‹ Souvenirs de ma jeunesseChapitre 14 sur 14 · MA VIE LITTERAIRE. LETTRE A UN AMI · texte numérisé non relu

MA VIE LITTERAIRE. LETTRE A UN AMI

« Pourquoi déjà vos souvenirs? m'avez-vous dit. C'est le testament littéraire, et le temps n'est pas encore venu. » Hélas si, mon ami, il arrive, ce terme, ou plutôt j'y marche à fçrands pas, et je ne voudrais pas être venu me briser sur cette borne qui limite l'existence de chacun, comme la borne de grès que dans la campagne on distingue au coin de chaque champ, au bout de chaque sillon, sans avoir laissé quelque chose qui apprenne aux petits-enfants ce que fut l'aïeul. Les .souvenirs de ma jeunesse, complétés par mes souvenirs de guerre, sont personnels et ne sont pas historiques, en ce sens que je me suis borné à dire ce que je fus, c'est-à-dire peu de chose, à raconter ce que j'ai vu, c'est-à-dire pas beaucoup. J'ai vécu dans les demi-teintes: il ne m'appartient donc pas de produire un lumineux éclat.

Cet aveu ne saurait manquer d'amener sur vos lèvres deux questions : Alors pourquoi des^ souvenirs ? Pourquoi ne pas laisser à ceux qui prendront votre place le

soin de les faire paraître si, jugeant impartialement, ils estiment qu'ils valent la peine d'être publiés?

Je confesse que celui qui, de son vivant, publie ses mémoires, renouvelle Texpérience qui a si mal réussi à Charles Quint ; avec cette aggravation qu'il s'expose à entendre faire son oraison funèbre par d'autres bouches que celles de courtisans.

Pourquoi des souvenirs? Mon Dieu, parce que, si peu que j'aie vu, j'ai vu quelque chose; parce que j'ai approché de près un noble Prince sur la vie intime duquel on n'a pas suffisamment fait la lumière ; parce que j'ai appartenu à un grand parti dont l'organisation posthume ne sera dévoilée que par mes révélations, inoffensives puisque les hommes et les choses appartiennent à l'histoire ; parce qu'à notre époque, les mémoires, les souvenirs sont en vogue et qu'il faut saisir Toccasion. N'est-ce pas le mot « trop tard » qui a parfois sonné le glas des Empires?

Pourquoi ne pas laisser aux soins d'autres la publication des pages ou j'ai mis tout ce que je sais? Pourquoi ? Je vais vous le dire.

Dans mon enfance, quand mes parents allaient visiter des parents ou des amis dans les différents bons vieux châteaux éclos pour la plupart au siècle dernier, qui se dressaient un peu partout dans ma petite province natale , et quand ils m'admettaient à l'honneur de les aceompa* gner, dans la splendeur de mes habits les plus neufis^ qui me gênaient aux entournures, et de gants que le Dante a oublié d'inscrire parmi les supplices de sou. enfer, je trouvais toujours bien quelque contemporain qui, tandis qu'on faisait aux gens sérieux les honneurs du salon, me faisait les honneurs des corridors et de» greniers. Je ne vous affirme pas que mes gants et me»

habits s*en trouvassent bien, mais moi je m'en trouvais mieux. Or, combien de fois ne m'est-il pas arrivé de remarquer, appendus le long des murs de ces corridors, et de découvrir même dans les greniers, des portraits d'ancêtres qui n*6taient certes pas des œuvres d'art, mais auxquels auraient dû mériter plus d'égards les détails des costumes, à défaut du respect delà race et de la religion du souvenir. Je ne posais plus de questions à ce sujet à mes jeunes camarades, car la réponse invariable était : « C'est les portraits de famille. » — Et si j'insistais pour savoir le nom de celui-ci ou de celui-là dont le costume attirait particulièrement mon attention, ou pour connaître les fonctions qu'il avait occupés, je m'entendais toujours dire : « Je ne sais pas. »

Franchement, était-ce bien la peine d'avoir vécu, d'avoir pâti dans des fonctions honorables, d'avoir pris la peine de se faire peindre avec ses plus beaux atours , pour qu'à peine à un siècle de distance on ne fut plus qu'un inconnu dans la maison que l'on avait peut-être^ fait bâtir ? Un jour, à la porte même d'un grenier, sur un palier accédant aux chambres de domestiques, était accrochée la représentation d'un vieux monsieur, revêtu du costume civil contemporain du premier Empire : « Celuilà, dit Penfant qui m'accompagnait, c'est grand'papa. On l'a mis là parce qu'on dit qu'il est trop laid ! » — Voici>^ par parenthèse, pourquoi je ne me suis jamais fait pein«^ dre, et pourquoi j'ai fait peindre mon chien favori.

Du portrait de Taïeul au manuscrit de ces souvenirs y il y a une corrélation qui doit vous avoir déjà frapé e- Mais il y a mieux encore que l'exemple du portrait. Ecoutez plutôt. En arrivant une fois chez une de mes voisines, femme d'esprit, élégante, du meilleur monde, en un mot, femme du monde dans toute l'acception da

terme, je la trouvai occupée à couvrir des pots d'une excellente confiture qu'elle avait elle-même fabriquée de la veille. Quant on fait soi-même ses confitures, quand on pousse le scrupule jusqu'à en recouvrir soi-même les pots, on fait preuve d'esprit en affirmant que Ton n'a pas de préjugés. Tout en causant, après avoir été invité à goûter, — c'est ainsi queje puis déclarer que les confitures étaient exquises — j'admirais la dextérité avec laquelle mon interlocutrice découpait savamment des ronds dans de vieux parchemins jetés sur la table dans un pittoresque désordre. Machinalement, j'en attirai un à moi, et quelle ne fut pas ma stupeur en voyant que c'était l'expédition authentique du testament de « haut et puissant seigneur messire Charles-François-Claude de X... chevalier, comte de M... «seigneur de beaucoup de seigneuries et brigadier des armées du Roi ! — « Le parchemin, disait alors la comtesse de M. . . la propre femme de l'arrière petit-fils du brigadier des armées du Roi, est beaucoup meilleur que le papier et j'utilise toutes ces vieilleries qui ne sont plus bonnes à rien. » — De fil en aiguille, on s'expliqua, et j'obtins l'assurance que les confituresde l'année précédente n'avaient absorbé que des liasses de procédure. On ne faisait qu'entamer les testaments : les contrats de mariage étaient mis en réserve pour la campagne prochaine. Le comte de M... actuel, qui a précisément du goût pour tout ce qui rappelle l'existence de ses ascendants, ne se doute certes pas que c'est à moi qu'il doit la conservation des principaux matériaux qui ont servi à écrire leur histoire.

A côté des parchemins dont l'aspect vénérable est pourtant fait pour en imposer, et que l'on traite d'une façon si cavalière, je vous demande un peu ce que pourraient inspirer les manuscrits du grand'père? N'a-

vez-vous pas vu dans ma bibliothèque les manuscrits du chevalier de V..., pour lesquels son petit-fils a bien voulu me donner la préférence sur son épicier ? Non, le respect des aïeux s'en est allé avec tout le reste, et le meilleur moyen que les affaires soient faites, c'est de les faire soi-même. C'est pourquoi de mon vivant j'aurai publié mes mémoires. Dans le même ordre d'idées, si j'apprenais que ma ville natale se proposait de m'élever un monument après ma mort, ce qu'elle se gardera bien de faire, car je n'ai pas comme l'amiral Courbet, promené en Orient le drapeau victorieux de la France, ni comme Parmentier propagé la pomme de terre, je ne me ferais aucun scrupule de solliciter la faveur d'en poser moi-même la première pierre, et je prendrais soin de surveiller la pose des autres. Comme cela, je serais certain de passer à la postérité autrement qu'en espérance.

Vous voilà donc renseigné sur ces deux points : pourquoi j'ai écrit mes Souvenirs, pourquoi je les ai publiés de mon vivant.

