MONSIEUR
Ce n'est pas dans un temps où une liberté si chèrement conquise autorise l'expression de toutes les opinions et de tous les sentimens, dans un moment oii la conscience publique poursuit hautement de ses mépris ceux qu'elle appelle des parjures, que je vous cacherai le but d'un voyage dont je ne vous
avais fait un mystère, que parce que le résultat m'en semblait incertain.
J'arrive de Lulworth
Le nom de mon père , comme un mot magique, m'avait ouvert les portes du château ; mais ensuite, oh! comme celui de mon frère a retenti doucement à mon oreille! Combien j'étais heureux et fier des éloges prodigués à sa fidélité héréditaire!...
Et moi , simple voyageur, avec quelle bonté touchante on a daigné m'accueillir ! Hélas ! je n'étais pourtant que le corbeau de l'Ar-
che; mais on voyait bien que j'aurais donné ma vie pour en être la colombe.
JYos bojis amis de France ! voilà les mots que j'ai recueillis de la bouche, que j'ai, pour ainsi dire, vus sortir du cœur de Charles X.
Nos boTis amis de France ! voilà la seule récompense qu'il puisse accorder désormais à des serviteurs fidèles; mais, ou je les connais mal, ou ils en seront satisfaits.
Des collines couvertes de bruyères, des vallons sans verdure , un ciel chargé de brouillards m'avaient
disposé à des impressions pénibles.
Je craignais qu'un climat si humide fût peu favorable à des santés déjà ébranlées par un choc terrible ; mais j'ai été pleinement rassuré , lorsqu'il m'a été permis de m'approcher de l'auguste famille.
Jamais M^"^ le duc de Bordeaux , surtout, ne m'avait paru si fort, si agile et si animé, etc., etc.
Le Havre, 7 octobre i83o.
Est-ce un rêve , ma chère N*** ?
Ai- je vraiment quitté la France?
Ai-je bien vu Charles X et IM™^ la dauphine? J'ai besoin de consulter mon cœur pour m'en assurer. Ma tête est encore si étourdie, qu'elle est hors d'état de me répondre.
Après une traversée longue et pénible , je suis arrivé ici cette nuit , horriblement fatigué; et j'étais à
peine endormi, lorsque le tambour de la garde nationale m'a réveillé en sursaut. Il était six heures. Partout autour de moi flottaient les drapeaux tricolores; et la paisible Angleterre avait laissé si peu de traces dans mon esprit, que je me demandais pourquoi je me trouvais là, dans cette \-ille inconnue. Enfin, j'ai recueilli mes souvenirs , et mon rapide voyage est venu se retracer à ma mémoire , mais d'une manière encore si confuse, que je ne t'écris aujourd'hui que pour calmer ton impatience ;
plus tard, je satisferai ta curiosité.
Je ne te parlerai pas de l'Angleterre, car je l'ai vue sans la regarder. Tout occupé d'un seul désir, d'une seule idée, d'une seule crainte, je me laissais transporter, pour ainsi dire , les yeux fermés :
le but me cachait la route.
Je t'ai quittée au paquebot. Je t'avoue que je redoutais le moment du départ. Je voyageais hors de la France pour la première fois ; et l'état où je la laissais, me faisait craindre de ne plus la revoir : mais rinstant de l'embarquement , au
contraire, a été bien doux. Les marins de Dieppe s'empressaient autour de nous; ils pensaient que , dans le nombre de ces passagers , quelques-uns seraient assez heureux pour voir INIadame ; et ils les chargeaient de leurs souvenirs et de leurs regrets. «Vous lui nommerez Pierre! nous disaient -ils ; vous lui nommerez Paul! » Hélas!
j'avais oublié tous ces noms, que Madame eût reconnus, sans doute ; mais je n'ai pas eu peur de me tromper en lui disant qu'elle était toujours adorée à Dieppe , et que
«4 tous ses marins formaient pour elle les mêmes vœux.
Je te raconterai un jour mon passage , mon débarquement si embarrassant àBrigbton, à trois heures de la nuit; les bontés, les soins de mon Ecossais et de son aimable frère ; enfin, tout, jusqu'à mon arrivée auRed-Lion, àW areham.
Qu'est-ce que Wareham? vas-tu me demander. C'est, sans que tu t'en doutes , la petite ville la plus intéressante pour toi , car c'est la plus rapprochée de Lulworth.
On t'a dépeint les routes d'An-
glelerre, leurs voitures élégantes, leurs chevaux agiles ; tu sais avec quelle incroyable célérité on y franchit les distances : eh bien!
jusqu'à Wareham , il me semblait que nous allions trop lentement.
Là, j'étais désespéré d'être arrivé si vite ; les difficultés de mon entreprise venaient toutes m'assaillir et me glacer. J'étais parti sans consulter personne ; j'ignorais s'il me serait possible d'approcher de Charles X ; et c'était le lendemain que mes doutes allaient être éclaircis , et que je devais apprendre si
j'avais fait le plus triste ou le plus consolant des voyages.
J'étais plongé dans mes réflexions, je calculais avec anxiété toutes les chances, lorsque mon oreille est frappée du son de plusieurs voix françaises. J'écoute , et j'entends distmctement:« Demain, la messe du château est à dix heures , et vous pourrez y venir. »
A ces mots , toutes les difficultés s'évanouissent. Je me rappelle la messe des Tuileries, celle de Compiègne. Je me placerai sur le passage de l'auguste famille ; je les
«7 verrai, je les verrai tous; un coupd'œil me suffira. Je bénis mon voyage , et je remercie mille fois cette voix inconnue qui me semble partie du ciel. Je commande mon post-chaise ; et le dimanche, à neuf heures, j'étais à la grille de Lulworth.
Un portier, placé à l'extérieur, ouvre et ferme la grille sur moi; ma voiture roule sans bruit sur le sable des allées qui traversent en serpentant une pelouse immense , et m'amène au pied du perron élevé qui conduit au vestibule.
Le cœur me battait. Tout était calme, silencieux. Je me demandais de quel droit je venais troubler cette profonde et volontaire solitude. Le concierge s'avance; je nomme presque au hasard jNL le baron de Damas ; je lui envoie ma carte, et je reste quelques instans dans ce beau vestibule , oii des meubles d acajou portent la devise des propriétaires : i\V/ sine numîne.
Enfin on\ient; on m'accompagne chez IVl. le baron de Damas, au troisième étage, je crois, d'une
^9 des tours du château. Il était avec son élève, et me fait prier de l'attendre. Cependant Iheure s'écoulait , et j'entendais toujours ces douces et à présent presque menaçantes paroles : <' La messe du château est à dix heures. » Il était neuf heures et demie, et je tremblais.
INI. de Damas arrive : son accueil est aimable et bon ; mais sa réponse est effrayante. « Personne ne voit Charles X, me dit-il ; vous ne le saviez donc pas? — Hélas!
non, je ne le savais pas ; sans cela,
aurais- je quitté la France ? — Au reste , reprend-il , ce n'est pas à moi à vous donner une assurance qui vous afflige si vivement. M. le duc de Polignac est ici ; voyez-le. w Je vole chez M. de Polignac ; sa chambre est au rez-de-chaussée...
et l'heure courait toujours !
M. de Polignac ne me donne pas plus d'espérance. « Personne n'est admis auprès de Charles X. »
Cependant, voyant à quel point il me désole : « La messe , ajoutet-il, la messe n'est qu'à onze heures; > je respire! <f je vais monter
chez le Roi , et je lui parlerai de vous. » Je suis sauvé !
Le roi est si bon ! il ne souffrira pas que mon voyage ait été inutile. Je ne demande qu'un regard; je le demande au nom de mon père; je l'obtiendrai, j'ensuis sûr : et me voilà calme et heureux.
Si tu as compris mon inquiétude, tu sentiras toute ma joie.
Charles X avait permis que je me trouvasse à onze heures dans le salon oii la famille devait se réunir avant la messe ; et j'y étais, et tous venaient à moi, et tous
m'adressaient des paroles bienveillantes ; et mes émotions si longtemps contenues rompaient leurs digues, et je pleurais comme un enfant.
M?"^ le duc de Bordeaux me dit:
" Je suis bien ai^e de vous voir, en mémoire de votre père. » Oh !
oui, c'est en mémoire de mon père !
Je ne suis rien par moi-même ; je suis tout par lui , et je m'en félicite. C'est une gloire si douce que celle d'un père ! On en jouit sans embarras ; on peut l'avouer, on en est fier, sanscesser d'être modeste.
Après une conversation de quelques minutes, Charles X ajouta du ton le plus simple : «Vous restez à diner avec nous. » Songe à mes craintes, et peins -toi ce que j'ai dû éprouver !
La messe Unie , je remontai en voiture pour aller à \^ areham , afin d'écrire à Londres pour demander mon passeport. Une fois cette journée passée, je brûlais de me retrouver en France.
