‹ Souvenirs de ma jeunesseChapitre 6 sur 12 · KM · texte numérisé non relu

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phie fort éloig'né de la relig^ion , et que toute la ville admirait. Le professeur commença à exposer éloquemment le tissu d'erreurs, d'ig-norances, de malentendus, et de l'aisonnements abstraits, qui forment le fond ordinaire de l'esprit antirelig-ieux. La sainte se mit à pleurer, ne répondit rien, et pria bien ardemment pour le pauvre jeune liomme. Mais, peu de temps après, elle le soig*na dans une cruelle maladie, puis peu à peu lui révéla une science supérieure de l'homme et de l'âme, le soumit à l'Evangule et l'adopta, devant Dieu, comme son fils. Celui-ci, entièrement changée, voulut se consacrer à Dieu tout entier, et ne tarda pas, dans son ardent prosélytisme, à entraîner dans la même voie plusieurs jeunes hommes, âmes nobles et fortes qui avaient été ses élèves. Ceux-ci m'ont dit depuis qu'ils avaient été entraînés beaucoup moins par le professeur que par la sainte. C'est ce qui m'ar-

riva aussi. Je n'avais pas, comme on l'a vu, à être attiré au service de Dieu, mais j'avais à chercher où je le servirais. Dès mon arrivée, ces messieurs m'avouèrent leur projet déjà concerté avec l'évêque d'entrer dans l'état ecclésiastique, de vivre en commun, de consacrer leur vie à l'étude chrétienne des lettres et des sciences, et à l'éducation. Le premier point était précisément mon hut. J'admis l'autre comme excellent. Au même instant, je vis que rien ne s'opposait à mon entrée dans la même vie, et je pris aussitôt ma résolution.

Rien n'était plus disting'ué que cette réunion. Ces jeunes hommes avaient tous renoncé à un bel avenir; plusieurs étaient riches, ce qui , comme je l'ai remarqué depuis, est un obstacle presque absolu au dévouement complet de toute la vie, et de toutes les forces. Mais eux avaient vaincu même la richesse, ce que j'ai peu retrouvé depuis. Tous étaient remplis d'esprit et

d'instruction, et jamais je n'ai rencontré ailleurs tant d'ardeur, ni pareille g*énérosité.

On s'était donné sans réserve jusqu'à la mort et jusqu'au sang* pour la vérité, pour Dieu. J'étais peu dig^ne, en bien des choses, d'être comparé à ces belles âmes; mais je ne restai point en arrière de dévouement, et je me donnai tout entier, avec un indicible enthousiasme, à cette œuvre naissante où je voyais une immense portée pour le bien. — De fait, c'était un g'ermc que la main de Dieu, je le crois encore, avait planté, et arrosait de ses bénédictions. Impossible de dire ici tout ce que ce petit gTOupe renfermait d'amour, d'espérance, de ressources en tout g-enre, ce qu'il y avait d'ardeur, ce qu'il y avait d'élan, et quelle atmosphère du ciel enveloppait et couvait cette moisson.

Mon cœur débordait de joie. Me voici donc, en effet, dans le ciel et au milieu des

Ang'es, me disais-je. Et de temps à autre, je remerciais Dieu du fond de mon âme, de verser tant de g'râces sur ses enfants dévoués.

Quant à la sainte, que nous appelions notre mère, l'autorité de sa vertu, de sa piété profonde^ de sa belle intellig^ence et de son g'rand cœur était sans bornes. Elle était l'âme, la chère âme de notre petite réunion. Elle était pour nous ce que furent autrefois pour d'autres sainte Gertrude, sainte Brig'itte et sainte Catherine de Sienne. C'était, comme ces g-randes saintes, une mère des ouvriers de Dieu. C'est par elle surtout, après Dieu, que cette divine parole : « Ils n'avaient qu'un cœur et a qu'une âme, » tendait à se réaliser parmi nous. Dieu du moins le voulait, et nous donnait pour cela bien des gTâces.

La pieuse et g*énéreuse mère, voyant le gTand amour que nous avions tous pour elle, craig'nait parfois que l'on n'agit trop

pour lui plaire, el pas assez siinplenienl pour Dieu; et elle employait divers moyens pour éprouver la force d'àme de ses fils, et voir s'ils étaient capables de vivre, d'ag-ir, de mourir pour Dieu seul. Voici un jour le moyen qu'elle employa à mon ég'ard.

