‹ Souvenirs de ma jeunesseChapitre 9 sur 12 · KK · texte numérisé non relu

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Cet Évang'ile , criblé de notes et de coups (le crayon, l'accompag-nait partout. Aussi bien, dirai-je que je n'ai jamais connu aucun homme qui ait, au même deg-ré que le P. Gratry, vécu dans un commerce plus intime avec rÉ\'ang-ile, c'est-à-dire avec l'histoire, la doctrine, les paroles, les sentiments, la personne, le cœur même de N.-S. Jésus-Christ. Assurément il connaissait bien tout le recueil de nos saintes Écritures, et l'Ancien Testament comme les écrits apostoliques ; mais les h^vang^ijes ne sortaient jamais de s^ pensée. 11 y a peu d'années encore, il s'était imposé la tâche d'apprendre par cœur tous les discours de Notre-Seig'neur contenus dans rÉvang'ile de St-Jean : verba Verbi.

Il s'était donc fait, chez lui, une véritable assimilation entre ses pensées et les pensées du Sauveur. II n'y avait pas une seule (juestion sur laquelle les idées du Verbe incarné ne lui fussent aussi présentes

que les siennes propres. Tel est, selon moi, le secret de la puissance extraordinaire exercée sur les âmes par ses paroles et par ses écrits.

Mais, dans les derniers jours de sa vie, ce fut moins encore la vérité divine de l'Evang-ilequeson infinie charité dont cette belle âme fit rayonner autour d'elle la douce et vivifiante splendeur. A mesure qu'il approchait du terme de son pèlerinag'e terrestre, à mesure que le prog*rès du mal lui rendait la parole plus difficile et le faisait entrer davanlag'e dans le silence, la vie de la charité semblait affluer davantag'e au cœur. Ses lettres étaient plus que jamais empreintes de ce sentiment d'amour surnaturel pour Dieu et pour les âmes. Ses g'cstes eux-mêmes exprimaient surtout la suavité et la douceur intérieures où son âme s'établissait de plus en plus. Gomme l'apôtre de l'amour, il en arrivait à ne presque plus

dire qu'une seule cliose : a Mes enfants, aimons-nous, soyons vrai ment frères; » Filioli, diligite alterutrum.

A l'ég-ard de ceux qui l'avaient tant fait souffrir, pas une parole de récrimination , pas un souvenir amer. Dans les derniers jours de décembre il reçut, à l'occasion de son adhésion aux décrets du concile (1), une lettre remplie des reproches les plus durs, et, pour joindre la dérision à l'injure, l'auteur envoyait avec sa lettre une imagée sur laquelle il avait écrit : Voire ami.

Voici la réponse du Père , telle que me la donne un brouillon trouvé dans ses papiers :

«Monsieur, bénédiction pour malédiction.

«Sur limag'e que vous m'env'oyez , je lis ce mot de votre main : « Un ami.»

« Eh bien! monsieur, j'accepte. Je ne

(1) Cette letti'c lui lut ailressée de Genève. I.e signataire s'intitulait rifni/eii Vninlnif: il fU'étre l'hrétien.

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vois que ce seul mot dans votre lettre, et je m'y tiens.

« Je vous tends ma main fraternelle , prenez-la. Si vous le faites, comme je l'espère , si vous sentez la charité de Jésus- Christ comme je la sens, voici ce qui arrivera.

«Vous prendrez connaissance, en une heure, de mon présent et de mon passé, «et vous aurez la joie de reconnaître que je suis, depuis mon enfance jusqu'aujourd'hui, malgTé mes misères et mes fautes, le ser- N'iteur et Tadorateur de la vérité seule. » Puisse cet élan de charité, pai*li du cœui' (lun mourant, avoir touché le pauvre homme qui l'avait si indig'nement injurié! Quand j'ai su qu'il avait g*rossièrement insulté notre malade, j'ai été tenté de lui en vouloir ; mais il y a mieux à faire , c'est (limiter les sentiments de ce cœur si bon et si fidèle imitateur de la bonté de Notre- Soin'ueur : Patei\ dimitte ilUs.

