‹ Souvenirs de ma jeunesseChapitre 7 sur 12 · SON TESTAMENT SPIRITUEL · texte numérisé non relu

SON TESTAMENT SPIRITUEL

Testor Jesum et sanctos ejus, me iiihil in gratiam , nihil more blandientium loqui , sed quid dicturus sum pro testinionio dicere.

(S. HiERON., Ep., 108, u» 2.)

Les nombreux amis du P. Gratry savent que j'ai eu la triste consolation de passer auprès de lui les neuf derniers joui's de sa vie, de lui donner au moment décisif les suprêmes bénédictions de l'Ég-lise, de recevoir son dernier soupir, et de lui fermer les yeux.

Beaucoup d'entre eux savent ég'alement ce que le P. Gratry était. pour moi depuis le temps de ma jeunesse.

Pour ce double motif, de tous côtés, dès

que sa mort a été connue, on s'est adressé à moi ; on m'a supplié de recueillir mes souvenirs et de ne pas g-arder pour moi seul les trésors dont m'avait enrichi un si long' et si intime commerce avec cette g'rande âme. En outre, j'étais à peine arrivé de Montreux, que M°' l'archevêque de Paris, qui, à mon départ pour la Suisse, m'avait charg'é de ses plus alfeclueuses recommandations pour l'illustre malade, m'invitait à écrire le récit de cette mort dont il m'avait été donné d'être le témoin. Comment ne pas obéir sans retard au désir exprimé par notre vénérable archevêque?

Gommen' ne pas répondre à l'attente anxieuhb ue tant d'amis qui, n'ayant pu faire leurs adieux au P. Gratry, étaient d'autant plus impatients de connaître des détails sur lesquels la mort a mis une sorte de consécration ?

C'est donc la douce et paternelle autorité de notre premier pasleur, ce sont les

lég'itimes exig'ences de l'amitié, qui me mettent la plume à la main et vont me dicter ces pag"es.

Moi-même, d'ailleurs, je veux demander à ce travail une consolation et un adoucissement à ma douleur. Si les souvenirs que je vais évoquer me font mieux mesurer l'étendue de notre perte, ils me donneront aussi, par un contact plus intime avec ce g-rand cœur, la force de soutenir sans défaillance la dure épreuve de la séparation. Après sa mort, comme pendant sa vie, plus encore peut-être, le P. Gratry sera toujours l'apôtre de l'espérance. En conversant encore une fois avec lui par ces pieuses réminiscences, je compte recevoir pour moi, et je voudrais partag'cr avec d'autres, ces élans de courag^e que le Père savait si bien communiquer à tous ceux qui l'entouraient, et qui faisaient de son commerce un perpétuel sursum corda !

Bien entendu, il ne peut s'ag-ir ici de

raconter la vie du P. Gralry, ni de se livrer à une étude de critique philosophique et littéraire, pour analyser ses ouvragées et marquer la place qu'ils tiendront dans le mouvement intellectuel de ce siècle. Ces travaux viendront à leur heure, et ils demanderont autre chose que ces pag*es hâtives, écrites au lendemain des funérailles. Je viens seulement aujourd'hui payer un tribut de reconnaissance et d'affection filiale au prêtre vénéré que Dieu mit sur mon chemin dans les jours de ma jeunesse, pour me conduire à la g"râce inestimable du sacerdoce. Je veux recueillir quelques souvenirs qui aideront à le mieux connaître; et, m'inspirant d'une des plus constantes préoccupations de celui que nous pleurons, je voudrais, avec la g'ràce de Dieu, faire tourner au bien, à la consolation, au solide prog'rès des âmes qu'il a tant aimées, ce que je vais essayer de dire de la sienne.

J'ai coQimencé à connaître le P. Gratiy l'année qui suivit sa nomination à l'aumônerie de l'École normale, et où j'étais moi-même admis à cette école dans la section des lettres (1847). Il venait de quitter la direction du collègue Stanislas, dans laquelle il avait succédé à ce reg*retté M^"^ Buquet que nous conduisions, il y a trois semaines, à sa dernière demeure. On dirait que le premier des deux amis, parti de ce monde pour s'aller reposer au sein de Dieu, a fait sig-ne à l'autre de le suivre, et l'a comme pris par la main.

C'étaient en effet deux amis; et déjà, pour tous ceux qui ont connu M^' Buquet, ce cœur si sacerdotal et si bon, auquel

M''' l'arclievéque rendait nag-uère l'hominag'e le plus autorisé et le plus louchant, (^e sera faire l'élog-e du P. Gratry de dire <|ue son prédécesseur dans la direction du collègue Stanislas, devenu vicaire g-énéral de Paris, puis évêque, était resté pour lui l'ami dont la fidélité inébranlable, suivant la parole des Livres saints, fut pour le Père une protection, une consolation et une force (1). Personne n'avait été plus à même que i\P''" Buquet, pendant son long' passag'e aux affaires, d'apprécier les inestimables services rendus à la relig'ion et aux âmes par cet apologiste, dont les ardentes convictions s'alliaient à une chanté plus ardente encore ; qui n'employa jamais d'autre violence pour attirer les hommes à sa foi que de leur faire sentir (|u'il les aimait; qui sut toujours montrer dans la doclrine.de Jésus-Christ, non-seu-

(I) Aiuicusfidelis, protertiofortis : aniicusTidelis, niedicamentum vite et imnioitalitatis. (Eccli., vi, 14-, 16.)

lement la vérité éternelle, mais aussi et surtout la loi de l'éternel amour.

Il n'y a pas encore six semaines, je rendais visite au vénérable prélat dans son modeste appartement de la rue Férou. Il sentait déjà un malaise précurseur de la maladie qui devait nous l'enlever si rapidement. Je me rappelle dans quels termes affectueux il me demanda des nouvelles du pauvre malade de Montre ux, et avec quel cordial abandon il m'exprima son estime et sa sollicitude pour lui. L'évêque de Parium est mort le mercredi 17 janvier; le P. Gratry est mort le mercredi 7 février. Je puis le répéter : l'un des deux amis semble n'avoir précédé l'aulre que pour lui préparer une place auprès de lui dans le royaume de la lumière et de la paix : Vado parare vobis locum.

Quand je commençai à connaître le P. Gratry à l'Ecole normale, en 1847,

j'avais dix-neuf ans, il en avait quarantedeux. Chose étrangle, dans un siècle si fécond en précocités intellectuelles qui, pour avoir eu trop g^rande hâte de se produire, ne produisent rien de durable et de bon, et n'aboutissent la plupart du temps qu'à de pitoyables avortements; chose plus étrang-e encore pour un homme déjà préparé à la difficile mission d'écrivain, le P. Gratry n'avait encore rien publié. Jusqu'alors, sa vie s'était tout entière écoulée dans la paisible obscurité des établissements d'éducation.

Élève très-brillant des collég-es de Tours et de Paris, lauréat des concours g*énéraux de 1823 et de 1824 (1), élève de l'École

(I) En 1823, prix d'honneur de rhétorique; en d82i, second prix d'honneur de philosophie, plus le premier prix de dissertation française. On trouvera dans les Annales des co)iconrs généraux les deux dissertations couronnées. Le sujet de la première était ; De auctoritate sensus intimi et rationalis evidentise; le sujet de la seconde : De l'association (le nos idées et de son influence sur nos habitudes intellcctiiclh'A if morales.

polytechnique, long*tenips professeur de rhétorique au petit séminaire de Strasbourg*, aussi versé dans les sciences mathématiques et naturelles que dans les lettres antiques et modernes, doué d'un esprit très-actif et très-préoccupé des besoins du siècle, il semble que l'abbé Gratry aurait dû, depuis Iong*temps déjà, être mêlé à ces g-randes luttes d'idées et de doctrines où il était appelé à conquérir la première place.