« Je sais, me dit-elle, votre extrême af- « fection pour vos frères et pour moi ; mais '( je crains que notre union ne soit pour « vous un but plutôt qu'un moyen, .le ne <( sais si vraiment vous aimez Dieu par- « dessus toutes choses, et si vous avez la <( force de vivre et de travailler pour lui « seul, sans tendresses humaines, comme « aussi sans g-loire humaine.

« Ici votre cœur est heureux, et par vos « travaux vous pouvez espérer quelque « réputation parmi les hommes. Auriez- (( vous la force de sacrifier tout cela, si « c'était la volonté de Dieu ? Or, je pense (( parfois que votre vocation est de mener

« une vie très-humble, trèscachée en pré- <( sence de Dieu seul. Peut-être êtes-vous « appelé à vivre d'une vie tout intérieure, (( à ne jamais rien écrire, à sacrifier toute (( votre science, et tous vos g-oùlsphiloso- « phi(jues, à ne jamais parler de Dieu qu'à « de pauvres g^ens de la campag-ne. Par « exemple, vous avez vu à l'entrée des « Vosg'es le pauvre couvent du Bischen- « berg' (1). Aimez-vous assez Dieu pour « vivre et mourir là, si Dieu le veut? Je « vous demande d'y penser. .Je crois que « cette vie serait bonne, que le sacrifice '( serait gTand et ag"réable à Dieu ; et je '( pense qu'il faut essayer. Ne vous en- « g-ag'ezpas cependant; laites un noviciat, « et éprouvez votre vocation. L'année ré- « volue, vous vous déciderez, après m'en

(1) C'était 1111 couvent de Rédeniptoi-istes (congrégation <io saint Alphonse de Liguori). Les religieux viennent d'être ili-^perijés par ordre du gouvornement prussien. {Note des

<-litCW'S.)

« avoir parlé. Mais d'abord, prenez ving*!- « quatre heures de réflexion pour me dire (( si vous voulez ou non essayer ce novi- « ciat. Et il ne faut l'essayer que si vous K êtes décidé à rester, dans le cas où Dieu. « le voudrait. »

Eh bien ! Dieu, en effet, m'avait fait la g'râce de l'aimer, du moins en ce temps, par-dessus toute chose. Provoqué au nom de l'amour de Dieu seul, je me recueilhs profondément, et, la nuit suivante qui fut à peu près sans sommeil, je discutai la terrible question. Puis-je, oui ou non, pour l'amour de Dieu, m'enterrer pour toute ma vie dans cette solitude? C'était pour, moi la même chose que de consentir à mourir le lendemain. — Soit ! la question est donc celle-ci : puis-je donner ma vie pour Dieu? Puis-jeladonnerdemain ? J'eus le bonheur de répondre — oui. Dès ce moment, sans aucune arrière-pensée, je dirig-eai mon cœur et mon esprit dans ce

sens, avec la conviction que je passerais ma vie entière au Bischenberg*.

Je me présentai donc dans l'humble cloître comme postulant. Mon principal sacrifice était de quitter ma mère et mes frères. J'avais perdu, l'année précédente (1828), la bien-aimée mère de mon enfance. Grande et profonde épreuve! Mais là, dans le recueillement et la solitude, je retrouvai ceux .que j'aimais plus vivants, plus réels, plus aimés, que lorsque je vivais au milieu d'eux. C'est là que je compris surtout la communion des âmes, et ces espèces de lig'nes électriques qui mettent souvent les hommes comme en contact, sans ég"ard aux distances. Je continuai réellement à vivre d'une vie commune, intérieure et profonde, avec les âmes et les esprits de ma chère famille adoptive.

Je n'ai jamais été si heureux de ma vie que pendant ce séjour au Bischenberg'.

Tout, au dehors, y était rude, pauvre, on-

nuyeiix, stérile en apparence; mais je vivais d'une vie intérieure véritable. J'étais en société intime avec mes amis, et peutêtre avec des âmes inconnues ;■ j'étais plein de joie, surtout le vendredi, jour de g'rande solitude et de g-rand silence. J'étais même g'ai et rieur comme un enfant.

Une fois, dans un rêve, il me sembla qu'un ang-e me disait d'une voix pénétrante ces mots : — « Renoncement complet ! » — Et cette voix dont je me rappelle encore l'effet, répétait ce mot; et dans son ton et son accent, était exprimée toute la profondeur du sens mystique de ces mots : renoncement complet! c'était un sens terrible ! c'était la pleine acceptation de la mort; mais d'une mort, il est vrai, pleine de promesses et d'avenir, d'une mort qui est la mort de la mort, et le commencement d'une vie pleine. Je fus mis en demeure d'accepter cette mort. Je l'acceptai. Et, toujours dans le rêve, je m'étendis sur la

terre pour mourir, et la mort passa sur moi.

