‹ Souvenirs de ma jeunesseChapitre 13 sur 14 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

DIX ANS d'administration.

J'ai raconté, dans un autre livre, ma vie militaire, et ces récits avaient emprunté, sans doute, quelque intérêt aux événements que j'ai traversés, aux épisodes qui se sont déroulés devant mes yeux, car le public les a accueillis avec une bienveillance que je n'osais espérer. Ensera-t-il de même des Souvenirs de ma jeunesse? Je n'ose m'en flatter, car ces souvenirs sont bien modestes, car bien modeste est également le rôle que j'ai joué dans la politique de mon pays.

Ce n'était pas précisément de la bienveillance qu'avaient rencontré dans l'administration mes Souvenirs de guerre, lorsque je les publiai pour la première fois, en l'an de grâce 1872. En ce temps-là, j'étais souspréfet de Béthune (Pas-de-Calais), et je reçus un beau matin un télégramme sur papier jaune, la livrée du télégramme officiel, par lequel M. Victor Lefranc, ministre de l'Intérieur, m'invitait à aller le trouver à Versailles dans le plus bref délai. En persistant à résider dans l'ancienne capitale du grand Roi, le gouverne-

ment prouvait qu'il n'osait pas encore affronter la canaille parisienne, quoique M. Thiers y eut pratiqué d'assez notables épurations pour qu'elle se tint bien tranquille. Je dois dire que les députés étaient encore moins pressés que le gouvernement do revoir Paris, et qu'ils se montraient très réfractaires à toute proposition d'aller siéger sur les bords de la vSeine, quoique, pour la plupart, ils demeurassent à Paris.

Il n'est pas d'usage qu'un simple sous-préfet soit appelé par un ministre. C'est le préfet qui est l'intermédiaire naturel et obligatoire entre ce sous-ordre et le grand chef. Qu'il s'agisse d'un blâme, d'une récompense, ou simplement d'instructions à recevoir, le préfet, mandé, recueille la confidence et la transmet au destinataire en y ajoutant de son crû ce que les circonstances, son caractère ou le degré de sa sympathie pour son subordonné lui inspirent. Dans l'espèce, comme cet excellent ministre, qui était bien le meilleur homme du monde, fut bien inspiré de ne pas suivre la tradition et de laisser en dehors mon préfet, car, en raison de la tension excessive de nos relations — il aurait voulu que je l'abordasse comme les Siamois font pour leur Roi, à quatre pattes — le préfet aurait réussi à annihiler la bonne volonté du ministre à mon égard, et aurait servi avec joie de fil conducteur pour que la foudre s'abattit sur ma tête.

Il est inutile de dire que j'avais sauté dans le premier train et que, chemin faisant, je me perdais en conjectures sur ce qui me valait cet excès d'honneur. A vrai •dire, je n'étais pas sans inquiétudes, car la conscience d'un sous-préfet est toujours plus ou moins bourrelée.

S'agissait-il d'une question d'avancement ? Comme tout vrai fonctionnaire, quelque soit son grade, à quel-

que classe qu*il appartienne, je demandais un poste supérieur avec un constance digne d'un meilleur sort, parce qu'à cette époque, la hiérarchie était quelque peu sans dessus dessous. Alors que le gouvernement s'était fixé à Bordeaux et qu'à la Chatnbre on voyait les princes d'Orléans siéger à côté de Victor Hugo coiffé d'un képi de garde national, en même temps qu'on y remarquait nombre de gens qui, questionnés sur ce qu'ils y trouvaient de plus extraordinaire, auraient pu répondre comme l'ambassadeur de Turquie à la cour de Louis XIV « c'est de m'y voir », ce gouvernement, pressé et non sans raison, de nettoyer le monde administratif des personnages * étonnants que les hommes du 4 Septembre y avaient mis en circulation, avait jeté son dévolu, pour les préfectures sur des gens qui n'avaient d'autres droits à être préfets que de ne l'avoir pas encore été. Pour les sous-préfectures, on avait dû reprendre tous ceux qui exerçaient ces fonctions pendant la dernière année de l'Empire et que la révolution du 4 Septembre avait fauché sur leurs tiges.

J'étais de ceux-ci, et je n'aurais pas dû trop me plaindre de ma destinée, puisque, sous-préfet de 3® classe pendant quarante jours seulement, j^avais obtenu une 2® classe dans cette course au clocher d'un nouveau genre. Sous l'Empire, il fallait six ans de service pour passer d'une classe dans une autre. Si j'avais été à Bordeaux saluer le soleil levant, j'aurais pu décrocher une préfecture, m'affirmaient les amis que j'y avais, et mes quarante jours de services administratifs m'auraient été comptés pour dix-huit ans. J'aurais pu répondre à ces amis que ma présence n'était pas nécessaire pour stimuler leur bonne volonté, et que le recrutement des préfets ne se fait pas par le moyen d'un conseil de révi-

sion. A leurs reproches et à leurs objurgations, je me bornai à répliquer que, intendant militaire d'une division d'infanterie dont on reformait les cadres à Chambéry, la division ayant été solliciter de la Suisse une hospitalité forcée, à une demande de congé que j'avais introduite pour me rendre à leur appel, on avait répondu par un refus péremptoire. Or, nous étions à la veille d'être licenciés, ce qui dénotait peu de logique de la part de l'autorité militaire, mais elle est de celles avec lesquelles il est impossible de discuter.

C'est ainsi que, un mois plus tard, muni d'une belle lettre du ministre de la Guerre me remerciant des services que j'avais rendus et du concours que j'avais prêté à la Défense nationale, je me trouvais à Versailles, dans la posture fort désagréable^ de solliciteur, dans celle non moins désagréable de ne rien posséder au monde que Tuniforme dont j*étais revêtu, et de voir remettre aux calendes grecques Tarriéré de ma solde et le remboursement du prix de mes deux chevaux que l'ennemi s'était adjugés. J'avais, en outre, le désappointement d'apprendre que toutes les préfectures étaient données, et qu'il restait à peine quelques sousprétectures dont on pouvait disposer. J'avoue que je nepus alors songer, sans quelque amertume, au sacrifice que ma famille avait exigé de moi, en m'empêchant d'accepter la proposition que m'avait faite àChambéry l'intendant-général de l'armée de l'Est : il m'avait offert de me désigner pour être chargé de la liquidation des comptes du 24® corps, ce qui m'assurait le maintien dans mon grade d'intendant militaire pendant douze ou quinze ans, avec tous lés avantages qui y sont attachés, la résidence à Lyon ou à Paris et la retraite comme épilogue. En refusant à contre-cœur, et en ne lui

— 3il —

cachant pas que c'était pour obéir au vœu des miens, je reçus de rintendant-.irénéral cette réponse : « Ils vous font lâcher la proie pour l'ombre, et vous vous en repentirez )>. Le l'ait est que je ne m'en suis pas consolé. Pour être agréable à ma famille, à laquelle l'unissait une ancienne et étroite amitié, un vieux député de la Somme, M. Gaulthier de Rumilly, mort depuis doyen d'âge du Sénat, travaillait pour moi, et le ministre de l'Intérieur lui avait donné le choix entre deux souspréfectures de 2* classe, Béthune et Soissons. Quoique Soissons valut beaucoup mieux, M. de Rumilly choisit Béthune, sous prétexte qu'étant originaire de la Somme, rien ne devait m'étre plus agréable que de résider dans le Pas-de-Calais. Le ministre était alors Ernest Picard, le joyeux et spirituel avocat parisien, qui avait été dans le Corps législatif de l'Empire l'un des membres de cette minorité minuscule composée de Darimon, qui avait fini par mettre des culottes pour aller aux bals des Tuileries ; de Jules Favre, d'Emile OllLvier, qui courait le cachet pour donner des répétitions de droit ; et de Gambetta qui, mal à l'aise dans cette assemblée composée d'hommes de bonne compagnie, était loin d'y avoir le vei'be aussi haut qu'il Teut plus tard à Versailles. Quand j'allai remercier Picard, il me répondit : — Je vous ai nommé non pas parce que Vous avez été, mais quoique vous ayez été fonctionnaire de l'Empire. — Pour le croire, lui dis-je, il faudrait n'avoir pas lu le Journal officiel depuis un mois. — Picard se mit à rire et répliqua : — C'est vrai, si nous ne vous avions pas tous repris, je ne sais pas où nous en aurions trouvé de propres.

Il était, en effet, très piquant de constater que^ parmi les fonctionnaires de l'ordre administratif, repré-

sentants directs du gouvernement républicain dans les départements, il n'y en avait pas un seul qui fut républicain. Mais il faut dire que ce n'était pas alors la République au nom de laquelle on gouvernait la France.

M. Thiws, le type le plus accompli du vaniteux, de l'égoïste et de l'ingrat, avait, de son autorité privée, baptisé République le gouvernement dont il était le chef, avec autant de raison qu'il aurait pu en faire une monarchie en se désignant comme Adolphe P*", autocrate des Français. C'était néanmoins un gouvernement anonyme de transition ; chacun le sentait. Il eut abouti infailliblement à la restauration delà monarchie traditionnelle, si M. le comte de Chambord avait voulu consentir quelques sacrifices et ne s'était pas arrêté devant de très honorables, mais très funestes scrupules que Louis XVIII aurait franchi à pieds joints. Découragés, les monarchistes firent la République définitive, avec la conviction qu'ils la gouverneraient; mais cette prétendue habileté, se retournant contre eux, ne servit qu'à assurer le triomphe de leurs adversaires et à mettre la République entre les mains des Républicains. Si, quand le gouvernement et la chambre s'établirent à Versailles, la République avait été officiellement proclamée, il aurait fallu qu'Ernest Picard se contentât de fonctionnaires moins propres ou malpropres tout à fait.

Pour gagner le poste qui m'était assigné, il s'agissait de tourner Paris déjà au pouvoir de la Commune, et de traverser, jusqu'à la limite du Pas-de-Calais, les départemients occupés par l'ennemi. L'uniforme que je continuais à porter, faute d'argent pour me faire faire d'autres vêtements, était de nature à me causer de •sérieux embarras, Déjà, dans la gare de Saint-Denis, où je faillis en venir aux coups de sabre et me faire arrê-

ter, je n'avais dû qu'au dévouement et à la présence d'esprit du chef de gare de pouvoir m'en tirer sans encombre, après avoir toutefois échangé ma tunique contre la veste de velours d'un homme d'équipe, et avoir caché mon pantalon rouge sous le caoutchouc à boutons d'argent d'unoitîcier de la garde prusssienne, qui cherchait partout ce vêtement sans s'apercevoir qu'il me servait de jupon.

Mon entrée à Béthune fut épique. Les trains partant et arrivant comme ils pouvaient, j'étais attendu depuis plusieurs heures par le secrétaire de la sous-préfecture, vieux bonhomme et très digne homme, qui allait regarder sous le nez tous les voyageurs, leur demandant à tous si chacun d'eux n'était pas le sous-préfet dont on lui avait télégraphié la venue. Quand je me nommai, il faillit tomber à la renverse. L'aspect de cet étrange sous-préfet, le sabre au côté, le képi très galonné, et enveloppé dans une capote d'infanterie qui, pour avoir vu le feu de l'ennemi et les neiges du Jura, n'en était pas plus présentable, bouleversait toutes ses idées ; et il ne tarda pas à m' avouer qu'il m'avait aussitôt pris pour un imposteur.

L'impression que mon nouveau poste m'inspirait n'était d'ailleurs pas meilleure que celle que j'avais inspiré au brave père H... Béthune avait encore conservé ses fortifications, et la triple encainte et les trois ponts qu'il fallait franchir pour entrer dans la ville endormie, n'évoquait pas de riantes idées. J'étouffais entre ces hautes murailles, après l'habitude que j'avais contractée pendant la guerre de vivre au grand air et d'avoir pour ciel de lit la voûte étoilée. L' « Hôtel de la Sous-Préfecture », grâce à cette inscription en lettres d'or au-dessus de la grande porte, aurait pu facilement

être confondue avec un auberge à Tusage de MM. les voyageurs de comiiierce, s'il n'y avait pas eu un drapeau pour prévenir toute fâcheuse erreur. Quand je me trouvai absolument seul dans cette grande maison, mon découragement fut complet. En passant à Arras, je m'étais présenté chez le préfet, nommé lui-même depuis quinze jours à peine. Le comte de X..., ex-maître des requêtes au Conseil d'Etat, très fier du nom connu qui lui était échu par adoption, et de beaucoup d'autres choses encore, ne réalisait pas le moins du monde l'idéal que je m'en étais formé; et au lieu de trouver en lui un appui, dès la première heure j'avais compris que ce serait un adversaire que je rencontrerais. Le^ deux années et demie que je passai à Béthune, m'en apportèrent chaque jour la preuve. Aussi puis-je dire que je ne dus qu'à moi seul d'obtenir un poste d'avancement, de 1'"*' classe, la sous-préfecture de Lunéville. Pendant ce temps, un de mes collègues qui avait Téchine plus souple et dont l'état civil ne portait pas ombrage, comme le mien, au titre tout battant neuf de M. le Préfet, obtenait, en me passant sur le dos, une agréable préfecture.