Est-ce trop tôt? Non, car je pourrais être surpris par l'inexorable, qui entre sans frapper, et n'admet pas qu'on lui réponde : « Monsieur ou Madame sont sortis ». Est-ce un testament littéraire ? Généralement les Mémoires c'est cela. Je ne ferai pas difficulté de vous dire que je crois qu'ici, il en est de même.

Il n'en est pourtant pas tout à fait de la littérature comme du service militaire, quoique dans les deux professions, soit au choix, soit à l'ancienneté, — dans la carrière littéraire, choix se traduit par faveur ou intrigue — pour l'écrivain, il n'y a pas d'autre loi salutaire fixant la limite d'âge que celle de la seconde enfance, laquelle, à lord Brougham apprenant la mort de

«a femme, faisait faire cette réponse empreinte d'un réel optimisme : (^Espérons que ce ne sera rien. » Non, mais ce n'est pas la peine cl'attendro le moment ou Tidéc sort moins nette de Tencrier, où Tencre s'épaissit.

U n'est pas de spectacle plus pénible que celui d'un vieil acteur luttant vaillamment, mais avec d'horribles angoisses, contre les défaillancas d'une mémoire jadis imperturbable. Aussi pénible doit être pour l'écrivain — je ne parle pas du public — le sentiment qu'il devient inférieur à lui-même et que les ans lui font sentir des outrages trop irréparables pour songer * à les réparer. J'ai toujours estimé qu'il y avait une certaine coquetterie à ne vieillir que dans la mesure où l'on était forcé de le faire, et qu'il est plus crâne et plus habile de prendre sa retraite que de se la laisser donner. C'est la remarque que, dans le cas de lord Brougham, j'ai toujours entendu faire à propos dé ceux qui ont su quitter à temps une des scènes dont se compose le théâtre de la vie. La littérature est une scène comme les autres. Et puis, entre nous, j'en disparaîtrai sans que personne y prenne garde, puisque je ne suis pas de l'Académie et partant pas immortel, et parce que j'aurai passé ma vie littéraire à marcher dans le rang sous l'uniforme et le fusil du simple soldat. Je le dis avec d'autant moins d'amertume, que j'ai bien voulu qu'il en fût ainsi parce que j'ai toujours eu l'intrigue en horreur et les reins pas assez souples pour pouvoir les courber. C'est un grave défaut pour quiconque a la prétention d'arriver. Je Tai compris un peu tardivement, mais sans regret, car si c'était à recommencer, je n'agirais pas autrement. Ne me complaignez donc pas plus que je ne me plains moi-même.

Si, dans mes Souvenirs, j'ai évité de parler de ma

vie littéraire, c'était afin de garder pour vous cette page la plus intime et dans laquelle quelques-uns pourront puiser d'utiles renseignements.

La démangeaison d'écrire m'est venue de bonne heure. Mon père avait dix-huit ans quand il publiait son premier, son unique roman qu'il avait intitulé : le Fils du régicide^ en s'imaginant, avec la fatuité juvénile, que le Roi Louis-Philippe, alors régnant, en prendrait quelque souci. Par malheur, une gravure qui décorait le frontispice pouvait égarer le public sur les véritables intentions de l'auteur. Cette image, s'appliquant à un épisode insignifiant de Touvrage, un chapitre en dehors servi comme holocauste à Técole romantique qui faisait alors fureur, représentait un pont sur un abîme au fond duquel coulait un torrent impétueux. Sur ce pont était un chevalier armé de toutes pièces, moins le casque, ce qui permettait d'admirer [l'expression farouche que l'artiste avait donnée à son visage. Tenant d'une main une jeune femme suspendue sur Tabîme par sa longue chevelure, de l'autre main il s'occupait consciencieusement à couper avec la lame de son poignard la chevelure de celle qu'il aimait et qui l'avait trahi. Le chevalier pouvait tout simplement la précipiter, comme tant d'autres à sa place auraient trouvé suffisant de le faire. Mon père, danssa jeune et fertile imagination, avait trouvé mieux que cela, la souffrance physique de se sentir suspendue par les cheveux, et la souffrance morale de les entendre céder l'un après l'autre sous le tranchant de l'acier. Eh bien ! malgré tout cela, le royal hôte du ChàteaUj comme il était de mode d'appeler le palais des Tuileries, et ses familiers ne parurent pas prendre garde le moins du monde à l'opposition farouche et hardie que présageait le titre du livre. Et mon père,

à son grand chagrin, n'obtint pas les palmes du martyre.

Ce que mon père avait fait à dix-huit ans, il me sem bla indispensable que je le réalisasse à quinze ans. C'était à Tépoque où mon père était le propriétaire et le directeur de la Revue Contemporaine. Chez lui, il n'é tait question que de littérature, et tout ce que Paris comp» tait d'écrivains connus ou qui ambitionnaient de 1 être défilait dans notre entresol de la rue de l'Université, au grand ennui de ma pauvre mère, qui regrettant sa vieille église de St Wlfran, ses habitudes presque monacales de notre ville d'Abbevilie, la paisible existence de la province, prenait inquiétude de voir mon père, lancé dans une vie nouvelle et toute de fièvre, où il dépensait ses forces, sa santé et son argent.

La fréquentation de tous ces virtuoses de la plume n'était pas faite pour calmer mes ardeurs d'écrire. Il est bien vrai que je faisais alors mes études, mais elles souffraient quelque peu de ma constante préocupation, et au Collège Henri IV, dont je fréquentais les cours en qualité d'externe libre, je n'écoutais que d'une oreille et je ne lisais que d'un œil. J'y étais un peu encouragé par mon professeur de rhétorique et par mon professeur d'histoire qui, tous deux, avaient imaginé que le meilleur moyen de se faire ouvrir les portes de la Revue Contemporaine où l'on payait plus que partout ailleurs, était de fermer lâchement les yeux sur le peu de zèle que témoignait le fils de M. le Directeur. Je dois dire que cette politique fut suivie de succès, que les deux professeurs émargèrent au budget pour des travaux qui en valaient certainement la peine, et s'aperçurent que, contrairement à la loi commune, ils n'avaient pas eu afTaire à un ingrat.

TJn beau jour donc, j'allai déposer entre les mains de

nioti père un petit manuscrit portant ce titre : la Nuit du 8 Août, Pourquoi avai«-je choisi le 8 août, plutôt efue le 15 mars ou le 31 décembre? J'aurais été fort embarrassé de le dire. Toujours est-il qu'il s'agissait d'une nuit fantastique, ayant pour théâtre un château en ruines dans Tendroit le plus sombre de la Forêt Noire. C'était effrayant, et en récrivant, les cheveux — j'en avais alors — se dressaient sur ma tête, mais cela ne valait pas le diable qui y jouait un rôle considérable, et ui j'avais eu un peu plus d'expérience, je me serais appliqué le conseil qu^un personnage d'un opéra de Dalayrac donne à un autre.

Ami, si voulez m'en croire, N'allez pas dans la Forêt Noire.