C'est aussi dans cette maison qu'un malin, ayant une faim des plus vives, je reçus comme un ordre intérieur de jeûner. Cela me parut presque impossible; mais j'obéis. Alors je pris l'Ecriture sainte et je lus pendant toute la matinée. Je voulus relire une bonne fois Tépître de saint Paul aux Hébreux, qui était pour moi un scandale ; car elle me paraissait dénuée de sens. Je pris le texte g-rec et à côté la Vulg-ate. Je relus dun bout à l'autre Tépître. L'ininlellig*ible épître était devenue un fleuve de lumière. Cette lecture a déposé pour toujours une idée mère dans ma vie : l'idée du temps comparé à l'éternité, et de la vie présente comparée à la vie à venir.

0 mon Dieu! je me souviens trop bien, et je consig'ne ici le souvenir des rares époques de ma vie où j'ai été pour un moment fidèle à vos g-ràces et à vos ins|)ira-

lu.

lions. Et je ne parle pas de cette perpétuelle indocilité, de cette habituelle lâcheté qui fait que je n'ai presque rien compris de ce que vous avez voulu me dire, et presque rien réalisé de tout ce que vous vouliez de moi. Omon Dieu! faites que maintenant, pendant les jours qui me restent à vivre, je sois moins indocile et moins lâche. Faites que les long-ues époques d'un coupable sommeil ne reviennent plus ! faites surtout que jamais le ipéché ne vienne rompre et briser ma vie ! Pardonnez-moi, Seig-neur, mes péchés et mes crimes ! Réparez, s'il se peut, tout le mal que je me suis fait, et que j'ai fait à votre cause.

En 1830, quelques jours après la révolulion de Juillet, les relig-ieux du Bischenberg' se dispersèrent. D'un autre côté l'évêque de Strasbourg- (1), voyant venir des temps difficiles, proposa à notre petite réunion une œuvre de dévouement. « Venez « m'aider, mes cbers amis, nous avait-il « dit; venez tenir mon petit séminaire : « votre science, votre zèle, serviront uli- « lement la relig'ion. » On accepta. Je fus rappelé par l'évêque et aussi par la mèip de famille : on me chargea de professer la rhétorique au petit séminaire, ce que je Ils pendant quatre ans.

(i) C'était Me-- do Treveru. (yofe des éditeurs.)

Mais je me hâte de reprendre le récit de l'histoire intérieure de mon âme.

La vie intérieure est plus réelle que la vie extérieure. La vie, à la surface, est moins vraie, moins pleine qu'au centre.

Répandu dans toutes les choses du monde par son corps et ses sens, on n'aime pas, on ne sent pas; on dort, on vég*ète, on ne vit pas. Recueilli dans son âme, séparé de toutes choses en apparence, mais rapproché de Dieu, on sent, on aime ; on aime Dieu, les idées, les hommes, les âmes, les choses, la nature, la vie. Pourquoi les hommes ne cherchent-ils pas davantag-e à vivre ainsi? Pourquoi se trompe-t-on toujours si g-rossièrement sur le bonheur? On en poursuit l'ombre, on on perd la substance. Gela est connu, mais néanmoins on va toujours, on reste dans les traditionnelles stupidités de la routine de ce monde; on ne travaille point à relever le monde, la famille, la cité, le g'enre humain entier vers une vie

|j1lis vraie, vers celle qu'apporte l'Evang-ile et dont on ne veut pas.

Mais c'était là par la g-râce de Dieu, depuis plusieurs années, tout mon désir, touf mon espoir. J'avais donné à cette cause, à ce travail de l'Eg'lise sur le monde, mon esprit, mon cœur et ma vie. Or, dans cette vie mystique dont je viens de parler, je ne déviais pas, j'étais en pleine activité pour ce but, j'ag'issais, je souffrais, je priais, je pensais, et j'aimais selon mes forces pour X édification de la ville sainte. Les efforts intérieurs des volontés, la prière des esprits, le cri des cœurs, tout cela n'est jamais perdu; ce sont là, au contraire, les sources vives des forces qui peuvent soulever le monde vers une vie plus élevée. L'état d'une âme et son mouv^ement intérieur se répand jusqu'aux extrémités de la terre, et enlre, comme force composante, g'rande ou petite, dans tous les mouvements de l'univers.

