CHAPITRE I
LA VILLK Oi; JK SUIS NE
Pendant les quatorze i)remièrcs années de ma vie, les meilleures assurémtMit et les plus heureuses, tout mon horizon fut borné à ce que Ton appelait à Abbeville c( los fortifications ». Abbeville fut ma ville natale, ot je naquis à Tombre des hautes tours de Téglise de Saint-WllVan, du sommet desquelles on embrasse un vaste panorama dont les faux p^rises de la Manche forment le dernier plan.
En ce te.nps-là, Abbeville était encore, pour ainsi dire, une ville maritime. Le flux et le reîlux de la mer se faisaient toujours sentir dans le port que remplissaient des navires marchands d'un faible tonnage^ amenés par le canal de la Somme. A l'époque des hautes marées, pour voir la mer, il suffisait d'aller jusqu'au villaîrv3 de Laviers, à cinq ou six kilomètres de la ville. On .se trouvait alors en face de l'ancien lit de la Somme, où les eaux débordant, inondaient les pâturagos salés et transformaient le pays, jusqu'à Saint-
Valéry à gauche et le Crotoy à droite, en un véritable bras de mer. A droite, une chaîne de collines crayeuses bordait les plaines du Marquenterre qui s'étendent vers Boulogne-sur- Mer ; à gauche, des collines boisées limitaient le plateau du Vimeu qui va confiner à la Normandie. A certains jours, c'était donc une véritable baie qui séparait ces deux parties du Ponthieu, l'ancien comté tour à tour anglais et bourguignon, dont Abbeville était la capitale. C'était dans ce bras de mer qu'existait le célèbre gué de Blanquetaque qui épargna à Tarméa d'Edouard III un véritable désastre, et lui permit de vaincre à Crécy. Il m'arriva souvent de franchir ce gué, à l'endroit même où étaient passés les soldats et les chevaliers d'Angleterre, guidés par un traître nommé Gobin Agace.
Cette traversée, que j'accomplissais en voiture, sous la conduite de mon père, avait le don de m'émouvoir quoiqu'il n'y eut en réalité, pour quelqu'un connais- .sant bien le terrain, d'autre danger ou, pour mieux dire, d'autre inconvénient, si Ton avait devancé l'heure du reflux, que de prendre un bon bain de pied, voire même un bain de siège. Mais enfin, quand la voiture s'engageait dans ce bras de mer, large de près d'un kilomètre, quand les chevaux avaient de l'eau jusqu'au poitrail et que la mer entrait dans la voiture par les portières, je ne pouvais me défendre d'un sentiment d'efTroi bien naturel à mon âge et je respirais à plein^^ poumons en atteignant le bord. Mon père ne manquait jamais de me faire remarquer que les Anglais d'Edouard III s'étaient montrés plus braves que moi ; à quoi j'aurais pu lui répondre qu'il faut savoir faire de nécessité vertu, quand on a une armée à ses trousses, et qu'au lieu d'être pourchassés par Philippe de Valois,
nous Tétions seulement par la crainte de Caire attendre le dîner d'une terrible grande tante que j'avais, ce qui' est bien di fièrent.
Tout cela est bien changé depuis. Les terrains reconquis sur la mer jusqu'à la hauteur de Tembouchure de la Somme, ont été mis à l'abri contre ses retours ofïen- 8i£s par une solide estacade, et de nombreux troupeaux de moutons paissent une herbe excellente, des moissons élèvent leurs épis dorés sur ces surfaces sablonneuses que sillonnaient des bateaux de pêche et au Moyen- Age des vaisseaux de guerre. Du gué de Blanquetaque, il ne reste que le souvenir. C'est à peine si quelques navires, chargés de charbon ou de bois du Nordy se hasardent de temps à autre dans le port désert d'Abbeville. Dans ce pays, si poétique au temps de mon enfance, la poésie est morte.
La ville, elle-même, bien que ses monuments et ses antiques maisons soient restés les mêmes, a perdu beaucoup de son cachet en perdant la ceinture de remparts qui l'avaient toujours victorieusement défendue contre l'envahissement de l'étranger. Si Charles V, pour honorer son inébranlable fidélité à la couronne de France dans les grandes guerres du Moyen-Age, lui avait décorné cette belle devise : Fidelts (fidèle), la Cité s'était, à non moins juste titre, attribua le surnom de la « Pucelle », pour rappeler que jamais aucun conquérant n'avait pu franchir ses murailles. C'était des traités seuls qui l'avaient livrée tantôt ù l'Anglais, tantôt au Bourguignon. Abbeville se laissait aussi nommer complaisamment la « Venise du Nord », en raison des deux bras de la Somme, subdivisés eux-mêmes en plusieurs canaux, qui la traversaient et avaient nécessité, dans certains quartiers, la construction d'un grand
nombre de ponts, tandis qu'il était des rues entières dont les maisons avaient une de leurs façades baignant dans les eaux de la Somme au cours rapide.