Dès le Jour de mon arrivée auprès du Père, un détail me révéla cet état d'âme où rinfînie charité allait pour ainsi dire absorber tous les autres sentiments et devenir riiarnionie finale de sa vie.

On se rappelle comment, à deux reprises, dans sa carrière d'écrivain au service de la philosophie et de la théologale chrétiennes, le P. Gratry s'était cru obligée de lutter publiquement contre M. Vacherot, ou, j)our parler avec une complète exactitude, contre les idées exposées par M. Vacherot dans ses ouvrag^es ; car jamais, je le sais, et j'en puis rendre témoig'nag'e, jamais les vivacités de ces deux polémiques n'avaient empêché le P. Gratry de parler avec une haute estime du caractère si honorable de l'adversaire ([u il avait combattu exclusivement sur le tei'i'ain de la philosophie et de rexég"èse.

Peu de jours avant mon départ poui* Montreux, j'avais rencontré M. Vacherot

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à la réunion annuelle des anciens élèves, (le l'Ecole normale, et il m'avait demandé avec un affectueux intérêt des nouvelles de notre malade.

Dès mon premier entretien avec le Père, je tins à lui répétei' les cordiales paroles que m'avait dites à son sujet l'ancien direcleuf de l'Ecole. « Cher enfant , me réponditil, quand vous retournerez à Paris, portezlui de ma partie baiser de paix. Je le lui aurais porté moi-même si j'avais pu. Il y a quelcpie temps, je voulais lui écrire, pour lui dire combien j'étais touché de l'attitude si noble, si loyale, qu'il a prise à l'Assemblée. » 11 ajouta ensuite : «Oh! la charité, la science de réunir les hommes! Depuis trois mois, comme j'ai pensé à cette science! Et il me semble que je l'ai trouvée! »

Et il joigMiil ses mains en levant les yeux au ciel. Ce g*este si expressif, si beau, revenait à chaque instant dans les entre-

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tiens de ses dei'iiiers jours. Le Père le renouvela encore lors(|ue, après lui avoii* nommé quelques personnes qui priaient tout particulièrement pour lui, j'ajoutai qu'un de nos confrères de l'Oratoire disait la messe tous les jours à son intention depuis six semaines: «Oh! voilà qui est bon,» me dit-il, tandis que l'expression d'un pieux attendrissement se peig'nait sur sou visag*e.

Je tins à lui répéter aussi , dans ce premier entretien , les paroles de paternelle tendresse dont iVP' l'archevêque de Paris m'avait expressément chargé pour lui, et j'ajoutai que le vénérable prélal m'avait donné sa bénédiction pour la lui apporter. Le Père se montra très-reconnaissant de cette marque d'affectueuse estime que son ('vécpie lui envoyait pour le consolei' au miheu de ses douleurs.

Du reste, dès son arrivée en Suisse, il avait (Hé accueilli |)ar le clerg'é avec la

plus ^'raiide bienveillance, ol, tant rju'il avait eu la force de dire la messe , M"^ Marilley, évèque de Lausanne et de Genève, lui avait permis de la dire dans un oratoire privé, attenant à son appartement (1). Cette grande consolation, du reste , lui était refusée depuis plusieurs semaines. Il eut été impossible au Père, à cause de son état de faiblesse, de se tenir debout pendant une demi-heure.

Mais , privations , souffrances , accablements, ang*oisses (et il en eut de très gTandes pendant la période de formation de la tumeur , quand il croyait à chaque instant, surtout pendant la nuit, qu'il allait étoufîéri. le P. Gratry supportait

(1) Quatre jours ;i\;iut sa mort, le 3 lï'vrier. M?"" Tévèque lie Bethléem, abbé de Saint-Maurice, et quatre curés du canton de Vaud, vinient e.xprés à Moutreux pour exprimer au P. Gratry leurs cordiales sympathies. Je tiens à noter aussi la visite que lui fit, presque dans les dernières heures, M. Krnest PSaxille, de Genèxe, avec qui le Père avait fait intime connaissance depuis la puldicatiou des Penst^es de Maine de Biraii.

lout avec une admirable fermeté d'âme.