Au 4 septembre, la municipalité de Béthune était tombée entre les mains de ceux que l'on appelait alor» les radicaux et que, vingt ans plus tard, on aurait traités de réactionnaires. Dans le Pas-de-Calais, en 1871, quiconque se donnait comme répubHcain, était aussitôt mis sur le même plan que les hommes de la Commune de Paris. En somme, ces farouches républicains n'allaient pas plus loin que M. Thiers, etTaspect d'une république socialiste ou franchCcnent radicale les eût rendus enragés de colère ou fous de peur. Le maire, riche fabricant de sucre, successeur du maire de l'Em-

pire, lequel était non moins fabricant de sucre et encore plus riche, m'invita à dîner le lendemain de mon arri- Yee, et j'accomplis chez lui la déplorable prouesse de déchirer avec mes éperons la robe do sa femme et d'en emporter un lambeau en guise de souvenir. On voulut bien ne pas m'en garder rancune, mais je vouai en moi-même mes éperons à tous les dieux infernaux. Deuxjours plus tard, d'ailleurs, j'avais déposé l'uniforme militaire, en me promettant que le jour de la revanche je le revêtirais de nouveau, dussè-je en arracher mes galons et entrer dans le rang comme simple soldat. Voici 22 ans de cela ; ce moment béni n'est pas encore venu, et je crains bien que Dieu ne permettra pas que

je le voie jamais.

J'avais débuté dans la carrière par la sous-préfecture de Montbéliard (Doubs); la guerre venait d'être déclarée, et il fallait avoir une foi robuste dans les destinées de la France pour entrer à pareille époque dans l'administration. Je ne croyais pas, malgré tous ceux que Ton payait pour crier « à Berlin ! », qu'on serait appelé à renouveler en Prusse les prouesses du premier Empire, et qu'après une autre bataille d'Iéna, un irait dicter la paix dans le palais du vieux roi Guillaume. Je me faisais ce raisonnement, que nous avions eu quelque peine à vaincre les Autrichiens, et encore avec l'alliance des Piémontais conduits par un Roi héroïquement brave ; que les Prussiens avaient à Sadowa battu, à eux tout seuls, les Autrichiens à plates coutures, et j'en tirais cette conclusion que, comme dit le vieux proverbe, les armes étant journalières, nous pourrions éprouver quelque cruelle déception. Mais, de là à songer à l'envahissement et à un démembrement de la France, il y avait un abîme que ma pensée n'aurait jamais osé franchir.

Pourquoi, moi, royaliste fervent, entrais-je dans Tadministration sous TEmpire ? Tout simplement — il vaut mieux dire les choses comme elles sont pour ne pas laisserplace aux interprétations fantaisistes — parce que des revers de fortune me contraignaient à ne plus rester à rien faire et à trouver une occupation plus lucrative que celle de publier sans relâche des volumes sur l'histoire de ma petite province natale, le Ponthieu. En raison de mes sentiments personnels et des fonctions que j'avais longtemps remplies auprès de M. le comte de Chambord et dont il fallait cesser de m'acquitter, j'avais commencé par frapper aux portes des royalistes et je les avais trouvées hermétiquement closes. Rendre des services, s'occuper de quelqu^un que le malheur a frappé son aile ? Allons donc I Les riches et les heureux de ce monde ont mieux à faire, à s'occuper d'eux d'abord, à s'occuper d'eux ensuite, à toujours s'occuper d'eux.

La solution vint du côté où je l'attendais le moins. M. Emile Ollivier, alors président du Conseil des ministres et garde des sceaux, avait donné des répétitions de droit à deux de mes cousins chez lesquels je l'avais souvent rencontré. Le directeur général du personnel au ministèrj de l'intérieur, M. Guillaume d'Auribeau, avait été préfet de la Somme ; je le connaissais personnellement et toute ma famille était bien connue de lui. Par suite d'un enchaînement qu'il serait trop long d'énumérer, l'un et l'autre me firent proposer une sous-préfecture. — a L'Empire libéral n'est plus l'Empire, disait M. Emile Ollivier. Ce n'est plus le gouvernement d'un parti, c'est celui de tous, qui s'adresse à tous les hommes de bonne volonté, à tous les dévouements ». — M. d'Auribeau, à un autre point de vue,

était non moins persuasif. — ^ « Il faut vivre, me disait-il, et sans être à charge à personne. Vous trouverez cela dans le poste que nous allons vous donner ; car quoiqu'il faille commencer par le commencement, nous aurons soin de vous faire parcourir à pas de géant les premières étapes ». — Néanmoins, comme les nominations étaient épluchées en conseil des ministres, le ministre de l'Intérieur, M. Chevandier de Valdrôme, au moment de rompre en visière aux traditions, en ma faveur, éprouvait le besoin de paraître céder à une formidable pression. Il fallait une demande signée par deux ou trois députés: M. d'Auribeau n'en rencontra pas moins d'une vingtaine, de dix-sept, desquels, au moins, j'étais totalement inconnu. Puis, ce [fût le tour des ministres ; M. Ségris, ministre des finances, et M . Lou vet , ministre du commerce , sans compter M . E mile Ollivier, assiégèrent leur collègue de l'Intérieur, de telle façon que Ton aurait pu se demander si, de ma nomination, ne dépendait pas le salut de l'Empire. Comme il paraissait qu'un mot dit par l'Empereur luimême ne serait pas inutile, j'obtins moi-même cette faveur du souverain si odieusement calomnié et auquel ses adversaires les plus acharnés n'auraient jamais dû refuser ces deux éminentes qualités, la plus généreuse bonté, et la reconnaissance inébranlable pour les services rendus. J'ai raconté dans un autre chapitre comment, par l'intermédiaire du duc de Bassano, grand chambellan, j'obtins avec une excessive facilité une audience de l'Empereur, la bienveillante attention qu'il daigna me témoigner, et comment, quand je lui eus dit loyalement que j'avais été demander à M. le comte de Chambord l'autorisation d'agir comme je le faisais, après m'avoir regardé jusqu'au fond de l'âme, TEmpe-

reur me lendit lu main, en me disant: — « Vous avez bienfait» — .

Ayant de commencer mes démarches et de laisser mes nouveaux amis en faire de leur côté, je m'étais rendu à Vienne où Monsieur le comte de Chambord passait la saison d'hiver, et j'avais expliqué à ce généreux Prince, sans réticences, la situation dans laquelle je me trouvais. Il avait compati à mes peines, à mes désillusions, et après m'avoir fait asseoir pour la dernière fois à sa table, il avait bien voulu m'embrasser en me disant :

— C'est la France avant tout que je vous recommande de servir. Servez-là fidèlement, comme vous m'avez servi moi-même.

Ces paroles retentissaient encore à mes oreilles quand, destitué par le gouvernement du Quatre-Septembre, je m'engageai pour la durée de la guerre. J'obéissais ainsi à la volonté de celui que je n'avais cessé de regarder comme un maître, et j'ai l'assurance d'avoir répondu à l'attente du Prince qu'il ne devait plus m'être donné de revoir.

Si j'étais en règle avec ma conscience, M. Chevandier de Valdrôme ne croyait pas encore qu'il le fut avec les députés, dont il redoutait les interpellations, quoiqu'il affectât des allures autoritaires et indépendantes. Pour lui complaire, M. d'Auribeau imagina que le titre d*avocat ferait bien dans le décret, et il m'en affubla sans s'informer de moi si j'y avais quelque droit. Si j'avais été en position de pouvoir défendre la veuve et Torphelin et combattre pour ou contre le mur mitoyen, c'eut été évidemment par l'opération du Saint-Esprit ; car de tous les codes je ne savais rien, sinon que, vu mon aversion et mon peu d'intelligence de cette science

abstraite, j'avais été refusé trois fois dé suite au premier examen, et qu'après avoir dépouillé la robe et le rabat de louage, j'avais fait le serment solennel de ne jamais plus revêtir ni Tune ni l'autre. Avant que le Jour-" nal' Officiel m'eut appris que je venais d'être nommé simultanément sous-préfet et avocat, j'avais reçu de M. d'Auribeau un petit billet ainsi conçu : « Monsieur le Sous-Préfet, voulez- vous venir demain déjeuner avec le ministre ? Il sera bien aise de vous voir. » Ce déjeuner, auquel, en outre du ministre et de M. d^Auribeau, assistaient deux préfets, servit à me convaincre qu'un royaliste qui se ralliait à l'Empire n'était pas tenu pour une quantité négligeable. En effet, il n'y eut pas de témoignages de considération qui ne me furent donnés.

Il ne faut pas que l'on s'imagine qu'une sous-préfecture fasse passer dans les poches de celui qui en est pourvu, une des sources du Pactole. Comme, d'une part, bien des gens veulent croire que ces postes sont aussi lucratifs qu'honorifiques, et que, d'autre part, peut-être les sous-préfectures auront-elles été supprimées, comme un rouage inutile, alors que ces Souvenirs auront paru, on ne trouvera peut-être pas hors de propos que j'en dise ici quelques mots.

Il y a trois classes parmi les sous-prêfets, comme par mi les préfets- La troisième, par laquelle, sous l'Empire, il était d'usage de commencer, rapportait 4,500 fr.; la deuxième classe 6,000, et la première 9,000. Quant aux préfets, c'est 18,000, 30,000, 40,000. A chaque sous-préfecture est attaché un fonds d'abonnement destiné à solder les dépenses matérielles, c'est-à-dire les frais d'impression et le chaufïage et l'éclairage des bureaux où Ton trouve toujours bon feu et grande lumière.

Les fonds d'abonnement sont toujours dépassés et au delà, pour peu que le sous-préfet ne veuille pas se mettre en guerre ouverte avec le secrétaire de la souspréfecture, personnage beaucoup plus important que lui, car il est du pays ou il a à cœur de se créer une certaine influence par les services qu'il rend au tiers et au quart, et car les flots de la politique, qui emportent et remportent les sous-préfets, viennent mourir à ses pieds sans les atteindre. Le véritable sous-préfet, c'est lui ; et les trois quarts du temps, le sous-préfet n'est qu'une machine à signer ce que le secrétaire — qui s'intitule quelquefois pompeusement chef de cabinet — lui présente et parfois prend la peine de lui expliquer. D'où les conclusions à laquelle je suis arrivé, que le sous-préfet, dans Tordre administratif, est l'équivalent d'une cinquième roue à un carrosse. Il y a plus : agent de transmission, privé de toute initiative, trop souvent il ne sert qu'à entraver la marche des affaires et joue le même rôle que le sabot avec les diligences encore usitées dans ma jeunesse. Une roue étant immobilisée par cet instrument, les autres roues tournaient avec difficulté et l'allure du véhicule était considérablement ralentie.

Parce que le sous-préfet de l*"® classe touche deux fois autant que son collègue de 3® classe, il ne faut pas en inférer qu'il soit plus fortuné pour cela. Tout est relatif ; et les postes de l*"® classe étant affectés à des villes plus importantes ou à des arrondissements plus peuplés, les occasions de dépenses sont plus fréquentes, les obligations plus dispendieuses. Partant, au bout de Tannée, cela se chiffre par des dettes. Quant à la question de joindre les deux bouts, c'est la plus réjouissante des utopies. En veut-on un exemple ?

En arrivant à Lunéville, en 1873, au moment où y cessait Toccupation prussienne, j'étais invité par le ministère à donner de fréquentes réceptions, à rendre un peu de gaieté à cette ville, laquelle, en temps ordi* naire, était un lieu de plaisir fort recherché et à la fois très redouté des officiers de la division de cavalerie qui y tenait garnison, car il arrivait trop souvent que beaucoup d'entre eux y laissaient pied ou aile sous la forme de dettes. A peine étais-je installé que j'inaugurais l'ère des plaisirs en donnant un bal ; et je recommençai le samedi de chaque semaine pendant l'année que je passai à Lunéville. Mes administrés ne restant pas en arrière, ce fut, pendant ce laps de temps, une succession de fêtes à faire demander grâce aux plus solides. Le résultat fut que, pendant mon séjour dans l'ancienne capitale du roi Stanislas, je dépensai environ cinq fois mon traitement, et que le ministère ne m'en remboursa pas un centime. Bien plus, les vieux orléanistes intransigeants, entre les mains desquels il venait de tomber, m'envoyèrent en disgrâce dans l'Aveyron pour donner ma place à un juif.

On se fait donc, dans le public, d'étranges illusions sur la richesse des sous-préfets. Il n'est pourtant que trop vrai qu'ils ont plus d'argent sur leur uniforme que dans leurs poches. Voici, à ce sujet, une anecdocte authentique et amusante. Lorsque, au 4 septembre, je fus révoqué, comme toute l'administration française, ce fut un citoyen de Besançon, peintre de paysages de son état, que l'on envoya pour me remplacer.