Mais, par une modestie dont le charme rehaussait sing-uhèrement son talent, l'abbé Gratry ne semblait nullement pressé d'attirer l'attention du public. En attendant que la Providence lui donnât le sig'nal et lui frayât sa voie, il se préparait en silence, accumulait par l'étude les richesses intellectuelles dont il devait plus tard faire part à ses frères, et creusait au dedans de lui-même, par de continuelles méditations, ces sources deaux vives

qui devaient jaillir un jour avec une si gTande abondance et désaltérer tant d'âjues (1).

Toutefois, sans avoir encore rien écrit pour le public (2), l'abbé Gratry jouissait d'une g'rande autorité sur le personnel de l'École normale (3). Maîtres et élèves, tous sentaient en lui un liomme supérieur, admirablement préparé à remplir le ministère délicat que lui avait confié M^' AfTre.

(1) Aqna pi'ofunda ex oro \iii, cl toncns rediindans fons sapientife. (Prov., xviii, 4.)

(2) Son premier ouvrage, publié en 1848, lui fut inspiré par la sanglante tragédie des journées de juin et la mort de M^"" AfiVe. il était intitulé Catcchistitc social, et était précédé des lettres d'approbation de trois évoques, membres de l'Assemblée constituante : M''' Le Graverend, évèque de Quimper ; M»'" Parisis, évèque de Langres, et M^"" Fayet, évêque iVOrléans. Ce petit volume passa presque inaperçu. 11 a été l'éimprimé l'année deinièie sous le titi'ede les Sources de la rcgcnération .».067'((/c (Paris, Gii'ard, 30, l'ue Cassette). On y trouve en germe la plupai-t des grandes idées morales que le Père devait reprendre et développer plus tard dans ses autres livres.

(3) L'école avait alors pour directeur M. Dubois (de la Loirehii'érieure), ancien député, et pour sous-directeur des études littéraires, M. Vacherot.

En effet, si exig-eant qu'on piit être en fait crérudition scientifique, il fallait compter avec cet ancien élève de l'Ecole polytechnique, auquel étaient familiers les plus hauts problèmes des mathématiques et de l'astronomie, et qui allait souvent s'en entretenir avec ses illustres amis Ampère et Cauchy. Si versé qu'on fut dans les lettres et dans la philosophie anciennes, on s'apercevait bien vite que l'aumônier de l'École connaissait Aristote et Platon aussi bien que saint Aug'ustin et saint Thomas, et les classiques de la (îrèce et de Rome à l'ég-al de nos gTands auteurs du dix-septième siècle. Par-dessus tout, il avait le don de parler à un auditoire difficile le lang-ag'e le plus propre à concilier aux idées chrétiennes le respect et l'estime de ceux mêmes qui n'avaient pas encore le l)onlieur de les partager.

Ce sont ces conférences du P. Gratry à la chapelle de l'Ecole normale qui.

en me révélant son àme, m'attirèrent à lui (1). Sa parole, simple, forte, vibrante, toute nourrie de la substance de l'Evangile, pleine à la fois de science et de poésie, d'enthousiasme et de raison, éloquente sans phrases, belle de forme comme l'antique, conciliait admirablement avec les dogniies immuables ces idées et ces aspirations qui s'approprient aux besoins de chaque siècle et qui ont rendu l'Égalise apte à instruire, à g'uérir et à sauver tous les temps. C'était bien l'apôtre qui, suivant la parabole évang'élique, savait faire sortir de son âme, pour enrichir les autres âmes, les trésors anciens et les trésors nou-

( i ) Que (le fois il nous a cité ces ligues de Joubert ; « Il n'y ;i de beau que Dieu, et après Dieu, ce qu'il y a de plus beau, c'est l'âme, et après l'âme la pensée, et après la pensée la parole. Or donc, plus une âme est semblable à Dieu, plus une pensée est semblable à une àme, et plus une parole est semblable à une pensée, plus tout cela est beau. » {Pensées de Joubert, II, p. 38.) Je trouve dans ces lignes la délinition très-exacte et comme la photographie de la parole du P. Gratrv.

veaux : Profert de thesaiiro suo nova et cetera (Mattli., XIII, 52).

J'avais entendu auparavant de grands orateurs, et j'avais senti plus d'une fois le g'iaive de leur éloquence aller, comme dit saint Paul, jusqu'à la moelle de l'àme y\). Je dois dire cependant que cette parole du P. Gratry, qui n'était qu'une conversation sur les choses de Dieu, me pénétrait et me remuait davantag^e. Vis-à-vis de lui, il n'y avait point à se mettre en g-arde contre les artifices delà rhétorique; il les ig'iiorait ou les dédaig^nait, et, précisément à cause de cela, il atteig"nait très- sûrement ce fond des cœurs où sa parole laissait après elle je ne sais quel inexprimable malaise mêlé aux plus fortes émotions, un profond dég^oût de tout ce que la vie présente a de vulg'aire et d'incomplet, avec le besoin de

(1) Vivus serino Dei, et effic;ix,et peuetrabilioi' onini glailio ancipiti et pertingens usque ad divisionem animœ ac spiritus, coiupagum quoque ac mediillariiiu. (Hebr., iv, 12.)

contempler de plus près, et de posséder plus intimement celui qui est à la fois la souveraine vérité, la beauté idéale et le souverain bien.

Quand on l'avait entendu, on voyait le christianisme sous un jour tout nouveau; on apercevait les harmonies de la doctrine révélée avec tout ce qu'il y a de plus g-rand dans la raison, on se sentait invinciblement attiré par le désir de devenir meilleur et plus pur, afin de pouvoir pénétrer plus avant dans l'intellig'ence de cette divine philosophie.

J'ai dit ailleurs (1), et je demanderai la permission de rappeler ici en peu de mots, dans quelle situation relig^ieuse le mouvement de 1848, qui suivit d« quelques mois mes premières relations avec l'abbé Gralrv, avait mis l'Kcole normale.

(I) D.'ins la notice nécrologique que j'ai consacrée à la mémoire de l'abbé Cambier, mort eu Chine, mon condisciple il l'École normale, et plus tard mon confrère à l'Oratoire.

C'était le temps de ces universelles et interminables discussions auxquelles on aurait pu donner pour titre comme à certaines thèses fameuses du moyen âg*e : De omni re scibili. En effet, je ne sache pas une question de littérature, de morale, de politique, de philosophie, de relig-ion, d'économie sociale qui ne fût ag*ilée dans cette réunion de cent et quelques jeunes g'ens arrivés tous à l'àg'e où les gn^ands horizons de la pensée et de la vie se dévoilent pi'csque tout dun coup à l'homme de viuç^'t ans, lui inspirent le désir de tout savoir, et mettent l'intelhg'ence dans cette sorte d'ivresse où Ion peut dire que, tour à tour et tout à la fois, elle aime à douter de tout et ne sait douter de rien.