Pas de plaintes, pas de lamentations, pas de murmures. Lui que son tempérament, nerveux et impressionnable, avait souvent rendu trop sensible à de petites souffrances sans gravité, il nous étonnait |)ai' l'invincible patience avec laquelle il endurait de véritables tortures. C'est une des g-ràces les plus visibles que Dieu lui ail faites pendant les cinq mois de son douloureux martyre, et un des g*rands exemples que ce bien-aimé Père nous ail laissés.

D'ailleurs, on le retrouvait toujours luimême jusque dans les plus petits détails. On sait de quel g-oùt exquis il était doué pour la musique. Environ quinze jours avant sa mort, un musicien ambulant s'était arrêté sous ses fenêtres et avait joué jo ne sais plus quelle mélodie d'un gTand maître- «Ce n'est pas cela, dit le Père, c'est beaucoup trop lent. Tenez , dit-il à

mon frère , portez-lui cette pièce de dix sous, dites-lui qu'un g*rand musicien l'é- (^oute, et demandez-lui, ou de cesser de jouer cet air, ou de le jouer plus vite. » Le Savoyard ne se le fît pas dire deux fois. La mesure fut accélérée, et le Père dit : «Bien, bien, c'est cela maintenant. »

Le mercredi 31 janvier, juste une semaine avant sa mort, il eut avec mon frère Charles une assez long^ue conversation (pii fut rédig'ée presque aussitôt après. 11 altondait alors son beau-frère , M. le docteur Lustreman , dans l'espérance qu'une in- (•ision pourrait être faite dans la tumeur, et que ce serait peut-être pour lui un acheminement vers la g^uérison.

« Si vous saviez, dit-il, dans son lang^ag'c toujours si orig'inal et si saisissant, si \ ous .saviez ce que c'est que de sentir qu'on descend continuellement, continuellement ! •le sens cela tous les jours depuis six mois. J'étais d'abord en haut de la rnai.son , au

«•renier. Je suis descendu dans l'appartement de maître, puis descendu encore , et maintenant, me voici à la cave... au souterrain... au cachot... oui, au cacliot, au souterrain... au caveau... au tombeau!

« Dans les premiers temps de ma maladie, lorsque j'ai commencé à voir la mort probable, j'ai dit à Dieu : «Je remets tout «entre vos mains, je ne m'inquiéterai de « rien.» Mais voici que, depuis que le danger s'est rapproché (1), depuis que je vois la mort de plus en plus probable, je tiens davantag-e à la vie, je sens un g-rand g'oùt pour la vie ! C'est que , depuis quelque temps, j'ai des idées, des idées si gTandes, si pratiques, j'ai tant d'espérances ! »

«Espérances g'énérales , lui demanda mon frère, ou espérances pour vous? — Pour le g-enre humain , répondit-il. Oui,

(1 J'ai oublié de diio que, quelques jours auparavaut,de lui-uiènie. le Père avait demandé rextrénu-ouctioii, qu'il ■,\\,\\\ icciic dans sou t'autouil.

depuis quelque temps, je me suis fortifié à uu tel degTédans mes convictions et dans mes espérances ! Si j'avais seulement encore la force d'écrire ces choses! Mais cela ne fait pas qu'on g-uérisse, » ajouta- L-il aussitôt de lui même.

Après quelques instants d'interruption, il reprit : «Surtout, pas d'inhumation précipitée. Je vous demande, mon cher enfant, ainsi qu'à mon beau-frère, d'y veiller. Les inhumations précipitées, c'esl injuste, c'est affreux. »

Puis, après cette parenthèse sig-nifîcative , revenant à ses premières idées, il ajouta :

(( Et les vertus chrétiennes! Je vois tant de choses! La chasteté, par exemple, combien elle est nécessaire! Je vois le type du vrai prêtre, de trente à cinquante ans, le sel de la terre (ici quelques mots que mon frère ne put saisir, car le pauvre Père parlait fort difficilement). C'est à partir

(lo soixante ans <|iie j'ai on îe pins d'idées, n

l?endant cet entretien, le Père n'axait pas cessé d'avoir la physionomie la pins calme.