Cet étrange fonctionnaire arriva avec un vieil ami qu'il avait choisi comme secrétaire particulier, et à qui il avait promis de donner un traitement de 4000 francs prélevé sur ses propres appointements. Lorsque je lui

remis le service, je vois encore d'ici son visage quand il me fit part de cette disposition et, que je lui répondis «n ces termes : — Vous n'ignorez pas qu'il vous resr tera 500 francs pour vous, puisque le gouvernement ne vous alloue que i.500 francs. — Mais, je gagne plus que cela avec mes pinceaux! s'écria-t-il. — Vous auriez mieux fait de ne pas les quitter, et je vous engage à les reprendre, répliquai-je. - — Quelques jours plus tard, ce personnage, abandonnant son poste et se retirant devant les Allemands, ne se croyait en sûreté que lorsqu'il eut franchi la frontière de la Suisse. Là, du moins, l'occasion de faire du paysage ne pouvait lui manquer.

Mon arrivée à Montbéliard eut lieu dans des circonstances exceptionnelles. La guerre était déclarée, les opérations militaires étaient commencées, il me fallut exciper de mon titre pour fendre les flots pressés d'une foule qui attendait Taflichage des dépêches officielles. A peine étais-je arrivé de cinq minutes, que je donnais satisfaction à sa curiosité en publiant la dépêche qui annonçait le désastre de Reichshoffen, que nous étions vaincus et que la France était envahie.

Malgré cela, on ne pouvait s'imaginer que les allemands n'allaient pas payer cher ce premier succès, et le découragement n'avait pas encore pénétré parmi la population. Ainsi me fallut-il procéder sans désemparer à mon installation et à ma réception officielle. M. le maire de Montbéliard, vieux garçon, fort riche, fort élégant, qui transportait les habitudes parisiennes dans cette petite ville de la frontière, avait appris du préfet du Doubs que j'étais un débutant, mais que je possédais Toreille du ministère, et il s'était dit qu'il serait de bonne politique de me témoigner autant d'égards que de bon vouloir. Le baron de Farincourt, mon préfet,

homme très distingué, très intelligent, et aussi bienveillant que courtois, était l'intime ami de M. d'Auribeau qui m'avait tout particulièrement recommandé à lui, et, pour faire l'apprentissage de mes nouvelles fonctions, je me trouvais placé sur le meilleur terrain. Il m'avait, d'autre part, prescrit de me faire bien venir de M. L... qui, conseiller-général par surcroit, exerçait une grande influence et dont l'opinion faisait autorité. Certains de mes prédécesseurs en avaient fait, à leurs dépens, la désagréable expérience, et à peine étaient-ils arrivés qu'on les avait vus disparaître.

Pour donner, en passant, une idée de la manière du baron de Farincourt, lors de notre première entrevue il m'avait tenu ce langage : — « Je dois vous dire qu'un sous-préfet ne peut quitter son poste sans l'autorisation de son préfet. Par conséquent, quand vous voudrez aller à Paris, allez-y sans me prévenir, mais arrangezvous pour que je ne le sache pas 'j> — .

Malgré la rage du déplacement dont sont atteints tous les membres de l'administration préfectorale et sous-préfectorale et qu'à l'institut Pasteur on serait impuissant à guérir, je dois déclarer que, contrairement aux traditions, le préfet résidait assidûment à Besançon. Il n'en était pas de même du préfet qui administrait le Pas-de-Calais quand j'étais sous-préfet de Béthune. Celui-ci était visible à Arras le samedi seulement : le reste du temps il le passait à Paris, c'est-àdire, pour le public, en tournées dans son département. Il en résultait que, se modelant sur leur chef qui aurait eu mauvaise grâce à les réprimander, les sous-préfets et les conseillers de Préfecture étaient toujours par voies et par chemins. Il me souvient qu'un jour, arrivant à Arras, où je savais que le préfet n'était pas, et

pour prévenir le secrétaire-général, mon ami, que je m'en allais à Paris, je trouvai celui-ci en tête à tête avec le vice-président du Conseil de Préfecture. Au premier mot que je lui dis, il partit d'un grand éclat de rire, et me tendit une dépêche du ministre de Tintérieur, ainsi conçue : « Monsieur le Préfet, veuillez me désigner ceux des fonctionnaires qui ne seraient pas à leur poste en ce moment ». — Voici, me dit de C..., ce que je réponds, en l'absence du grand chef parti, sans permission, comme de juste : « Monsieur le Ministre, tous les fonctionnaires sont à leur poste ». Vous saurez; qu'ils sont tous à Paris ; vous y allez, j'y vais aussi. En route ! — Puis s'adressant au vice-président du Conseil de Préfecture : — « Tu nous représenteras tous. Soigne la boutique » — . On me croira si Ton veut, mais le département n'en était pas plus mal administré pour cela.

Quant au maire de Montbéliard, telles furent ses premières paroles :

— Ah! ça, j'espère que vous allez nous rester, vous, car les autres n'ont été que de véritables étoiles filantes.

M. L... aurait pu ajouter que c'était lui qui prenait soin d'en nettoyer le firmament administratif, et que c'était surtout grâce à lui que ces infortunés auraient si bien pu rééditer, en arrivant, la parole de Jésus- Christ : « Encore un peu de temps vous me verrez, encore un peu de temps vous ne me verrez plus ».

Pénétré de l'idée qu'il fallait tout m'enseigner et que je ne saurais avoir de meilleur professeur que lui, M. L... daigna condescendre jusqu'à m'apprendre qu'à ma réception officielle il fallait me tenir debout devant la cheminée, sur laquelle je poserais mon chapeau et mes gants. Les préfets et sous-préfets avaient alors une

grande tenue consistant en Thabit à la française et le chapeau bicorne. M. le maire, escorté de son conseil municipal, se présenta le premier, et contrairement à Tusage, il resta pour voir comment j'aurais profité de ses leçons. Lorsque le défilé des fonctionnaires eut prit fin, M. L... s' approchant de moi, m'apostropha en ces termes :

— Vous avez déjà fait ce métier-là... ce n'est pas possibleJ Vous vous êtes moqué de moi, mais je ne vous en veux pas.

Il le prouva de reste, car, pendant les quarante jours que je passai à Montbéliard, je n'eus qu'à me louer du concours qu'il me prêta et des services de toute nature qu'il voulut bien me rendre.

Cette première partie de ma tâche m'avait été bien plus facilitée par les circonstances douloureuses que nous traversions que par les conseils de M. le maire. Pour remplacer les banalités de la première entrevue avec les fonctionnaires, les sujets de conversations ne manquaient pas, hélas ! et les paroles émues que je prononçai, trouvèrent un écho sonore chez ces hommes au cœur et à la tête chaude et vraiment patriotes. Après le vénérable doyen, aveugle et guidé par ses deux vicaires, j'avais vu passer les pasteurs protestants, le rabbin et le ministre du culte anabaptiste, car dans Farrondissemeni de Montbéliard, toutes les religions étaient représentées ; elles étaient même mêlées et confondues à ce point que, dans beaucoup de villages, réglise des catholiques servait alternativement à eux et aux protestants. Après la petite allocution que je leur avais adressée, l'anabaptiste, tout de noir vêtu et le cou entouré d'une sorte de rabat de batiste blanche qui lui descendait sur la poitrine, s'était tout bonne-

ment jeté dans mes bras en fondant en larmes. Tous avaient protesté dans les termes les plus chaleureux de leur inébranlable dévoument à la mére-patriç, et avaient promis qu'ils allaient démontrer à leurs ouailles respectives que Thonneur et la Religion leur faisaient un devoir de ,s'engager et de voler à la défense de la France envahie. Ils tinrent parole, et les braves populations du Doubs prouvèrent amplement que pour elles le patriotisme n'était pas un vain mot.

Lorsque, quinze jours plus tard, je procédai dans la même séance, et conjointement à la double opération du tirage au sort et de la révision, en voyant ces jeunes gens venir tirer leur numéro dans le plus simple appareil et se soumettre sans désemparer a la visite du médecin militaire, je n'éprouvai pas le sentiment de gaieté qui eut été bien naturel, mais un sentiment d'émotion véritable, car tous ceux qui pouvaient exciper de cas de réforme demandaient et obtenaient de signer sur le champ leur acte d'engagement pour la durée de la guerre. Dans cet arrondissement, ce fut littéralement la levée en masse.

Les événements se précipitaient. Chaque heure apportait une mauvaise nouvelle, et un jour que j'allais rendre visite à mon collègue et voisin de Belfort, j'assistai à tous les préparatifs que l'on faisait en vue d'un siège que l'on était d'avance résolu à soutenir jusqu'à la dernière extrémité. On ne criait plus « à Berlin ! » ; en revanche, les allemands avaient le droit de crier : « à Paris ! ». Dans la nuit du 4 au 5 septembre, le directeur du télégraphe se présenta tout effaré à la sous-préfecture et me remit la terrible dépêche officielle annonçant le désastre de Sedan, la captivité de l'Empereur et la création de ce gouvernement qui, en cons-

cience, privait les républicains de la faculté de reprocher à l'Empire le coup d'Etat du 2 décembre. On a trop voulu, depuis vingt ans, oublier que le point de départ de la République a été une révolution accomplie devant Tennemi, le territoire envahi ; que pour sacrifier par vaine fanfaronnade à la cruelle utopie de la défense à outrance, alors qu'on la savait impossible, on mettait un infranchissable obstacle à un traité dont l'Allemagne avait envie et besoin, et qui nous eût certes alors coûté moins cher que celui qui, après tant d'hommes inutilement sacrifiés, nous enlevait six milliards et deux provinces.

On ne dormait plus que d'un œil ; aussi, cinq minutes après, je frappais à coups redoublés à la porte du maire. Une fenêtre s'ouvrit et la figure de M. L... s'y encadra, coiffée d'un madras qui me le présenta sous un aspect tout nouveau. Le maire était visiblement :

dans le simple appareil

D'un magistrat qu'on vient d'arracher au sommeil.

Quand, de la rue, je lui eus communiqué ce que je venais de recevoir, il parut s'absorber un instant dans .ses pensées, puis il me répondit d'une voix altérée : — Alors nous sommes f...ichus ! — et refermant sa fenêtre, en vrai philosophe il alla reprendre le sommeil que j'avais interrompu.

Somme toute, M. L... n'avait rien à redouter ni pour son écharpe de maire, ni pour son siège de conseiller général, et je le soupçonnais d'être, dans !e fond, quelque peu républicain, comme d'ailleurs la plupart des gens de ce pays, plus dévoués à l'Empire sur les lèvres que dans le cœur. Le 5 au matin, une lettre affectueuse du préfet m'avisait qu'il quittait Besançon et m'annon-

çait que mes deux collègues de Baume-les-Dames et de Pontarlier avaient résolu d'attendre les événements. Je. me décidai à les imiter ; mais après deux jours d'attente, ne voyant rien venir, je voulus en avoir le cœur net et je me rendis à la préfecture o'ù venait de s'installer un nommé Ordinaire qui, comme intelligence, tenue et considération, était encore bien au-dessous de son nom. Le nouveau secrétaire-général, pilier d'estaminets de bas-étage, me demanda ce que je venais faire et pourquoi j'étais encore en fonctions ?

Après lui avoir répondu que ces deux questions étaient au moins oiseuses puisque je ne me donnerais pas la peine d'y répondre, je fus reçu par le préfet qui trônait dans le cabinet de Texcellent baron de Farincourt, en veston et les pieds ornés de cbaussons de lisière d'un rose tendre. A lui, je me bornai à dire que je ne doutais nullement que le gouvernement du 4 Septembre serait très pressé de se priver de nos services à tous, que je ne tenais pas davantage à le servir, niais que Montbéliard possédant un château, à Taide duquel la ville pouvait faire une résistance honorable, j'ofïrais de me charger d'organiser et de diriger cette résistance. Le bonhomme parut aussi surpris que touché de ce langage, et me félicita avec effusion de mon patriotisme ; il acceptait, bien entendu, mes offres avec reconnaissance. Le même soir, à peine de retour à ' Montbéliard, m' arrivait un télégramme ainsi conçu : « Vous ne pouvez rester, demain arrivera M. Fanard, votre successeur ». Comme je faisais immédiatement, et par dépêche, mes adieux à mes deux collègues, celui de Baume-les-Dames, à qui j'avais dit de mon successeur : « c'est un peintre », me répondait : « le mien est un horloger».

Ce fut alors que je pris la résolution de m'engager et je la mis à exécution le jour même. J'en avisai mes administrés par la proclamation suivante que je fis afficher: «En acceptant Thonneur de vous adininistrer, <( je n'avais qu'un but, celui de servir mon pays, « et de vous consacrer, en dehors de toute préoccupa- <( tion dynastique, mon temps et mes forces. Le nouveau « gouvernement me retire mes pouvoirs. Toutefois, la « décision qui me frappe ne saurait avoir, surtout à cette « heure si cruelle pour la France, la puissance de modi- « fier en rien ni mes sentiments patriotiques, ni ma « résolution trop ancienne d'user ma vie au service de « notre pays. D'administrateur je me fais soldat, et . <f demain je pars, comme franc-tireur, à la défense des « provinces envahies.