Donc nos ardents désirs et nos ardentes

prières, à cette époque, n'ont sans doute pas été perdus.

Je disais, et je me suis toujours dit : Il doit sortir de l'Evang-ile une science et une société. Et là, au milieu de ces belles âmes et de ces belles intellig-ences, je m'attachais avec ardeur, avec espoir, avec la plus incroyable ténacité, à la solution de ce problème : les hommes peuvent-ils s'entendre et saimerl Les hommes peuvent- ils s'aimer et n'avoir qu'un cœur? Peuventils s'entendre et n'avoir qu'un esprit? Peuvent-ils, en arrivant à l'unité d'esprit et de cœur, fonder la divine cité que j'ai vue, fonder cette science et cette société qui doivent sortir de l'Évang'ile? Et j'entendais tout cela sans trop d'utopie, et j'entrevoyais des possibilités que j'entrevois encore aujourd'hui, et auxquelles je crois aujourd'hui plus que jamais.

Nous nous aimions; et si l'union, seulement à ce deg'ré, était plus répandue sur

la terre, ce serait un g*raiid don du ciel. Nous nous aimions et nous cherchions à nous entendre. Mais il est encore plus difficile de s'entendre que de s'aimer. Néanmoins, il y avait entre nous de g-randes facilités à l'union intellectuelle. Et je croyais avoir devant les yeux la pure et belle lumière dans laquelle nous nous unirions, dans laquelle nous travaillerions en conmiun toutes les sciences, pour les ramener à leur source, selon le mot d»' saint Paul : « instaunire omnia in Chrl- « .v/ô (1). »

Cet espoir me comblait de joie, et j'étais bien décidé à tout faire et à tout souffrir pour le réaliser.

Pour le moment, nous donnions toutes nos forces à la direction du petit séminaiî*' de Strasbourg'. Ce qu'on y déployait (!<■ vig'ueur et de zèle, ce qu'on y supportai!

[i] Eplies., I, 10.

de fatig'ue n'est pas croyable. Quand je commençai à professer la rhétorique, j'étais convaincu que la parole ne fatiguie pas. Je pouv^ais parler avec chaleur pendant une journée entière. J'en abusai. Je faisais quatre heures de classe par jour; je tenais l'étude, je surveillais la récréation, je conduisais les élèves à la promenade. En promenade, en récréation, je causais continuellement avec eux, je luisais la prière du soir qui durait un quart d'heure, je disais mon bréviaire à haute voix. Aussi, à la fin de la première année, j'avais les org^anes de la voix blessés et ulcérés. Le repos eut pu me g-uérir. Mais le chef, qui sous ce rapport s'est d'ordinaire cruellement trompé, n'ayant jamais connu par lui-même la fatig'ue, m'eng'ag'ea au nom du dévouement à continuer. Et moi, voyant mon dévouement mis en question, et sachant bien d'ailleurs que j'étais blessé, que les org^anes de la voix étaient

ulcérées jusqu'au sang-, et que chaque mot et chaque syllahe me coûtait un douloureux et dang-ereux effort, que ma brillante santé était perdue si je continuais, et enfin que ma vie était en dang^er, je continuai pourtant. Un jour, sentant que le fardeau me tuait, je dis en moi-même : Pourquoi pas? Si j'étais officier d'artillerie, je devrais mourir sur mes pièces, sauf contre-ordre. C'est ce que je dois faire ici. — Un soir, après m'ètrc roidi pendant tout le jour contre une fatig'ue extrême, je tombai sans connaissance par épuisement.

,Ie fis une petite maladie et repris mes fonctions.

ti

A travers mes quatre années de labeurs classiques au petit séminaire, j'avais de mon mieux poursuivi la recherche intérieure du vrai. Mais décharg'é de ce fardeau, et fort peu employé au pensionnat, je commençai à travailler seul, à écrire, à méditer de la manière la plus féconde.

Dieu daig'na bénir six années de travail théolog-ique, philosophique et scientifique qui commencèrent alors. Je travaillais la Ihéolog'ie et la philosophie réunies, la scolastiqueetla mystique prises ensemble, et le tout comparé à toutes les sciences que je pouvais connaître, ou que j'apprenais pour combler les lacunes. Je travaillais avec prières, avec larmes. Je suppliais

Notre- Seig-neur de me donner la lumière sainte, la lumière utile. Ces mots du Seig-neur : « Sans moi vous ne pouvez rien c( faire (1), » étaient sans cesse présents à mon esprit.