Avant six heures, j'étais de retour à Lulworth et installé dans le salon, en attendant l'auguste fa-
^4 mille. Ses bontés ne se démentirent pas. A table , Charles X était placé entre ses petits-enfans. J'eus le bonheur d'être appelé auprès de M"""^ la dauphine.
Que le dîner fut triste pour moi !
M"^ la dauphine me raconta ses derniers malheurs, son départ, je dirais presque sa fuite de Dijon , et cette route si longue de deux jours sans nouvelles du Roi ni de Ms"^ le dauphin. Le seul épisode consolant de son voyage avait été la rencontre de Ms"^ le duc de Chartres, qui lui avait offert ses servi-
ces et ceux de son régiment avec Tempressement le plus vif et qui paraissait le plus vrai. La princesse en avait été touchée. Puis elle me dit le départ de Rambouillet, l'arrivée à Cherbourg, et l'embarquement sur un bâtiment américain. Cette dernière circonstance l'avait effrayée ; et ses craintes devaient être affreuses, si elle savait le mot qu'on attribue à M. de Lafayette.
On assure qu'à son dernier voyage aux Etats-Unis, M. de Lafayette dit aux Américains , en
les quittant : <« Je ne vous rerrai plus, sans doute ; mais bientôt je vous enverrai la famille royale de France. »
Après le dîner, je restai jusqu'à dix heures avec l'auguste famille.
Les enfans quittèrent plus tôt.
Tu crois bien que j'ai été interrogé, et que j'ai dit tout ce que je savais. Avec quelle reconnaissance on parlait des amis qui se sont montrés fidèles! Comme M^"^ la dauphine se rappelait tous ses bons voisins de Villeneuve - l'Etang! Le courage de M. de Ker-
gorlay fut célébré. M. de Latour- INIauLourg, surtout, obtint un suffrage bien flatteur; car iNIadame, toujours vive , s'écria : '( Je savais bien qu'il se conduirait ainsi ! Moi, je l'aime depuis 1 8 1 6. » On n'oublia ni mon frère ni mon oncle.
Mais, adieu; je n'ai passé qu'une soirée à Lulwortb, et je veux garder quelque cbose pour mes récits.
Calais , i^r mai i83i.
Félicite-moi , ma chère N***, j'ai vu la mer, cette mer qui demain m'aura transporté à Londres. Le cœur m'a battu comme si j'avais atteint déjà le but de mon voyage : cependant, il me reste encore plusieurs heures à passer en France; et par un hasard singulier, c'est aujourd'hui la St.-Philippe , et la soirée est un peu bruyante.
^9 J'ai trouvé les villes de la route, INIontreuil, Boulogne, et enfin Calais, pavoisées de drapeaux tricolores. Presque tous les hommes que nous avons rencontrés étaient revêtus de cet uniforme de la garde nationale , qui paraît être décidément rhabit du dimanche de nos industriels de toutes les classes; et j'admirais, à part moi , l'inconséquence de ce bon peuple , qui , connaissant l'origine des trois glorieuses couleurs, se montre si fier de porter la livTée d'une famille dont il a brisé l'écusson , et qui
célèbre les fêtes des saints, après avoir pillé, démoli , profané les églises , et persécuté les ministres du seul culte qui les invoque encore.
J'ai compris la Saint -Napoléon , je comprends la Saint-Louis, la Saint-Charles , la Saint-Henri ; mais je n'entends rien à la Saint- Philippe.
Buonaparte affichait la prétention d'avoir relevé les autels; ses flatteurs le lui répétaient chaque jour. 11 est mort dans la profession de la vraie foi.
Nos rois s'étaient honorés du titre de ro/5 très - chrétiens ; mais, selon la Charte de i83o, la religion catholique a cessé d'être la religion de l'Etat ; mais le prince qui nous gouverne s'est abstenu de tout acte public qui aurait pu constater le culte auquel il appartient.
Pourquoi donc , si l'on tenait absolument à conserver une de ces époques de l'année où les chefs de corps se donnent le plaisir et la gloire de prononcer ces discours si éloquens , si variés , et surtout si sincères, pourquoi, dis-jc, n'avoir
pas choisi, comme dans les pays qui nous environnent, le jour de naissance du prince plutôt que celui de son patron? En vérité, avec la marche actuelle du gouvernement, on ne serait pas surpris de revoir un sacre à Reims.
Je n'ai pas pu assister au sacre de Charles X. On dit que c'était une helle et imposante cérémonie.
Je ne manquerai certainement pas celui de son successeur.
Je me suis fait conduire à l hôtel Meurice, que l'on m'avait indiqué à Paris. En entrant , mes yeux ont
été éblouis par une illuminatiot magnifique; mais, arrivé au fond de lacour, j ai reculé, maigre moi, à l'aspect d'un immense transparent, où Ton devinait l'intention de représenter les traits de Louis- Philippe. Entre nous , je soupçonne quelque malin carliste d'avoir abusé de l'innocence du propriétaire de l'hôtel. A mon retour, j'irai loger ailleurs. On peut se croire forcé à bien illuminer; mais on n'est pas obligé de mal peindre.
Tu vols, ma chère N*** , qu'aujourd'hui je n'ai pas encore de su-
jet intéressant à traiter ; mais patience. Dans bien peu de jours, je serai à Edimbourg; et moi, qui te connais, je te promets des émotions si vives , que tu demanderas peut-être grâce.
La route de Paris à Calais est longue et pénible. La diligence , malgré ses six chevaux , a mis trente - six heures pour parcourir soixante-quatre lieues. Mais qu'importe? j'arriverai. Mon cœur me le dit. Adieu.
Londres, 3 mai i83i.
C'est une chose charmante , ma chère N*"^*, que le paquebot à vapeur de Calais à Londres. Il vous transporte en douze heures. Vous ne souffrez pas plus long-temps que dans le passage de Douvres, parce qu'une fois dans la Tamise, le mal de mer cesse et s'oublie. Vous y dé jeûnez. Vous y trouvez du thé, du café, des œufs, du jambon, du
bœuf froid, enfin, tout ce qui constitue un déjeuner anglais. Vous y voyez M'"^ Pasta dans un costume de voyage assez singulier; mais vous admirez à loisir son front si pur, ses sourcils grecs , ses beaux yeux et son noble et mélancolique regard. Enfin, vous débarquez à la Tour; vous allez à la Douane, où l'on examine longuement, mais poliment, vos effets, et où l'on vous donne un permis de séjour en retenant votre passeport ; puis , à l'aide de force scbellings et d'un liacre tout à fait semblable à ceux
de Paris, partis à trois heures du matin, vous vous trouvez à cinq heures dans votre hôtel, où il ne tient qu'à vous de couper quelques tranches d'un énorme rostbeef qu'on promène de table en table, d'y joindre des pommes de terre, des choux-fleurs, des asperges, que vous avez soin d'entasser dans la même assiette, pour imiter les naturels du pays, et d'arroser le tout d'ale et de Porto.
Voilà au moins l'histoire de notre traversée ; et je m'imagine qu'à ]^|mc Pasta près, toutes se ressem-
Lient. Aussi, je t'engage à indiquer cette manière si douce et si commode de voyager aux gens de notre connaissance, ou, pour mieux dire, de notre opinion. Pour les autres, je ne suis pas tenté de leur faciliter le passage.
Apres un dîner comme celui que je viens de te décrire, un Anglais peut ne pas quitter la taLle. Il lit iion immense journal, fait son courrier, prend du thé avec des muffms et des rôties, puis du grog, puis de l'eau de soude, puis je ne sais quoi, car je ne suis pas encore
initié dans tous les plaisirs gastronomiques de nos voisins. Pour nous, rien ne nous force à changer nos habitudes, et j'ai commencé mes visites hier au soir. Ce matin, je les ai continuées, et j'ai déjà vu à peu près ce que je voulais voir, c'est-à-dire la très-petite colonie française fondée à Londres par la révolution de juillet. Elle est choisie et intéressante. Il y règne l'union la plus parfaite. INI. de Talleyrand, qui protège peu cette portion de ses compatriotes, qu'il honore pourtant de quelques-uns
de ses regards , les nomme les Géorgiens, à cause du quartier qu'ils habitent.
Le maréchal de Bourmont est à Londres avec sa nombreuse famille. Il est impossible, en voyant ses fils, de ne pas se souvenir avec douleur de celui qu'il a perdu dans cette campagne d'Alger, qui a terminé si glorieusement les heureuses années de notre restauration.
Ses compagnons d'armes le regardaient comme un jeune homme accompli : juge de ce qu'il était pour ses parens!
Je ne te nomme personne, parce qu'on est ici d'une prudence qui me gagne , malgré mon peu de disposition pour cette précieuse vertu. Au fait, qu'est-ce qu'un homme d'honneur a donc à craindre de la police? J'adorais nos princes, et je le prouve en traversant la mer pour la seconde fois.