Quelques jours plus tard, je recevais un numéro d'un petit journal littéraire hebdomadaire, dans lequel, et à la place d'honneur, s'il vous plait, fîgxirait ce premier-né de mon imagination. C'était la Revue Contemporaine qui continuait à faire des siennes : et puis, mon excellent père, avec l'indulgence que l'on a toujours pour ses enfants, avait voulu voir là dedans une promesse pour l'avenir. Il ne me garda même pas le secret de mon anonymat, et parmi le monde littéraire qui emplissait son salon, il s'en trouva qui furent assez courtisans pour me féliciter et m' engager à continuer. Si j'avais suivi ces conseils intéressés, ma fortune littéraire eût été faite à peu de frais et très rapidement. Pour que la Revue Contemporaine leur fut clértiente, ses collaborateurs m^auraient, par réciprocité, fait ouvrir tous les journaux ; la critique se fut montrée tendre comme du pain cuit du matin, et en abandonnant le champ de bataille pour les raisons que j'ai déduitëé àïi

chapitre que je lui ai consacré, mon père m'y aurait laissé dans une position conquise à peu de frais, mais inexpugnable. Combien n'est-il pas de réputations littéraires qui ont eu un point de départ aussi peu justifié ! Mais les circonstances en décidèrent autrement, et quelques années s'écoulèrent avant que je devinsse le « cher confrère » de ceux qui fréquentaient le salon de mon père. C'était une véritable lanterne magique que ce salon, et c'eût été le cas d'y ajouter les mots « pièce curieuse » , comme ne manquaient pas de le faire les ambulants qui parcouraient les rues, le soir, en criant leur marchandise si chère aux enfants. Les grands, les moyens, les simples seigneurs dans chacune des branches de la littérature se coudoyaient dans notre entresol, à la soirée hebdomadaire que mon père leur offrait, et où les seuls indignes étaient ma bonne mère et moi. Ma mère avait sa cour, on faisait cercle autour d'elle, et, après si longtemps, je ne puis penser sans sourire à la cruelle épreuve que c'était pour elle et qui se reflétait sur son visage. Tous ces écrivains, tous ces grands noms lui faisaient positivement peur, et elle ne retrouvait un peu d'assurance qu'avec ceux dont elle n'avait jamais entendu parler. M. Villemain avait particulièrement le don de la terroriser depuis qu'une fois, s'étant assis devant elle, et s'étant perdu dans les nuages, sans avoir, je crois, conservé conscience de l'endroit où il se trouvait, à demi couché dans un fauteuil et grimaçant d'une manière diabolique, — et Ton sait s'il était laid ! — il dévisageait ma mère fixement en se grattant avec fureur le... ma foi, il faut bien le dire, le derrière.

: Quoique, dans le tas, il s'en trouvait passablement auxquels le simple usage du monde fut aussi étranger

que rétiquette des cours, je dois dire qu'ils se tenaient généralement bien, les jeunes s'effaçant pour laisser tout leur éclat aux potentats de l'Académie française dont la plupart avaient occupé de hautes fonctions jDolitiques ou joué un grand rôle parlementaire, et fréquenté des souverains. A peu d'exceptions près, tous les académiciens venaient chez mon père, et ma mère était forcée de convenir, en tremblant rétrospectivement, que ces illustres personnages avaient des façons de grands seigneurs et l'entouraient des plus respectueux égards. — « Faisons-nous de la fusion ! » — s'était écrié l'un d'eux, un soir, en regardant des adversaires politiques acharnés, engagés dans les conversations les plus amicales ; M. Guizot, par exemple, s' entretenant avec un de ceux qu'il avait « flétri » du haut de la tribune. Le fait est que la fusion était complète, à ce point que, non seulement légitimistes et orléanistes, irréconciliables jusqu'ici, trouvaient là, grâce à mon père, un modus<;iî;endî qu'ils appréciaient, mais que quelques impérialistes ne craignaient pas de se faufiler dans un milieu où l'on faisait ouvertement de l'opposition à l'Empire. Tel, par exemple, le sympathique Francis Wey, qui, à ses sentiments personnels, joignait sa qualité de fonctionnaire.

Il y avait le parti des politiques, le plus nombreux, qui revenait à chaque réception, avec une régularité mathématique. Il se composait de ceux qui estiment que pour se rappeler au souvenir, il est bon de se faire voir ; ils estaient infatigables et rien ne les rebutait. Je commençai alors à comprendre que le mérite n'est que peu de chose, s'il n'est pas doublé du savoir-faire. Ceux au contraire, qui savaient qu'il fallait s'incliner quand même devant l'autorité de leur nom, étaient plus sobres

de visites. De tous, M. Guizot était celui qui se prodiguait le moins. Quand il paraissait, se redressant de toute sa taille, le cou enveloppé par le ruban rouge de la Toison d'or, c'était un événement, et il accueillait avec une dignité un peu hautaine les hommages que lui rendaient ses pairs à l'Académie et en réputation littéraire. Par contre, M. Villemain était l'un des plus assidus : j'ai toujours pensé que c'était parce qu'il avait trouvé là un endroit où il put méditer à son aise. Deux grands maîtres, chacun dans un art difîérent, ne parurent jamais, MM. Thiers et Alexandre Dumas. Je ne crois p »s que nK)n père ait jamais sollicité la collaboration du premier, auquel il n'accordait pas son estime ; il refusa nettement celle du second.

Ce fut là que se nouèrent de solides amitiés entre mon père et quelques-uns de ces illustres personnages ; ce fut là également que je décrochai mon diplôme de bachelier es lettres, car j'ai la conviction intime — et modeste, vous l'avouerez — que si je dus de l'obtenir avant seize ans, j'en fus redevable aux égards que témoignait mon père à M. Egger, membre de l'Institut, lequel fut précisément un de mes examinateurs. Bien jeune encore, je ne m'étais présenté, sur le conseil de mon répétiteur, que pour me familiariser, (ce fut son expression) avec l'examen et l'émotion qu'il inspire. Grande fut ma stupeur, et la sienne, quand je fus admis, après avoir témoigné certaines défaillances, et notamment fait une incursion déplorable dans le domaine des mathématiques. M. Egger était une belle âme ; telle a toujours été mon opinion.

Il y aurait eu de curieuses études à faire sur ce monde des lettres, et c'est à lui que pouvait s'appliquer d'une manière parfaite le genus irritabile vatum d'Horace.

Pour quelques débutants, franchement timides, sin cément modestes, et doutant vraiment d'eux-mêmes, lesquels précisément firent^tous d'éclatants débuts dans la Revue, combien de prétentieuses nullités, ou peu s'en faut, qui jetaient feu et flammes parce qu'on se permettait de leur demander des retranchements, des corrections, ou simplement qu'on les faisait attendre ! J'étais trop jeune pour écrire là-dessus un livre qui aurait été curieux. Depuis, j'aurais pu le faire à bon compte : ii aurait suffi de classer méthodiquement et d'encadrer les innombrables lettres, tantôt éplorées, tantôt furibondes, par lesquelles ces gens-là se ridiculisaient. Il en est que leurs auteurs auraient rachetées bien cher. Par malheur pour eux, elles n'étaient pas à vendre ; et en les relisant parfois, j'y trouve encore à faire des découvertes qui ne sont pas à l'honneur de l'espèce humaine.

Ma passion d'écrire fut enrayée par des événements qui survinrent, le baccalauréat, le commencement de mon droit, et surtout l'abandon que fit mon père de la Revue Contemporaine. Sa santé lui commandait la retraite, aussi bien que le chiffre des frais considérables qu'il avait dû faire. Au début, après avoir arraché à la Revue des Deux-Mondes^ l'organe attitré de l'orléanisme, ses plus éminents collaborateurs attirés par les émoluments plus élevés et par les façons courtoises de mon père contrastant vivement avec les allures de boule-dogue de M. Buloz, mon père et ses amis s'étaient flattés de faire une redoutable concurrence à la rivale : il n'en fut rien. Pourquoi ? Parce que la Revue Contemporaine^ fusionniste, avait besoin pour \i\re du concours du parti légitimiste qu'elle représeutait ; et les légitimistes ont toujours eu horreur de toit ce qui

pouvait troubler leur quiétude, changer leurs habitudes ou porter atteinte à leur bien-être. Leur véritable devise aurait dû être celle des Gueux des Pays-Bas, avec cette modiOcation : « Fidèles jusqu'en deçà de la besace ». Lorsque mon père eut constaté, après avoir été une noble exception dans le parti, qu'il n'y avait rien à faire avec de pareils hommes, il se retira et, comme je l'ai dit ailleurs, il demanda aux études historiques une consolation de ses déceptions.

Pendant ce temps, devenu bacheUer, je commençai mes études de droit. Je dois dire que je ne les conduisis pas bien loin. Après avoir trois fois revêtu la robe et le rabat de louage, et m'être convaincu trois fois que le premier examen était un obstacle que je ne pourrais jamais franchir, je devins « attaché » à M. le comte de Chambord. Mais le diable de la littérature dramatique n'y devait rien perdre, et des idées de drames hantèrent mes rêves et mes veilles.