Presque immédiatement après, il demanda à me voir. J'allai donc remplacer mon frère auprès de lui. II sétait fait lire dans le journal de la veille les détails i concernant la patriotique entreprise de la souscription nationale pour la délivrance du territoire. Il m'en parla et me demanda si je croyais qu'elle réussirait.

Puis, après quelques instants de silence, il m'adressa cette question :

— Ne serait-ce pas le moment de l'aire une trouée?

Graig-nant qu'il ne fût revenu à la pensée de demander une incision dans sa tumeur, et sachant que cette incision était impraticahle, je ne voulus pas répondre trop vite pour ne pas le fortifier dans une

espérance qui serait devenue une déce|)tion.

— Où cela, mon Père, lui dis-je, faire une trouée?

— Mais, reprit-il vivement, dans son capital, afin de hâter la marche de cette souscription, car il faut qu'elle réussisse.

Je fus ému jusqu'aux larmes. Ce g'rand citoyen , ce noble cœur oubliait entièrement son horrible martyre pour ne penser qu'à la mutilation de la patrie et aux moyens de la relever !

Amis, nous nous souviendrons, n'est-ce pas, de cette parole du Père mourant ? et si r effort actuel ne donne pas du premier coup un résultat suffisant, s'il faut quelque sacrifice plus décisif pour délivrer la France de l'odieuse présence de l'ennemi, nous n'hésiterons pas à obéir au mot d'ordre que ce vaillant cœur nous a laissé: Nous ferons une trouée.

Quelques jours après mon retour à Paris,

on m'envoyait la copie de la lettre ci-jointe écrite parle P. Gratry, en ce même 3J janvier, à une personne qui avait sollicité ses prières pour le succès de l'œuvre :

« Mon enfant, bénédiction mille fois.

Je suis dans l'enthousiasme de la souscription nationale. Ceci est de première g*randeur. C'est d'une g-randeur qui peut nous rendre l'estime de nous-mêmes et l'estime du monde entier. Ce jour-là. on pourra s'embrasser, w

Cette lettre, tracée au crayon , entièrement de la main du Père, est la dernière qu'il ait écrite.

Que tous les org-anes de la presse, qui patronnent la souscription nationale, reproduisent cette lettre. Qu'ils fassent entendre à tout le pays cette voix d'outre-tombe, et l'appel du P. Gratry vaudra des millions !

Le jeudi 1" février, le Père se leva à cinq heures du matin, pritdu papier, un crayon,

et écrivit quelques lig*nes sur un g'rand cahier. Il fut préoccupé toute cette journée crune question de politique sacrée; car, nousayantfaitmonterauprèsdelui, Charles et moi , il nous fit chercher dans la Bible l'histoire de Jéroboam qui, scindant en deux le peuple de Dieu, s'était emparé du pouvoir sans consulter la nation , avait installé officiellement à Dan et à Béthel le culte des veaux d'or, empêchant ainsi les tribus d'Israël de se rendre à Jérusalem et de retrouver, par l'unité relig^ieuse, le chemin de l'unité politique. Il écouta fort attentivement la lecture de ce passag'e que je lui lus dans le texte latin. La lecture achevée , il nous recommanda d'y réfléchir pour lui en dire nos pensées le lendemain.

Le lendemain, en effet, malgTé une nuit très-ag'itée, et dans laquelle il y avait eu un commencement de délire, il revint sur cette question et se fit faire une seconde

lecture du même chapitre. Après quoi il nous dit :

— Ecrivez.

Je pris du papier et un crayon , tandis (|ue Charles se tenait le plus près possihle (le sa bouche pour ne rien perdre de ce (|u il allait dire.

Le Père dicta alors, sans hésitation, les phrases qui suivent :

« Tous les hommes sont frères , mais absolument frères, parce qu'ils sont tous rois et tous dieux : première vérité.