Pourquoi dissimuler un sentiment si naturel? Ils ont comblé ma famille de bienfaits, et je serais trop ingrat si je n'étais pas si reconnaissant. Mais, tout en proclamant
mes senti mens, je ne trahirai pas ceux des autres.
Avez-vous été bien fouillé à la douane de France? me dit-on. — Non. — Cependant M. un tel, M"*^ une telle l'ont été d'une manière si désagréable! — Je le crois; mais c'était sans doute du temps de M.
de jMontalivet, qui n'en savait pas davantage : Casimir Perrier est plus habile. Au lieu de douaniers auxquels on cache tout, il entretient ici des espions auxquels on ne cache rien.
Je ne pars qu après - demain.
D'ici là, je continuerai la même vie , c'est-à-dire , je reverrai nos Français, et j'irai le soir prendre le thé en Géorgie. Je ne t'écrirai plus que d'Edimbourg, à moins qu'il ne se présente quelque chose de piquant. Ne sois donc pas inquiète de mon silence. Les étrangers sont si bien accueillis en Angleterre , ils y trouvent tant de facilités et tant d'égards, qu'on n'a rien à redouter pour les voyageurs que l'on aime. Il n'en est pas de mcme dans notre pauvre France,
où la perte d'un passe-port, une chanson , un chiffon de papier tombé d'une poche, où peut-être on l'avait glissé , suffisent pour conduire un homme en prison, et une fois en prison, notre ami Félix de Conny nous a dit ce qu'on y souffre et le temps qu'on y passe.
Adieu.
Londres, 4 niai i83i.
Ces Anglais sont des gens bien singuliers, ma chère N***!ils s'imaginent qu'ils connaissent nos affaires et nos hommes, parce qu'ils lisent nos journaux ; et si quelque Français obligeant ne vient les aider à débrouiller le chaos des nouvelles et des réflexions, àdistinguer le faux du vrai et les médisances des calomnies, ils se forment sur
nos hommes et sur nos affaires des opinions tout à fait étranges. Ils ne manquent jamais d'autorités bonnes ou mauvaises à l'appui des histoires les plus invraisemblables et des raisonnemens les plus absurdes ; et il n'y a pas jusqu'au Figaro dont les cyniques plaisanteries ne les abusent quelquefois.
Je m'étais chargé d'une lettre pour un jeune avocat imbu d'idées au moins libérales , grand partisan de la réforme, et qui retrouve les jours de 1 âge d'or dans notre révolution accomplie, et dans celle
qu'il prédit très- innocemment à son pays. Celui-là m'a paru possédé d'une manie fort originale.
Il ne croit et ne veut croire que ce qu'il a vu, de ses propres yeux vu.
Il a fait deux voyages à Paris, l'un en 1826, l'autre en i83o, et il s'est tracé dans sa mémoire deux tableaux très-di s tirets et assez vrais de ces époques, dont le contraste est si frappant. Il appelle Tun le tableau du boiiheur, et l'autre celui de la gloire.
En 1826, il a yu, dit -il, la France arrivée au faîte de la pros-
périté , une cour brillante , un roi chéri : il s'est étonné de cette foule de maréchaux et d'officiers de l'ancienne comme de la nouvelle armée , qui se pressaient dans les appartemens du château. Il a admiré cette garde si belle , alors Torgueil de la France. Enfin , il a laissé le commerce florissant, les arts protégés, et tout un peuple qui se croyait heureux.
En août i83o, le luxe, la prospérité, il les a cherchés vainement.
Les Tuileries dévastées, leurs allées désertes, les traces du sang,
les trous des boulets et des balles, tout attestait un com])at récent. Des hommes au visage enflammé parcouraient en vainqueurs les rues abandonnées. Paris ressemblait , disait - il , à une ville prise d'assaut.
La sinistre Marseillaise retentissait dans les cornas du Palais- Royal. Sous les fenêtres du nouveau roi , dans les galeries de son bazar, des hommes à la voix de Stentor annonçaient les brochures les plus obscènes, les rapsodies les plus dégoûlantes, les calomnies
les plus infâmes, et c'est là que mon Anglais en était resté. Allons, lui dis-je, pauvre Epiménide, frottez-vous les yeux! Réveillezvous! il en est temps; les cent années sont accomplies. Il y a plus d'un siècle entre l'Hôtel -de -Ville et Casimir Perrier.Vous nous avez quittés à la Marseillaise, à Jemmapes et\almy, aux institutions républicaines, au roi notre camarade.
Depuis votre départ, la révolution a bien marché, ou bien i-eculé , si vous voulez. Nous avons passé par la quasi-légitimité, les émeutes, le
juste milieu. INIais , me dit - il en m'inteiTompant , si les choses ont changé, les hommes sont restés les mêmes, et le héros des deux Mondes Ah! lui dis-je, en Tinter-
rompant à mon tour, ne répétez donc pas cette vieille plaisanterielà, il finirait par s'en fâcher. Comment, s'écria-t-il tout à fait en colère , cette plaisanterie ? Lafayette est un grand homme ; c'est le seul grand homme de votre révolution de juillet; vous n'en avez pas d'autres! Hélas, lui dis-je d'un ton si doux que sa colère fut apaisée
sur le champ , je suis de votre avis, entièrement de votre avis..., quant aux autres; mais, entre nous, ÎVI. le marquis de Lafayette n'a été que l'homme de paille de la révolution.
Quand on a voulu sa signature, on l'a prise, sa ligure, on l'a montrée. Il n'a été fêté, carressé, emhrassé que tout juste autant qu'on l'a cru nécessaire. On raconte même qu'on l'a promené sur un cheval blanc ; mais à l'heure où je vous parle, le cheval est dans l'écurie , l'homme sous la remise, et je doute que désormais on en tire ni l'un ni l'au-
tre. Je vois bien, me dit-il en soupirant, que je serai obligé de faire un troisième voyage. — Ebbien! attendez quelques mois, et si le Ciel seconde enfin les vœux ardens que je forme pour ma belle patrie, votre dernier tableau réunira le bonheur et la gloire.
On s'occupe beaucoup ici de notre ambassadeur, d'autant plus qu'on assure qu'il a déjà placé une grande partie de sa fortune en Angleterre. Ce symptôme effraye quelques Français, qui comparent notre éternel diplomate à ces ani-
maux rusés qui abandonnent les maisons qui menacent ruine. Estce qu'il craindrait le sort des rats d'église ? le pauvre homme !
Je me suis laissé raconter ce matin une anecdote qui court les rues depuis vingt ans, et qui sera peut-être nouvelle pour toi, qui les cours très-peu. En tout cas, elle n'est pas longue, et la voici. M""^ de T*** montrait un jour ses bijoux à une de ses amies. Quand elle eut tout étalé, l'amie lui dit du ton le plus naturel : Et les autres? Comment les autres, s'écria
l'ambassadrice irritée, vous croyez donc que j'ai épousé un pape?
Un Anglais voulait tout à l'heure que je lui expliquasse pourquoi le Figaro répète tous les jours au comte Sébastiani que son père était tonnelier. Il n'avait rien vu de semblable dans nos journaux royalistes, pendant toute la restauration ; et il ne comprenait pas que la révolution de juillet , si ennemie du blason, fût si difficile en fait de généalogie. INIoi , qui ne me suis jamais chargé d'excuser en rien la révolution de juillet, j'ai laissé
l'Anglais dans son embarras. Je f
pars Lien décidément demain matin , et je compte , en quarantedeux heures, avoir parcouru les cent soixante lieues qui séparent Londres d'Edimbourg.
Adieu.
Edimbourg , j mai i83i.
Me voici , aujourd'hui samedi , arrivé à Edimbourg, ma chère N***. Tu te rappelles peut-être que dans mon premier voyage , c'est un samedi aussi que je me suis trouvé à Wareham. Ce souvenir m'est doux. Il me semble que je peux espérer ici l'accueil que j'ai reçu à LuKvorth. Et puis le dimanche est un jour favorable pour
être admis auprès de Charles X.
Tout ce qui l'entoure se réunit avant la messe. Là, il nous sera facile d'être présentés. Je dis nous, car j'ai deux compagnons. L'un t'est bien connu, et l'autre est fort bon à connaître. Je croyais en route pouvoir te décrire notre voyage ; et peu curieux pour moi-même des magnifiques paysages qui se déroulaient sous nos yeux, c'est pour toi que je les regardais ; mais il m'est impossible de parler aujourd'hui de ce qui n'est pas Edimbourg. Déjà nous avons été rôder
autour d'Holy-Rood. L'hôtel où nous sommes descendus n'en est pas éloigné, et un obligeant Ecossais nous en a montié le chemin.
Ah, ma chère amie, ce n'est pas ainsi, ce n'est pas le soir qu'il faut voir les lieux qui renferment des êtres chéris. Ces tours, ces créneaux , ces hautes murailles , le jour c'est un palais, la nuit c'est une prison. Je suis revenu le cœur serré. Cependant, cette impression s'est un peu dissipée à l'aspect de la maison qu'occupe M'"'= la dauphine à Régent - Terrace. Elle
ma paru placée dans une position riante; elle domine Holy-Rood, dont elle est très-rapprochée; mais je sens qu'il faut que je te quitte.