« Néanmoins, avant de m' éloigner, je cède au besoin <( d'exprimer bien haut ma reconnaissance à tous pour « l'accueil sympathique que j'ai reçu, et pour les relaie tiens cordiales sous lesquelles semblait, à ma grande «joie, s'inaugurer mon administration: j'en suis pro- « fondement touché, je vous en remercie et je garderai « de cet arrondissement un souvenir qui ne s'efïacera <c jamais. »

La réponse des républicains de Montbéliard ne se fît pas longtemps attendre. Leur organe, le journal de Monthéliaird et du Doubs^ le seul, du reste, que possédât l'arrondissement, car en ce temps la fièvre du journalismen'avaitpas,commeaujourd'hui, gagné jusqu'aux plus modestes chefs-lieux du canton, s'exprimait en ces termes: « Dans le peu qu'il avait occupé son siège, « M. le oomte de Belleval, sous-préfet, s'était attiré « toutes les sympathies ; on avait vu en lui un caraetère « énei^que et ferme, très capable de protéger la ville

« dans les circonstances terribles que nous traversons. « On voit par la détermination qu'il vient de prendre la « preuve de son patriotisme, de la généreuse chaleur de « ses sentiments. M. de Belleval est marié et père de « famille. Après un tel exemple de dévouement, le poste « de Montbéliard devient difficile, et il faudra mieux « que des paroles pour s'y maintenir. Notre population « a été extrêmement sensible à la belle détermination « de M. de Belleval. C'est un service signalé qu'il nous « a rendu. Après un tel exemple de la part d'un de nos « magistrats, notre devoir est tout tracé, c'est celui de « la résistance à Tennemi. Allez, M. de Belleval, puisse « l'amour que vous portez à la sainte Patrie vous pro- « téger ! Ce que vous avez fait est grand, est héroïque, a nos cœurs en sont touchés, et élevés par votre sacrifice, « nous tacherons de ne pas rester au-dessous de « vous. Vive la Patrie ! Vive la République ! »

Et, au-dessous, à l'adresse de mon successeur républicain, ce coup de pointe en pleine poitrine : « le successeur de M. de Belleval est M. Fanart, artiste peintre. »

Je ne faisais, en réalité, que suivre l'exemple de. bien d'autres, mais l'émotion n'en futpas moins très profonde parmi cette population que nos désastres avaient surexcitée au lieu de l'abattre. Depuis ce moment, jusqu'à mon départ pour rejoindre à Belfort la compagnie des Francs Tireurs de Neuilly -sur -Seine, commandé par un de mes amis . où j ' allais servir comme simple soldat, c'est-à-dire pendant deux jours, je fus l'objet de témoignages sympathiques qui sont toujours restés parmi les plus doux souvenirs de ma vie. Lorsque le surlendemain, le sac au dos et le fusil sur l'épaule, j'allai prendre le train à destination de Belfort, plus de deux mille per-

sonnes m'escortèrent jusqu'au wagon. Il y avait des larmes dans bien des yeux, à commencer par les miens, et j'aurais eu cent bras, comme le géant Briarée, que je n'aurais pu suffire à rendre toutes les cordiales étreintes . qui m'étaient prodiguées. Quand le train se mit en marche, ce fut au bruit d'une formidable acclamation.

Il devait m'être donné, à quelque temps de là et grâce aux péripéties de la guerre, de revoir encore une fois mes anciens administrés, et je pus me convaincre, avec attendrissement, que leurs sentiments à mon égard n'avaient pas changé.

Voici en quels termes le Courrier Franc-ComtoiSy dans son n" du 28 octobre 1870, rendit compte de cette entrevue : Le 10 septembre dernier, M. de Belleval, (( sous-préfet, quittait l'arrondissement de Montbeliard, « où, comme fonctionnaire, il n'avait fait qu'une courte « apparition. En eflet, arrivé le lendemain des désastres « de Frœchevillor et de Forbach, M. de Belleval était « relevé de ses fonctions quelques jours après les « désastres de Sedan. Etait-il à propos de changer ce i< sous-préfet, aurait-il été sage d'agir dans le dépar- « tement du Doubs comme dans celui du Haut-Rhin et « de maintenir M. de Belleval à Montbéliard pendant « qu'on conservait M. Poizat à la sous-préfecture de « Belfort et M. Jacquinot à celle de Mulhouse? Questions « inutiles à examiner puisque les décrets ont prononcé. « Revenant à M. de Belleval, nous dirons qu'il nous (( est arrivé (à Montbéliard) dans la soirée de lundi, non « plus comme sous-préfet mais comme officier de francce tireurs. Ajoutons qu'il n'a pas été inactif depuis sa y> sortie de notre ville, puisqu'il a pris part aux combats « de Celle et de Raon-l'Etape (Vosges) et que c'est au <( décès des chefs de sa compagnie, tués au combat de

« la Bourgonce, et surtout à son courage que M. de « Belleval, engagé comme simple franc-tireur, doit de « porter aujourd'hui les galons de capitaine.

« La société du cercle de Montbéliard a tenu à honneur « de saluer et de fêter un défenseur de la patrie; un « punch a été offert à M . de Belleval et aux autres officiers « de la compagnie des francs-tireurs ; une grande cor- » dialité, des paroles affectueuses, des vœux sympa- « thiques ont dû prouver à M. de Belleval que Montbé- « liard n'avait pas eu à se plaindre de son dernier « sons-préfet impérialiste et qu'on estimait haut le « dévouement d'un homme qui, ne pouvant plus être « utile à son pays comme administrateur, voulait lui « prouver son attachement en le défendant sur le champ c( de bataille.-'

« La compagnie de M. de Belleval compte 110 « hommes; elle retourne, dit-on, dans le Haut-Rhin et (c dans les Vosges. Souhaitons succès et bonheur à ces « hommes courageux, et puisse notre ville fêter encore « une fois les soldats-citoyens qui, au péril de leur vie, « assurent le triomphe de la justice et de Tindépendance « nationale ».

Mon successeur, le peintre des paysages, car telle était sa spécialité, arrivait dans de très mauvaises con ditions pour lui. Etant aussi jeune et aussi robuste que moi-même, et n'étant même pas marié, il apparaissait à tous, hormis à lui-même, qu'un fusil aurait mieux fait entre ses mains qu'une inoffensive épée de sous-préfet qu'il n'eut d'ailleurs pas le loisir d'acheter. La première nuit qu'il passa à Montbéliard fut épique. Apostrophé le soir, sur la place, par deux individus en état d'ébriété^ j'avais appelé des agents de police, qui, malgré leur résistance et leurs menaces, les avaient enfermés a\j.

violon où ils restèrent jusqu'au lendemain matin. C'était le nouveau sous-préfet et son fameux secrétaire, celui qui comptait sur ses fonctions pour se faire quatre mille francs de rente. Lelendemain matin, on s'expliqua, et mon successeur, en venant me rendre visite, l'air fort penaud, m'adressa des excuses, que moi, bon prince, je condescendis à accepter. Je n'avais, en vérité > aucune raison de lui en vouloir. L'histoire, on s'en doute bien, avait fait le tour de la ville, et ce fut sous les plus gais auspices que M. Fanart inaugura un règne qui devait être de très courte durée et se terminer par une retraite en Suisse, où l'on avait de meilleures chances de ne pas voir raccourcir le coiu*s de son existence.

En bonne justice, je dois confesser que mon arrivée à Montbéliard avait été également marquée par un épisode auquel je n'ai jamais pu penser sans une franche gaieté. Celui qui y figura avec moi est mort depuis longtemps, et s'il n'en fît jamais part à personne, ce ne fut pas parce que le secret professionnel lui fermait la bouche, mais simplement parce qu'en raison de sa profession , il avait trouvé la chose toute naturelle.

Arrivé de la veille à Montbéliard, avec une certaine précipitation, le ministre m'ayant, pour des motifs sérieux, (Montbéliard servait de centre de ravitaillement et de gîte d'étape à deux des nombreux corps d'armée si maladroitement éparpillés le long du Rhin et des Vosges), donné l'ordre de me rendre à mon poste en toute hâte, je m'étais aperçu, en déballant le contenu de mes caisses, qu'il y manquait un instrument que quelques uns tiennent pour être de première nécessité, et que l'on ne peut trouver, dans les petites villes, que chez les pharmaciens ou les quincailliers. Le pharmacien étant conseiller municipal, je m'étais décidé pour le

pharmacien, car il est tout indiqué que l'autorité doit soutenir lautorité.

M. P... à qui j'avais discrètement exposé l'objet de ma visite, s'était empressé d'étaler devant moi quelques spécimens dont il me vantait les qualités d'exécution et de bon marché. Entre temps, — on est curieux, quoique pharmacien — il me demanda avec un sourire tout à fait engageant :

— Monsieur est de passage dans notre ville ?

J'aurais voulu que mon ministre fut là pour recueillir

et savourer cette fine satyre de l'instabilité des choses de ce monde en général et des sous-préfets en particulier. L'excuse de M. P... était qu'il disait des vérités comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir.

— Vous l'avez dit, Monsieur, répondis-je, je suis de passage à Montbéliard.

— Et Monsieur compte-t-il faire un long séjour parmi nous ? reprit l'honnête pharmacien.

— Je n'en sais absolument rien. Il ne dépend pas de moi d'en prolonger ou d'en abréger la durée. Cela regarde celui qui m'envoie ici.

— Ah î fort bien. Monsieur est dans les affaires? Etre pris pour un commis-voyageur, dans la ville

que je venais administrer ! Quelle humiliation !

— Non, fis-jeen arborant une physionomie officielle, non, je suis sous-préfet.

Cette simple déclaration produisit sur mon interlocuteur la même impression que si une bombe avait éclaté tout à coup au beau milieu de son officine. Laisant échapper l'instrument qu'il tenait et qui tomba à grand bruit sur le comptoir, il recula d'un pas, ôta ses lunettes, les essuya d'un mouvement fébrile, et les replaçant sur son nez, me considéra avec un tel effarement

que j'eus besoin de tout mon empire sur moi-même pour ne pas éclater de rire.

— Sous-préfet ! s'écria-t-il enfin d'une voix étranglée. Monsieur est le sous-préfet que nous attendions ! . . . Oh ! comment ai-je pu ?... Si j'avais pu me douter !... que d'excuses, Monsieur le sous-préfet, que d'excuses !...

Comme j'allais, avec magnanimité, lui affirmer que je ne me sentais pas atteint dans ma dignité de fonctionnaire, d'avoir été pris pour un voyageur de commerce, car, en somme, un homme peut ressembler à un autre homme, et, après tout, devant un irrigateur surtout» tous les hommes sont égaux, M. P... continua avec feu :

— Non, je ne peux me consoler d'avoir offert à Monsieur le sous-préfet des instruments qui n'étaient pas dignes de lui être présentés, des instruments bons pour les simples habitants de notre ville, tout au plus ! . . .

Et, ouvrant une petite armoire, il en retira un paquet soigneusement enveloppé de papier rose, puis ajouta avec un sourire navré qui implorait merci :

— Voici ce qui convient tout à fait à Monsieur le sous-préfet... système perfectionné... garanti... il contient trois litres...

La haute idée que M. P... avait de « ma capacité » méritait bien que je ne lui tinsse pas rigueur pour son quiproquo et pour la nature toute spéciale de ses regrets.

Je pris et payai l'objet, mais au moment de remporter, le pharmacien me Tarracha littéralement des mains.

— Non, dit-il avec énergie, jamais je ne permettrai que M. le sous-préfet prenne la peine... A quelle heure M. le sous-préfet désire-t-il qu'il lui soit remis ?

— Je serai rentré pour cinq heures, répondis-je.

A l'heure fixée par moi, comme j'étais occupé dans

mon cabinet à déchiffrer des dépêches donnant des détails sur la bataille de Reischoffen, le secrétaire delà sous-préfecture vint me dire que M. P..* « conseiller municipal » sollicitait une audience. Je vis entrer le digne pharmacien, cravaté de blanc, et enveloppé dans une majestueuse redingote à demi-boutonnée qui bombait étonnamment sur le côté gauche de la poitrine.

— Monsieur le Sous-Préfet, me dit-il à demi-voix lorsque nous fûmes seuls, j'ai voulu moi-même apporter l'instrument que M. le Sous Préfet a daigné choisir dans ma pharmacie.

Et il tira de sa cachette Tobjet qui, d'un côté seulement, donnait au pharmacien la tournure d'une robuste nourrice de Bourgogne.