« Deuxième vérité. Ils deviennent bientôt, pour la plupart, Gains, fils du diable, Satans, ennemis des hommes et de Dieu, sans liberté et incapables de liberté.

« Mais ils retrouvent la liberté royale et la divinité par l'adoption en Jésus- Christ.

« Gomment cela peut-il se faire ?

(( Par un unique moyen. G'est qu'un homme peut mourir pour les siens, un roi

-ÎT")

j)out mourir pour un peuple , et le dernier (les mystères de la vie éternelle, c'est qu'un Dieu peut mourir pour un Dieu. »

Cette dictée achevée , il indiqua par un mot deux versets de l'Evang-ile de saint Jean, qu'il me fît écrire à la suite des phrases précédentes :

Propterea me dilifjit Pater , quia ego pono animam meam, ut iterum sumam eam.

Nemo tollit eam a me ; sed ego pono eam a me ipso , et potestatem habeo iterum sumemli eam. Hoc mandatum accepi a Pâtre meo.

{Joan., X, 17,18.)

Ce 2 février était la fête de la Purification delà sainte Yierg'e. Nous aurions bien désiré pouvoir, à cette occasion, apporter encore une fois la sainte communion à notre cher malade, .le lui en dis quelques mots ; mais il craig'nit de ne pouvoir avaler la sainte hostie, et, par respect pour le

sacrement il dut se priver de celte grande consolation.

D'heure en heure la faiblesse aug'mentait et , avec elle, la presque impossibilité d'avaler même quelques cuillerées de liquides. Nous marchions rapidement vers la fin.

Tout le reste de ce jour (2 février), il l'ut très-ag'ité, se levant, se couchant, se relevant, parfois voulant ôter ses vêtements, et répétant à plusieurs reprises cette parole (|ui est si souvent un symptôme de mort ))rochaine : « Je veux m'en aller. »

Dans la crainte que cette ag'itation n'aug'mentàt pendant la nuit, on fît le soir dans la tumeur une injection de morphine, et le malade fut pris d'un sommeil trèslourd qui dura toute la nuit.

Néanmoins, le samedi 3, toujours fidèle à ses habitudes de travail, il se leva à six heures, prit son g'rand caliier, essaya d'érrire ; mais il put à peine tracer quelques

mots presque illisibles, et ce fut sa sœur ([ui, devinant une pensée qu'il n'avait plus la force d'exprimer, écrivit sur ce cahier le mot qui la complétait.

Il nous fit cependant monter près de lui, Charles et moi. A peine nous eut-il vus, et quand nous l'eûmes embrassé :

« Vite au travail, » nous dit-il. .le lui répondis : « Oui, mon bon père, au travail, pour que le règ-ne de Notre-Seig-neur arrive et pour que les liommes deviennent meilleurs. » Un doux sourire illumina son visag'C.

Nous nous demandions si cette préoccupation de travail n'était pas une simple ao'itation fébrile, ou si elle allait se rattacher aux pensées qu'il avait dictées la veille.

11 demanda qu'on lui relût les phrases précédemment citées. Après quoi, il me dit : « Ajoutez : « Et Dieu peut mourir (' pour ce qu il aime. »

'2io

'< Ce au neutre, » dit-il, parce qu'il s'était aperçu qu'en relisant tout haut cette phrase, j'avais prononcé ceiij:.

Le sommeil le reprit; puis il se réveilla (le nouveau au hout de quelque temps pour dire à la personne qui se trouvait alors près de lui : « La France ! la France! » — « Mon père, lui fut-il répondu, la France ne périra pas ; elle a de trop bons serviteurs. » Il fit un g-este qui exprimait combien il était touché de cette pensée et de cette espérance.

Le dimanche, on voulut lui persuader de prendre une cuillerée de bouillon. Il répondit distinctement : « Jamais, » puis leva la main et montra le ciel. A partir de ce moment, il cessa en effet de prendre aucune nourriture.