Notre course a été rapide, les chemins unis, nos voitures douces, je ne dois pas être fati^é; mais j'éprouve je ne sais quelle agitation.
ISIon coeur est oppressé, les larmes remplissent mes yeux. Adieu.
Edimbourg, 8 mai i83i.
Quelle journée , chère amie !
comment te la décrire? par où commencer , et surtout comment finir ?
Pour ne rien oublier, je voudrais mettre quelque ordre dans mon récit ; mais il y en a si peu dans mes idées ! tant d'émotions diverses m'ont agité tour à tour!
je suis à la fois si heureux et si
triste î j'ai tant pleure de joie et de douleur ! Laisse-moi me calmer un peu, et je reviens à toi.
A ma place , tu n'aurais pas dormi la nuit dernière. Eh bien!
j'ai fait comme toi. Si près de ces princes, je me retraçais leurs vertus, leurs malheurs ; je les voyais à Compiègne , aux Tuileries , à Lulworth : Charles X me tendait cette main que j'ai pressée en France , et que j'ai baisée dans l'exil. Mais , que t'importent mes rêveries? j'ai à te conter de si touchantes réalités !
Il faut d'abord que je te peigne Holy-Rood ; on aime à connaître le théâtre des scènes attachantes.
Holy-Rood est un vaste palais, situé à une des extrémités de la vieille \411e d'Edimbourg; une place le sépare du triste et sale faubourg de laCanongate.De tous côtés, il est entouré par des montagnes : celle qui domine sa gauche, est couronnée par les édifices les plus élégans et les plus pittoresques , et ceinte en partie par des maisons neuves et blanches.
L'une de ces maisons est occupée
par M""^ la dauphine , une autre était celle de Madame, pendant son séjour à Edimbourg. Quatre tours rendent la façade d'Holy-Rood belle et imposante ; les armes des rois d'Ecosse surmontent et décorent la porte d'entrée. La façade opposée , terminée d'un côté par les ruines de la chapelle royale , est entièrement moderne : c'est là que sont placés les appartemens de Charles X et de Ms"^ le duc de Bordeaux. Mademoiselle est à droite de la porte d'entrée. Enfin, une tour carrée , entourée d'arca-
des, forme le milieu du palais.
Les appartemens de Charles X, que, malgré son abdication, l'on appelle toujours ici le Roi, sont simples , mais commodes. Une belle antichambre , deux salons et une salle de billard composent les pièces de réception; et l'hospitalité du roi d'Angleterre est digne du prince qui l'accorde , comme du prince qui la reçoit.
A présent que tu connais les lieux, je peux suivre l'ordre des heures.
A neuf heures et demie , donc ,
nous nous sommes rendus chez M. le duc de Blacas : son aimable accueil nous aurait rassurés , si nous en avions eu besoin. A onze heures , sur son invitation , nous nous sommes présentés dans le salon de Charles X, où se trouvaient réunis Ms' le dauphin, M'"'^ la dauphine , M§' le duc de Bordeaux , Mademoiselle, et tous les serviteurs fidèles qui ont suivi les princes sur la teiTe étrangère. Déjà des paroles pleines de bonté nous avaient bien payé notre voyage, quand, après la messe, Charles X
nous a fait appeler dans son cabinet. A la suite d'une conversation, dont la pendule seule nous a révélé la durée , il nous a fait la grâce de nous inviter à dîner. Nous n'avons pas pu voir, alors, Ms'^ le duc de Bordeaux chez lui, parce que l'heure de sa réception était passée ; mais nous sommes allés rendre nos devoirs à ^h'^ le dauphin , à M™^ la dauphine et à Mademoiselle.
A six heures, nous nous retrouvions dans le salon de Charles X :
nous avons passé la soirée auprès de lui ; et à dix heures , tout le monde s'est séparé.
Pendant cette journée, où les questions ont été si multipliées, les conversations si remplies , pas une parole d'amertume n'est sortie des lèvres des princes. Ils veulent tout savoir, et ne condamnent personne : c'est un excès de générosité qui me paraît au-dessus de la nature.
Charles X est toujours un modèle de bonté , de grâce et de di-
C9 giiité : son attitude est ce que Ton désirerait qu'elle fût; sérieuse, mais calme et noble.
Ms"^ le dauphin , ce prince si méconnu, ce fils si dévoué, ce sujet , hélas ! si obéissant , est là ce qu'il n'a cessé d'être pour ceux qui ont pu l'apprécier.
M""^ la dauphine , qui, à Lulworth, soutenait encore si courageusement le malheur, m'a paru triste , abattue : un souvenir la poursuit sans cesse. On craint de lui parler de la France, et c'est de la France qu'elle parle toujours.
Mademoiselle est charmante de grâces , d'esprit et de bonté ; et Ms"^ le duc de Bordeaux est le prince le plus étonnant pour son âge. Toujours adroit dans les exercices du corps , il possède déjà une instruction profonde et variée.
L'histoire de tous les peuples lui est si familière , qu'il embarrasserait la plupart des hommes qui passent pour instruits. Il a de plus, ce qui ne s'acquiert pas, cet esprit de traits et d'à-propos , ces réponses soudaines, aimables et fines, ce don des mots heureux, qu'il
tient d'Henri IV et de Charles X.
Assis autour d'une table ronde, pendant le jeu de Charles X et de Ms"^ le dauphin, nous causions, je pourrais dire familièrement , avec M™^ la dauphine. Elle nous demandait des détails sur tous ses amis : c'est ainsi qu'elle les appelle. Il y avait des noms qu'elle ne pouvait prononcer sans larmes ; puis, quand la conversation tombait sur des personnes et sur des choses que, là, il était bien impossible de ne pas blâmer, elle se taisait et ne pleurait plus. L'attache-
ment 1 attendrit plus que l'abandon ne l'affecte. Est-ce qu'après tant de malheurs, après une si cruelle expérience, on n'est plus surpris que de la fidélité? ou le cœur de M™^ la dauphine n'a-t-il de puissance que pour aimer ^
Je pensais, auprès d'elle, à cette proposition inhumaine qui voulait proscrire à jamais des femmes et des enfans , et je me disais : A Paris , ces gens-là ne se croient que médians, ici ils se trouveraient barbares.
Adieu.
Edimbourg, 9 mai i83i.
Edimbourg est admirable, ma chère N***, nous l'avons parcouru en tous sens pour rendre nos visites aux personnes de la suite des princes qui ne sont pas logées au palais. Je te le peindrai quand je te reverrai , car il serait trop long de te décrire aujourd hui cette réunion étonnante d'édifices grecs et d'églises gothiques sortis hier du
-A ciseau de l'ouvrier; cette vieille ville avec ses maisons noires où l'on compte jusqu'à dix étages, et cette ville neuve aux vastes squares, aux rues droites, aux habitations élégantes, et ces ponts gigantesques jetés d'une montagne à l'autre. Représente- toi seulement, pour t'en donner une bien faible idée, une rue large comme la rue de la Paix , d'une longueur immense , et terminée d'un côté par une verte colline, qui porte comme un diadème de colonnes, et que surmonte le pittoresque monument
de Nelson. Arrivé au bout de cette rue, à l'endroit nommé TVaterloo- Place, vous trouvez deux portes d'une riche architecture. Vous en approchez, et vous vous apercevez avec surprise, mais sans effroi, que vous êtes placé sur un pont d'une élévation prodigieuse. Vous regardez au-dessous de vous, et vous voyez couler non pas une rivière, non pas un torrent, mais, passemoi une expression qui peint seule la sensation qu'on éprouve, vous voyez couler des hommes. La rue inférieure ressemble àunravin des-
séché, où l'on aurait bâti de chaque côté des maisons , dont le dernier étage forme le rez-de-chaussée de celles qui vous entourent. Ces maisons sont garnies de boutiques qui attirent cette foule dont vous avez pris les flots pour ceux d'un fleuve.
Il faut pourtant que je te dise un mot aussi de ce faubourg de la Canongate, habité parla portion la plus pauvre et la plus sale de la population d'Edimbourg, et de ces jeunes filles si soigneusement enveloppées de leurs amples manteaux , et courant tout échevelées
et pieds nus sur les dalles froides et glissantes de leurs humides trottoirs. L'œil atteint à peine le faîte de ces maisons qui se perdent dans les brouillards; et nous avons été tout étonnés d'apercevoir, à une hauteur excessive, un écriteau portant ces mots : to letj qui indiquaient une chambre à louer au neuvième étage , là où les oiseaux du cieî peuvent bien descendre, mais où il paraît difficile que des hommes puissent monter. Vois donc où je me suis laissé entraîner! Ah! ne parlons plus de mai-^
sons, d'édifices; ce n'est pas là ce que je crains d'oublier.