Après avoir remercié avec effusion le pharmacien de sa délicate attention, je fus prodigieusement aimable pour le conseiller municipal qui eut la primeur de la nouvelle de notre première défaite. Lorsqu'il mequitta^ M. P... était hors de lui, mais j'avais conquis toute sa sympathie et toute son estime. Le seul tort que j'eus, ce fut de raconter cet incident au maire de Montbéliard qui s'en égaya prodigieusement, et fit de trop fréquentes allusions à la « grande capacité » du « premier magistrat de cet arrondissement. »

A Béthune, c'était un tout autre terrain. Dans ce pays riche, où il y avait de grandes fortunes, les fonctionnaires, même ceux de l'ordre le plus élevé, étaient considérés comme des quantités un peu trop négligeables. Un de mes anciens condisciples, qui était en ce moment préfet du Nord, m'avouait qu'avec ses cent mille livres de rente, il passait à Lille pour être à peine à son aise, et que, du haut do leurs sacs d'écus, les grands commerçants le regardaient avec une condescendance

qui n'était pas exempte de dédain. A Béthune, on ne s'inquiétait pas tant de ce que je valais, selon l'expression américaine, que de ce que pouvaient bien être mes opinions politiques. On n'ignorait pas qu'avant de faire la campagne, j'avais servi l'Empire, et si l'on m'en savait un peu de gré, on m'en voulait de représenter un gouvernement qui n'y avait que de très rares sympathies. Tandis que les Franc-Comtois s'étaient rapidement rattachés à la République, les i^rtésiens n'avaient pas été encore ébranlés par les désastres dans leur fidélité au régime déchu. Au ministère de l'Intérieur on se faisait d'étranges illusions là-dessus, et je m'attirai Tanimosité du sous-secrétaire d'Etat, M. Calmon, une des colonnes du centre gauche, mort sénateur depuis, pour lui avoir répliqué, en réponse à une question sur le département du Pas-de-Calais, que « c'était la Haute- Corse. » S'il trouva le mot drôle, il me déclara que je n'y entendais rien du tout, et, pour un peu, je crois qu'il m'aurait rendu aux douceurs de la vie privée. Depuis, à Toccasion des élections législatives qui suivirent, il me fit amende honorable et m'avoua que, de nous deux, c'était moi qui avait vu le plus clair.

Dans une autre circonstance, et je reviens ici à ce que je disais au commencement de ce chapitre, après avoir fait aux lecteurs mes excuses de m'en être pendant longtemps écarté, je frôlai de beaucoup plus près la situation que, par un euphémisne, au ministère de l'Intérieur, on appelle « être appelé à d^autres fonctions. » Neuf fois sur dix, quand on est « appelé à d'autres fonctions» on n'en reçoit aucunes. Les seules auxquelles on puisse prétendre seront celles que l'on sera en état de se procurer soi-même. Si, au contraire, le décret qui TOUS a enlevé votre poste est ainsi [libellé : « qui sera

appelé à d'autres fonctions » alors, dans la même proportion, neuf fois sur dix, c'est que vous êtes déjà investi de ces fonctions au moment où le décret annonce que vous y serez appelé. Il y a, en somme, pour le ministre de l'Intérieur, trois moyens de qualifier la révocation d'un fonctionnaire: 1** prononcer le mot; 2" ne rien dire du tout; 3** l'appeler à d'autres fonctions. Or, sans m'en douter, j'avais esquivé , de l'épaisseur d'une signature, l'une des deux premières alternatives, les plus désagréables à encourir, car le public ne peut s'y tromper. Voici ce qui s'était passé :

Dans les loisirs que l'administration me laissait, j'avais mis au net des notes que, pendant la guerre franco-allemande, je prenais au jour le jour, à titre de mémento ; je disais en quelques mots ce que j'avais vu dans la journée, ce que nous avions fait, et j'y jugeais assez librement les uns et les autres sous l'impression, naturellement très vive, du moment. Puis, j'avais remis le tout à un éditeur de Paris qui l'avait d'autant plus volontiers publié que c'était encore le moment du grand succès pour les publications relatives à la dernière guerre. Cet éditeur avait la spécialité des livres hardis et surtout des brochures en faveur de l'Empire ; on lisait beaucoup ce qui portait l'estampille de sa maison. Mon « Journal d'un capitaine de francs-tireurs » eut plus de succès que je m'y attendais et que je ne l'eusse désiré. Quelques généraux, qui se trouvaient assez égratignés, avaient porté Je livre au ministre de la guerre et demandé ma tête. La question avait été débattue en conseil des ministres, ce qui était bien de l'honneur qu'on me faisait ; mais, aux objurgations de son collègue, le ministre de l'Intérieur avait très sagement répondu qu'après avoir entendu l'accusation, il était

équitable d'entendre la défense, et il avait péremptoirement refusé de prendre la mesure de rigueur que le général de Cissey réclamait contre moi. Il m'avait donc aussitôt mandé, et quand, très perplexe, je fus admis auprès de lui, en apercevant sur sa table mon volume hérissé de feuilles de papier blanc en guise de signets, je compris immédiatement ce qu'il en était. Après m'avoir fait en quelques mots Thistorique des plaintes et des suites que le ministre de la guerre enten dait leur donner, l'excellent M. Victor Le franc me con fîrma qu'il était résolu à ne pas céder ; mais il mettait une condition à sa bienveillance, c'était que je consentirais à retirer de la circulation l'édition de mon livre. Je m'y engageai aussitôt, fort heureux de m'en tirer à si bon compte et d'avoir un ministre aussi débonnaire.

J'en ai connu depuis d'autres qui m'eussent révoqué sans m'entendre et sans peut-être même daigner me dire pourquoi.

 quelque temps de là, éclata dans le bassin houiller du Pas-de-Calais, compris tout entier dans mon arrondissement de Béthune, une grève qui menaçait, dès le début, de prendre des proportions très inquiétantes. On n'était pas alors, comme aujourd'hui, familiarisé avec ces soi^tes de révoltes, parfois à main armée, d'ouvriers contre leurs patrons, avec Tunique objectif de gagner le plus d'argent qu'ils pourront en travaillant le moins qu'il leur sera possible; le gouvernement n'avait par conséquent pas pris l'habitude de céder lâchement devant toutes les résistances des grévistes et de soutenir ces révoltes contre ceux qui assurent leur existence au prix de réels sacrifices. Toutes les compagnies houillières du Pas-de-Calais se montraient vraiment paternelles pour leurs ouvriers, auixquels, en

outre de salaires très rémunérateurs, elles assuraient à titre gratuit le logement pour eux et leurs familles dans des sortes de cités ouvrières nommées Corons, les soins du médecin, l'éducation des enfants dans des écoles aussi bien installées que bien dirigées par des religieuses. Ceci n'empêcha pas la grève d'éclater à Hénin- Liétard où l'on employait environ 1200 ouvriers. Les insurgés faisaient le siège de la mine, avec l'intention avérée d'incendier les bâtiments et de laisser périr étouffés ceux de leurs camarades que leurs travaux retenaient au fond des puits. C'était grave, on le voit, mais les grévistes avaient compté sans leur Jjôte, sans moi qui ai toujours eu pour principe que force doit res ter à la loi, et que les insurrections, de quelque nature quelles soient, appellent la répression énergique, impitoyable. C'est la vraie-, la seule manière de trancher le nœud, et non pas ces honteuses concessions, telles qu'on les pratique aujourd'hui, qui en suscitent toujours de nouvelles et qui déconsidèrent autant le gouvernement que les fonctionnaires qui le représentent. Emmenant avec moi cinquante hommes du HO'' régiment d'infanterie, dont le dépôt tenait garnison à Béthune, quand j'arrivai à Hénin-Liétard, j'y trouvai jes choses très mal engagées. Quatre brigades de gendarmerie à cheval, accourues aux premières nouvelles, •étaient enfermées dans la cour de la mine, doni; les grévistes ébranlaient les grilles, en proférant des mena- <5es de mort. La vue des cinquante baïonnettes qui m'escortaient nous fît ouvrir un passage et nous pûmes sans encombre atteindre la cour, dont les gendarmes ouvrirent les grilles et les refermèrent derrière nous. Un des gendarmes avait été blessé, ce qui réduisait à dix-neuf le nombre de ces hommes aussi -braves qae

dévoués. Après avoir entendu le rapport du maréchaldes-logîs qui les commandait, je le chargeai de faire à la foule les trois sommations de rigueur. Comme elles étaient restées sans résultat, je pris le cheval et le sabre du blessé, je prescrivis à mes cinquante hommes d'infanterie d'occuper les bâtiments de l'administration et les abords du puits, et après avoir fait ouvrir les grilles, nous cliargeames le sabre à la maiii la foule qui, en outre qu'elle était armée de bons gourdins, nous accabla d'une grêle de pierres. J'avais donné l'ordre aux gendarmes, en prêchant d'exemple, de sabrer et de pointer dans le tas sans ménagement, ce qu'ils firent en conscience. Après que nous eûmes traversé la foule dans deux sens différents, elle se dispersa et prit la fuite, nous laissant maîtres du champ de bataille. Un mort était resté sur le terrain et il devait y avoir de nombreux blessés — ce qui se vérifia le lendemain — car il était resté du sang et des cheveux aux lames de tous nos sabres. Tout était terminé quand le préfet arriva à la tête du 33® régiment d'infanterie qui tenait garnison à Arras, et recueillit les fruits de ma victoire qui consistèrent dans la reprise immédiate des travaux, sans conditions, et dans l'arrestation des principaux meneurs.

Une autre grève, qui venait d'éclater à Marie, à l'autre extrémité de l'arrondissement, m'appelait sans retard. Le préfet se dispensa de m'accompagner, mais il me donna un bataillon du 3** régiment du génie, avec lequel j'arrivai à Marie, dans un train spécial, au bruit des huées des mineurs groupés sur les collines qui dominent les constructions delà mine. Comme àHénin Liétard, les bâtiments d'exploitation étant menacés je les fis occuper militairement, et de fortes patrouilles,

parcourant incessamment les corons (j ai dit plus haut que l'on appelle ainsi les logements des ouvriers), dispersaient tous les attroupements et contraignaient les mineurs à passer la nuit à la belle étoile. Pendant ce temps*, j'avais donné Tordre dans tous les villages environnants de fermer les cabarets, sous peine, pour les contrevenants, d'encourir la fermeture définitive. Puis je priai les administrateurs de la mine de me laisser les coudées franches et de n'entraver en rien ce que je prétendais faire.

Au jour levant, les mineurs lisaient un arrêté que je venais de faire placarder, et dans lequel je leur rappelais que la compagnie ne devant aucune faveur, et particulièrement pas le logement gratuit à ceux qui refusaient de travailler par elle, si, à l'heure réglementaire de la reprise des travaux, les équipes ne se présentaient pas au complet pour descendre dans les puits, les familles des ouvriers seraient expulsées, avec tous leurs mobiliers, des locaux qu'elles occupaient, et que les portes et fenêtres, et au besoin les toitures de ces locaux seraient enlevés par les soldats de génie qui étaient sous mes ordres. A l'heure dite tous les ouvriers se présentaient en masse, en costume de travail, la lanterne au chapeau, et le travail reprenait partout comme s'il n'avait pas été interrompu. Mais, choisissant tous les Belges, au nombre d'une centaine, parmi lesquels des déserteurs et des repris de justice, je les faisais reconduire à la frontière et remettre entre les mains des autorités de leur pays. Le colonel de gendarmerie, qui ne s'était montré nulle part, fut promu au grade d'officier dans la Légion d'honneur. Le ministère se borna à me féhciter officiellement. Ce fut tout ce que j'en, retirai.

Ces doux opérations mirent (in à la grève qui, par suite d'un mot d'ordre, devait-etre générale, et pendant un certain nombrô d'années la tranquillité ne fut pas troublée. On avait gardé bonne mémoire de mes procédés, et on pensait que mes successeurs me les eussent emprunté, le cas échéant, ce qu'ils se gardèrent au contraire bien de faire. C'est ainsi que Ton est arrivé à alimenter les grèves, à les provoquer, je puis dire, en parlementant avec les perturbateurs et en intervenant sans cesse en leur faveur auprès des patrons qui se trouvent avoir contre eux les ouvriers et le gouvernement. Quand on renonce à la force, il n'y a plus d'autotorité.

Après deux ans et demi passés à Béthune, je reçus enfin ma nomination à la sous-préfecture de Lunéville, poste de première classe où, comme je l'ai dit, m'attendait une épreuve, celle d'amuser mes administrés et d'administrer en faisant danser. J'ai eu le plaisir d'apprendre depuis que l'impulsion que j'avais donnée ne s'était pas ralentie et que Lunéville est redevenue la ville gaie par excellence, dans laquelle on laisse non seulement l'argent qu'on y apporte, mais môme celui que l'on n'y a pas apporté. Un beau jour me parvint la nouvelle fort inattendue que j'étais envoyé en disgrâce dans TAveyron, à Villefranche de Rouergue. C'était le Journal officiel^ sans que j'en fusse prévenu par personne, qui s'était chargé de cette agréable mission. Jecourusà Versailles pour refuser. M. de Fourtou, ministre de l'intérieur, ayant insisté pour que je ne maintinsse pas ma démisssion, en me promettant que, sous un délai de trois mois, je serais appelé" à un poste de première class;) dans le Nord, en guiçc do compensation, je cédai. Un mois plus tard. M. do

Fourtou était remplacé par le général de Chabaud- Latour. Mais, je dois dire qu'au 16 mai M. de Fourtou dégagea sa parole en me nommant à Sens, de préférence à environ trois cents solliciteurs.