On pense I en ((ue les mystères du christianisme, son histoire, ses institutions, ses pratiques, ne trouvaient pas plus g-râce que le reste devant cette ardeur de critique et cette liberté de discussion qui pou-

valent chang^er d'objet, mais ne chang^eaient pas de méthode. N'avions-nous pas alors un maître de conférences qui employait plus de ving-t leçons, d'une audition un peu pénible, à nous démontrer la non-authenticité des œuvres d'Homère et la non-existence du personnag-e connu sous ce nom? Le procédé qu'une critique plus ennuyeuse que dang-ereuse appliquait à ces vieux problèmes d'érudition classique, d'autres s'en emparaient et s'en faisaient des machines de g^ierre contre le caractère révélé du christianisme et contre la divine mission de son fondateur. Mais, si rÉvangnle avait des contradicteurs et des adversaires passionnés, il comptait aussi des soldats et des défenseurs résolus. De là, un travail incessant de polémique auquel on apportait de part et d'autre toute la franchise et toutes les audaces d'un âg^e qui n'a pas encore appris à se ménag-er par intérêt, qui a en horreur les

démarches cauteleuses, les réticences hypocrites, les opinions dissimulées, et rachète du moins par sa sincérité ses intempérances d'opinion et de lang'ag'e.

Au milieu de ces luttes de tous les instants, ceux qui tenaient à honneur de défendre le drapeau de la foi chrétienne sentirent hien vite le besoin de concerter leurs efforts; et, pour ne pas laisser le dernier mot aux objections des incrédules, de travailler à fond ces g'rands problèmes religieux autour desquels se livraient de si ardents combats.

L'abbé Gratry ne demandait pas mieux que de nous seconder dans une entreprise qui répondait si bien à ses aptitudes d'apolog'iste et à son zèle d'apotre. Habitués par nos travaux de l'École à aller toujours droit aux textes originaux et aux sources, nous n'avions qu'à être g'uidés par un théolog-ien pour apprendre la tactique de cette sorte de g'uerre sacrée. Avec quelle

ardeur on étudiait ces questions! Quelle joie, quand un de nous avait trouvé dans l'Ecriture et dans les Pères quelque réponse victorieuse à la difficulté soulevée la veille ! Archiniède n'aurait pas dit avec un enthousiasme plus sincère son fameux eupYi/.a, quand nous avions mis la main sur ce texte décisif dont on nous avait contesté l'existence, et notre cher aumônier n'était le dernier ni à être informé de nos découvertes, ni à nous apprendre le secret d'en tirer parti.

C'est alors, et gu'àce à cette fermentation intellectuelle, que plusieurs d'entre nous entrevirent ce qu'il y aurait de fécond pour l'apolog'étique et pour le développement de la science chrétienne, dans une association libre d'hommes habitués aux recherches de l'érudition fécondée par la prière, qui se réuniraient pour travailler en commun tous ces problèmes relig'ieux et moraux si violemment controversés de

nos jours, et qui, forts delà bénédiction promise par le Sauveur « à ces deux ou trois rassemblés en son nom (1), w formeraient un gM'oupe d'ouvriers évang-éliques, uniquement voués à la mission de défendre et de propag^er la foi par la parole et par la plume.

Cette idée ne fut d'abord qu'un g^erme lalent dont la forme définitive n'apparaissait «dairement à personne, pas même à celui (|ui nous encourag-eait le plus à la g^arder lidèlement dans nos cœurs. C'est cependant cette idée qui, fécondée parla gTàce de Dieu, devait décider de la destinée et de la vocation de plusieurs d'entre nous.

J'ai déjà dit ces choses lorsque, il y a six ans, j'ai écrit quelques pag*es sur un témoin et un acteur de ces événements, notre camarade Cambier, sorti de l'École normale en 1851 , et mort quinze ans après en Chine, où il avait été, comme mission-

(1) Mattl)., XVIII, 20.

naîre apostolique, porter la lumière de l'Évang'ile.

Mais j'y dois revenir aujourd'hui, pour essayer de faire comprendre ce que notre vénéré maître était pour nous, quelle influence son caractère, sa foi, ses convictions exercèrent sur plusieurs des âmes confiées à ses soins ; jusqu'à quel point il fut, dans cette aumônerie de l'École normale, un apôtre tout dévoré de zèle pour la vérité chrétienne, et soufflant de son cœur dans d'autres cœurs la flamme dont il était consumé lui-même : Ignem veni mittere in terram, et qidd volo nisi ut accendaturl (Luc, XII, 49.)

Oui, vraiment, c'était en paroles de feu qu'il nous exhortait à porter nos pensées et nos désirs au-delà des frag-iles espérances de cette vie, nous apprenait au prix de quels combats et de quels déchirements intérieurs il avait passé de l'incrédulité à la foi, et de la simple profession de cette

foi au besoin de la communiquer par l'apostolat, et enfin qu'il nous décrivait la joie profonde, toujours g-randissante, dont la source s'était ouverte en lui le jour où il s^était consacré pour toujours à Jésus- Christ et aux âmes dans le sacerdoce.

Près de ving't-cinq ans se sont écoulés depuis ; mais ces paroles de notre maître se sont gu^avées au fond de mon àme en caractères ineffaçables, et je redirais encore aujourd'hui ce que nous nous disions alors les uns aux autres, lorsque, comme les disciples d Emmaûs, nous échangMons nos impressions : « Est-ce que nos cœurs ne brûlaient pas au dedans de nos poitrines tandis ([u'il s'entretenait avec nous dans le chemin et qu il nous expliquait les Ecritures? » JSonne cor nostnmi ardens erat m nobis, dum loqueretur nohhcum in via et aperiret nobis Script unis (1) ?

Mais que dire de cette action plus ca-

(l)Lur, XXIV, 32.

chée, qui s'exerce, non plus par le discours public destiné à tous, mais par l'exhortation individuelle allant directement aux besoins de chaque conscience, et créant ce commerce intime des âmes sur lequel le christianisme a mis une auréole toute divine, et dont il a fait une des plus gTandes forces qui soutiennent le monde moral ?

. C'est alors que l'abbé Gratry commença d'être pour plusieurs d'entre nous ce qu'il demeurera toujours, même à travers l'abîme de la mort et de la tombe, un père, un vrai père; c'est-à-dire, non-seulement le conseiller le plus sûr et le plus compatissant, Fami le plus ferme et le plus tendre, mais l'homme à la parole féconde qui forme et développe Jésus-Christ dans les âmes, pour les conduire à la virilité de la vie chrétienne.

Monter, monter plus haut, monter encore, monter toujours ;

Aller de l'ég'oïsme au sacrifice, de la vie naturelle à la vie transfîg-urée, du bien au mieux ;

Creuser dans son âme par le recueillement et par une attention plus fidèle ù la g'ràce divine de nouvelles profondeurs ;

Se renoncer toujours davantag'e pour entrer davantag'e dans la vie universelle de la charité ;

Nourrir sa pensée de la substance de la pensée divine, en faisant chaque jour à la lecture des saintes Ecritures, et particulièrement de l'Evangnle, une place privilég-iée au milieu même de la vie la plus laborieuse ;

Trouver dans la prière, dans la pureté de la vie, dans des relations plus fréquentes avec Jésus-Christ vraiment présent dans l'Eucharistie, le moyen infaillible de connaître mieux la vérité et de devenir plus <;apable de la communiquer aux âmes ;

Avoir pour ces âmes rachetées du sang^ d'un Dieu, un amour g^énéreux, tendre,, dévoué ;

Ne rester étrangler à aucune des souffrances de l'humanité, et se pénétrer à leur ég-ard des sentiments de celui qui avait « compassion des foules » : Misereor super turbam l

Telle était bien la direction que l'aumônier de l'Ecole normale imprimait à ces jeunes catholiques de vingi à vingi-cinq ans, qui venaient étudier avec lui le secret de leur vocation, et auxquels il rappelait souvent tout cet ensemble d'idées par ce mot de rÉvang^ile : « Mon ami, montez plus haut î » Amice, ascende superius !