Tu penses bien que sans avoir vu les princes pendant toute cette longue journée , nous n'en avons pas été moins occupés d'eux. Tout ce que nous avons rencontré, Français ou Ecossais, nous a entretenus de leur position et de leur courage avec douleur et avec admiration.
Tu sais, ma chère amie, que, long -temps avant son avènement au trône , Charles X avait fait à Ms"^ le duc de Berri donation de tous ses biens particuhers, dont il
se réservait l'usufruit. Pendant son règne, le revenu de ces biens fut employé en pensions et en bonnes œuvres; mais depuis son abdication, depuis son départ de France, ce revenu lui est indispensable pour exister. Eh bien, pourrais-tu croire que par une décision ministérielle de l'abbé Louis, ancien serviteur de la restauration, confirmée par M. Lafitte, ce revenu particulier a été séquestré tout entier , et que , dit-on, les gardes des forêts n'ont pas même été payés?
Cette mesure est d'une injustico
d'autant plus criante , qu'avant d'accepter la couronne, Louis -Philippe a fait à ses enfans une donation semblable, dont l'acte est calqué sur celui de Charles X. Si ce dernier acte est valable, le premier ne peut pas être nul, et Louis-Philippe joint à son immense fortune uneliste civile que cesmêmes ministres ont portée à dix-huit millions.
Ms"^ le duc de Bordeaux excite ici beaucoup d'intérêt. Chacun a son anecdote à citer. En voici une toute récente qui te frappera, j'en suis certain :
A Paris et à Saint-Cloud, jNI. le baron de Damas avait institué des prix d'arc pour le prince et ses jeunes compagnons. En Ecosse, où le jeu d'arc est en grand honneur, il songea à rétablir ces prix, dont les circonstances rendaient nécessairement la valeur trcs-différente. Je voudrais bien savoir, lui dit un jour JM?"^ le duc de Bordeaux, quelle espèce de prix vous pourrez nous donner ici. Monseigneur, lui dit son gouverneur , les triomphateursnerecevaientàRome qu'une couronne de feuillage. Oui,
Sa
répondit le jeune prince ; mais les ,
villes abattaient leurs murailles I
pour les faire entrer.
L'âme de ce prince surpasse peut-être encore son esprit , et tu vas en juger par ce trait, que je n'ai pu entendre et que je ne puis te raconter sans la plus douce émotion.
Ms"^ le duc de Bordeaux voyait un jour un officier dont les lè\Tes étaient ornées des plus remarqua- Lies moustaches. N'est-ce pas, monseigneur^ lui dit-on, que c'est une belle chose que des mousta-
ches semblables? Oui, répondit le jeune prince, des moustaches sont en effet fort belles ; mais , se retournant avec vivacité vers jM. De la Vilatte , un de ces serviteurs qu'on appelle des amis, je connais quelque chose de plus beau encore , c'est une balaffre au milieu du visage , comme celle de mon cher De laVilatte ; et il se jette au cou de son ami, et baise cette noble cicatrice que déjà il sait si bien apprécier.
Peu de personnes sont admises auprès des princes, qui vivent dans
la plus profonde retraite ; mais la présence de cette auguste famille n'en éveille pas moins les imaginations d'Edimbourg. On veut savoir ce qu'ils pensent eux-mêmes de leur position. On se demande si Charles X et INIs"^ le dauphin regardent comme nulle ou comme réelle cette abdication faite sous des conditions qui n'ont pas été remplies. Comme si les paroles des princes n'étaient pas sacrées! Il est vrai que dans l'intérieur de la famille on n'appelle le jeune Henri que jNIs' le duc de Bordeaux, et
qu'on ne lui donne d'autre titre que celui de monseigneur; mais madame est, à Bath, la marquise de Rosny.
J'ai entendu souvent des hommes de toutes les opinions regretter que l'éducation du prince fût confiée à ]M. le baron de Damas.
On connaît sa piété si vraie ; et , parce qu'il sait remplir ses devoirs, même envers Dieu, on craint, diton , qu'il soit moins propre à former un prince , qui a besoin d'apprécier sans préjugés les hommes et les choses, et qui ne doit pas
rester en arrière de son siècle. Ah!
quand on a vu le jeune élève , quand on a causé un instant avec son gouverneur, on fait bientôt justice de ces prétendues sollicitudes et de ces injustes préventions. Jamais éducation ne fut plus libérale, dans l'IionoraLle acception de ce mot. \if, animé, naturel, le jeune Henri parle , agit avec cette aisance , cette grâce , cette franchise déjà presque militaire qui gagnent tous les cœurs. Un seul prêtre Tentretient de sa religion; mais ceux qui ont vu ce spirituel
ecclésiastique ne redoutent en lui ni bigoterie ni superstition.
La vie de Charles X paraît ici triste et monotone. Il se promène à pied, deux heures par jour, et monte à cheval une ou deux fois par semaine, avec^I"^ ladauphine.Ses éauipages consistent en une voiture de remise qu'il loue au mois , comme Mademoiselle prend des chevaux à la demi -journée quand elle veut sortir.
Tu sais que IVIademoiselle a fait sa première communion. C'est dans la chapelle catholique d'Edim-
bourg qu'a eu lieu cette touchante cérémonie, qui n'a offert de remarquable que la piété et le recueillement de la jeune princesse.
Adieu.
EdimLoorg , lo mai i83i.
Que je maudirais , ma chère N***, le mal-entendu qui nous a privés du bonheur de passer hier la soirée à Holy-Rood, si notre absence n'y avait été remarquée , j'oserais presque dire sentie avec la plus touchante bonté ! Charles X a daigné nous faire engager à dîner pour la seconde fois ; et M""^ la dauphine est venue à nous, aussi-
tôt qu'elle nous a aperçus, pour nous gronder, disait-elle, de notre singulière discrétion. Il semble, en vérité , que , si récemment arrivés de France, nous sommes encore imprégnés de son air, et que ces malheureux princes croient le respirer auprès de nous.
Ce dîner, où j'étais placé près de M"^ la dauphine , cette soirée nous laisseront d'ineffaçables souvenirs. Nous avons lu jusqu'au fond de l'âme de cette auguste famille , car elle n'en a qu'une ; et Tonne peut rencontrer dans aucun
cœur français plus de sollicitude et d'amour pour notre belle et regrettable patrie.
Le sentiment qui domine les Bourbons, c'est la soif du bonheur des Français, c'est la crainte de la guerre civile, portée jusqu'au scrupule. On dit que Charles X pouvait encore se défendre à Rambouillet; on dit qu'avec ce qui lui restait d'officiers dévoués, de soldats fidèles et quarante pièces de canon, il aurait repoussé ces bandes désordonnées qui se présentaient pour l'attaquer. Je ne sais
jusqu'à quel point cette défense était possible ; mais la guerre civile est apparue à Charles X avec toutes ses horreurs, et il a résigné sa couronne, comme Louis XVI avait abandonné sa vie. Il est sorti du royaume , pur du sang français ; car il ne pouvait, sans injustice, s'accuser lui-même de celui qui avait coulé à Paris.
Certes, ce sentiment est admirable ; mais, à vrai dire, ne rendil pas les bouleversemens trop faciles ?
Qu'un capitaliste ouvie ses cof-
fres, que des manufacturiers ferment leurs ateliers, qu'un peuple énergique courre à la mort ou à la victoire , qu'il se rencontre quelques députés pour improviser une constitution et pour offrir une couronne , qu'il se présente un prince qui jure l'une et accepte l'autre , et voilà une révolution accomplie ; et cette révolution , faite par des jeunes gens égarés sans doute , mais pleins d'âme et de générosité, cette révolution tombe bientôt aux mains des gens d'affaires : elle y perd tout son
éclat, tout son prestige, et ne paraît plus que le triste fruit d'une ambition impatiente , ou des plus sordides calculs.
Ah ! si, dans les jours de juillet, on avait demande à ces jeunes hommes , à ce peuple encore émus de leur sanglante victoire , comment ils voulaient traiter Charles X sur la terre d'exil : Eji roi^ auraientils répondu ; et le hruit se répandit que quatre millions allaient être votés pour sa famille et pour lui.
Qu'il y avait loin de cet élan, qui alors n'aurait pas trouvé d'obsta-
cle , à cette proposition Baude , cruelle comme le remords , et à cet ignoble séquestre qu'aucune loi n'autorise !
M™^ la dauphine avait, ce soir, autour d'elle une foule de journaux français ou étrangers. «\ ous voyez là les journaux anglais, me dit - elle ; j'iiabite l'Angleterre, et ce sont les articles de France que je lis, que je cherche. — Mais, madame, lui dis-je, cette France...
— Qu'importe , me répondit-elle ; c'est là que sont tous mes souve-
nirs, tous mes regrets; c'est là qu'est tout mon cœur. » Et elle sanglottait et nous pleurions silencieusement auprès d'elle, et tu pleureras toi-même de cette inconsolable douleur.