Lunéville, le séjour qu'adectionnait le bon roi Stanislas, est encore toute pleine de son souvenir. C'est dans le château, assez important édifice dont on doit la reconstruction au beau-père de Louis XV, que Stanislas tenait sa petite cour de lettrés et de poètes. Au premier rang y brillait mon compatriote, le chevalier de Boufflers, fils puiné du marquis de Remiencourt, capitaine des gardes de Stanislas, qui naquit à Lunéville, en 1737, Stanislas dessina et fit planter les bosquets qui séparent le château du champ de manœuvre. Comme le duc de Lorraine à titre viager n'avait pas d'armée, Louis XV y avait pourvu en établissant auprès de lui les compagnies de la Gendarmerie de France, qui occupaient les casernes de cavalerie faisant face au château, et un régiment d'infanterie, chargés du service d'honneur auprès du souverain.

Depuis le commencement du siècle, Lunéville a toujours été le siège d'une division de cavalerie. Si Lunéville est une garnison fort agréable aux officiers, en revanche elle est la terreur de leurs familles, et j'en ai connu plus d'un qui y a laissé beaucoup trop de ses plumes. Pendant mon séjour, la division se composait d'une brigade de dragons et du ne brigade de chasseurs à cheval, soit quatre régiments, Tune sous le commandement du brillant général marquis d'Espeuilles, jadis officier d'ordonnance de l'Empereur, l'autre commandée par un vieux général qui s'entendait mieux'que personne à faire tenir en parfait équilibre sur son nez deux verres de Champagne superposés, expérience cont il nous

donna le spectacle au cours d'un dîner officiel. Le général baron Ameil commandait la division, mais il avait la nostalgie de Versailles où il avait laissé sa femme et ses enfants, et il ne devait pas tarder a les y aller rejoindre.

Mon passage dans l'armée, pendant la guerre francoallemande et les fonctions d'intendant militaire qui m'étaient dévolues par intérim, en qualité de sous-préfet, avaient établi de très cordiales i dations entre moi et tous les officiers susceptibles de danser, lesquels, tous les samedis, s'en donnaient chez moi à cœur joie. Le général Loizillon, ministre de la guerre au moment où j'écris ceci, était alors lieutenant-colonel d'un des régiments de dragons, dont le marquis de Puységur était colonel. Cavalier intrépide et l'un des plus brillants écuyers de l'armée, le lieutenant-colonel Loizillon avait gracieusement choisi dans son régiment et mis à ma disposition un excellent cheval. Chaque matin, le cheval de M. le sous-préfet lui était amené par un dragon, et c'était, en compagnie de quelques officiers, de longues et bruyantes cavalcades à travers la forêt de Mondon qui avoisine Lunéville. C'est de cette façon que Ton se reposait du bal. Au retour d'une de ces excursions, comme je m'étais aperçu qu'un chien danois, auquel je tenais beaucoup, était resté dans la forêt, le lieutenantcolonel voulut bien autoriser tous les sous-officiers de son régiment, pour qui c'était une partie de plaisir, à monter à cheval et à se mettre à la recherche de l'égaré. Trois heures après, le bon Faro faisait dans la rue d'Alsace, où était la sous- préfecture, une entrée triomphale, précédant en gambadant les sous-officiers qui marchaient par quatre, aux yeux des passants, et des voisins ébahis.

Ce que Ton appelait « la société » à Lunéville, aurait été iinpitoyableiTKMit consii^iiée à la porte des salons de ma bonne ville natale d'Abbeville, où, pour être admis, il fallait pour ainsi dire faire ses preuves de noblesse comme s'il se fut agi de monter dans les carrosses du roi. Sans parler de la population flottante des fonctionnaires, où seuls quelques chefs de service étaient mondains, une avalanche de juifs s'était abattue sur la ville par suite de l'annexion de l'Alsace à TAllemagne. C'était des banquiers, des marchands de houblons, des industriels de toute sorte. Comme ils étaient tous riches, et qu'ils avaient retrouvé à Lunéville un certain nombre de leurs coreligionnaires dont les familles y étaient établies de tout temps, celles-ci avaient fait ouvrir toutes les portes à ceux là. Il en résultait que partout on coudoyait des représentants des diverses tribus d'Israël, dont le jargon aurait pu faire douter que les allemandseussent évacué la ville.

La maison qui donnait le ton, dans laquelle il était indispensable d'être admis tout d'abord, si Ton voulait que les invitations vous tombassent dru sur la tête comme les ardoises d'un toit par une tempête, s'appelait lepetit château. Située à l'extrémité de la rue d'Alsace, au centre d'un joli parc, cette habitation très coquette et dont les appartements très vastes, très élevés et très décorés, offraient un véritable air de grandeur, avait servi de « petite maison » à quelque duc do Lorraine, qui, s'il ne donnait pas asile à ses amours dan» son palais, ne s'inquiétait nullement de n'en pas faim mystère à ses sujets. Elle était alors la propriété d'un ancien dentiste de l'empereur de Russie, homme d'excellentes laçons d'ailleurs, et que l'on aurait plutiÀk.pin» pour un diplomate que pour l'opérateur qu'il, avaiii. été*

Chez lui, non seulement on donnait, mais on jouait la comédie à la perfection. Comédien comme un artiste du Théâtre-Français, il avait formé à cet art toute sa famille qui le secondait à merveille, et les soirées que l'on passait chez lui donnaient l'illusion de soirées passées dans un des meilleurs théâtres de Paris. Gai^né par la contagion, j'avais fait monter à la sous-prélecture un 4;héâtre où l'on joua quelques pièces très applaudi;>s.

L'arrivée du duc de Chartres, qui devait commander en second un des régiments de dragons, allait imprimer à cette furie de fêtes un essor encore plus vif, quand je reçus la nouvelle de mon changement. Mon départ ne donna pas lieu aux mêmes manifestations sympathiques qui avaient entouré mon départ de Montbéliard. Un fonctionnaire disgracié ne compte guère d'amis. Cependant, je dois dire que quelques-uns, parmi lesquels le lieutenant-colonel Loizillon, accompagnèrent jusqu'à la gare et embrassèrent affectueusement celui qui, en se dirigeant vers le Midi, s'imaginait prendre le chemin de l'exil.

N'eût été que je changeais une première classe pour tine seconde, Villefranche était bien loin de ressembler ■à une prison, et c'est de là qu'il me faut dater mes souvenirs les plus gais pendant les quelques années que j'ai passées dans l'administration. J'ai toujours aimé le pittoresque et la couleur locale ; j'étais servi à souhait. Je l'aurais été encore bien davantage si j'avais possédé le tempérament de lézard des gens du Midi, climat dont Villefranche participe pendant Tété où l'on étouffe, tandis que pour l'hiver, comme on y gelé, elle appartient au Nord. Les géographes ont l'audace d'appeler cela un climat tempéré ; c'est sans doute en vertu du système des compensations.

Arrivé à Villefranche au mois de juin, j'ai eu l'avantage d'administrer cet arrondissement pendant trois mois, et je déclare que, durant ce laps de temps, le thermomètre que je consultais aussi souvent que le secrétaire de la sous-préfecture, n'a jamais manqué de me répondre, avec son éloquence muette, qu'à midi comme à minuit, il ne cessait d'y avoir trente degrés centigrades. Or, mon cabinet sous-préfectoral, voûté comme une cave, pourvu d'épais volets qui ne laissaient filtrer que par les deux carreaux supérieurs de la fenêtre lejeur et quelques bouffées de F air embrasé du dehors, étant dans toutes les conditions voulues pour qu'on y rencontrât une fraîcheur relative, je laisse à penser quelle était l'agréable fournaise dans laquelle je ne me hasardais que le soir, pour prouver à mes administrés, en allant dîner, que je n'étais pas un mythe et que ce n'était pas un fonctionnaire empaillé que le régime de l'ordre moral avait été cueillir dans l'Est pour leur en faire présent. Lorsque je quittai ce sol brûlant que j'avais tant arrosé de mes sueurs, je commençai à respirer un peu à Limoges ; en arrivant à Paris, la respiration m'était tout à fait rendue.

Villefranche a la réputation d'être le jardin de l'Aveyron. On ne peut pas dire, en tous cas, que c'est un jardin dans lequel il n'y a pas de pierres. Baignée par la rivière qui donne son nom au département, la ville est commandée de toutes parts par des collines pierreuses qui ne produisent que des vignes, et grâce auxquelles Villefranche ressemble au goulot d'une bouteille coiffée d'un entonnoir.

A l'exception de la promenade dénommée leCou?'S, et qu'il est indispensable de prononcer Coiun^se, le long de laquelle s'élèvent la sous-préfecture et le tribu-

nal, Villefraïu^he se compose d'une rue appelée la rue droite par antiphrase, car on n'y peut faire vingt pas sans obliquer brusquement et alternativement à droite et à gauche, et sur laquelle viennent s'amorcer une quantité de ruelles si étroites que Ton y a tout juste la place nécassaire pour circuler avec un parapluie.

A Villefranche, le parapluie n'a pas l'usage auquel il est généralement destiné partout ailleurs ; il ne sert pas à se garantir de la pluie. D'abord il pleut rarement et, quand cela arrive, c'est sous forme d'orages tellement violents qu'en une demi-heure les rues sont transformées en torrents. Dans la rue droite, par exemple, on pourrait facilement canoter. Il faut alors, si l'on est surpris dehors, pour rentrer chez soi se mettre bravement dans le torrent qui dépasse parfois la hauteur des genoux. Les jeunes filles recherchent volontiers ce divertissement qui donne lieu à des scènes piquantes. Le parapluie sert à circuler, la nuit venue, dans ces rues si étroites, aux allures de coupe-gorge. Ce n'est pas comme à Paris ou ailleurs, le danger ne vient pas d*en bas, il vient d'en haut; les habitants ayant la déplorable habitude de vider par les fenêtres le contenu des récipients variés qui garnissent leurs chambres à coucher, sans crier gare et sans s'informer s'il n'y a pas un chrétien quelconque là dessous.

Je n'étais pas depuis deux jours à Villefranche que j'avais reçu sur la tête un liquide doat je me refusai absolument à constater la nature et la provenance. Le lendemain, le commissaire de police étant venu me faire sa visite quotidienne, comme je me plaignais discrètement du peu de sécurité des rues une fois la nuit tombée :

— Que Monsieur le Sous-Préfet prenne son para-

pluie ; c'est une bonne habitude, nie répondit cet homme avisé qui acquit aussitôt une place importante dans mon estime.

Je raconterai tout à Tlieure comment cette estime devint de l'admiration.

Par des nuits splendides, qui rappellent les nuits d'Orient, il est donc assez original de rencontrer des particuliers fort bien mis, se promenant gravement à Tabri de leurs parapluies ouverts, ('eux que le voyageur serait tenté de prendre pour des fous sont simplement des sages.

Comme j'émettais l'opinion qu'avec un pareil système les rues devaient être autant de cloaques.

— Oh! non, lît-il ; il y a les porcs tout les jours, et les orages de temps en temps.

— La municipalité n'emploie donc pas de boueurs ? demandai-je avec stupeur.

— Comment M. le Sous-Préfet veut-il que les tombereaux passent par des rues à peine assez larges pour qu'on puisse y ouvrir un parapluie ?

C'était logique. J'appris donc que l'animal, fort intelligent en réalité, que la légende a donné pour compagnon à saint Antoine dans sa solitude, exerce à Villefranche les mêmes fonctions que le chien à Constantinople et l'urubu à Rio de Janeiro ; c'est lui qui est chargé de nettoyer la ville, tout en la salissant un peu pour son propre compte. Mais ce que laisse le cochon. Forage Pemporte un jour ou l'autre; dans l'intervalle des orages, les gens délicats ont la ressource de se boucher le nez. Chaque petit ménage a son porc, comme ailleurs on a son chien. Ce gracieux animal est un membre de la famille ; il a sa place au foyer, il a sa part du feu et de la chandelle; il couche sous le lit, et,

pendant le jour, quand il ne vagabonde pas par les rues, on peut le contempler assis ou étendu d'un côté du seuil de la porte, faisant pendant à la ménagère qui iîle, ayant sous les bras un immense fuf^eau avec lequel •elle ressemble à un chevalier tenant sa lance en arrêt.

Une autre spécialité de Villefranchc, c'est la grisette, telle qu'elle florissait à Paris il y a quelque quarante -ans, c'est-à-dire la petite ouvrière aux goûts modestes, à la toilette aussi modeste que les goûts, et qui jette volontiers son bonnet par-dessus les moulins, parce qu'elle aime le plaisir, parce qu'elle est jeune et gentille et qu il lui est agréable qu'on le lui dise, et parce •qu'il faut que jeunessesepasse. Avec les grisettes le plaisir ne coûte pas cher ; elles ne sont rien moins qu'exigeantes et elles se laissent prendre et quitter avec une égale facilité.

J'ai parcouru à peu près tous les coins de la France, mais, nulle part je n'ai rencontré des mœurs aussi accommodantes, faisant très bon ménage avec une dévotion réelle et qui n'a rien d'affecté ou d'hypocrite. En tout pays de province, le plus petit faux pas est une chute à se casser les reins ; le plus léger coup de canif dans le contrat le partage comme ferait un coup de sabre, et pour peu qu'un homme en évidence, un fonctionnaire par exemple, s'aviae de gambader dans les sentiers fleuris de l'amour, c'en est fait de l'honneur ■et de la carrière.