0 maître et père bien-aimé, il y a peu de temps, elle m'est revenue au cœur, cette parole que >ous nous répétiez aux jours déjà lointains de notre jeunesse ! C'était l'avant-veille de votre mort ! Déjà vous^ étiez entré dans le gTand silence. J'étais

— Mo —

agenouillé près de ce lit qui allait devenir le théâtre de votre ag^onie ! Je ne sais comment je fus amené à vous rappeler quelques-uns des souvenirs de notre vie d'autrefois, et à vous remercier de tout le bien que vous aviez fait à mon àme, puisque Dieu s'était servi de vous pour l'appeler à riionneur inestimable et à l'immense bonheur du sacerdoce. Avant de vous demander votre bénédiction, je vous redis, pour vous encourag'er dans vos ang-oisses et vos souffrances, la parole du béni Sauveur : <i Amice, ascende superiusl »

Le surlendemain, cette même parole était doucement murmurée à l'oreille do votre ùme; mais ce n'était plus une bouche mortelle qui vous l'adressait, c'était l'angle libérateur qui venait vous dire, de la part du maître : «Mon ami, montez plus haut! w

Et vous nous avez quittés !

Quelques années après, cette idée de travail en commun, au service de la science chrétienne, n'était plus seulement une vag'ue idée et une g^énéreuse aspiration de quelques jeunes g'ens, encore indécis sur leur vocation définitive. Dieu nous donnait de la voir réalisée dans cet Oratoire à la fondation duquel le P. Grairy prit une si g-rande part en 1831 et 1852.

Ici, il vaut mieux que je le laisse parler lui-même. Dans le beau livre qu'il a consacré à la mémoire d'Henri Perreyve, il a raconté, mieux que je ne saurais le faire, ce que furent les commencements de cette entreprise :

(' 11 se trouva qu'un jour, avec une émo-

lion profonde et une joie qui ne peut se décrire, ce g-roupe d'amis unis en Dieu prit possession de sa terre promise, laquelle était un humble to't capable d'abriter sept personnes. Le rêve était réalisé, en son g'erme, du moins. C'est là qu'ils allaient vivre ensemble, prier ensemble et travailler ensemble.

« Alors se déroulèrent, dans l'enthousiasme d'une vie naissante, quelques années de vrai bonheur, de vie intime et fraternelle, d'amitié sainte, de véritable fécondité d'esprit et d'àme.

« Là, les intellig'cnces sentaient qu'elles étaient bien pour étudier ensemble la vraie philosophie à la fois théorique et pratique, et pour entrer dans la théologie à la fois par le cœur et par l'esprit (i). »

Certes, ceux qui ont connu intimement, conmie moi, Henri Perreyve et le P. Gratry, peuvent se faire une idée du réel

[i] Le P. GvixtvY,ncnn Porcyc', p. 100.

bonheur de cette vie dont ces belles âmes étaient comme le foyer lumineux et ardent. Non, il est impossible de se rappeler sans une émotion profonde ces ravissants souvenirs, cette bienheureuse vision de paix, beata pacis visio, cette cité intellectuelle et cordiale «où tous se comprenaient et s'aimaient » , où tous avaient la ferme volonté de devenir d'humbles serviteurs de la vérité chrétienne, en attendant que les plus jeunes pussent, à l'exemple de leurs aînés, en devenir les apôtres.

De plus en plus, dans ce commerce intime des esprits et des cœurs, notre maître devenait un père pour nous, un vrai père, qui nous faisait vivre de la vie de son intellig'ence, et nous associait à ses travaux, non comme ses ouvriers et ses serviteurs, mais comme ses enfants.

Il achevait alors d'écrire sa Connaissance de Dieu. H y a tel chapitre de ce livre dont la rédaction n'a été définitivement arrêtée

par sa plume qu'après que chacun de « .sw enfants » y avait apporté son conling'ent de recherches, de textes trouvés dans les livres, ou de pensées dues à la méditation. C'est par cette méthode que furent étudiés en particulier tous les problèmes de philosophie et de théologie impliqués dans la haute et délicate question des rapports de la foi avec la raison.

Plusieurs jours élaient donnés à chacun pour y penser dans le silence de la prière et dans le recueillement du travail. Puis on se réunissait, on examinait les divers points de vue de la question, on les discutait, et d'ordinaire on tombait d'accord sur la solution définitive. Alors le Père, se renfermant pendant ses longues matinées de travail, écrivait cespag-es où son âme et sa pensée, suivant une comparaison qui lui était familière, était comme un épi tout plein d'autres pensées et d'autres âmes, et, par là même, d'autant plus fécond.

Sos ime autre forme, ses homélies à la eliapelle de l'Oratoire étaient une heureuse provocation au travail en commun sur les gTandes idées de la foi. Mais alors le petit cénacle s'élargnssait. Nous, les enfants, employés aux cérémonies du saint sacrifice, ou cachés derrière l'autel, nous buvions avidement ces paroles qui renouvelaient chaque dimanche dans nos cœurs les meilleurs souvenirs et les plus g^énéreux enthousiasmes du premier appel.

Les fidèles aussi recevaient leur part du travail et de la méditation en commun. Le Père recommandait instamment à ses auditeurs qu'ils eussent g*rand soin de lire d'avance pendant la semaine, et d'étudier pour leur compte, la pag-e de l'Évangile qui devait être commentée dans l'homélie du dimanche suivant. Il voulait par là établir entre son auditoire et lui une véritable communion de pensées et de sentiments, et rendre plus efficace l'action de

la parole apostolique en la faisant précéder et préparer clans chaque ànie par ce travail de recherche et de prières personnelle. Gela revenait toujours au procédé fondamental de nos g-rands mystiques :

ramener les âmes du dehors au dedans, pour les élever ensuite, de degTé en deg-ré, à des hauteurs nouvelles, uh exterioribus ad interiora^ ah inierioribiis ad superiora.

Les homélies de la chapelle de l'Oratoire ont été faites plusieurs années de suite (1). Dire qu'on s'y écrasait est à peine une métaphore. Partout où une chaises pouvait être placée, et souvent jusque sur les degrés de l'autel, on introduisait un auditeur de plus. M. Guizot fut vu pkis d'une fois dans cette humble chapelle où se pressait l'élite intellectuelle et politique de

(1) J'ai recueilli par des notes très-complètes celles qui furent faites depuis le premier dimanche de l'Axent 1853 jus- (|u'au jour de la Pentecôte 1854. Je ne tardeini sans doute pas il ilonner au puldic ces vingt-cinq honiéiii's, qui me paraissent destinées à faire eiic<ire beaucoup de l>ien.

la société parisienne. M. de Montalemberl était un des plus assidus à venir entendre cette parole si vivante, dont le gTand orateur politique et l'ami du P. Lacordaire faisait tant d'estime. Le 4 décembre 1853, deuxième dimanche de l'Avent, le P. Gratry avait commenté le chapitre de l'Ev^angûle de saint Matthieu où Notre- Seig'neur Jésus-Christ appelle saint Jean-Baptiste « plus que prophète » . L'homélie achevée, et le Père rentré dans sa chambre, on lui remit une carte; c'était celle de M. de Montalembert. L'illustre comte y avait écrit au crayon ces paroles, expression si délicate de son admiration émue : Plus quam prophetam l