De même que tout soldat doit avoir dans sa giberne le bâton de maréchal, quitte à l'y laisser toujours en compagnie de ses cartouches, tout jeune homme renferme dans son portefeuille un gros drame, une comédie, ou la classique tragédie. Celui-ci est le plus dangereux car il se croit poète. Je ne devais pas faire exception à la règle, mais comme une invariable incompatibilité d'humeur nous avait toujours séparés, la poésie et moi, c'était à la simple prose que je demandais le moyen de devenir célèbre comme auteur dramatique. lï suffirait d'une pièce qui obtint un éclatant succès, et l'affaire était dans le sac. Le tout était d'écrire cette pièce.

Ce fut avec une ardeur sans pareille que j'entrai dans cette voie nouvelle. J'entrepris d'abord de tirer un

drame du roman de Walter-Scott intitulé Kenilworth. J'y suai sang et eau, et je m'étendais si bel et si bien, emporté par l'ampleur du sujet, que j'acquis la certitude qu'il faudrait que la population d'une petite ville figurât tout entière sur la scène, et que, comme pour Monte-Christo au Théâtre Historique, il ne faudrait pas moins de trois soirées successives pour l'entière représentation de ma pièce. Ce premier essai fut purifié par le feu. Puis vint une comédie en deux actes seulement, le parcours d'un extrême à l'autre. Mais différent de Petit-Jean, qui savait mieux son commencement que tout le reste, c était au contraire ce que je savais le moins. Je n'avais rien trouvé de mieux que de faire dire à mon héros, au lever du rideau « ouf! quelle chaleur ! » C'était a une pièce de canicule » comme me l'affirma impitoyablement un de mes oncles que j'avais commis l'imprudence de prendre pour arbitre. Le mot, pour mon malheur, survécut à la pièce qui alla rejoindre Kenilworth dans les braises de ma cheminée. Après une ou deux tentatives de vaudevilles, qui eurent le même sort, je prononçai ma séparation de corps avec la littérature dramatique. Mais quelques années plus tard, tenté par un épisode historique que je traitais alors, le siège de Boulogne, à l'époque de la Ligue, je fis un retour offensif, et ce siège devint un drame en 5 actes et un nombre respectable de tableaux, que je présentai au directeur du théâtre du Châtelet, un digne homme, ce directeur, qui se nommait Castellano ! Il consentit à me lire ; il est vrai que j'avais dans la place de puissantes intelligences. A ma grande surprise, M. Castellano me déclara que la première moitié de ma pièce était réussie, ferait de l'effet à la scène et qu'il la jouerait sans retouches ; mais que pour la deuxième moitié, besoin

était d'un collaborateur connu qui retrancherait certaines langueurs, donnerait à l'action un tour plus alerte,... s' attribuant l'honneur et empochant la plupart des bénéfices. J'afHrmas que j'allai me recueillir, et le résultat de ce recueillement fut que je fis imprimer ma pièce ainsi qu'un romaii que j'^i tirai, et qui fut mon premier roman. Mais entre cette époque et celle à laquelle j'en étais resté, il s'écoula bien des années, e^ chez moi le romancier a été le vieil homme, tandis que l'historien fut le jeune homme. C'est ordinairement le contraire qui se produit.

Ce fut en 1860 que j'abordai les études historiques par des recherches sur l'histoire de Tancien Ponthieu, ma petite province natale, et sur les familles nobles qui l'avaient peuplée jadis. Il s'était produit dans ma vie un grand événement, je m'étais marié, à l'âge où c'est tout ' au plus si l'on songe qu'on pourrait jamais s'en occuper un jour. Par suite, j'étais appelé à passer chaque année à Paris quelques mois, pendant lesquels j'allais chaque jour à la bibliothèque alors dite impériale, et aux archives, impériales aussi. J'y recueillais des matériaux que je mettais en œuvre, pendant les mois de séjour à la campagne. Ces séances quotidiennes avaient pour moi le plus grand charme, parce que j'y rencontrais mon père à côté de qui j'allais m'asseoir, ainsi que quelques-uns de mes anciens condisciples en train de devenir des savants renommés, etparoe que j'avais Toocaision d*y étudier de curieux types et de faire d'amusantes études de mœurs. C'est ainsi, que, pendant plusieurs hivers, j'eus comme Tisrà-vis, séparé de lui par un travers de table, le personnage légendaire, connu isous le nom de ce chinois de la bibliothèque impériale ». Un vrai chinois, |e vous l'atteste, lisant pieusement les manuscrits de soa pays

i travers d'immenses besicles, ne parlant jamais à personne, et n^ayant sacrifié aux coutumes des occidentaux que par un gigantesque parapluie.

Dans cet asile du recueillement, le silence n'était jamais troublé que par MM* les conservateurs euxmêmes qui, toujours en mouvement, ne se gênaient pas trop pour s*entretenir à Toix haute de leurs petites affaires. L'un d'eux, l'exoellenrt M. Claude, avait par surcroît la déplorable habitude de répondre en criant comme un sourd aux communications qu'on lui faisait dans le tuyau de l'oreille^ ce qui mettait le public dans ces confidences, et ce qui ne plaisait pas à tout le monde. Quant à M. Kase, un vieil helléniste saxon d'origine, 4( le père Hase » comme on l'appelait, le doyen de la Bibliothèque où il était entré comme employé en 1805, et dont il était l'un des conservateurs depuis 1831, c'était le type le plus singulier et le plus grotesque que l'on put imaginer. Sa perruque blonde, ses lunettes d'or, et sa voix caverneuse le désignaient déjà sufBsamlaaent àrattention gouailleuse des travailleurs, et quelques aventures l'avaient rendu célèbre. Ne croyant ni à Dieu ni au diable, il menait une existence fic^ décousue qui, à peine pardonnable chez un jeune homme, était absolument scandaleuse chez un vieillard dont la réputation dans le monde scientifique était européenne. Rien n'égalait le cynisme avec lequel il rafïiebait. 11 me souvient qu'un jour, un savant étranger s'approchant de son bureau lui exprimait à voix haute, et claire ses regrets courtois de n'avoir pu,, le matin même, le rencontrer à son domicile, et comme quoi il avait déjà exprimé ses regrets à « Madame Hase » par laquelle il avait eu l'honneur d'être reçu. Que croyez- vous que répondit le père Hase ? Prenant sa plus

belle voix de basse, une voix qui nous faisait toujours rire, et toisant le confrère d'un air majestueux ; « Ce n'est pas ma femme, Môssieu, dit-il, c'est ma concubine. » — On juge de la stupéfaction du savant étranger, et de la nôtre. Une huée formidable accueillit cette audacieuse rectification, et tandis que le savant faisait une retraite discrète, M. Hase, rouge jusqu'aux oreilles, se replongeait dans sa lecture interrompue.

Une autre ibis, c'est un de mes amis, devenu depuis un savant historien et le père d'une innombrable famille en même temps qu'un père de l'Eglise, qui se levant, demande aux assistants de lui prêter quelques minutes d'attention pour une communication importante qu'il a à leur faire. Sa demande était si insolite qu'elle produit une espèce de révolution..., pacifique et comme il peut s'en produire dans un pareil milieu. Le père Hase, dont c' était le jour de service, lève le nez et contemple l'audacieux avec un effarement qui commence par exciter les rires. Les autres conservateurs quittent leurs places, les garçons de salle accourent ; l'un d'eux reçoit un ordre à voix basse, évidemment celui d'aller quérir le médecin de la Bibliothèque, M. de X... ayant été subitement frappé d'aliénation mentale... M. de X... impassible tire de sa poche un papier et en commence la lecture. C'était une lettre. . . à une inconnue — : « mon ange, y était-il dit entre bien d'autres choses, tu m'as fait goûter d'ineffables voluptés... tu m'as transporté jusqu'au septième ciel... » — (textuel) et le tout signé... Hase ! Un tonnerre d'acclamations répondit à la signature. Tandis que de X... allait gracieusement déposer la lettre devant le père Hase, en lui expliquant qu'il l'avait trouvée sur le plancher à la place qu'il occupait d'ordinaire, conservateurs et garçons de salle s'étaient

éclipsés dans les galeries adjacentes d'où Ton entendait partir des rires semblables à des rugissements, ^our un homme qui avait été jusqu'au septième ciel, le père Hase n'en paraissait pas plus fier : afTalé dans son fauteuil, rien ne ressemblait moins que lui à un aéronaute triomphant. — En ce temps-là, vous le voyez, on trouvait moyen d'égayer les aridités de l'histoire. A la bibliothèque im^jériale, il y avait de la bonhomie jusque dans l'installation. Avec le progrès, tout est bien changé depuis. C'est devenu si solennel, si compassé, si grandiose, que l'on n'oserait plus rire et s'amuser comme en 1860.