Quand les hautes murailles du Moyen-Age firent place à un autre système de défense plus approprié aux nouvelles phases de Tart des siège-:, Vauban était venu tout modifier, et, s'il avait laissé les cinq portes qui s'ouvraient dans les sombres murailles, en revanche, il avait risé les dix tours qui les flanquaient comme autant de forteresses. Après ces murailles ceintes d'un fossé très large et très profond, que l'on pouvait inonder en cas de besoin, s'étendaient ce que Ton appelait « les fortifications », dont j'ai prononcé le nom au commencement de ce chapitre, c'est-à-dire des ouvrages avancés en terre gazonnée, rendez-vous quotidien de tous les polissons de la ville, dont je faisais partie. Il n'était sorte de gymnastique dont ces talus ne fussent le théâtre; et, que de fois ne nous arriva t-il pas, en rentrant à la maison paternelle, avec nos culottes verdies, de prouver que nos pieds n'étaient pas le principal mode de locomotion dont nous faisions
usage.
Mais, ici encore, le progrès devait exercer son action destructive. Comme on ne pouvait imaginer un sys* tème de défense supérieur à celui dont Vauban fut l'illustre inventeur, on trouva plus simple de supprimer son œuvre. Déclassée comme ville forte, Abboville vit tomber ses murailles dans les fossés, et sur les ouvrages avancés, théâtre de nos jeux, aplanis et comblés, ont été édifiés des faubourgs et dos maisons de campagne.
Les «foHi fi cations» les plus importantes s'élevaient au Nord de la ville, entre les portes du Bois et Saint- Gilles ; car, au Sud, la défense était assurée par le cours"
de la Somme et les terrains marécageux que la rivière traverse. La porte du Bois, surtout, était d'un aspect formidable. Pour sortir de la ville et gagner la route de Saint-Riquier, il fallait franchir deux ponts-levis dont le premier surplombait le fo.-.si d'au moins 20 mètres.
Un jour, un de mes parents, entrant à Abbeville dans un cabriolet attelé d'un cheval ombrageux, y faillit périr de la manière ia plus tragique. Son cheval, ayant pris peur, se jeta do côté et franchit la chaîne du pontlevis dans laquelle restèrent engagées les roues du cabriolet. Les brancards et les traits ayant heureusement cassé d'un seul coup, le cheval fut précipité dans le fossé sans avoir la moindre blessure, tandis que mon parent, resté suspendu dans le vide, fut tiré de cotte pusitijn critique par les soldats du poste plus émus que lui.
Le vandalisme moderne et municipal ne s'est pas encore heure isement attaqué aux monuments et aux maisons que les démolisseurs de la grande Révolution ont bien voulu épargner. La rue de la Boucherie subsiste tout entière, borwîée de maisons en bois, à façades curieusement sculptées et fouillées, et si étroite que deux personnes de front en remplissent la largeur. Le logis du lioi^ où résida, dit-on, François P"^, montre encore son escalier merveilleusement découpé, repré sentant dans ses ornements capricieux le chilTre du galant monarque et la salamandre qu'il avait prise pour emblème. Ainsi en est-il du vieil Hôtel de Ville, avec ses fenêtres à meneaux et sa tour carrae doat les substructions du moins accusent Tantiquité la plus reculée, le xii® ou le xui® siècle. Quelques-uns des hôtels, providence de MM. les voyageurs de commerce, peuvent revendiquer fièrement trois ou quatre siècles
d'existence, tels que ceux du Bar, de TEcu de Brabant^ de Saint-^Antoine; Thôtel de la Fleur de Lys est descendu au rang^ d'auberge à rouliers. En revanche, dans celui de la Tète de Bœuf, on peut coucher dans la chambre même qu'occupait en 1593 le duc d'Âumale, quand il venait exciter les bourgeois à persévérer dans leur résistance à Henri IV.
Le vieil édiGce communal, appelé le Bourdois, occupe encore un des côtés de la place du marché, et c'est toujours de son clocher que partent les sons majestueux de <c la commune », grosse cloche que Ton ne met en branle que pour annoncer les séances de la municipalité et les réjouissances publiques. J'aurai occasion de parler denouveau du Bourdois à propos de laGrarde nationale qui aurait mérité qu'un écrivain satyrique entreprit d'écrire son histoire véridique. 'Mais, puisque j'ai prononcé- à son sujet le moi de municipalité, on me permettra d'évoquer d'abord an souvenir du passé sur une institution qui était, pour ainsi dire, l'état-major de la bourgeoisie dont Âbbeville était jadis si fîère.