Plus tard, le 12 mars 1854, second dimanche de Carême, on venait d'apprendre la mort sinistre de l'infortuné M. de Lamennais, et tout Paris était consterné. Le P. Gratry expliqua l'évang-ile de la Transfîg'uration où il est question du possédé

qui se jetait tantôt dans l'eau et tantôt dans le feu, que les apôtres ne purent g"uérir, et qui fut amené au Sauveur. Le Père fît une saisissante application de ce passag-e à l'homme qui , après avoir, en 1818, presque nié les droits lég-itimes de la raison sous le prétexte dang-ereux d'exalter ceux de la foi, avait fini par méconnaître tout ensemble l'autorité de la foi et les principes de la^ raison, et s'était définitivement jeté dans le plus dang-ereux des panthéismes et dans le socialisme le plus exalté. « Les disciples, disait le P. Gratry, ne purent g^uérir ce malheureux possédé, et Jésus leur reprocha de n'avoir pas eu assez de foi. Et nous aussi, sans doute, si nous avions eu plus de foi, nous aurions g-uéri ce malade. Mais qui nous dit que le Sauveur Jésus ne l'a pas g*uéri au dernier moment? Oui, peut-être à la dernière heure, Jésus aura touché ce pauvre malade et chassé le démon : peut-

être, alors, il sera redevenu libre et il aura bien choisi ! »

Dans les accents de cette foi si vive et de cette incomparable charité on a tout entière l'âme du P. Gratry.

Une autre fois, le Père s'adressait spécialement aux jeunes g^ens mêlés dans l'auditoire, les conjurait de dédaig-ner les faux biens et les fausses joies de ce monde, de poursuivre avant tout l'avènement du royaume de Dieu, d'avoir faim et soif de justice et de vérité. Et à ceux qui venaient lui promettre de faire en ce sens un efforl sérieux, à quelque temps de là, il remettaitj en souvenir de leur eng'ag'ement, une petite croix d'arg'ent sur laquelle il avait fait gTaver ce mot du Sauveur dans l'Evang'ile : Esurivi, «J'ai eu faim. »

Chère petite croix, je ne doute pas quelle ne soit encore fidèlement portée sur plus d'un noble cœur. Si ces lig^nes tombent sous les yeux de ceux qui reçurent alors

(les mains du Père ce symbole d'une eroisade toute de lumière et de charité, prèchée pour vaincre les ténèbres et le mal, que ceux-là, en souvenir du bien-aimé Père, renouvellent devant sa mort et devant sa tombe le serment d'avoir toujours faim de bonté, de beauté, de vérité, pour eux, pour leurs frères, pour le monde tout entier!

Hélas ! qu'est devenu ce printemps de notre vie sacerdotale? Qu'est devenu luimême ce g-roupe d'intellig'ences et de cœurs si fortement liés ensemble par des amitiés toutes divines (1), et où l'unique passion était d'établir le règ-ne de Jésus- Christ dans le monde? Avec la marche du temps, que de déceptions, que de désillusions amères, que de douloureuses séparations ! Henri Perreyve est mort, il v a

(1) Oui, c'est bieu liiqiie s'appliquait ce beau mot deFiossuet : (( I/aiiiitié est un commerce pour s'aider à mieux jouir de Dieu. »

sept ans, dans toute la fraîcheur de la vie, et déjà dans tout l'éclat du talent. Le P. Cambier est mort en Chine, un an après, en annonçant l'Evangile aux infidèles.

D'autres qui s'étaient joints au gM^oupe primitif, attirés par la communauté des idées et la sympathie des sentiments, nous ont été enlevés, et parmi eux cet intellig'ent Anatole de la Baslie (i),qui nous promettait un esprit si ferme, si apte à l'étude des grandes questions de la théologûe, si âpre au travail, si décidé à se donner tout entier aux idées qui avaient ravi notre jeunesse.

D'ailleurs, il n'y a pas que la mort qui sépare et qui disperse. La vie n'a-t-elle pas aussi ses duretés, ses contentions, ses chocs douloureux, ses terribles malentendus? Les hommes mêmes qui veulent le

(1) Voir la très-iutéressante uutice que le P. Lai'geut a publiée sur ce jeune prêtre, mort de la poitrine à Pau, en I8(i6, àmj seulement de vingt-neuf ans. (Paris, chez. Douniol.;

bien avec le plus de sincérité et le plus d'ardeur n'échappent pas toujours à cette dure loi, où se voit si tristement l'empreinte inexorable de notre native misère !

Déjà même, avant la mort de l'abbé Perreyve, la compacte unité du g'roupe primitif avait été atteinte, et ceux que le P. Gratry appelait si justement « ses enfants » avaient la douleur de ne plus vivre sous le même toit que leur père, et de ne pouvoir plus, comme autrefois, à chaque instant, partag-er la vie de sa pensée et de son cœur.

Toutefois, si le foyer primitif où s'étaient allumés de si ardents désirs pour le bien était déplacé, il n'était pas éteint. Le beau rabinet de travail du Père, rue Barbetf de-Jouy, avec ses larg-es horizons, sa vue étendue jusqu'aux coteaux de Meudon et de Sèvres, la splendide lumière des soleils couchants cpTon voyait descendre lente-

ment derrière le dôme des Inv^alides, redevint comme un nouveau cénacle où se continuaient, entre lui et les plus fidèles de ses anciens disciples, les entretiens de rÉcole normale et de l'Oratoire.

A travers tous les incidents et toutes les difficultés de la vie, le Père, travaillant sans relâche, ajoutait chaque année au nombre de ces pagres qui faisaient rayonner au loin la lumière, et multipliaient souvent à son insu le nombre des chrétiens. Après la Connaissance de Dieu, publiée en 1853, étaient venues successivement la Connaissance de lame, la Logique, le Mois do Marie de F Immacidée- Conception, pieux el profond livre destiné à expliquer et à glorifier le privilég-e décerné à la sainte Vierg*e en 1854 ; puis la Paix, où le P. Gratry avail plaidé par des accents si émus la cause de ces nations opprimées, dont les douleurs lui arrachaient des larmes, et qui firent de lui le plus constant ami et le plus cou-

rag'eux défenseur de l'Irlande et de la Polog^ne, de cette dernière surtout, au sujet de laquelle il a dit cette parole sublime : « L'Europe est en état de péché mortel, depuis qu'elle a laissé accomplir le partagée de la Polog*ne; » la Philosophie du Credo, dont le manuscrit, envoyé eu Belg*ique, avait beaucoup aidé à la conversion du vaillant et si reg-retté g*énéral de Lamoricière; enfin, dans les dernières années, les Sophistes et la critique, les Lettres sur la religion, le Commentaire de lErangile selon saint Matthieu , la Biographie d' Henri Perreyve, la Morale et la loi de l histoire.

Ainsi, philosopbic pure, philosophie applicable à la morale, morale applicjuée à la politique et à l'histoire, polémique contre le matérialisme et l'athéisme, pieuses effusions d'une àme recueillie devant les beautés virg-inales de la Mère de Dieu, ou devant les incomparables

splendeurs de l'Évan^'ile : tout eela se succédait sous cette plume, qui n'évitait peut-être pa? assez les redites, mais qui demeurait toujours originale, et avait au plus haut deg*ré le soin d'exprimer simplement les g'randes choses.

Cette lang"ue si pure, de si hon a loi, si difTérente de ce style surmené, à l'aide duquel on essaye souvent de dissimuler aux autres et à soi-même le vide absolu de la pensée, classera le P. Gratry parmi les premiers écrivains de ce siècle, et marquera son élection à l'Académie française comme un des choix qui auront le plus honoré l'illustre compagniie.

