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mort, que le maître avait si justement appelée a le procédé principal de la vie, apportant les données nouvelles, étant l'opération qui, si elle n'est pas misérablement faite à contre-sens, transporte en Dieu et réalise cette étonnante parole : sortir de soi pour entrer dans l'infini de Dieu (i) ! »
Quand, par un beau soir d'été, sur le bord de la mer,* on voit le soleil descendre lentement à l'horizon, il vient un moment où le g*lobe de feu s'enfonce dans les flots et semble s'y éteindre. Il n'y a là cependant qu'une apparence. Le soleil ne s'éteint pas ; il continue sa course radieuse et va éclairer d'autres mondes.
C'est sous cette imag'e que, bien des fois, pendant ces dernières heures, m'apparaissait cette lente et douce ag-onie. Cette àme, « toute faite de lumière et de paix (2), »
(1) Conn. de rame, t. II, Epilogue.
(2) Ce mot exquis est de M. Léopold de Gaillard.
il semblait qu'elle allait s'éteindre pour nous; et toutefois elle allait devenir plus lumineuse et entrer dans le monde des clartés immortelles. « Ceux qui enseig^nenl la justice à plusieurs, dit le prophète Daniel, brilleront comme des étoiles pendant des éternités sans fin. Qui ad justitiani erudiunt plurimos, quasi stellœ in perpétuas œteniitates » (Dan., xii, 3). Dans combien d'àmes d'ici-bas le P. Gratry n'a-t-il pas allumé l'amour de la justice! Ce sont comme autant d'éblouissantes lumières qui Ibrmeront sa couronne pour l'éternité.
Vers dix heures et demie du matin, le 7, nous étions tous dans sa chambre. Le moment solennel approchait (1). Sa sœur
(I) Un peu avant ce moment, la IJihle à la main, je lisais lideuxième livre des Machabées. On pense avec quelle émotion, en l'ace de cette agonie, se sont soulignés pour moi ce> deux textes : Erat mayni sacerdotis in agone constituti exspcctatio (ni, 21). Hic est fratrum amator, et populi Israël. Hic est qui iniiltum nrat pro popiilo et iiniversa sancfn rivitate i\\, li).
Oh! oui, celui-là a bien ainié ses frères et l'universelle
était tout près de lui. Les respirations devenaient plus saccadées et plus courtes.
Tout d'un coup, une gTande pâleur envahit le visag-e du mourant. Je me g-lissai dans la ruelle du lit; une dernière fois, je lui donnai l'absolution au nom de ce Jésus qu'il avait tant aimé, au nom de cette Eg'lise qu'il avait si vaillamment servie, et à laquelle il laissait, comme dernier g'ag'e de fidélité, l'édification de la plus tendre et de la plus filiale obéissance.
Il était onze heures et quart du matin, lorsqu'au milieu des larmes de tous les siens, et d'une voix entrecoupée par les sang-lots, je récitai la belle prière Subvenife, suivie du De profundis.
Le P. Gratry était aux pieds du Sauveur Jésus ; il venait de naître à la vie éternelle.
Il y a quatre ans, le jour de Pâques,
cité du genre humain! Et c'est pour elle qu"il prie maintenant.
dans une chapelle de couvent (1), le P. Gratry avait parlé de la mort et des dispositions dans lesquelles il faut mourir. « Mourir et aller au Père, disait-il en commentant les paroles du Sauveur dans l'Évang'ile de saint Jean (xvi, 7), ce n'est pas aller à un état d'inertie, de contemplation inactive. Nous sommes les coopérateurs de Dieu : Dei adjutores mmus. Les saints, les élu» de Dieu prient, donc ils tra vaillent, donc ils agissent. Et ils ag*issent et travaillent poumons attirer près d'eux, avec Dieu. »
« Il faudrait, avait-il ajouté, se préparer à la mort, tous les soirs, par un acte d'amour. Il faudrait imiter le petit enfant qui, avant daller prendre son sommeil sous la g^arde de Dieu et des ang*es, va embrasser tout le monde, non-seulement son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, mais aussi les étrang^ers qui se trouvent
i\) Cliez k'S dames de lu Uetiaite. 12 umH l8(iH.
là. Et nous aussi, avant d'aller dormir, il nous faut embrasser tous les hommes par un acte de charité ! Ce sera une nuit bénie ! »
Mon père, c'est ce que vous avez fait ! Gomme l'enfant, dans la splendeur de sa naïve innocence, vous avez rayonné par la charité vers le monde tout entier!
Avant de mourir, vous avez embrassé tous les hommes ! Oh ! votre sommeil sera béni î
Laissez donc un des aînés parmi ces enfants que vous avez si particulièrement aimés, laissez-le, au nom de tous les autres, vous dire, en se servant de vos propres paroles :
«■ Meurs, ô notre bien-aimé! meurs pour notre salut et pour le tien, pour obéir à Dieu, pour accomplir l'éternel mouvement de vie, pour délivrer ton àme des filets de la nature fausse, pour rentrer dans le sein de Dieu !
« Meurs, ô notre bien-aimé, nous te suivrons bientôt; nous ne verrons plus ton visag'e pendant un temps, mais ton cœur vivra dans les nôtres et nous l'y sentirons ({uelquefois tressaillir, comme nous le sentions ici-bas, et mieux encore !
« Soyons unis dans la mort comme nous l'avons été dans la vie !
« Que ton àme, en se recueillant, emporte un rayon de notre âme et les prémices de notre esprit vers Féternel repos !
« Qu'un lien nous lie à toi, àme retirée du monde, et que ce lien nous dispose à mourir !
« Qu'un lien te rattache à nous, à nous (|ui sommes dans le monde, et que ce lien maintienne avec mystère quelque chose de ton être dans la demeure des vivants jusqu'au jour du réveil.
« Dors, ô notre bien-aimé, comme la semence dort sous l'écorce d'une plante
fanée; un jour tu fleuriras encore comme sous le soleil d'un nouveau printemps (i) ! »
A ces paroles de rendez-vous et d'espérance, je joindrai, comme une bénédiction que je n'ai pas le droit de g-arder pour moi seul, les liguies suivantes, trouvées dans les papiers du Père avec l'expression de ses dernières volontés, et qu'à cause de cela j'ai le droit d'appeler son Testament spirituel :
« Je laisse à tout être humain que j'ai jamais salué ou béni et à qui j'ai jamais adressé quelques paroles d'estime, d'affeclion ou d'amour, l'assurance que je l'aime et bénis deux ou trois fois plus que je ne l'avais dit.
« Je lui demande de prier pour moi, pour que j'arrive au royaume de l'amour, où je l'attirerai aussi par l'infinie bonté de notre Père.
(I) Je détache cette page incomparable d'un cahier de Méditations inédites., écrites il y a longtemps par le Père.
« J'étends ceci à tous mes amis inconnus et à venir, et aussi loin que Dieu me permet de l'étendre, omnibus hominibus (saint Paul).
« Je les salue tous devant Dieu, je les bénis du fond du cœur, je leur demande de prier pour moi, et j'espère que je serai près d'eux, et avec eux, après ma mort plus que pendant ma vie ! »
« Et à revoir auprès du Père ! »