Âbbeville était par excellence la ville des bourgeois. Pour être quelque chose, il fallait être bourgeois, et le Roi se montrait moins scrupuleux pour accorder la noblesse, que la capitale du Ponthieu pour accorder la bourgeoisie. Les nobles de la province ne dédaignaient pas de solliciter un titre qui entraînait d'importants privilèges, et qui leur garantissait, dans les temps de trouble ou d'invasion, une protection bien autrement efficace que celle de leurs épées ou des murs de leurs manoirs. Comme pour mieux assurer à Abbeville la suprématie de la bourgeoisie sur tout, quand un noble avait reçu la bourgeoisie, ensuite d'une délibévatàffn de l'échevinage, autrement dit d». la municipa-*
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lité, quand îl avait été mserit parmi les membres d'une des corporations, il perdait, dans la ville, son titre nobiliaire de chevalier ou d'êcuyer; il n'était plus qu'un tel, bourgeois. Maisiln^avaitpas, du moins, àsubirl'ht»miliation de devoir mettre dans sa poche l'écusson (te ses ancêtres, car la bourgeoisie abbevilloise était aussi blasonnée que la plus il?astre noblesse. Tout bourgeois avait, comme les pi U9 Herschevaliers, un écusson héréditaire, décoré du» heaume à cimier et des support!», qu*il pouvait accrocher sur la façade de sa maison et faire graver sur son sceau ; et je vous prie de croire qu'aucun d'eux ne s'en flâisait faute.
Cette situation spéciale, faite à la bourgeoisie abbevilloise, avait pour résultai qu'elle a souvent pris ses alliances dans là noblesse et qu'elle lui en a beaucoup fournies. On trouvait, arvec raison, que les écussons de la bourgeoisie n'étaienipas' déplacés dans l'arbre gênStL' logique d'un noblcj où quelques-uns de ses ascendants figuraient avec la quafité de bourgeois.
Tout leur réussissait, a ces opulents et fastueux personnages. Les Rois les tenaient en si haute estime qu'ils répandaient sur eux à pleines mains la manne de leurs faveurs. C'est Charles V qui leur accorJe que leurs procàs seraient jugés à \bbeville, c'est-à-dire chez eux et pour ainsi dire en famille, avec; appel au Parlement de Paris- seulement : que jamais Abbevilte ne sera frappée d*impôtÉr, si c(v n*est à son profit ; qu'ils peuvent vendre et acheter en frauuliisj dans tout le Royaume et recevoir directement par mer toutes sortes de marchandises, sams payer de droits.
C'est ensuite Chartes Vlqui s empresse do confirmer toutes les libéralités^ deraew père.
Louis XI, qur septàisaît à venir diasser dans la forêt
de Orécy, voisine d'Abbeville, témoignait aux bourp:eoi.s une tendresse toute spéciale, bien faite pour rendre jalouse la noblesse du pays. Il leur écrivait des lettres fort aiîjctueuses pour leur signaler tous les succès d*' sa politique et dj ses armées; il les invitait à assister aux noces du Diapliiii, il les exemptait du service du ban et de Tarrière-ban. Tousses successeurs Timitèrenc à Tenvi. Hjnri III, notamment, écrirait souvent aux bourgeois d'Abbeville qui se désafïoctionnaient de lui de jour en jour et finirent par se jeter dans les bras dv la Sainte-Union. Il est vrai de dire qu a un moment donné, ils se jetèrent aux pieds de Henri IV, ce qui peut faire compensation.
Louis XUI fait aux bourgeois d'Abbeville l'honneur de choisir leur ville pour mettre son royaume sous la prolection de la Vierge. Ses successeurs ne firent pas, que je sache, grand chose pour mes concitoyens; mais, peu importe ; le moyen de n'avoir pas boime opinion de soi-même, quand on a vu tant de princes affecter de vous tenir en si haute estime?
C'était parmi cette bourgeoisie, si pleine de son importance, que se recrutaient les mai^islrats municipaux ; et les tbnctions municipales étaient le but de l'ambition de t<»us les bourgeois; c'était même évidemment pour tenter d'y parvenir que tant de nobles se faisaient admettre dans la bourgeoisie.
Ce que nous appelons aujourd'hui maire s'appelait alors maïeur, et, depuis le xvi** .siècle, ses insignes consistaient en une « tasse ». c'est-à-dire une bourse comme celles avec lesquelles on quête dans les églises ; elle était en velours violet, brodée d'or et d'argent ; parmi les broderies se trouvaient les armes d'Abbe\ille et le millésime de Tannée, car il y avait autant d'années
que de tasses et de maîeurs, la municipalité se renouvelant tous les ans, avec ce correctif qu'elle pouvait -être réélue deux années de suite, ce qui n'arrivait que rarement, car il est un principe très sage, c'est qu'il faut contenter le plus de monde que Ton peut. J'ai vu, maintes fois , chez quelque descendant d'un ancien maïeur, ce curieux insigne de leur autorit 5 qaasi-éphé mère. Oa le conservait comme une relique, et je trouve que l'on avait parfaitement raison.