Mais ce à quoi le Père tenait davantag'C, ce dont il avait le droit de se réjouir devant Dieu et dans le cercle de l'intimité, c'est que les petits et les simples comprenaient ses livres, les g-oùtaient, et se laissaient ravir, eux aussi, à l'amour entiiousiaste de ces g'randes pensées exprimées

dans un lang'ag^e dig'ne des Platon et des Malebranche.

' Il ya plusieurs années, un prêtre de province vint voir le P. Gralry. Je ne sais trop comment, dans la petite ville qu'il habitait, le livre do la Connaissance de l'cune était tombé entre les mains de deux ouvrières <lont jusqu'alors la vie n'avait été rien moins que chrétienne. Dieu daignia se servir de cette lecture pour toucher ces deux âmes. La vie suivant la foi et suivant Jésus-Christ leur apparut dans ce livre si belle, si dig^ne d'être conquise au prix de tous les sacrifices, qu'elles n'hésitèrent pas à l'embrasser. Cette gM^ande philosophie, comme autrefois celle des Justin et des Athénag'ore, convertissait les âmes, et étendait au loin le règ-ne de PEvang-ile. Ce penseur éminent, cet écrivain orig'inal, était par-dessus tout un apôtre et \\\\ pécheur d'hommes.

Je cite ce fait, parce que j'en ai eu la

connaissance personnelle. Mais que d'au- Ires faits semblables dont Dieu seul aura é(é le témoin et le confident ! Que d'âmes touchées, éclairées par cette admirable méthode d'apolog'étique, où la charité tient une aussi g-rande place que la science, et où le cœur s'unit à la raison pour triompher de l'esprit et pour g^ag'ner les âmes à la cause de Dieu (1) ! Heureuses victoires qui ne font couler que les larmes d'un pieux repentir et de la reconnaissance ! Et quel bonheur pour nous de penser que ces pag'es demeurent pour travailler encore à la conversion des âmes, et pour continuer, malg-ré la mort, l'apostolat si fécond du P. Gratry!

D'ailleurs, si quelque chose soutenait le Père dans Faccomplissement de sa mission

(1) Le P. Gratry a eu souvent la Joie de voir venir à lui, après vingt ou trente ans de séparation, ses condisciples de l'École polytechnique, ramenés, parla lecture de ses ouvrages, au désir de retrouver la foi, et s'agenouillant aux pieds de leur ancien camarade pour se relever chrétiens.

d'écrivain au service de l'Évang'ile, c'était le continuel désir d'arriver aux âmes, de les persuader, de les transformer, de les transfig^urer. Il n^avait jamais eu d'autre pensée; mais plus il avançait dans le travail et dans la vie, plus il se désintéressait des questions de spéculation pure, pour s'attacher par-dessus tout aux questions vivantes et pratiques, à celles qui se résolvent en certitudes pour l'esprit, en consolations et en vertus pour le cœur. Le temps me manque pour retrouver clans un de ses ouvragées le passag^e où il exprime en termes émus ce besoin d'aller droit aux vérités qui peuvent seules rendre les hommes meilleurs. Il s'était rencontré là, comme en bien d'autres points, avec ce grand métaphysicien chrétien an dixseptième siècle, avec ce Malebranclie. dont son g-énie et sa vocation l'avaient deux Pois rendu frère.

« Mon unique maître, disait l'illustre

oratorien d'aLiti'ofbis, je ne veux plus vous consulter que sur les vérités qui me sont nécessaires pour conduire à la possession des vrais biens. Le temps est court, la mort approche, et je dois entrer dans l'éternib' tel que je Taui'ai mérité. La pensée de la mort changée toutes mes vues et rompt tous mes desseins. Tout disparaît ou chang-e de face lorsque je pense à l'éternité. Sciences abstraites, quelque éclatantes et sublimes que vous soyez, vous n'êtes que vanité. Je vous abandonne, .le veux étudier la religùon et la morale. Je veux travailler à ma perfection et à mon ijonbeur (1). »

Oui, à mesure que son g'énie se déployait, et que la maturité de l'âg'e ajoutait à son ardent amour pour Dieu et pour les hommes, telles étaient les dispositions les phi s sincères du P. Gratry.

C'est alors (fue s'ouvrit la période si

i) Malebi-anclio, il'' Màlit. chrét.

ag'itée et si troublée du concile. Il eiit mieux valu pour lui, assurément, demeurer dans les paisibles contemplations de cette philosophie chrétienne, à l'aide de laquelle il espérait rendre un jour les hommes moins malheureux et moins méchants.

Mais on lui fît une oblig-ation de conscience de prendre une part active à une lutte à laquelle ses travaux antérieurs ne l'avaient peut-être pas suffisamment préparé. Il d'aig-nit de paraître céder à un besoin ég^oïste de repos, s'il refusait de combattre; et cet homme, qui a eu jusqu'à la dernière heure de sa vie la naïve simplicité d'un enfant; cet homme, qui ne soupçonnait pas qu'on put porter autre chose dans les poléuiiques relig'ieuses que l'amour de la vérité et la pratique de In charité, s'eng-ag-ea dans la mêlée sans compter ni avec le péril ni avec ses forces. Il y devait recevoir et il y reçut plus d'une

— ^-ÎB —

sang'lanlo blessure. Nul doute qu'elles n'aient abrég-é sa vie.

Certes, il a pu se tromper en soutenant sur tel et tel point d'histoire ecclésiastique ou de droit canon des opinions que la décision solennelle du concile n'a pas ratifiées. Il se trompa du moins en prêtre qui, audessus de toutes les questions et controverses particulières, n'avait pas cessé un seul instant de placer le dévouement le plus filial à l'Ég'lise et la plus sincère obéissance à sa divine hiérarchie.

Là où j'affirme qu'il ne s'est pas trompé, c'est lorsqu'il a supporté avec la plus ang*élique patience les injures atroces dont il fut accablé sans relâche, tous les jours, pendant six mois.

Il ne se trompa point non plus lorsque, fidèle quand même aux constantes maximes de mansuétude et de charité qui avaient inspiré toute sa vie, il ne fît jamais entendre une parole amère contre ceux qui

le ménag"eaient si peu, et prenaient un plaisir si peu chrétien à jeter sui^ lui du fiel et de la boue.

11 ne se trompa point surtout lorsque, g'uidé par les surs instincts de riiumilité et de la foi, il écrivit au vénérable archevêque de Paris cette lettre si courte et si pleine, qui disait tant de choses en si peu de mots et qui révélait jusqu'au fond de son âme, dans l'admirable simplicité de l'obéissance sacerdotale (1).

Si le Père avait été surpris lorsque, au

(1) Quelque temps après, écrivaut à un de ses confrères de l'Académie, au sujet de quelques paroles regrettables qui avaient été prononcées a son occasion dans un discours public, il exprimait avec une admirable netteté les motifs de son adhésion aux décrets du concile. J'ai retrouvé la copie de cette lettre dans ses papiers, et je ci-ois devoir la citer, à cause de son importance exceptionnelle :

« Mon bien cher et très-houoré confrère, « L'estime et l'approbation de mes confières dans ma vie

publique d'écrivain est et sei'a toujours pour moi du plus

haut prix.