Les études historiques que je publiais n'avaient qu'un seul inconvénient, mais il était capital. Elless'adressaient, étant locales, à un public très restreint. Je ne fais exception que pour Azlncourt, qui était de l'histoire générale et ne tarda pas à être épuisé, au point qu'il me fut impossible de m'en procurer à moi-même un exemplaire dont je voulais faire présent à un ami. Quand on a encore les illusions de la jeunesse, c'est un grand charme que de se faire imprimer. La première fois que l'on voit son nom sur la couverture d'un livre, on éprouve une jouissance indéfinissable, je crains d'être obligé d'avouer que c'est de l'orgueil. On se surprend à diriger ses promenades de manière à passer devant les boutiques de libraire, et quand on a découvert dans l'étalage le volume au milieu des autres, on se dit : « c'est bien de moi pourtant » ; l'on voudrait interroger ceux qui entrent pour leur demander : « l'achetez-vous ! c'est très curieux et très bien fait » et l'on serait heureux de pouvoir leur suggérer : « achetez-le donc! », de même que s'ils sortaient les mains vides, on serait tenté de leur crier : « les imbéciles qui ne l'ont pas acheté ! »

Un autre inconvénient de ces publications, non moins <sapital, c'est qu^elles se vendaient à peine. Si le nombre des fous est infini, les nombres des gens qui s'occupent de l'histoire ou de l'archéologie de leur province est très restreint, et la jalousie de métier le restreint encore davantage. Vos chers collègues de la société archéologique, d'émulation, ou des antiquaires de Z... ne vous pardonnent pas de vous être permis de vous emparer d'un sujet qui leur appartenait évidemment, car ils leur appartiennent tous. Chacun d eux allait l6 traiter ; vous leur coupez Tlierbe sous le pied, vous leur arra- <;hez le pain de la bouche... Aussi la critique a-t-elle beau jeu... vous avez traité ce sujet comme un cuistre •qui n'y entend rien... vous avez commis le crime irréparable de ne pas vous inspirer des études de M. A... des recherches de M. B... des essais de M. C... Tous les journaux du département parlent de vous, c'est certain, mais c'est du vinaigre pur qu'ils versent dans votre coupe, ce qui ne fail pas vendre votre livre davantage ; vous êtes quasi célèbre^ mais dénoncé comme un intrigant.

Ne croyez pas que je charge le tableau de trop de <x)uleurs. J'ai publié un Nobiliaire de Ponthieu, où l'on n'en avait jamais fait. En me maintenant dans les limites de la plus stricte vérité, j'ai tâché de n'être désagréable à personne ; j'ai même cru que je serais agréable à <|uelques-uns en leur apprenant des choses flatteuses qu'ils ignoraient. A l'un, par exemple, je signalais qu'en vertud'un titre d'empruntfaità des marchands génoispar un de ses ancêtres, devant Saint Jean d'Acre, il peut demander que son blason soit admis dans les salles des croi- 43ades à Versailles. Vous croyez qu'il me remercie ? Il se irouille avec moi. Je sais bien que le marquis de V.., n'avait pas besoin de cette démonstration pour être côté

comme un franc imbécile. Dans le département que j'habite à cette heure et où j'écris ceci, j'ai cru bien faire de publier un dictionnaire historique et arc^héologique des communes de ce département. La société arc/iéoiogique m'a mis à 1-index, et s'est donné le mot pour qu'aucun deses membres n'en achète un se\il exemplaire. Si vous vous avisez, comme je Tai fait, de publier les souvenirs de votre ancêtre, un sot dont votre ancêtre a égratigné très légèrement les ascendants en disant que la cuisse de Jupiter ne leur a pas donné naissance, comme ils auraient voulu qu'on le crut, se permet dans une revue locale et mensuelle de prétendre que votre ancêtre s'est\scandaleusementafïîché avec Mme du Barry et qu'il n'y a pas lieu de s'en vanter : vous êtes obligé de lui répondre que s'il n'est pas content, votre ancêtre t( en outre de ses mémoires vous a laissé également son épée, qui , par parenthèse, ne tient pas trop au fourreau. îv Cela fait vendre le livre, afin d'avoir le droit de se moquer de M. X... en parfaite connaissance de cause, mais on proclame que vous êtes un duelliste de profession, un criminel pour ainsi dire et l'on prophétise que vous finirez sur Téchafaud. Je me suis souvent ' demandé jusqu'à quelles limites on arrivera à reculer la bêtise humaine.

Après vingt ans de ce métier, après avoir doté ma province d'un certain nombre d'écrits que l'on se décidera à consulter avec fruit une centaine d'années après ma mort, quand on sera conséquemment bien certain de ne pas risquer de me faire plaisir, après avoir récolté beaucoup de désagréments et dépensé beaucoup trop d^argent, car pour les œuvres locales, on n'a jamais d'autre éditeur que soi-même, je médis que c'en était bien assez et qu'il fallait tracer le mot Fin surThistoire litté-

raire de ma vie. Mais le démon tentateur que chacun porte et nourrit dedans soi-même, me tint ce langage : « Change de voie et de manière, mon bon ami. Nul n'est prophète en son pays et tu es encore à l'âge où Ton peut élargir SCS horizons. La littérature légère, Toeuvre d'imagination, est ce qui a le plus de chance de plaire. Fais du roman, n'écris plus pour quelques uns, écris pour tous. Il n'est pas douteux que dans cette voie se presse une foule nombreuse. On y est les uns sur les autres. Le tout est de jouer des coudes pour se faire faire place. Avec de l'imagination, de l'esprit et du style, rien n'est plus facile. »

— C'est bientôt dit, rcpliquai-je à mon hôte, mais je ne sens en moi rien de ce qu'il faut pour faire cette percée. Une chose est d'écrire de l'histoire, c'est-à-dire de mettre en œuvre des documents existant en les commentant d'une manière plus ou moins large ; une autre chose est d'imaginer une action ; de créer des personnages, de leur donner la vie, de les faire s'agir, se mouvoir, en n'ayant pour cela d'autres outils qu'une main de papier, une bouteille d'encre et une plume. Non, jamais je ne pourrai.

— Essaie, reprit le tentateur, en te répétant, comme encouragement, que les premiers ne sont pas les meilleurs, et que l'avenir estsurtout aux faiseurs et aux habiles. Mais, comme, en diable de bonne compagnie que je suis, je ne veux pas me mettre mal avec tes nouveaux confrères, ne leur répète pas cela, et contente-toi d'observer ; tu te convaincras que je n'ai dit que la vérité.