AlIi ! ma chère N*** , je ne le dis qu'à toi, M"^ ladauphine n'est pas l'héroïque princesse que nous a\"ions supposée ; je croyais qu'éprouvée par tant de malheurs , sa grande âme s'était élevée au-dessus des coups de la fortune ; je la comparais à ces chênes battus par les orages, qui se fortifient dans les
tempêtes; mais non, c'est un faible roseau, ou plutôt c'est un chêne déraciné qui languit , qui meurt loin de sa terre natale.
Je me représentais ce soir ses appartemens des Tuileries , cette foule dorée qui s'y précipitait le dimanche, et le respect avec lequel ses flots se divisaient devant ces grands dignitaires,
Qui depuis....; mais alors.
Non, lesLommes sonttous, partout et toujours les mêmes. Les rois de la terre devraient avoir auprès
9» * d'eux, comme Philippe de INIaccdoine , un esclave qui leur répéterait sans cesse , non pas : souvienstoi que tu es homme ; mais : souviens-toi que tu n'es plus homme.
Tu n'as plus de semblable, plus d'ami ; tu n'as que des ennemis et des flatteurs. Ceux que tu combleras de biens croiront à peine que tu rends justice à leur mérite.Ceux qui n'obtiendront pas ces places, ces honneurs que réclame leur avide et folle ambition , te calomnieront et te renverseront un jour. Hélas !
malheureux les princes auxquels
Dieu a fait , en naissant , le don fatal d'une couronne ; car ceux-là sont obligés de la subir !
Plus je vois l'auguste famille d'Holyrood, et plus je me demande pourquoi c'est là que je la vois, et je me réponds par ce mot de Saint- Lambert : « Le royaume le plus doucement gouverné fut sans doute celui du ciel , et les anges se révoltèrent ! »
Je n'ai jamais cru , ma chère , à ce qu'ils appellent la comédie de quinze ans. On a connu des fanfarons de vice, des fanfarons de
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crime; mais il était réservé à notre siècle d'offrir des fanfarons de bassesse. La prévention a pu accueillir les Bourbons, la défection les a environnés sans doute ; mais la baine s'est formée loin d'eux.
Je veux reposer ton cœur par un mot de M^"^ le duc de Bordeaux, qui te plaira comme il a dû plaire à sa mère.
On parlait devant lui d'un jeune homme dont la conduite coupable n'a pu trouver d'indulgence qu'à Holy-Rood.Ms' le duc de Bordeaux seul paraissait indigné , son âme
loi
se soulevait , et il le témoignait hautement. « INIais , mon fils , lui dit ÎVIadame , remarquez que ce jeune homme a sans doute suivi l'impulsion de ses parens. Le condamnerez-vous pour leur avoir obéi ? Si je vous commandais une action cpii vous parût contraire à l'honneur ou au devoir, est-ce que vous me désobéiriez ? — Tout de suite , ma mère , » s'écria le prince. Demain, ma chère amie, demain le dernier jour, le jour des adieux.
Je t'écrirai encore le soir , si je le puis. x\dieu.
Edimbourg, ii mai i83i.
C'en est fait , ma chère N*** , ûous avons pris congé de toute la noble famille d'Holy-Rood.Ce matin nous nous sommes présentés chez Ms' le dauphin, chez M'"^ la dauphine, chez Ms^ le duc de Bordeaux et chez Mademoiselle.
Nous sommes allés voir aussi M™^ la duchesse de Guiche , que nous avons trouvée souffrante , et
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entourée de sa charmante famille.
Depuis Niobé , jamais mère plus belle n'a pu s'enorgueillir de plus beaux enfans.
Notre visite à M^' le dauphin et à M""^ la dauphine n'était qu'une visite de devoir, car nous les avons revus ce soir à Holy-Rood ; mais nous avons pris tout à fait congé de Ms"^ le duc de Bordeaux et de Mademoiselle.
M. le baron de Damas a eu la bonté de me donner des cheveux et un dessin de son jeune élève.
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M"*^ de Gontaut, dont Taccueil avait été rempli de grâces , a coupé pour moi des cheveux de Mademoiselle. Avec des silhouettes étonnantes de ressemblance , voilà tous les trésors que je rapporte, et que j'aurai tant de plaisir à te montrer. En parlant de ces trésorslà , Charles X me disait ce soir en souriant : « Vous ne craignez pas la douane? — Non , sire, lui dis-je.
— Ah ! ajouta-t-il , ils ne fouilleront pas dans votre cœur. C'est là que sont vos véritables richesses..
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—Oui, sire , lui répondis-je , car
j'y ai recueilli toutes les paroles
de Votre Majesté. »
Je ne veux pas oublier un mot de
Mademoiselle , qui peint les sentimens qu'on lui inspire et les discours qu'elle entend. Tu sais qu'au moment de leur départ pour Holy-Rood, Mademoiselle dit à son frère : « Vous allez par mer , vous ne verrez rien. Moi qui fais le voyage par terre, je serai plus heureuse que vous ; » et que le prince lui répondit : « Oh ! je préfère mon
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voyage au vôtre ; car moi j'apercevrai la France. » Eh bien ! je demandais à jMademoiselle si elle me faisait Thonneur de me reconnaître , et si elle avait la bonté de se souvenir de m'avoir vu à Lulworth. « Oui , me répondit-elle , je m'en souviens bien; » et elle ajouta en soupirant : « Ah ! Lulworth... — Comment, lui dis-je , INIademoiselle paraît regretter Lulworth. Cependant Holy-Rood est bien plus beau , et la \-illc d'Edimbourg est superbe. — Oui,
me répondit-elle, mais Lulworth n'est qu'à une journée de la France; ici on est si loin ! »
Notre soirée a été triste. Ah ! ma chère N*** , que tout ce qui aime M™^ la dauphine, que tous les orphelins qui lui doivent l'éducation et l'existence , que tous les malheureux qu'en France elle a soulagés, soutenus , que tous ceux qu'elle y soutient, qu'elle y soulage encore , prient pour cet ange abattu. Que Dieu lui accorde de meilleurs jours! qu'il fasse luire à
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ses yeux un consolant avenir! qu 11 lui épargne enfin la lie de ce calice d'amertume que ses lèvres ont si peu quitté !
Adieu.
log
Birmingham, i4 mai i83i.
Jusqu'ici nous avons pris pour nous rendre d'Edimbourg à Bath, la route qui nous a conduits de
Londres à Edimbourg; et quoique nous n'ayons pas volé avec la même rapidité que la première fois , nous avons encore traversé Manchester, sans accorder un coup d'oeil à ce qu'il offre de curieux , et sans apercevoir ces fameuses
voitures à vapeur qui parcourent dix lieues dans l'espace d'une heure. Nous nous retrouvons ce soir à Birmingham , que nous avons déjà vu en courant; et comme nous sommes ohligésd'y coucher, nous avons fait avec lui plus ample connaissance.
Nos iconoclastes auraient bien à démolir et à détruire , s'ils se trouvaient dans ce pays -ci ; car les églises nouvelles (et partout on en hâtit de charmantes dans le stj^le gothique) sont toutes surmontées d'une belle croix de pierre ; et les
jolies grilles de fer fondu qui forment la clôture des jardins et des cours dans les environs de Manchester et de Birmingham, sont toutes couronnées de fleurs de lis de l'effet le plus élégant.
Je veux pourtant te conter ce qui m'a fait prendre la plume. En entrant à Birmingham, nous avons trouvé dans les rues de cette ville si populeuse , le marché le plus animé , et nous nous sommes félicités d'y être arrivés un jour de foire. A peine descendus de voiture nous sommes allés nous promener
au milieu des marchands et des acheteurs, et nous faisions des vœux pour que les foires de France offrissent hientôt un spectacle aussi vif et aussi intéressant. Nous serions partis dans notre erreur, si un Anglais ne nous avait expliqué que tous les samedis soirs , la ville présentait le même aspect.
C est ce jour-là que les ouvriers, dont le nombre est immense, reçoivent le salaire de la semaine ; et conmie les boutiques sont fermées le dimanche et qu'on ne saurait se procurermcme un petitpain, toutes
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les provisions se font la veille. Tu vois avec quelle rigueur les Anglais de toutes les sectes observent le jour du Seigneur.
Nous avons été frappés en route d'un exemple de dévotion bien plus singulier. Une jeune dame placée sur le devant de sa voiture jetait de temps en temps sur le cbemin des feuilles de papier imprimé, et semblait choisir le moment où elles pouvaient être ramassées par des ouvriers ou des gens du peuple.
Comme nous avions déjàvu répandre ainsi le résultat d'un poil,
comme nous avions rencontré d'immenses drapeaux aux couleurs de l'aristocratie ou de la réforme , comme nous avions aperçu même des visages ensanglantés et des nez meurtris , nous prenions notre jeune compagne pour une réformatrice ardente qui voulait soulever les classes inférieures de la population ; et pour nous en convaincre, nous cherchions à attraper au passage quelqu'une de ces feuilles incendiaires. Elle s'aperçut de notre manœuvre; et de la voix la plus douce et dans le français le plus
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pur , elle nous offrit avec grâce ce que noujs aspirions à lui dérober.
