couper du camp. Heureusement, les oflftciers, vieux renards d'Afrique, étaient habiles à sentir la ruse ; ils n'avançaient qu'avec précaution, se tenant constamment sur leurs gardes, quand d*une ravine déboucha tout à coup une chaîne furieuse, que le Bou-Maza menait en personne. Mohamed-Benhini, le fameux et redoutable agha des Beni-Hldja, Tagha Oulid-Derbal renommé pour sa courageuse audace étaient avec lui. La petite troupe, faisant bonne contenance, serra ses rangs^ les fusils ne partirent qu'à coup sûr, chaque balle envoyait la mort. Neuf chasseurs d'Orléans furent tués, vingt-quatre sous-officiers et soldats blessés mortellement^ tant la mêlée avait été rude, mais la perte des Kabyles fîit plus sensible encore. Mahomed-Benhini tombait frappé de sept balles, et la baïonnette d'un chasseur faisait sauter l'oeil et le crâne d'Oulid-Derbal. Leurs gens n'osèrent attaquer nos soldats, quand la reconnaissance se replia sur le camp. Le lendemain, un convoi, venant d'Orléansville, devait suivre la route de Tenès. Le lieutenant-colonel craignait que l'ennemi^ en s'embusquant dans les ravines durant la nuit, n'essayât de le couper, mais les éclaireurs n'aperçurent nulle trace, et vers midi, quand de la grande halte on eût vu le convoi poursuivre tranquillement sa marche, la colopne se mit en mouvement dans la direction de la vallée de Sidi-Brahim. Au dire des espions, le Bou-Maza s'était orté de ce côté. Les

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