Je me mis donc à écrire des romans, ou pour parler plus exactement, j'en avais écrit un quand survint la guerre de 1870 et l'invasion. Le sujet historique que ,

j'avais choisi était un pont qui me conduisait de l'histoire au roman proprement dit. Le Fils de Chicot était tiré de mon fameux drame le Siège de Boulogne : j'y avais introduit le célèbre Chicot qui n'était pas le moins du monde un produit de l'imagination créatrice d'Alexandre Dumas, mais un personnage historique, attaché successivement aux maisons de Charles IX, de Henri III et de Henri IV et dont la faveur prit tout son développement sous les deux derniers règnes. Antoine d'Anglerez était un gentilhomme de Gascogne qui reçut le surnom de Chicot, et qui, désigné dans la correspondance de Henri IV sous le nom de capitaine Chicot^ comme son frère était le capitaine Raymondj fut avant tout un homme d'épée. Il se conformait à l'usage établi que les plus grands seigneurs prissent un nom de guerre, pour le service militaire, et le fissent précéder uniformément du qualificatif de capitaine. Pour s'en convaincre, il suffît de lire les mémoires contemporains et spécialement les histoires universelles de de Thou et d'Agrippa d'Aubigné. Pour ce dernier, notamment, tout gentilhomme ayant le commandement d'une ou de plusieurs compagnies d'infanterie ou de cavalerie, voire même d'un régiment tout entier, est le capitaine un tel. Or, comme d'Aubigné batailla sans interruption depuis 1570 jusqu'à la pacification sous Henri IV, il faut tenir pour exactes les expressions qu'il emploie et la désignation qu'il fait. Le capitaine Chicot était donc pourvu d'un commandement; il portait, et vaillamment, l'épée et non la marotte ; mais sa bravoure, son dévouement, à la personne de Henri III et de Henri IV, et la causticité de son esprit l'avaient mis sur le pied de tout dire aveo une liberté qu'il était le seul à posséder. Ce

gascon, homme û'esprit. était fait pour plaire à Henri IV qui était l'un et l'autre au su{»reme degré ; et il souffrait patiemment que Chicot le tutoyât, parce qu'au milieu de cette familiarité. Chicot avait de précieux avis et de sages conseils à donner.

En 1592, à Tissue d'un rude combat sous les yeux de Henri IV, Chicot avait fait prisonnier le comte de Chaligny, prince de la maison de Lorraine. Quand il vint présenter au Roi son prisonnier, et qu'il décoiffa son casque, Chahgny, furieux d'avoir été pris par Chicot, lui fendit le crâne avec la poignée de l'épée que le Gascon avait eu la générosité de lui laisser, et celui-ci mourut quelques jours après. Je m'étais étudié à laisser à Chicot ce dualisme de l'homme d'esprit et de l'intrépide soldat, au lieu de l'espèce de Triboulet que représentent les nombreux romans dits de cape et d'épée, dans lequel on dessine une silhouette qui n'est pas la sienne, sans le moindre souci de respecter du moins les enseignements des historiens c-ontemporains. J'avais emprunté au grand Dumas l'inimitable dom Modeste Gorenflot, celui-là un vrai fils de son imagination féconde, le seul personnage fictif djins mon livre, au milieu de personnages et d'événements dramatiques scrupuleusement historiques. Comme un journal publiait ce volume en feuilleton, et que je trouvai un éditeur, il ne m'en coûta rien et ceci commença à m'allécher. Après la campagne de 1870, je rentrai dans l'administration et la littérature eut tort. Rien n'éveille moins Timagination que les audiences et les signatures à donner, et le képi brodé d'argent a toutes les qualités d'un éteignoir. Ce ne fut qu'après le 16 mai, quand les 363 victorieux m'eurent rendu à ce qu'on est convenu d'appeler les douceurs de la vie privée, que

— fel

je repris la plume et que j'écrivis mes Souoenirs de Guerre dont le succès dépassa mes espérances, car on avait tant abusé des publications sur cette page si douloureuse de notre histoire, et ces événements étaient déjà si loin de nous !

Depuis lors, j'ai écrit quelques romans, lesquels ajoutésàmes publications historiques, portentà!:r) volumes le chiffre de mon œuvre littéraire. J'ai écouté mon démon tentateur, j'ai joué des coudes pour me faire faire place, et je suis arrivé à la conviction que je ne parviendrais pas plus à la renommée qu'a l'Académie française. Une honorable notoriété est tout ce qui m'est échu en partage. Un jour, M. Guizot, en remerciant mon père ' de l'hommage de quelques-uns do mes volumes, en lui écrivant une lettre qui prouvait qu'il avait bien voulu las lire tous, lui disait : « Il est de ceux qui nous remplaceront jusque sous la coupole de l'Institut. » Ce Tu Marcellvs eris m'avait délicieusement f»*appé, il faut que je l'avoue; mais la parole de l'illustre écrivain servit seulement à prouver que toutes les pi-ophéties ne se réalisent pas. En effet, aujourd'hui, pour être un écrivain célèbre et un académicien, il faut réunir certaines conditions spéciales qu'il n'est pas donné à tout lo monde de remplir. Comme mon démon tentateur me l'avait annoncé, dans une prédiction qui, elle, s'est réalisée, j'ai fait l'expérience que les premières places appartiennent, de droit, aux faiseurs et aux habiles. Pour fonder une réputation littéraire, il faut plus et mieux que les mentions brèves et gracieuses par lesquelles la critique, qui sait vivre, répond à l'envoi de deux exemplaires d'un livre, comme une sorte d'accusé de réception. Il faut insister auprès du public d'une manière inc^essantcy comme on le fait auprès d'un malade pour Iv

forcer à prendre une potion qui lui répugne ; il faut le lasser, revenir constamment à la charge, l'obliger à accepter sans bénéfice d'inventaire que vous êtes le Roi du roman moderne, ou l'Empereur des poètes contemporains. Pour cela, il est indispensable d'avoir la critique dans sa manche, et le moyen qu'un romancier, étonnamment célèbre pour ce qu'il vaut en réalité, a employé est assurément le meilleur. En possession d'une belle fortune, habitant un somptueux hôtel, il pensa que la meilleure manière de se concilier les « Princes de la critique » était de garnir de foin leur râtelier. De belles soirées et de somptueux dîners firent l'affaire. Dès l'apparition dé son premier livre, il était sacré grand homme.

Je puis citer un autre exemple du même fait, quoique sur une moins grande échelle. Une femme d'esprit, qui visait à porter le bas-bleu, avait commis un modeste petit volume. Après avoir pris lu peine de le remettre ellemême aux critiques des grands journaux, elle fit suivre ces visites d'une invitation à dîner : elle aussi possédait un hôtel, et ce n'était certes pas le besoin de \ivre, mais celui de se faire connaître, qui l'avait incitée à prendre la plume. Personne ne manqua à l'appel : chacun paya son écot, et dans la huitaine le livre était annoncé au son d'un orchestre tout entier. Il eut plusieurs éditions, tandis qu'à peine méritait-il une simple mention honorable.

Avec l'Académie française,c'est autre chose : aujourd'hui si l'on n'est pas du parti des Ducs, soutenu et patronné par eux, on reste sur le pont des Arts et Ton se borne à contempler l'Institut du dehors: Le parti des ducs, ce sont les de Broglie, d'Audiffret-Pàsquièr, Haussonville et leur clientèle. A l'Académie française

comme en politique, le duc de Broglie a toujours été un dissolvant. La création du cardinal de Richelieu est devenu un fief : il faut montrer patte..: orléaniste pour entrer, et le système de Tinstitution a été faussé à ce point que, parmi, les quarante immortels, il en est beaucoup dont la perte ne serait pas un deuil national par Texcellente raison que c'est à peine si l'on connaît leur nom. N'y a-t-on pas élu un jeune officier de marine, sous un pseudonyme? On a nommé un personnage masqué, lequel, à ce titre, ne saurait légalement se parer de sa qualité d'académicien dans les actes de l'état civil et généralement dans les actes authentiques. L'Académie a admis dans son sein M. Pierre Loti, par conséquent M. Julien Viaud serait un imposteur s'il s'avisait de se parer du titre d'Académicien. L'autre jour, c'était un espagnol tout fraîchement naturalisé français, auquel un petit volume de vers, des sonnets, je crois, valait l'habit à palmes vertes. Mais ils ont, tous ces nouveaux venus, tous ces quasi-inconnus, l'estampille de M. le duc de Broglie, le laisser-passer de M. d'Haussonville, et une carte de civisme délivrée par M. le duc d'Audiffret-Pasquier. C'est à tel point que, parmi les élus depuis dix ans, la majorité du public en est à se demander ce qu'ils ont bien pu faire et ce qu'ils ont écrit. Il en allait autrement, il y a quarante ans ; et qui aurait osé s'enquérir des titres académiques des Guizot, Villemain, Thiers, Berryer, Montalembert, Sal-