A Villetranche, tout cela ne tire pas à conséquence. •On a sa grisette comme on a son cheval ou son chien, ^t c'est au grand jour que l'on noue et que l'on dénoue <îes liaisons éphémères.

Les jeunes gens ? me direz-vous. Et les hommes mariés aussi, répondrai-je ; et ceux-ci n'y laissent pas

le moindre lambeau de leur considération. Comment les femmes légitimes prennent cela, par exemple, je ne m'aventurerai pas à vous le dire, n'ayant jamais été dans le secret des ménages. Mais j'incline à croire, néanmoins, qu'elles sont douées d'une remarquable dose de philosophie, autrement il faudrait les supposer sourdes et muettes, et elles ne sont ni Tun ni l'autre. Peut-on admettre que, seule dans toute la ville, MmeX..., femme d'un grave magistrat, ignorait que son quinquagénaire époux se promenait le soir en plein cours (prononcez courrse)^ tenant à son bras une grisette au minois éveillé, et que, dans cet équipage, il rendait les saluts empressés qu'on lui adressait en paraissant trouver la chose toute naturelle.

Pour ceux qui recherchent l'ombre et le mystère, mais un mystère et une ombre bien relatifs, il y a le quartier des jardins. C'est une rue dont les deux côtés sont bordés de murs percés de petites portes. Chaque porte donne accès dans un jardin, au fond duquel s'élève un petit pavillon composé d'un rez-de-chaussée en une ou deux pièces. Le soir, quond on traverse ce quartier, on entend de toutes parts des détonations de bouteilles dont on fait sauter les bouchons, des rires ^ des chants, partout des bruits de fête. On invite ses amis, on soupe, on festoie jusque fort avant dans la nuit. Pendant le jour tout est calme, tout est tranquille, avec des allures de nécropole. Ceux qui n'ont pas la bonne fortune de posséder un de ces jardins, obtiennent de temps à autre qu'un ami leur confie la clé du sien. Dans la tendre sollicitude qu'il me témoignait, mon commissaire de police m'avait suggéré qu'il ne tenait qu'à moi d'en juger par mes propres yeux. « Un de ces messieurs » serait trop heureux de mettre à ma

disposition son buen-retiro, et la jeune et jolie Catinelle ou la non moins jeune et jolie Miotto, la perle blonde et la perle noire de Villefranche, me feraient d'autant mieux les honneurs du sérail qu'elles en connaissaient les détours. Dans le patois de TAveyron, Catinelle veut dire Catherine, de même que Marie se traduit par Miotto ou Mioutou.

Personne n'ignore le nom des propriétaires de ces petites maisons et il n'y a aucune illusion à se faire sur l'usage auquel elles sont destinées. C'est absolument comme si on affichait son nom sur la porte. Eh! bien, la malignité publique ne trouve pas matière à s'y exercer. C'est admis et tout est dit.

Il n'y a pas, voyez-vous, deux Villefranche de Rouergue en France.

La vertu des fonctionnaires, gens nomades par état, court de sérieux dangers dans ce pays de Cocagne, car ils n'ont pas la peine d'aller aux précipices, ce sont au contraire les précipices qui viennent au devant d'eux. A ce propos, il faut que je raconte comment mon commissaire de police sut m'inspirer une véritable admiration.

Ce fonctionnaire, que je vois encore, comme s'il n'y avait pas de longues années que je l'ai perdu de vue, était un grand diable avec des allures de don Quichotte, portant des bagues à tous les doigts, et à son gilet une chaîne de montre comme un cordon de sonnette.

Forcé d'être sanglé dans une redingote noire, ce qui exclut toute fantaisie individuelle, il reportait son goût pour les couleurs voyantes et criardes sur ses cravates inouïes^ invraisemblables, et sur son chapeau gris, haut de forme, dont les bords étaient doublés de satin bleu pâle. A Villetranche ce chapeau ne choquait

personne, et M. le commissaiFC lui devait au contraire une solide réputation d'élégance. Il est inutile de chercher combien il y a de kilomètres de Villefranche à Paris. Le chapeau du commissaire évite la peine de faire le calcul.

Chaque jour, le commissaire venait me rendre visite, mais il avait toujours quelque chose à m'appreiidre, Villefranche étant partagée en deux camps rivau.K et ennemis comme on sait l'être dans ce pays de têtes chaudes. Le député, qui avait préféré changer son nom assez vulgaire de « Pierrot » contre celui plus sonore et plus euphonique de (cDeseilligny», et qui avait été ministre, avait pour lui la moitié de la population. L'autre moitié était enrégimentée sous la bannière d'un très riche ban([uier, devenu depuis député quand la mort de son concurrent lui eut laissé le champ libre. C'était les Capulets et les Montaigus. Aux précédentes élections, les Capulets avaient failli étrangler tous les Montaigus, parce que ceux-ci avaient trouvé chûrmaut de décorer les façades de leurs maisons avec dets guirlandes de vases de nuit que Ton appelle «pierrots.» à Villefranche. Je ne devais pas ma nomination audéputé. Cela me donnait par conséquent .les coudées franches et j'avais résolu de tenter de naviguer entre ces deux écueils, en me maintenant bien avec tout le monde, et en essavant de réconcilier ces irréconciliables. Les renseignements quotidiens de mon commissaire étaient donc non seulement précieux mais indispensables.

Huit jours à peine après mon arrivée, je reçus une lettre anonyme m^invitant à me trouver le lendemain, à la tombée de la nuit, dans un chemin peu fréquenté qui longeait la Chartreuse, très curieux monument du

xiv*^ siècle, situé à 1 kilomètre environ delà ville. C'était, me disait-on, pour me faire d'importantes communications. Mon premier soin fut de montrer cette épitro au secrétaire de la sous- préfecture. Il fut d'avis qu'elle émanait d'un Capulet ou d'un Montaigu, qui avait quelque révélation ou quelque dénonciation à me transmettre et qui ne voulait pas se compromettre. Le commissaire, interrogé également, m'engagea à aller savoir ce dont il s^agissait.

Le lendemain, exact au rendez-vous, j'y rencontrai une jolie grisette laquelle, avec une imperturbable sangfroid, me raconta comme quoi elle savait que j'étais seul, qu'il devait êlre bien triste pour moi de me trouver isolé dans une ville où je ne connaissais âme qui vive, où' je ne pouvais prendre aucune distraction, et qu^enfin elle s'ofTraitî à égayer ma* solitude et à être Va distraction, qui me faisait défaut. C'était la blonde Catinelle, que j'ai citée plus haut comme étant une des deux perles dela ville.

J'étais tant soit peu ahuri, je l'avoue; mais^ l'ayant pressée de questions, je finis par lui arracher Taveu quec'était le commissaire lui-même qui l'avait si bien renseignée sur mon compte. Sij'afïîrmo que je déclinai^ avec* reconnaissance néanmoins, ces offres généreuses, je suis bien persuadé que les trois c^uarts et demi deslecteurs n'en croiront pas le premier mot. C'est fatal, on» ne veut jamais croire à la vertu. Mais, ri était de mon devoir de faire cette déclaration. Catinelle et Miotto nem'en sauront pas mauvais gré, et je passe.

Quand mon commissaire de police vint le lendemain, à Theure accoutumée, je lui demandai d'un air sévèrede me lournir des explications, qu'il me donna avec uneaiïiHsan te naïveté.

— Je craignais, dit-il, que M. le Sous-Préfet s'ennuie, et comme cela se fait très bien ici, ces choses-là, j'ai pensé que M. le Sous-Préfet serait bien aise de se distraire un peu.

Sur un geste que je fis, il se hâta d'ajouter :

— Monsieur le Sous-Préfet n'a rien à craindre ; d'ailleurs j'ai choisi ce qu'il y avait de mieux à Villefranche.

Que croyez-vous que put mériter un commissaire qui avait une manière aussi particulière et à la fois aussi large de comprendre ses devoirs? De l'avancement, n'est-ce pas ? Je lui en fis donner, avant mon départ de Villefranche.

Celui-ci, du moins, aura pu se vanter d'être arrivé par les femmes.

Des gens qui s'amusent tant et qui trouvent si bon que l'on sedivertisse, n'étaient pas bien difficiles à gouverner. Sans ce rapport, Villefranche m'avait fait oublier mes autres sous-préfectures, et j'envisageais sans aucun effroi la perspective d'y passer un hiver, d'autant plus que pour la fin de l'été et pour l'automne Capulets et Montaîgus m'avaient àl'envi promis des chasses merveilleuses et des perdrix rouges à foison. Ils étaient en train de désarmer sous mon égide, et je comptais là-dessus pour faciliter à M. de Fourtou le soin de tenir sa parole et de me rendre la classe que j'avais perdue, quand tout à coup le ministère tomba sans crier gare, et ce fut, dans la nouvelle combinaison, le 20 juillet 1874, le général de Chabaud-Latour auquel on confia le ministère de l'intérieur. Au bonapartisme succédait l'orléanisme dans dans ce qu'il avait de plus raffiné et de plus intransigeant. Protestant austère, orléanisme de cœur et de traditions, M. de Chabaud-Latour arrivait au pouvoir, flanqué d'un de Wîtt, autre protestant non moins

orléaniste, qui répondait au prénom peu commun de Cornélis, pour donner à supposer qu'il descendait des deux célèbres hollandais du même nom ; de même que l'un des ministres du roi Louis-Philippe, le comte Duchâtel, avait reçu le prénom de Tanneguy afin que le public put croire qu'il aurait eu pour ancêtre Tun des grands capitaines de Charles VII. M. de Witt devenait sous-secrétaire d'Etat, etil prenait pourchef^decabinetle vicomte de Bastard, catholique celui-ci, mais digne

émule de ses deux chefs sur le terrain de l'orléanisme. En dépit de ses opinions, M. de Fourtou avait eu le bon esprit d'accepter tel qu'il était le personnel préfectoral et sous-préfectoral, qui appartenait à toutes les opinions monarchistes et ne comptait aucun représentant de l'opinion républicaine. Avec ce trio d'orléanistes commença une épuration systématique de tout ce qui ne pensait pas exclusivement comme lui. Les légitimistes étaient tenus en suspicion, mais les bonapartistes étaient voués aux Gémonies. Peu de jours après leur arrivée aux affaires avait lieu le premier « mouvement » de rigueur. Par le mot « mouvement » on entend, au ministère de l'Intérieur, les mutations, changements, révocations et nominations. Tout ministère qui se respecte et qui veut suivre la sacro-sainte tradition, doit commencer par là et faire ainsi, au détriment des autres, de la place à ses créatures et à 'celles de ses amis politiques. Les protestants-orléanistes profitèrent largement de cette tradition ; le premier ta mouvement » exécuté par eux entraînait la révocation de 25 sous-préfets, tous sous forme d' «appel à d'au- (tresfonctions». J'étais de ce|nombre, et mon crime con« sistait à être tenu pour impérialiste, moi l'ancien « attaché » à M. le comte de Chambord,moi qui avais sollicité

et obtenu son autorisation pour entrer dans Tadminis tration ! Lorsque le 10 mars 1875, le général de Chabaud-Latour eut été remplacé par M. Buffet, j'appris que c'était comme « impérialistes » que ces 25 victimes avaient été exécutées d'un seul trait de plume, et, dans le nombre, il y en avait bien un quart de léjfitimistes.

J'étais précisément allé tuer des perdreaux rouges dans les environs de Montauban, lorsqu'on rentrant à la sous-préfecture, je trouvai sur ma table une dépêche d'un ami de Paris, qui n'était pas au courant des usages carnavalesques du ministère do Tlntérieur, me télégraphiait ceci : « appelé à d'autres fonctions. Que signifie?» Je répondis aussitôt : « cela signifie : révoqué » ; et je hâtai mes préparatifs de départ, car l'administration a cela de sublime, qu'elle daigne faire savoir seulement aux malheureux fonctionnaires, par le Journal Officiel, qu'elle s'est occupée d'eu?f pour les hi:ssei* au sommet du.Capitole ou les précipiter du haut de la Roche Tarpeienne. Quant à avoir la courtoisie, l'humanité, d'un avis direct et préalable, allons donc !