Ces annonces séditieuses , ces appels à la révolte n'étaient, ma chère amie, que des réflexions très-chrétiennes sur la mort et sur le péché.
Adieu; demain soir nous serons à Bath.
^.^cig^
Bath , i6 mai i83i.
Co>iME>"T résister , ma chère N***, au plaisir de te parler de la dernière et délicieuse partie de notre voyage! Nous avions vu les sites les plus pittoresques , la plus fraîche verdure, les plus rians paysages, les parcs les plus soignés; mais un ciel brumeux formait toujours le fond de ces tableaux, et leur donnait, malgré leur variété, une teinte
de monotonie. Peu à peu , en approchant de Bath, l'horizon s'est cclairci , les vapeurs se sont dissipées, et nous avons enfin retrouvé en Angleterre notre beau soleil de France.
Je ne m'étonne pas que cette jolie \âlle de Bath soit si peuplée , qu'elle soit parcourue par des équipages si brillans , qu'elle réunisse une société si choisie. Exilé en Angleterre, je préférerais Bath et son soleil à Londres avec son éternel crépuscule. Il est\Tai que je t'écris après avoir vu Madame , et
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les lieux qu'elle habite sont ceux où l'on voudrait passer sa vie. Je ne sais si le ciel pur de Bath , si cette ville bâtie en amphithéâtre rappellent à jMadame sa première patrie; mais je t'assure que rien ne lui fait oublier la seconde.
Le climat d'Edimbourg est triste et désagréable ; il y règne un vent perpétuel, et le brouillard ne s'y dissipe jamais. Aussi Madame n'avait pas pu résister à cet air si différent de celui de la France et de l'Italie , et , confiant ses enfans à M"'*^ la dauphine , leur seconde
mère , elle a été obligée de venir demander aux bains cbauds de Batb une santé que, Dieu merci, ils lui ont rendue.
Ce matin de très-bonne heure , nous avons été nous informer du momentauquelnouspourrionsêtre présentés. Arrivé à Jobnston-Street avant même d'avoir regardé le numéro de la maison devant laquelle je me trouvais , je lève la tête et je m'écrie : Ah ! si je n'avais pas laissé Mademoiselle àHoly-Rood, je croirais la trouver ici. Cette personne si ressemblante à M A DEMOi-
SELLE nous aperçoit alors ; et toujoursbonne, toujours vive, elle nous fait ouvrir, vient au-devant de nous; c'était Madame coiffée en bandeau, comme sa fille. Ce qui frappe en voyant Madame et ses enfans, c'est cette presque identité qui existe entre tous trois. Mêmes traits, même coupe de visage, même teint , mêmes cheveux. Il semble que la Providence a voulu réfuter d'avance ces bruits aussi absurdes qu'infâmes qui n'annoncent que la rage impuissante de leurs auteurs, et protester contre cette
protestation prétendue qui n'a jamais été ni avouée ni démentie.
Nous pouvions donner à Madame des nouvelles assez fraîches de ses enfans, j'étais même charge de lui remettre une lettre de Mademoiselle, cachetée de son joli nom de Louise ; mais nous avions été prévenus, et Madame était instruite de notre voyage. Elle a eu la bonté de nous inviter à dîner.
Il n'y a point de Géorgiens à visiter ici. Nous avons donc été obligés d'employer notre matinée à connaître Bath dans tous ses dé-
tails, et à passer etrepasser, comme le beau monde , dans les rues les plus larges et les plus fréquentées ; car dans les villes d'Angleterre quelques rues ont toujours le privilège d'attirer, pendant plusieurs heures de la matinée , les hommes à la mode et les dames qui, à pied ou en voiture, courent de magasin
en magasm.
A peu d'exceptions près, les maisons anglaises nous paraissent fort petites et leur distribution contrarie à nos habitudes. Par exemple, il n'y a peut-être pas de né-
gociantà Paris qui daignât se contenter de celle qui suffit ici à Madame. Deux pièces au rez - de chaussée , autant au premier , autant au second , voilà de quoi elle se compose. 11 est vrai que les habitans n'en sont pas nombreux.
C'est M"'^ de Bouille , une seule femme-de-chambre, un domestique, et un homme qui fait la cuisine, car je n'ose pas dire que ^Ia- DAME l'appelle un cuisinier. jMais qu'importe à Madame si son habitation est étroite, si son repas est frugal , si une seule lampe
éclaire sa table et deux chandelles son escalier , que lui importe , pourvu que ses pauvres continuent d'être secourus, et que son hôpital de Rosny ne manque de rien? Elle donnait son superflu ; elle partage son nécessaire.
L'amour des lettres, la protection des arts et les doux plaisirs d'une ingénieuse bienfaisance avaientfait en France le charme et l'occupation de la vie de Madame. Ici, elle nous a paru livrée à des pensées plus élevées, à des réflexions profondes. On croirait qu'elle se pré-
pare àraccomplissementde quelque ^and devoir. C'est toujours la même simplicité, la même grâce ; mais il s'y joint quelque chose de plus grave. Madame, qui, pendant sa grossesse, avait la certitude que le Ciel lui accorderait un prince ; qui, dans les indispositions de son fils, n'a jamais rien pu voir d'inquiétant, n'a pas perdu sa foi dans la Providence et dans l'avenir. Elle semble se dire : Non, ce n'est pas en vain que Dieu m'a donné mon cœur et mon Henri.
Nous avions laissé Jeanne d'Al-
bret , nous avons retrouvé Marie Thérèse et Blanche de Castille,
Adieu.
Bath, 17 mai i83i.
Après avoir admiré auprès de Madame tout ce que l'amour maternel offre d'héroïque et de sublime , nous avons été témoins de ce qu'il a de plus cruel et de plus déchirant.
M"'^ de Bouille, qui a bravé tant de dangers pour rejoindre Madame, qui , depuis son départ de France , a eu le bonheur de
l'accompagner toujours , et qui enfin était parvenue à réunir auprès d'elle les êtres qu'elle chérissait , a vu périr entre ses bras une fille de seize ans, belle, aimable , ornée de tous les talens et de toutes les vertus. Il lui reste un fils bien digne de la consoler , si une mère pouvait être consolée de la perte de sa fille.
Nous avons passé la soirée auprès de Madame , comme nous l'espérions. Le cercle était peu nombreux, et la conversation ainsi concentrée présentait un intérêt
encore plus vif. ÎNIadame, et je le savais déjà, est une princesse fort spirituelle. Ses connaissances sont très-étendues , son coup-d'œil est prompt et juste; mais ce qu'on ne peut se lasser de remarquer , c'est cette abnégation profonde, c'est cet ouLli d'elle-même qui paraissent la rendre insensible aux privations qui nous désolent pour elle. Rien n'altère son courage, son calme , sa sérénité. Elle marche , pour ainsi dire , les yeux fixés sur l'avenir.
Ah! si un mot fatal n'avait pas
été dit , si les abdications avaient pu être acceptées , si les circonstances, sila volonté du Ciel avaient permis qu'Henri V fût proclamé , si jNIadame avait été déclarée régente du royaume , elle aurait étonné le monde par la grandeur de ses vues et la sagesse de son gouvernement.
Ce mot a été dur , mais il était vrai. La guerre a prononcé : le sabre du peuple a seul été jeté dans la balance. Y pcse-t-il encore du même poids?
Nous partons demain pour Lon-
dres. Nous nous y arrêterons peu.
Eloignés de Bath, il nous tardera de revoir la France. Auprès de Madame , nous croyions ne l'avoir pas quittée. Elle la connaît si bien!... elle l'aime tant! elle est si dévouée à sa gloire , à ses intérêts et à son bonheur !
Adieu.
Londres, ig roaî i83i.
La réforme préoccupe ici tous les esprits , ma chère N^**. Les uns la craignent comme le signal ou Tavant-coureur d'une révolution semblable à la nôtre ; les autres croient qu'éclairés par notre expérience et par celle de la Belgique , ils sauront s'arrêter sur le bord du précipice. Je le désire de tout mon cœur, car je n'ai qu'à
me louer des Anglais, et je ne souhaite pas à leur pays l'état présent de la France.
Je ne sais quelle influence exercent sur mon jugement mes souvenirs et mes regrets , mais il me semble que le gouvernement des banquiers n'est point celui qui convient à une nation grande et généreuse. L'habitude de voir en tout des affaires, de n'agir que par calcul , et de croire que la bourse est le seul thermomètre politique, et que les manœuvres qui font hausser la rente de quelques cen-
times constituent tout le talent de l'administration, rétrécit les idées et refroidit les sentimens. Les hommes d'argent ont donné à notre révolution un tel vernis de mesquinerie, de spéculation et de ridicule, que j'ai entendu un ouvrier, répondant à un homme qui lui demandait, en regardant cette enceinte de planches qui déshonore depuis plusieurs mois le jardin des Tuileries, quels travaux on y allait entreprendre : « Tu vois hien qu'ils vont y faire aussi des boutiques. »
Ce que cet ouvrier disait de très-
bonne foi , je ne serais pas étonné que beaucoup d'autres l'eussent pensé.