vandy, Scribe, Mérimée, Sandeau, Feuillet, Cousin, etic . . • •

En ce temps-là, l'Académie était la consécration d'un talent hors pair, ]g sceau suprême apposé à une réputation pour ainsi dire earopéenne. L'opinion publique forçait le choix des académiciens. De nos jours, le talent

n*e8t plus uiK? raison : si l*on en a. cela ne saui-ait nuire, certainement, mais ce n'est plus exigé. On élit un membre qui n'a jamais construit ({ue des ponts, un perceur d'isthmes, un président du Sénat, crens qui seraient bien embarrassés si qucîlqu'éditeur venait leur demander le droit de reproduction de leurs œu\Tes. Est-il encore permis de tirer vanité d'appartenir à l'Académie ? En mon âme et conscience, j'affirme que non... Ce n'est pas parce que je nan suis pas ou que je n'en pourrais être que je parle ainsi ; ccî n'est pas la question des raisins trop verts. N'ous me connaissez assez pour avoir foi en ma parole, si je vous dis, que la treille a pu me séduire quand j'étais plus jeune, mais qu'à présent, loin de trouver les raisins trop verts, c'est trop mûrs qu'ils me paraissent. J'ai trop écrit pour poser ma candidature, et je vous l'ai déjà dit, j'ai le grave défaut de ne pouvoir nie courber. L'épitaphe qui me conviendrait serait celle de Piron :

Ci gil qui ne tut rien

Pas même académicien.

De tous les fauteuils, celui que j'ambitionnerais serait le quarante et unième, car il ne s'acquiert pas par l'intrigue ou la bassesse. C'est le sentiment public qui le décerne, et s'il ne procure pas l'immortalité comme les quarante autres, on y est aussi moëlleusemont assis pour une respectable longévité.

J'allais oublier ma vie de journaliste. Il suffit de quelques coups de crayon pour en retracer l'image. Antérieurement à 1883, j'avais écrit, avec mtermitience, des articles de variétés et de critique littéraire dans quelques journaux parisiens ; pendant deux ans, no-

— ifô —

tammentj'ai été chargé de la critiquelittérairc au journal le Soir. En 1883, je fu« appelé à quitter le domaine de la littérature pour celui de la politique ; efc je vins fonder à Beauvais VEclalreiii\ journal royaliste, organe de M. le comte de Chambord dans ce département.

UEclaireur personnifia, par le fait, toute ma vie sérieuse de journaliste, et jo no saurais mieux vous la faire connaître qu'on reproduisant ici les principaux passages de l'article par lequel, le jour do la disparition dujournal après dix années d'existence, je pris congé de mes lecteurs. C'est bien plus instructif au point de vue du parti royaliste, qu'à mon point de vue personnel.

« Aujourd'hui VEclairour va cesser de paraître : c'est son dernier jour.

a J'aurais pu me borner à rannonçer, sans y joindre aucun commentaire ; mais je dois aux abonnés qui me sont restés fidèles depuis le comn\encement jusqu'à la fin de la carrière do mon journal, jo dois à moi-même de leur faire connaître les motifs qui inspirent la détermination que je prends, non sans regrets, je dois le dire, mais non pas aussi sans avoir mûrement réfléchi.

« Quand VE^claireur fut fondé, au mois d'avril 1883, c'était pour obéir aux intentions de M. le comte de Chambord qui, de même qu'il avait voulu que sa royale personne fut représentée dans l'Oise par l'honorable M. de Chatenay, avait voulu que sa politique y fut soutenue par un organe qui lui serait spécial.

« Il serait sans intérêt pour le public d'être mis au courant des circonstances qui me firent choisir et désigner pour rédiger en chef la nouvelle feuille dont, tout naturellement, M. do Chatenay prenait la direction politique» 11 me sufïîra de dire que les fonctions que j'avais long* temps remplies auprès de notre si regretté Prince et mon

expérience déjà ancienne du journalisme s'ajoutant à des amitiés que le temps écoulé depuis n'a fait que resserrer davantage, furent cause que Ton m'offrit une situation que j'acceptai de grand cœur, avec Tespoir qui ne s'est -pas réalisé, que VEclaireur pourrait arriver à acquérir dans le département une influence préponrante et qu'il se rendrait utile à la cause monarchique, à la cause catholique, au parti de tous les honnêtes gens.

« Hebdomadaire, mais de grand format, VEclaireur fut établi à un prix dérisoire de bon marché, qui aurait dû assurer son succès matériel : à moins de le fournir gratuitement, il était impossible de faire plus. Le journal vécut tant bien que mal, plutôt mal que bien, jusqu'aux élections législatives d'octobre 1885. L'éclatant succès du parti conservateur dans l'Oise, auquel, de l'aveu des candidats élus, il contribua pour une grande part, aurait dû fonder VEclaireur plus définitivement que la République, et lui faire une large place dans la presse départementale. Au lieu de cela, le jour du triomphe fut celui qui vit prononcer son arrêt de mort. Pendant les trois mois qui précédèrent les élections, j'avais été, par surcroît, chargé de rédiger en chef le JournaZ de VOise, sous le voile de l'anonymat. Quelques-uns pensèrent qu'un seul organe serait désormais suffisant pour défendre le parti monarchique, et mon pauvre Eclaireur fut sacrifié à son aîné le Journal de VOise^ dont je devins officiellement le rédacteur en chef.

« Il faut ajouter que, pendant cette première période de l'existence de VEclaireur, il ne dut cette existence qu'exclusivement, ou bien peu s'en faut, aux sacrifices ^ue s^imposa généreusement celui qui était dans l'Oise le représentant officiel de M. le comte de Chambord.

« Afrès avoir quitté ce poste, au mois de mai 1887, par suite d'une entente amiable avec le directeur du Journal de VOise, je résolus de faire revivre VEclaireur, pour mon compte personnel, sans aucune subvention, sans Tappui matériel de celui qui, de 1883 à 1885, avait prêté son concours au journal de Monsieur le comte de Ohambord. C'est ici le cas do détruire cette légende qui voulait que VEclaireur le cessa jamais d'être le journal de l'honorable M. de Chatenay, mon ami personnel. Certes, j'ai dû beaucoup aux conseils de son amitié et de son expérience des hommes et des choses de notre pays, et je saisis cette occasion de lui en témoigner publiquement ma reconnaissance ; mais je déclare formellement que VEçlaireui\ s'il se fît un devoir et un honneur de le soutenir en toutes circonstances, depuis le jour de sa résurrection jusqu'à ce jour où il disparait, n'a jamais cessé d'être ma propriété personnelle, exclusive.: il n'avait d'autre propriétaire, ^ d'autre directeur, d'autre rédacteur que moi-même. On a pu croire, on a même cru le contraire ; on a fait erreur voilà tout.

« De différents côtés, on m'avait exprimé de vifs regrets sur la disparition de VEclaireur, et on allait jusqu'à dire qu'il était très inopportun de le faire cesser au moment où, en raison du succès des élections dans le département, le succès également allait couronner nos efforts. Ceci me parut un sûr garant que mon entreprise serait prise en considération, et que l'on me saurait gré d'apporter au parti conservateur et catholique une force de plus.

« UEçlaireur recommença donc le 19 juin 1887 son existence, comme par le passé, avec une modeste périodicité hebdomadaire. Mais, tenant compte de nom-

brcuses observations qui m'étaient faites, je ne tai*dai pas à le rendre bi-hebdomadaire. On m'objecta alors que ce saorifice n'était pas suffisant ; que pour lutter à armes égales avec mes confrères, il convenait que VRolalreur fut tri-hebdomadaire, et en outre avec un prix très inférieur à celui des autres journaux, afin de rendre la concurrence plus sérieuse et plus profitable.