« Lorsque l'ère de la polémique était ouverte dans l'Église,

j'ai coraitattu selon ma couseience et mon droit: vous m'avez

approuvé et j'en étais heureux. Maintenant que la décision

milieu des ardeurs de la polémique, il avait entendu mettre en doute sa foi, cette foi pour laquelle il avait déjà tant travaillé ettantsouffert,jedirai,et ce trait achèvera de le peindre au naturel, qu il ne le fut g'uère moins lorsqu'il apprit qu'il avait donné une si gTande édification à l'Eg-lise. C'est qu'en effet, pour cet esprit si net, si loyal, si droit, reconnaître ses erreurs, c'é-

est intervenue, vous m'approuvez de m'y soumettre, j'en suis certain.

« Que feraient aujourd'hui saint François de Sales, saint Vincent de Paul, Fénelon et Bossuet? Vous le savez, nous le savons tous ; aucun d'eux n'aurait un instant la pensée de se séparer de l'Eglise.

(( Cette pensée, vous êtes bien assuré que je ne l'ai pas; et si je l'avais, vous m'arrêteriez dans son exécution, vous et tous mes confrères sans exception , voilà ce dont je suis heureux,

« Sans vous entraîner sur le terrain théologique, permettez-moi de vous livrer incidemment, et comme sujet de conversation, une remarque ; c'est que j'ai combattu l'infaillibilité inspirée; le décret du concile repousse l'infaillibilité inspirée. J'ai combattu VmïaiWihïUiè personnelle ; le décret pose l'infaillibilité officielle. Des écrivains de l'éeole que je crois excessive ne voulaient plus de l'infaillibilité ex cathedra, comme étant une limite trop étroite; le décret

tait, je cite ses propres expressions, « faire acte d'honneur intellectuel, et produire l'acte scientifique le plus haut. »

C'est par cet acte scientifique , qui se trouvait être en même temps un g-rantl exemple moral dans un temps où l'org'ueil et l'obstination multiplient les scandales, que se termina la carrière publique du P. Gratry.

ose rinfaillihiiité ex cathedra. Je craignais presque l'iiiaillibilité scientifique, l'iiifaillibilité politique et gouvcniementale, et le décret ne pose que l'iulaillibilit^ doctrinale, en matière de foi et de mœurs.

« Tout cela ne veut pas dire que je n'ai pas commis d'erreurs dans ma polémique. J'en ai commis sans doute sur ce sujet et sur d'autres j mais, dès que je connais une erreur, je l'efface et ne m'en sens pas humilié. »

Au moment où. le P. Gratry écrivait cette lettre, il ne connaissait pas encore la lettre des évéques suisses, qui allait lui donner si complètement raison, et au sujet de laquelle il eut encore la force de dicfei- quelques pages dans la preniièi'e quinzaine de janviei'. On sait que l'explication de la constitution Pastor xtcrnus, donnée par Tépiscopat suisse, a été, de la part de S. S. le pape Pie IX, l'objet d'un bref d'approbation. Ce commentaire a donc la plus haute autorité possible.

ri 10

Depuis plusieurs années, le P. Gratry observait avec inquiétude les symptômes de décadence et de dépérissement que la France impériale essayait vainement de dissimuler sous les panég-yriques de ses orateurs officiels. Après avoir abdiqué sa liberté en 1851, par peur du spectre rongée, le pays se laissait conduire vers d'autres abîmes par des chemins semés de fleurs. Le scepticisme politique qui avait fait bon marché des libertés nécessaires, avait bien vite attiré après lui d'autres scepticismes plus dang'creux encore, et une corruption efîrénée, s'étendant de proche en proche, g'ag'nait rapidement toutes les parties du corps social.

Que de fois, dans ses dernières années, le P. Gratry, épanchant son âme avec ses plus intimes amis, g-émissait de voir la France descendre ces pentes déshonorées, et se préparer par sa faute des malheurs peut-être irréparables ! Avec quelle éner- ^ne de lang^ag'e il flétrissait ces sopliistes de la politique, scribes ou orateurs, qui entretenaient le souverain dans ses illusions par leurs flatteries , et le pays dans sa létharg'ie par leurs mensong-es !

Le P. Gratry n'était ni moins attristé, ni moins effrayé du prog-rès de ces doctrines brutales qui, transportées de la morale et de la métaphysique dans le domaine des questions pratiques, niaient résolument tout principe, faisaient abstraction de tout devoir, et prêchaient avec un cynisme menaçant les thèses les plus radicales du socialisme révolutionnaire et athée !

Que pouvait l'humble et paisible penseur pour combattre ces mortelles cnne-

inies de la grandeur nationale, la corruption des satisfaits et la barbarie des mécontents? Par quel effort un homme étrangler à la politique et aux affaires pouvait-il arrêter ce torrent d'iniquités et d'absurdités dont le flot g*rossissant menaçait la France des suprêmes écroulements?

Il pouvait du moins avertir le pays. Il le fît par ce beau livre de la Morale et de la loi de l histoire, qui aurait produit plus d'effet s'il avait été plus court, et qui était à la fois un cri d'alarme et un cri de ralliement.

Hélas ! il était presque trop tard pour avertir les uns et pour chang-er les autres! S'il n^ ^ pas de fatalité dans les choses humaines , il y a encore bien moins de hasard : les révolutions de l'histoire, comme les vicissitudes de la vie individuelle obéissent, malgTé les inconséquences des hommes, à des principes dont la log-ique fait tôt ou tard la rig*oureuse application. On

av^ait semé le vent, on devait recueillir 1rs tempêtes ; on avait semé la corruption, on allait recueillir la dissolution et la mort.

Les douloureuses polémiques de 1870, et l'excessive contention d'esprit qu'elles avaient imposée au P. Gratry, avaient déjà eu pour sa santé de fâcheuses conséquences, lorsque éclata la terrible g-uerre avec la Prusse.

Retiré pendant l'hiver à Pau, au sein de l'honorable Famille qui avait autrefois prodig'ué des soins si affectueux à M. Ampère et à l'abbé Perreyve, il suivait avec anxiété toutes les péripéties de l'horrible drame qui couvrait la France de décombres et de sang'. Chaque bataille , chaque désastre, chaque humiliation nouvelle, retentissaient profondément dans cette âme où la préoccupation de la gTandeur et de la prospérité de la France avait toujours tenu tant de place.

Plus que d'autres d'ailleurs, et par tem-

^yk'i.

pérament autant que par disposition morale, le P. Gratry avait eu toute sa vie une horreur particulière de la violence. La vue du sang* lui faisait physiquement mal. Que ne dut-il donc pas souffrir pendant cette demi-année où le sang* coula véritablement à flots, le sang* de ces hommes auxquels il avait tant de fois prêclié la fraternité, et qu'il avait si souvent, au nom de l'Évang-ile de Jésus-Christ, invités à ne faire tous qu'un cœur et qu'une âme, pour établir sur la terre le règ*ne de la justice !

Mais aussi par quels accents il savait relever les courag'es abattus ! Avec quelle miséricordieuse tendresse il compatissait aux douleurs de tant d'êtres que les fureurs des batailles venaient chaque jour atteindre dans leurs plus chères affections! J'en trouve le touchant témoignag-e dans une lettre qu'il adressait, en février 1871, à la jeune fille dont Paris a connu et parla g-é

le deuil, en apprenant que son fiancé, cel artiste sur le front duquel brillait déjà un rayon de g^loire, av^ait été frappé d'une balle sous les murs de Paris, dans la néfaste journée de Monlrelout :

« Mon enfant, ma Ijien chère enfant, (pi'ai-je à vous demander? J'ai à vous demander l'immense héroïsme de ne pas fléchir jusqu'au désespoir. Maintenez- vous dans la vie , et bientôt dans l'activité. Soyez un des instruments de cette cause pour laquelle il est mort.