J'eus, du moins, la satisfaction de constater qu'à Villefranche, et même à Rodez, ce fut un toile général contre le ministre. Le préfet me télégraphia qu'il était abasourdi d'une mesure contre laquelle il m'eût défendu à outrance si l'on avait daigné le consulter. L'évêque m'écrivit une lettre des plus affectueuses; les conseillers généraux, les députés firent chorus. Quant à M. Deseilligny, député de l'arrondissement, furieux de voir avorter l'œuvre de réconciliation que j'avais entreprise, qui'faisait de grands progrés et dont, plus-quie tout autre^ 41: aurait recueilli les fruits, il hardela le, ministre, pria, memaça, eut enfin avec lui une- scène violente ; mais toof fut en pureiperte'. Ce qu'il y a de plus curieux,

c'est que, quelques mois plus tard, le général de Chabaud-Latour devint mon plus chaleureux défenseur auprès de M. Bufîet, son successeur. Aucun poste n'étant vacant, il obtint du moins que je fusse replacé sur les cadres et mis en disponibilité avec traitement, ce qui rendit plus facile à M. de Fourtou, au Seize-Mai, de dégager dignement sa parole en me donnant un poste d'ami, celui de sous-préfet de Sens, que tout le monde voulait avoir, qu'il m'attribua parce que je ne l'avais pas sollicité, et parce que personne ne l'avait spécialement demandé pour moi. Après son départ du ministère, j'avais mis sous les yeux du général de Chabaud-Latour, sans mot dire, mes états de services militaires. « Je vous dois une réparation, me dit-il, et je m'y emploierai de toutes mes forces. Si j'avais su, au lieu de priver le gouvernement de vos services, c'est de l'avancement que je vous aurais donné. »

Le Seize-Mai me trouva donc en disponibilité. Dans l'intervalle, j'avais refusé de me rendre en Algérie où le général Chanzy, alors gouverneur-général, me demandait d'aller le rejoindre. Le ministère qui inaugurait une nouvelle politique, fit largement les choses. Tous les préfets, tous les sous-préfets furent remplacés en deux décrets. M. de Fourtou, dédaignant la formule émoUiente : « appelé à d'autres fonctions », les révoquait purement et simplement, sans phrases, et je signale, sans m'en excuser, la joie féroce que je ressentis à voir dans les colonnes du Journal Officiel ce nouveau massacre... je ne puis pas ajouter... des innocents.

On a toujours dit que le Seize-Mai aurait réussi s'il n'avait pas été aussi prématuré : si au lieu do congédier le ministère dont M. Jules Simon ét-^it le chef, le

maréchal de Mac-Mahon avait attendu quelques jours, la Chambre devant lui éviter la peine de cette exécution sommaire, mais absolument légale, quoiqu'on se soit plû à la revêtir de l'apparence d'un coup d'Etat. L'histoire écrite à distance a le grave inconvénient de refléter, au lieu de la vérité, les passions de ceux qui la retracent. Ici la vérité était que si le maréchal, ou, iK)ur mieux dire, les trois familles de Broglie, d'Haussonville et d'Harcourt parles yeux desquelles il était habitué à voir, qui lui inspiraient ses actes certainement honnêtes mais le plus souvents maladroits, avait attendu, avait patienté l'espace d'une ou deux semaines, le ministère Jules Simon, usé et déconsidéré, tombait de lui-même, et cette chute naturelle, provoquée par la force des choses, retirait aux 363, aux républicains, du centre gauche à l'extrême gauche, le meilleur de leurs atouts pour préparer la revanche et consommer notre défaite.

Après avoir usé coup sur coup plusieurs ministères exclusivement pris parmi elles, les gauches, et imprudemment renouvelé' les prouesses d'Ugolin, elles s'exposaient à s'entendre dire par le Maréchal que l'impossibilité de gouverner avec elles étant un fait acquis, il ne lui restait plus d'autre alternative que de prendre dans la droite ses ministres, ses conseillers et ses fonctionnaires. Mais les Broglie, d'Haussonville et d'Harjoourt étaient trop pressés de reprendre le pouvoir ; ils poussèrent le Maréchal à un coup de vigueur, à propos duquel on pouvait dire comme Catherine de Médicis à Henri III à propos du meurtre du duc de Guise : « C'est bien coupé, mais, à présent, il faut savoir coudre ».

Ofj rien ne fut cousu. Avec une administration renouvelée de. fond en comble et triée sur le volet, avec

Tarmée qui lui était dévouée et qu'il tenait dans la main, le Maréchal ne sut aboutir à rien, et fit preuve de la plus déplorable faiblesse. L'incurie administrative, les fautes commises pendant la période du Seize-Mai, doivent évidemment être portées au compte du ministère ; mais ce qui revient en propre au maréchal de Mac-Mahon, c'est sa capitulation devant les républicains triomphants, le coupable abandon de ceux qui avaient eu foi en lui et en sa parole de les protéger et de les défendre. Si, tout au moins, pouvant se considérer comme battu avec son ministère, comme il Tétait réellement, il avait su descendre du pouvoir en même temps que nous tous, et pour n'avoir pas à récompenser notre dévouement par une ingratitude, il aurait couronné sa brillante carrière par un acte de suprême dignité dont l'histoire lui aurait su gré.

Au début du Seize mai, tout s'annonçait sous de favorables auspices. Les fureurs des 363 prouvaient que leur réélection apparaissait comme un mythe. Avec une administration entièrement renouvelée, dont les fonctionnaires n'étaient pas des novices, avec un ministère dont certains membres passaient pour être des foudres d'énergie, après cette sorte de coup d'Etat du Maréchal qui paraissait avoir jeté le fourreau de son épée pour n'avoir pas la tentation de la rengainer, les 363 avaient le droit de croire que le scrutin les décimerait et que pour eux la partie était irrémédiablement perdue. Parmi leurs amis, l'affolement était poussé jusqu'aux dernières limites. Quand j'arrivai à Sens, le premier adjoint au maire, perdant la tète et croyant que mon premier soin serait de le faire arrêter, prit la fuite et mit plusieurs départements entre lui et moi. Le maire, tremblant comme un coupable, vint au débotté

m'assurer qu'il avait déjà brûlé ce qu'il adorait la veille. L'aplatissement était partout complet ; et lorsque Gambetta, qui aurait tout sacriflé au plaisir d'émettre quelques ronflants paradoxes, prononçaà Lille, en désignant le Maréchal, les fameuses paroles : « Il faut se soumettre ou se démettre », il s'attendait et les républicains s'attendaient à le voir quitter la salle entre deux gendarmes. Il n'en fut malheureusement rien, et, â partir de ce jour, ceux qui voyaient plus loin que le lendemain n'augurèrent rien de bien de l'entreprise du Seize Mai.

C'était de la part de ceux que nous étions chargés de combattre que venaient les violences de la plume et de la parole. Dans beaucoup de départements, il semblait que l'administration fut uniquement chargée d'enregistrer les attaques que dirigeaient contre elle les républicains qui avaient toutes les audaces. Consulté, comme tous mes collègues, sur les mesures que la situation comportait, je répondis : « l'arrestation simultanée dans tous les départements, au même jour et à la même heure, de trois ou quatre des républicains les plus compromis, la proclamation de l'état de siège et les élections dans le plus bref délai possible». Je n'ai pas la prétention d'avoir été le seul à fournir cette indication, car je sais que bien d'autres répondirent la même chose, ce qui prouve qu'il n'y avait pas d'autre marche à suivre. Si l'on en avait tenu compte, les élections auraient été conservatrices, car les français aiment l'autorité ; l'énergie les séduit, et l'instinct de 1 électeur le porte, quand il est question de balai, à se mettre toujours du côté du manche.

Par malheur, le ministre qui demandait un conseil, s'empressa de ne pas le suivre. L'énergie tant vantée

de M. de Fourtou n'était qu'une décevante chimère. Lorsquele suffrage universel, que nous n'avions certes pas violenté, nous eut donné tort, M. de Fourtou et M. le duc de Broglie avaient bouclé leur valise et s'apprêtaient à se réfugier l'un en Suisse, l'autre en Angleterre, laissant tout à la garde de Dieu. Mais le vicomte de Cumont, l'un des ministres, homme du caractère le plus doux et pour ainsi dire le plus effacé, déclara nettement à ses collègues que, puisqu'ils avaient été à l'honneur, il convenait qu'ils fussent à la peine, et il s'opposa résolument à cette fuite peu honorable.

Les éléments les plus indispensables au succès nous faisaient d'aillleurs défaut. Outre qu'on nous laissait sans ordres et sans instructions, livrés à notre initiative individuelle, mais sans aucune certitude qu'on nous avouerait de tout, nous avions les candidats les plus insuffisants que l'on put imaginer Le département de l'Yonne, après avoir été le plus impérialiste de toute la France, en était devenu le plus radical. Il n'y avait pas à s'y faire aucune illusion sur le résultat de la lutte ; mais l'Yonne n'étant que le quatre-vingt neuvième de la France, que les radicaux y fussent victorieux, cela ne prouvait nullement qu'un échec éclatant ne leur serait pas réservé partout ailleurs. Se basant néanmoins sur rissue escomptée à l'avance de la lutte partielle, les hommes influents nous fermaient leui*s portes, et, airec les plus grands efforts, les plus instantes prières, nous n'avions pu obtenir que le concours d'hommes de seconde, voire même de troisième ligne, peu connus, peu sympathiques, qui, pardessus le marché, s'en rendaient fort bien compte et ne se donnaient pas la peine de modifier à leur sujet l'opinion du pays. Le candidat pour l'arrondissement de Sens, M. F..., un avoué, n'a-

vait rien trouvé de mieux, pour soutenir sa candidature, que de faire publier Rabagas, la comédie de Sardou, en feuilletons dans le journal conservateur de Sens.

Il avait, en outre, absolument refusé de payer de sa personne et de sa bourse. J'avais dû constituer un comité de quêteurs à domicile, et, représentant le candidat « empêché », j'avais entrepris de visiter en quinze jours les 91 communes de mon arrondissement, me faisant recevoir officiellement par les fonctionnaires et par les municipalités hostiles, organisant dans chacune d'elles des réunions publiques ou j'exaltais la politique du Maréchal, ou je faisais reluire de mon mieux notre terne candidat, en ayant bien soin de ne pas attaquer l'adversaire, et invitant simplement les électeurs à voter dans la plénitude de leur indépendance et à ne s'inspirer que de leur patriotisme. Il faut croire que le moyen n'était pas mauvais puisque, sans pression aucune, je réussie à diminuer de 3;500 voix le chiff're de celles que le candidat radical, M. Guichard, le doyen d'âge de l'Assemblée, avait obtenu aux élections précédentes.

Mon attitude avait déjoué toutes les combinaisons et tous les calculs de nos adversaires. Croyant me prendre en flagrant délit de « poigne » et de pression, ils venaient en foule m'entendre, tout préparés à manifester bruyamment si je leur en fournissais l'occasion . Ils en furent pour leurs frais. On juge sans peine Tabominable corvée que ce fut de visiter en deux semaines 91 communes, de prononcer dans ce laps de temps 91 discours, variés suivant le caractère spécial et les dispositions des habitants de chacune, d'après les souvenirs historiques et politiques qu'on pouvait y retrou-

ver. Partant chaque matin au lever du jour, je rentrais fort avant la nuit, et je prenais mes repas, et quels repas ! dans ma voiture qui me servait de salle à manger. J'avais pour compagnon de chaîne, traînant le même boulet que moi, Tagent voyer en chef de l'arrondissement, qui avait établi mon itinéraire et s'assurait qu'il était ponctuellement exécuté. Je ne sais en vérité pas s'il ne fut pas plus à plaindre d'entendre mes 91 discours que moi de les prononcer. Je terminai par une des plus grandes communes qui, sous l'Empire, s'était principalement signalée par Texubérance de son dévouement au régime impérial. La grande salle de la mairie regorgeait de spectateurs. Je me donnai le plaisir, variant tout à coup mes formules, d'établir un parallèle entre les gloires et le bien-être matériel des années de l'Empire et le temps présent, et j'arrivai à mes fins en entendant ma péroraison saluée de longues acclamations et des cris de « Vive l'Empereur ! ». La guerre, les républicains, le Septennat, tout était oublié. Les journaux républicains fulminèrent et demandèrent ma tête, que le ministre, très diverti de cette escapade, se garda bien de leur accorder.

Dès le lendemain des élections, le préfet, le secrétaire général et tous mes collègues donnaient leur démission, et ils quittaient leur poste le jour même ou le ministère quitta le sien. Les conseillers généraux et les conseillers d'arrondissement, tous répulicains, sauf un, s -étant réunis, me remettaient une adresse contenant Texpression de leurs sentiments sympathiques, de leur gratitude pour mon impartialité et pour le soin que j'avais pris de terminer toutes les affaires laissées en suspens par plusieurs de mes prédécesseurs ; et ils concluaient en me priant de conserver mes fonctions

dans lesquelles ils demandaient au nouveau ministère de me maintenir. Très touché d'une démarche à laquelle j'étais loin de m'attendre, je répondis néanmoins par un r(?fus de me séparer de mes collègues. Mais, quelques jours plus tard, comme je venais de quitter Sens, après avoir tenu à remettre moi même le service à mon successeur, M. Lepère, député de l'Yonne et sous secrétaire d'Etat àrintérieur, (il en fut ministre depuis), m'apprenait qu'il venait de me mettre en disponibilité, au lieu de me révoquer comme les autres : — « Cela vous donne six années à appartenir encore à l'administration, me dit-il ; et d'ici là, si les événements tournent en faveur de votre parti, vous aurez ainsi la certitude d'être rappelé à l'activité en qualité de préfet ». Preuve évidente et assez curieuse que les républicains d'alors, quoique victorieux, étaient loin do croire que leur édifice fut construit pour l'éternité.

Mais le temps s'écoula sans amener de changements, et quand ma disponibilité prit fin et que le dernier lien qui me rattachait au ministère de l'intérieur fut rompu, je fis profiter un marchand d'habits de ma défroque administrative, et je ne conservai que de nombreux et impérissables souvenirs, dont les pages qu'on vient de lire n'ont retracé qu'une bien faible partie

Page 1