« Je consentis à tout ; mais alors les conseilleurs qui ne sont pas souvent les payeurs, et qui, dans la oiroons» tance, ne payaient que de leurs avis, se prirent à regretter que le journal ne fut pas resté simplement hebdomadaire. On oubliait que, pour justifier et main* tenir cette périodicité très restreinte, dont j'étais par» tisan déterminé, sur Tavis éloquent de ma bourse, j'avais invoqué l'exemple du Nord hebdomadaire, du PES'-de^Calais hebdomadaire, et enfin do la Somme hebdom^adaire, qui trouvaient moyen de vivre ainsi, et de bien vivre à côté de nombreux grands confrères quoditiens. Je prouvais que cette dernière, notamment, tirait à 18,000 exemplaires, ohifîro officiel et justifié ; mais j'avais compté sans mon hôte, c'est-à-dire sans les différences très notables de tempérament des départetements de la Somme et de l'Oise, tempérament tout d'énergie et d'initiative dans la Somme, tout de mollesse et de laisser aller dans l'Oise. Il no m'était d'aillour» plus permis de rétrograder. Je continuai d'aller de l'avant, à mes sçuls risques et périls, en me disant que le désintéressement absolu et le dévouement inébran» lable à la cause conservatrice et catholique dont je faisais preuve, finiraient tôt ou tard par trouver leur récompense. Quelle erreur était la mienne I

« Prodiguant, sans compter, mon temps et mes peines — et mon argent — pour défendre plus énergiquement

qu'aucun de mes confrères — on me rendra uetto juktice — les grands principes, base et salut da toute société, qui sont attaqués de toutes parts, je no ren* contrai jamais que des encouragements platoniques ; mais, lorsqu'il s'agissait de les traduire sous forme d'abonnements, il n'y avait plus personne. Combien de fois, depuis sept ans, no m'esttil pas arrivé de recevoir des visites, parfois à la tombée de la nuit et dans le plus grand mystère, de personnages appartenant k toutes les conditions sociales, de laïques et d'eoolésias-* tiques, qui venaient me solliciter de défendre soit leur propre personne, soit une cause qui les intéressait directement, do répandre un certain nombre d exem* plaires dans leurs communes respectives, de prendre la responsabilité des faits que j'avançais, et qui s'acquittaient au moyen d'un grand merci, sans même accom* plir cette opération banale, à la portée de tous, oonsis* tant à prendre au moins un abonnement par pudeur, sinon par reconnaissance. La plupart poussaient la. «. bonhomie jusqu'à m' avouer qu'abonnés au Journal de VOiaej ou au Moniteur de VOUe^ ils ne pouvaient en conscience faire une infidélité à ces feuilles, mais que s'ils venaient à moi, c'était parce qu'ils connaissaient la vigueur des coups que je portais, et parce qu'ils savaient que je n'avais la crainte d'aucune respon*sabilité. Je ne refusais jamais, mais le sourire et le dégoût me montaient en même temps aux lèvres.

« Il semblait à tous que VEcUi^iveur fut comme unesorte d'objet d'utilité publique, qui, de même que la nature a horreur du vide, devait avoir horreur de toute subvention. Et comme on lui confiait, toujours gratuitement, toutes les causes périlleunes et les maladies désespérées,

c'était Yavocsit ou le médecin des. pauvres qu'il aurait convenu do le qualifier.

« Dire qu'on ne lisait pas le journal, serait aller, directement contre la vérité. On le lisait beaucoup au contraire, mais de manière à se procurer ce plaisir au meilleur compte possible, c'est-à-dire sans prendre d'abonnement, en ne payant pas même les 10 centimes que coûtait chaque numéro. Dans telle commune où VEclaireur comptait un unique abonné, c'était un motif suffisant pour que celui-ci n'y eut aucun autre concurrent. Le journal, passant de mains en mains, faisait le tour, de la commune et ne revenait jamais à son point de départ, car, à force de le manier et de le lire, on en avait fait d'informes lambeaux.

« En définitive, l'^Jcîaû'eur a été l'appui le plus ferme, le plus énergique de la Religion, du clergé en général, du clergé diocésain en particulier, et le clergé diocésain ne lui a jamais rendu la pareille, à quelques exceptions près. Les conservateurs, soutenus commode leur propre aveu, ils ne l'avaient jamais été, par aucun journal, se confondaient en éloges, mais ils se gardaient bien d'y ajouter des encouragements pécuniaires qu'une légitime fierté m'empêcha toujours de leur demander. L'argent est le nerf de la guerre, et la guerre ne saurait être faite sans argent. Pendant sept ans, néanmoins, je l'a} faite, ardente et sans merci, sans l'aide de personne et n'usant que de mes propres ressources .

« Il fallait qu'une semblable situation eût un terme, et ce terme^ j'avais pensé à le fixer au l^' janvier 1893. Une considération me retint, la perspective des élections générales. J'estimai que la disparition de mon journal avant cette consultation nationale, pourrait être

défavorablement interprétée, au détriment du parti conservateur, et qu'on ne manquerait pas, en cas d'insuccès, de m'en attribuer une part de responsabilité. Je résolus en conséquence que VEclaireur vivrait jusqu'au lendemain du scrutin de ballotage, et qu'il ne dépasserait pas, quand même, la date du 4 septembre 1893.

« Combien n' aurai t-il pas été consolant pour moi de m'ensevelir dans une victoire. Au lieu de cela, c'est la défaite de mon parti qui va servir de linceul à mon journal, mais ce n'est pas cette défaite qui le couche dans son tombeau, creusé d'avance de mes propres mains. Oui, le parti conservateur et catholique a éprouvé un terrible échec, et ce qui est plus déplorable, c'est qu'il aurait pu l'éviter, s'il avait sérieusement voulu s'en donner la peine. La responsabilité bifurque vers ceux qui, par de détestables conseils' de ralliement à la Republique athée, franc-maçonne et persécutrice, ont jeté la discorde et le désarroi parmi les conservateurs, et ces mêmes conservateurs qui, les uns en suivant aveuglément et follement ces conseils, les autres en s'abandonnant, ont préparé leur chute. N'a-t-on pas eu, dans rOise, le lamentable spectacle de trois circonscriptions électorales abandonnées par les conservateurs, tandis que, dans deux seulement, deux hommes vaillants continuaient la lutte avec énergie, se réservant ainsi l'avenir et s'imposant pour le jour de la revanche ! a II viendra, ce jour, car il n'est pas possible que les honnêtes gens qui, après tout, sont en majorité, ne parviennent pas à se ressaisir. Peut-être viendra-t-il, dans notre département, plus lentement qu'ailleurs, car l'affaissement y est plus complet, et affecte par trop les allures d'une abdication. Quoi qu'il en soit et quoi qu'il arrive, ce jour-là je ne serai pas parmi les derniers qui

monteront sur la bréohe. Car. oe n est pas de mon plein gré, ni par désespérance, que je renonce — momentanément du moins — à l'action, puisqu'aux deux prin* oipes de la Royauté et de la Religion je resterai attaché jusqu a la dernière minute de ma vie. La faute n'en eat pas à moi ; j'ai dit plus haut à qui elle appartenait, et quels étaient ceux qui en devaient prendre la responsabilité n.

Voici le moment de clore cette trop loniarue lettre, puisque vous savez pourquoi, à l'exemple de Charles* Quint, j'ai voulu procéder moi-même à mes propres funérailles et m'enterrer de mon vivant. A 1 âge que j'ai, il est inutile de continuer à marcher vers un but qui s'éloigne sans cosse. L'heure du repos a sonné, précédant celle du repos éternel. Quand les horizons parais-* sent se rapprocher parce que la brume du soir de la vie les épaissit de plus en plus, il ne reste plus à Thomme qu'à lever la tête, a regarder en haut dfins la direction de rinflni, non sans un regret do n'avoir pu s'étendre plus loin ; et avec une pensée d'adieu troublée de queU que amertume en songeant à ce que Ton quitte, à se diriger à pas lents vers le seuil de l'éternité.

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