Il n'y a pas d'événement politique qui n'enfante à Londres une multitude de caricatures. En voici une , sur la réforme , qui m'a paru plaisante et sérieuse à la fois.
Le roi d'Angleterre joue avec ses ministres au jeu que nos enfans appellent , je crois , coupetête. C'est lord Grey qui a Ihonneur de sauter par-dessus Sa Majesté , et en sautant il fait tomber la couronne. « Ah ! lui dit le roi ,
vous m'aviez bien promis de ne pas toucher à ma couronne. »
Nos journaux se sont efforcés de trouver de l'analogie entre notre révolution de i83o et celle qui a assure la couronne d'Angleterre à la famille régnante. Quelques Anglais, de leur côté, fouillent dans les archives de notre première révolution pour chercher à deviner le sort qui attend l'aristocratie de leur pays , si la démocratie obtient le triomphe qu'elle espère. Un de ces amateurs de fouilles historiques m'a montré un numéro de
l'Accusateur public «le Richer- Serisy, imprimé en 1799, bien piquant pour nous dans les circonstances actuelles. Je ne te copie pas cet article , parce qu'il est très-long; et d'ailleurs , malgré la destruction authentique du terrible cabinet noir, j'ai vu beaucoup de personnes prudentes examiner le cachet de leurs lettres avant de les ouvrir , et se montrer peu satisfaites du résultat de leur inspection.
Le cadre adopté par Hicher- Serisy est une vision. Un ange lui
apparaît , et, dans un langage imité de l'Ecriture, il lui révèle les malheurs qui doivent fondre sur son pays , et les longues années de paix et de prospérité qui lui sont enfin promises. La première partie de cette prédiction est effrayante de vérité. Puisse la seconde se réaliser aussi, et puissent les Français retrouver bientôt même ce bonheur matériel dont nos hommes à théories politiques parlent avec tant de dédain !
Un Bordelais vient de me conter une anecdote que je te garan-
tis , malgré l'accent du narrateur.
On chantait cet hiver, dans une de nos grandes villes, des couplets charmans, mais tout à fait séditieux. Tu vas en juger par le dernier :
Ils penseront à notre peine ,
Et l'orage enfin dissipé ,
Ils reviendront sur le vieux chcne
Que tant de fois il a frappe'.
Pour pre'dire au vallon fertile
Des beaux jours alors plus constans,
Les oiseaux que l'hiver exile
Reviendront avec le printemps.
Voilà les autorités en campagne. Il faut découvrir à tout prix
le carliste effronté qui ose afficher si poétiquement ses regrets et ses espérances. Notre peine , Vorage, le vieux chêne , les beaux jours enfin plus constans; l'allusion est évidente. Il s'agit des Bourbons, et des Bourbons de la branche aînée. Il n'y a pas à s'y tromper.
Enfin, après bien des courses, des enquêtes et sans doute des visites domiciliaires , un commissaire de police , plus fin que les autres , vient annoncer au procureur du roi qu'il est parvenu à trouver le coupable. « iNIoi aussi , répond le
magistrat. » Chacun nomme le sien, et le commissaire signale l'homme de la ville le plus inoffensif. C'était le procureur du roi qui avait raison. Le véritable criminel était M. de Béranger, et le recueil de ses chansons ouvert sur sa table, servait de pièces de conviction.
Adieu.
Londres, 20 mai i83i.
En parcourant les rues de Londres, ma chère N***, on est frappé de la beauté des édifices bâtis pour des clubs. Ces lieux d'assemblée sontici très-fréquentés, et le droit d'y entrer s'achète quelquefois à un prix exorbitant. 11 est vrai qu'on trouve dans leurs somptueux appartemens tous les journaux de l'Europe, des bibliothè-
ques choisies , et qu'on peut y déjeûner, y dîner, et même y coucher, si l'on veut. Les Anglais riches sont tous abonnés à un de ces clubs, et la grande occupation de leurs matinées est d'y lire les journaux et de les commenter. La Russie, la France et la Belgique se disputaient, il y a peu de temps, leur attention. INIais elle est absorbée par la Belgique , depuis que la couronne doit en être offerte au prince de Saxe-Cobourg.
Votre bonheur, me disait un Anglais, qui plaignait beaucoup
les Belges , est d'avoir trouvé sur le champ un prince né près du trône, et qui a eu le bon esprit de se tenir toujours dans l'opposition. Quand la succession a été déclarée vacante , il s'est présenté pour la recueillir. Sans lui, votre révolution aurait été, comme celle de Belgique , un drame sans dénouement , ou bien vous auriez proclamé la république , les puissances se seraient soulevées , et , pour désarmer l'Europe et vous délivrer de l'anarchie, vous auriez été forcés de recourir à Henri V.
C'est ainsi que Louis XVIII vous a sauvés en 1 8 1 4- « H est dommage qu'à présent , ajouta-t-il , vous soyez sans gouvernement.
— Comment, lui dis-je , sans gouvernement! Tant de gens pensent que nous en avons trop! Il me semble que les visite s domiciliaires, les procès de la Quotidienne ^ l'augmentation des frais de police , les commissaires extraordinaires , les villes en état de siège, tout cela prouve une sollicitude dont nous ne saurions être trop reconnais-
sans. — Non , dit-il , tout cela ne i3
prouve rien. La tracasserie n'est pas de la force. Employer continuellement la garde nationale, armer ainsi les citoyens les uns contre les autres, intenter des procès dont l'issue est souvent funeste , tourmenter les hommes d'une certaine opinion pour apaiser ceux que l'on redoute , c'est de la faiblesse, et non de l'énergie. Tant que le premier pasteur de votre premier diocèse ne pourra pas officier publiquement dans sa cathédrale ; tant que vos processions n'oseront pas sortir à Paris, com-
me elles le font à Lyon ; tant que vos monumens resteront dégradés et vos Tuileries inhabitées ; tant qu'Henri IV et Louis XIV porteront, malgré l'histoire, un drapeau tricolore ; tant que vos ouvriers seront sans ouvrage et votre commerce anéanti , je dirai : cette révolution-là n'est pas finie , ces gens-là ne sont pas sortis du provisoire. » Je me mis à rire. J'aime tant ces Anglais, que j'ai toujours l'air d'être de leur avis.
Adieu.
Beauvais, ^3 mai i83i.
J'ai quitté la France le jour de ïa Saint-Philippe , et je traverse aujourd'hui le pays que doit parcourir bientôt le roi-citoyen.
Déjà les échafaudages s'élèvent , les guirlandes se tressent , les couronnes s'arrondissent, les improvisations s'élaborent, les sourires s'étudient. Les murs sont tapissés d'une proclamation quasi-
i49 pastorale de INI. le maire de Beauvais, qui m'a rappelé le dermer madrigal d'un de nos premiers présidens. M. le maire y invite les habitans de la capitale de l'Oise à couvrir le pavé de leurs rues de feuillages et de fleurs. D'abord j'ai pensé qu'il s'agissait de la Fête- Dieu, et j'ai pris les arcs de triomphe pour des reposoirs ; mais je me suis aperçu de mou erreur ; j'ai vu que Dieu n'était pour rien dans cette affaire , et que M. le maire prédisait à ses administrés un de ces voyages où les princes
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vont recueillir l expression vraie des sentimens des peuples , et s informer de leurs besoins. N'est-ce pas là le langage officiel?
Alors m'est revenu en mémoire un passage de l'adresse de la Chambre des députés , prononcé devant Charles X, par M. Royer-Collard, le 7 février 1829. Remarque bien la date.
'( Sire , chaque jour nous révèle <c davantage votre amour pour vos « peuples ; comment ne révélerai t- « il pas à Votre INIajesté leur affec- <' tion sincère et profonde ? Les
« acclamations des départemens « qu'elle vient de parcourir ont « trouvé des échos dans cette Fran- " ce, qu'ils ont eu l'honneur de re- « présenter. »
Et ce n'était pas un simple maire , ce n'était pas un premier président qui tenait ce discours , c'étaient les représentans de la France !
Si mon voyage à Holy-Rood n'avait eu qu'un hut philosophique , j'aurais pu me l'épar gner.LaChamhre des députés, la route de Beauvais , les feuillages , les fleurs, les
arcs de triomphe , les discours et les couronnes qui passent de tête en tête , m'auraient assez appris l'inconstance des peuples , la fragilité des trônes et l'instabilité des choses humaines.
L'instabilité des choses humaines! Pour les gens heureux, c'est de la crainte; pour les malheureux, c'est de l'espérance.
Adieu.
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