J'étudiais, j'écrivais, en demandant sans cesse au Verbe divin de m'éclairer. Quand mon travail semblait devenir moins fécond, je tombais à g-enoux et suppliais Notre- Seig-neur, avec d'ardents soupirs et les plus vives instances, de revenir et de m'éclairer. Je travaillais en vue de la mort, en vue des souffrances du monde. Je demandais à Dieu un peu de lumière, de lumière chaude et vivifiante, afin de pouvoir en communiquer quelque chose aux pauvres hommes si malheureux, si aveug'ies, si abîmés dans les ténèbres. Je demandais surtout l'amour, et la connaissance des conditions dans lesquelles les hommes peuvent s'unir.

(I) Saiut Jean, xv^ 5.

Ce qui est admirable, ô Seig'neur, c'est qu'à travers ces douze années où j'étais surchargée de travail extérieur , vous n'avez pas laissé tarir le cours vivant de ce travail intérieur de mon intellig^ence vers vous. Vous m'avez fait la g'râce de fournir en même temps deux carrières, de vivre de deux vies, l'une au dehors, l'autre au dedans. Surtout pendant les six dernières années, surtout pendant les deux dernières, le cours d'eau vive que votre bonté me donnait était devenu un torrent. Le besoin du travail, de la prière et de la méditation ; le besoin de voir de plus près et décrire ce que j'apercevais, était devenu irrésistible; le mouvement du travail intérieur durait toujours; très-souvent il durait la nuit pendant le sommeil. Et le jour, au milieu des enfants, je les reg'ardais de mes yeux, mais en même temps je continuais à voir le beau spectacle intellig'ible qui me suivait partout.

J'avais peu d'heures libres chaque jour. Cependant j'avais le matin trois heures de suite, de sept à dix. Je n'oublierai jamais avec quelle impatience j'attendais celui qui, à sept heures, me rendait la liberté ; la profonde douleur que j'éprouvais lorsqu'il tardait de trois minutes, et ma reconnaissance lorsqu'il venait deux minutes trop tôt. Je remontais dans ma chambre avec la plus ag'ile impétuosité : je déjeunais, je crois, en moins de deux minutes, et en même temps je prenais la plume pour écrire les choses dont j'étais plein. C'est alors que j'écrivis environ quinze ou ving-t g'rands cahiers in-folio , sans rature et comme sous la dictée : on les trouvera dans mes papiers; c'était pour moi seul; ce n'étaient parfois que de simples études sur des questions douteuses ; je méditais en cherchant, non en dog^matisant. Dans ces pag-es, il y a des contradictions. Souvent j'arrivais à l'inverse de

ce que j'avais d'abord supposé. Mais j'écrivais toujours dans un ardent amour de la vérité, avec prières presque continuelles, avec soupirs et avec larmes (1). Dès que la lumière pâlissait ou semblait disparaître, je tombais à g^enoux et disais avec un ardent désir et une foi vive : — - Venez, Seig^neur ! sans vous je ne puis rien faire.

Je ne puis douter que dans ces prières Dieu ne m'ait plus d'une fois béni, et ne m'ait montré la lumière.

L'ai-je bien vue? N'y ai-je rien mêlé?

C'est ce dont je ne suis pas jug-e.

Plm tard, dans les dernières années de sa vie, le i*. Gratrij entreprit d'achever ce travail, et 'particulièrement de classer d'une manière méthodique les résultats auxquels il était arrivé par trente années de

(l) A cette époque de la \ie du P. Gratry (1830-1842) appartiennent les Méditations inédites, que nous pultlierons aussitôt après le présent volume. [Note des éditeurs.)

mckl/tations théologiques et philosophiques. Ce f>agtnent trouvera sa place dans un volume de Mélanges qui sera ultérieurement donné au public. Contenfonsiious de dire ici, au moment oh cette biographie est interrompue, que, apjri's la dispersion du groupe de Strasbourg , le P. Gratry vint à Paris et fut chargé de la direction du collège Stanislas, qu'il garda Jusqu'en 1847, époque à laquelle il fut nommé auinônier de l'Ecole normale, par j\P'' Affre.

Les pages qui suivent font connaître les principaux incidents de sa vie et ses œuvres depuis cette année \'!>\1 jusqu'à sa mort.

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