Le même jour, dans l'après-midi, son beau-frère, M. le docteur Lustreman, et son neveu arrivèrent de Paris. Il les reçut très-affectueusement; mais il était si affai-

bli qu'il n'exprima pas ce désir d'une opération dont il avait paru préoccupé les jours précédents.

Quand j'arrivai près de lui le lundi malin, 5, voyant qu'il ne pouvait plus parler, et que le dénoùment ne pouvait être trèséloigmé, je lui proposai de réciter quelques prières tout haut, de prononcer en son nom l'acte de contrition, de lui donner l'absolution, enfin de lui appliquer l'indulg-ence plénière, en lui faisant baiser un crucifix (jue j'avais porté avec moi dans la campag'ne des Ardennes, et qui avait déjà été la consolation de tant de mourants. Il me témoig'na par sig-nes qu'il adhérait à tout, et baisa pieusement la croix. Ses yeux étaient fermés. Après quelque temps je vis qu'il cherchait, en tendant les mains, à savoir s'il y avait quelqu'un près de lui. « Mon père, lui dis-je alors, vous savez bien que vos enfants son autour de vous. » Je vis qu'il m'avait com-

pi'is. car de sa main droite il me caressa tendrement la fig-ure. J'ajoutai alors : « Mon cher père, c'est vous qui m'avez appelé au service de Dieu; c'est à vous, après lui, que je dois ma vocation. Vous souvenez-vous, lorsqu'il y a ving't-cinq ans, à l'École normale, vous me répétiez si souvent la parole du Sauveur dans l'Evang'ile : Amice, ascende superius ? » Il me serra la main, pour me montrer qu'il entendait et comprenait. Alors je m'ag-enouillai et lui dis : « Mon bon père, bénissez-moi, et Charles aussi. « Et il posa sa main sur ma tête.

J'ai partag'é en esprit cette précieuse bénédiction avec tous ceux de ses enfants spirituels et de ses amis qui devaient m'envier le bonheur de l'avoir reçue. Pour moi, elle était comme la divine conclusion de la mission que ce bien-aimé père avait remplie depuis long'temps à mon ég'ard.

(l'est lui dont la parole ardente avait sou-

levé mon àme au-dessus des étroits horizons de la vie présente, pour la jeter dans le dévouement absolu de la consécration sacerdotale. Cette main, qui venait de me bénir en cette heure solennelle, était celle sur laquelle ma jeunesse s'était appuyée; et, en retour, ma main consacrée s'était levée sur lui, pour lui pardonner encore une fois au nom du Dieu vivant, et enrichir son âme de tous les trésors de l'infinie miséricorde. Puis-je oublier que, il y a sept ans, quelques jours avant la mort d Henri Perreyve, nous nous étions également bénis l'un l'autre, et promis de ne pas cesser de travailler ensemble pour Dieu et pour l'Ég-lise?

Depuis l'après-midi du lundi jusqu'au mercredi, ce fut l'agonie, mais sans souffrances apparentes ; la respiration devenait de plus en plus embarrassée, mais le visag^e ne cessa pas d'être très-calme; M. le docteur Lustreman et mon frère le

veillèrent dans la nuit du lundi au mardi. J'eus pour partag-e de le veiller avec son neveu dans la nuit du mardi au mercredi.

Ce fut la dernière.

Je n'essayerai pas de redire ici les impressions de cette veille solennelle.

Je ne pouvais plus rendre d'autre service au Père ([ue d'humecter de temps en temps ses lèvres desséchées avec un pinceau trempé dans de l'eau. Déjà, depuis la veille, il n'était plus possible de lui faire avaler une seule g^outte de liquide. La vie se consumait rapidement et allait bientôt s'éteindre. Cette respiration bruyante et cadencée, seul brnit dans le silence de la nuit, rappelait ces balanciers de nos g^randes cathédrales qui, en mesurant seconde par seconde chaque parcelle du temps enq:)ortée dans le g'ouffre du passé, avertissent l'àme que l'éternité approche.

La mort était là, attendant sa proie ; la

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