« Mourir pour une cause sacrée ne saurait être néant et vanité. Gela est gTand et a une suite. Un pareil acte, un pareil don de soi, est une réalité qui subsiste.

« Kien de petit ne se perd ; à plus forte raison , rien de g'rand. Tout martyr a sa vie éternelle, en pleine et solide vérité.

« Mon enfant , élevez votre àme trèshaut. Ce monde n'est pas un jeu cruel, ni

une apparence vaine. Le triomphe de toute justice et de tout bien est assuré, le triomphe de la vie sur la mort est certain. Lorsque deux êtres se sont donné la main et ont dit : pour toujours, ils se retrouveront quoi qu'il arrive. » « Lorsque deux d'entre « vous, dit le Christ, sont d'accord sur la '( terre, quoi qu'ils demandent, ils l'ob- « tiendront. « Si vous avez demandé le bonheur éternel et l'amour éternel, vous l'obtiendrez. Notre Père est un père, et il est tout-puissant. »

Il n'est pas possible que de telles paroles n'aient rendu courag'e , confiance, espoir, à la pauvre enfant dont le cœur avait été si profondément meurtri ! Vues ilans cette splendide lumière de la foi et de l'espérance chrétienne, les plus gTandes douleurs se transfig'urent, et l'âme la plus brisée devient, par le don d'elle-même à toutes les soutfrances de ce monde, l'àme la plus capable de verser sur les maux in-

)ioinbrables des hommes les plus efficaces consolations.

Enfin, l'effroyable duel des deux peuples était terminé ; l'armistice venait d'être conclu ; on. s'acheminait vers la paix, paix cruelle, il est vrai, mais paix nécessaii'e, et qui du moins allait mettre un terme aux hécacombes humaines. Le P. Gratry était rentré à Paris, comptant, après de si long*s mois d'interruption, reprendre son travail, et toujours plein d'ardeur pour cette gTande œuvre de la pacification du monde par la vérité et la justice qui avait été la pensée dominante de sa vie.

Mais, quelques jours à peine après son retour, éclatait rig*noble révolution du 18 mars. Au moment même où on croyait avoir épuisé la coupe des humiliations et des désastres, il fallait boire une coupe plus amère encore, et y boire de la fang'e mélang'ée avec du sang-. Le cœur du |tauvre Père fut de nouveau brisé. Retiré

à Versailles, puis en Belg'ique, jusqu'au moment où l'héroïsme de notre armée eut rendu libre l'entrée de la capitale, il passa par une véritable ag-onie morale lorsqu'il apprit les sinistres év^énements des derniers jours de mai, l'assassinat des otag^es, les incendies de Paris, et la France déshonorée par la plus inepte des barbaries devant ses ennemis triomphants.

Il revint cependant à Paris, et même reprit courag^eusement ses leçons à la Sorbonne pendant le mois de juin.

Ce fut au commencement de septembre qu'apparurent les premiers symptômes du mal qui devait nous l'enlever si rapidement, après lui avoir infligée les plus cruelles tortures. Une petite gM^osseur s'était formée sous lajoue g-auche, et semblait au commencement n'être que le g'onflement anormal d'une des g-landes maxillaires (1).

(I ) Il écrivait le 4 septembre : « Je suis très-souft'rauf di-

— liil» —

On lui conseilla alors d'aller passer (|Lielques semaines à Montreux, sur les bords du lac de Genève. Il y devait faire pendant l'automne une cure de raisin , à l'aide de laquelle on espérait arrêter le mal dans son principe il). Il n'en fut rien. La tumeur grossit en quelques semaines avec

cette tumeur au cou. Je ne sais comment je sortirai de tout ceci. Si vous saviez toutes mes complications et peines^vous m'écririez souvent pour me consoler. Un seul point devient plus simple dans mon être : c'est Li résolution du bien complet, de l'évangile entiei', la substance surnaturelle deramoiii divin, remède à tous les maux du genre humain. Lisez toujours saint Jean, chapitre xvii. »

(I) U arriva à Montreux le 8 octobre. Le 12, il écrivait cette lettre à la fois si originale et si touchante :

« Airivé en ce lieu depuis quatre jours. Pluie et froid. Auberges et pensions remplies. Cherté odieuse; exploitation radicale de l'étranger. Le mal local augmente toujours, et l'on n'aperçoit pas d'issue.

« Mais je m'efforce par la prière de surmonter tout cela, et de rester dans la patience et la sérénité.

« Je pense il ceux qui sont plus malades que moi, qui n'oiil pas un ami, pas un morceau de pain, pas un abri, et qui sollicitent, avec un espoir incertain, leur entrée dans un hôpital.

« Courage, mon enfant ! Sursum corda ! »

une rapidité effrayante. Dès le mois de novembre, elle formait une masse compacte et dure, qui devait bientôt s'étendre jusqu'à l'épaule, peser d'un poids trèslourd sur la mâchoire inférieure et le larynx, et bientôt déterminer de graves accidents. La difficulté de la mastication et de la dég*Iutition des aliments solides fut bientôt telle qu'on dut se borner à le soutenir par des aliments liquides; et encore, fallut-il en diminuer de jour en jour la quantité , pour ne pas l'exposer à de périlleuses suffocations. Si quelque accident plus terrible ne survenait pas , le P. Gratry était condamné à mourir d'inanition.

La Providence lui fît rencontrer à Montreux une famille d'Alsace qu'il avait beaucoup connue autrefois à Strasbourg-, et qui se consacra tout entière à le soignier jour et nuit , avec le plus touchant et le plus infatig^able dévouement. Les nom-

— 2ol —

breux amis du P. Gratry seront toujours reconnaissants à cette excellente famille de ce qu'elle n'a cessé de faire pendant quatre mois, pour adoucir les souffrances de notre Père. Sa sœur vint aussi s'établir près de lui au commencement de janvier, et lui prodig'uer toutes les sollicitudes el toutes les tendresses de son affection.

iMitin, à deux reprises, son beau-frère, M. le docteur Lustreman, médecin en chef de l'armée de Versailles , s'arracha à ses nombreuses occupations pour se rendre à Montreux, et mettre sa long'ue expérience, avec le plus fraternel dévouement, au service du pauvre malade.

Les soins les plus intellig'ents (1) et les plus consolants lui furent donc prodig'ués jusqu'au bout. Mais rien ne put arrêter la marche inexorable du mal. La tumeur gTOSsissait toujours, et, dès la mi-janvier,

(I) Nous tenons à remercier très-particulierenient ici il. lidocteur Carrard, de Montreux.

elle rendait Ja parole difficile, à cause (lu déplacement de la mâchoire inférieure.

Plus heureux que moi, mon frère Charles avait pu partir de Paris dès le 16 janvier. Je ne le rejoig^iis que le 29. Il nous a été ainsi donné d'être les témoins des derniers jours du P. Gratry.

11 ne me reste phis maintenant qu'à transcrire simplement les souvenirs que nous avons g-ardés de ces jours suprêmes.

Nous avons noté aussi fidèlement que possihle ce que le Père a dit et fait dans les derniers moments de sa vie terrestre. On nous saura g'ré, je pense, de reproduire ces novissima verba, et peut-être y aura-t-il à recueillir là non-seulement de pieuses émotions, mais de salutaires exemples. Car, si la plus précieuse de toutes les sciences est la science du bien mourir, quiconque nous apprend à quitter la vie avec courag^e, avec foi, avec amour,

nous rend le plus sig'iialé des services. Le I*. Gratry a eu l'honneur de couronner les enseig'nements de sa vie par les enseig'nenients plus décisifs de sa mort.

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