!1 n'y avait pas d'adjoinls. Le maîeur était assisté de huit échevins ou conseillers municipaux, dont les quatre premiers prenaient le titres de grands éclieotns^ plus de d'ô\x< a'*g3nti3rs^ autrv3m3nt dit deux receveurs municipaux. On sait tout ce qu'a de prosaï jue aujourd'hui l'élection d une municipalité, et tout ce qu'elle y perd en prestige. Nos ancêtres avaient plus de sens pratique et ils comprenaient qae le véritable moyen d^entourer uno charge de considération, c'était de lui donner aux yeux du vulgaire une haute importance, non seulement parle choix des persomii^es qua l'on appelait à l'exercer, mais encore par le cérémonial qui accom^3 i^nût réle^stion et l'inst dlation des élus.
C'était le 2i août de chaque année que l'on procédait « au renoiveîlement de la loi », c'est-à-dire à l'élection du maire, des huit éclievins et des deux argentiers. Le sulTrage était essentiellement restreint, puisque les électeurs n'étaient qi'au nombre de seize. Les divers cor^^is de métiers formaient quatre grandes corporations dont chacune était administrée par quatre ^< maîeurs de bannière ». C'était à ces seize personnages importants, délégués des grandes cor^joralions, qu'il appartenait de désigner le maîeur et les échevins.
L'échevinage, dont les pouvoirs allaient expirer, se
rassemblait^ On miroduisatt les seize maieurs de baanière, on les adjurait de bien s'acquitter de leur délicate mission^ et ils se retiraient dans la salle de leurs délibérations. Les écfaevins diésignaient deux d'entre eux pour prendre place au bureau^ et tous ensemble choisissaîent trois candidats, dont; deux délégués allaient pré^ senter les noms: aux niateurs de bannière.
Ceux-ci délibéraient et venaient ensuite faire connaître celui des trois dont ils avaient fait choix pour être le maîeur. On procédait de la même manière et successivement pour les huit échevins et tes deux argentiers^
Lorsque toas les choix avaient été faits et déclarés, deux des anciens échevins allaient chercher le nouveau maîeur, et les sergents à masse tes nouveaux échevins^ et îls= les introduisaient auprès de l'ancien maîeur qui reiifôttait ses pouvoirs à son successeur. Les sergents ouvraient la porte du grand échevinage, autrement dit de THôtbl de Ville, au peuple qui se hâtait de remplir la cour, et du haut du balcon, le nouveau maîeur prononçait une harangue; il promattait toujours de bien administrer et couvrait de fleur» son préJécesseur, en se décernant à lui-même un brevet d'incomparable modestie. Cela se répétait invariablem3nt chaque année, et cela plaisait toujours, invariablement aussi, aux tans et aux autres, tant il c^t vrai que Thabitude est une seconde nature.
Les nouveaux échevins prenaient alors séance et se partageaient les attributions de surveillance et de direction de toutes les branches deTadministration municipale. Quand ceci était fait, les sergents amasse venaient déposer leurs masses, et les portiers leurs clés, sur la table du conseil ; le maîeur les leur rendait aussitôt en les exhortant à bien faire leur devoir. Un sermon prêché par le
gardian des Cordelters terminait la cérémonie; pui» venait un grand banquet où Ton mangeait copieusement et où Ton buvaâi encore mieux... aux frais des. contribuables, car, à toutes les époques, les bons contribuables ont eu cela de particulier qu'il leur fallait sans cesse délier les cordons de leur- bourse et payer fort cher les verges destinées à les fouetter. Tout se continue, ou se recommence, comme on voudra.
On me pardonnera de m' être appesanti sur ces détails^ rétrospectifs qui ne sont pas aussi locaux qu'on serait tenté de le croire. Sous le rapport des municipalités,, toutes les villes du Nord étaient sœurs, et ce point historique a d'autant plus d'intérêt qu^il est général.
Les démolisseurs de la Révolution n'avaient laissé debout, à Abbeville, que les églises de Saint- Wlfran, de Saini-Gllles, du Saint-Sépulcre et de Saint- Jacques. La première m'était particulièrement chère, car ce fut sous ses voûtes, bien délabrées, je dois le dire, que me fut conféré le sacrement qui faisait de moi un chrétien ;: car c'est là que, chaque dimanche, j'accompagnais ma mère aux oflices qui, je l'avoue à ma honte, me paraissaient interminables, malgré la splendeur dont on soplaisaità les entourer. Le chant picard, qui était magnifique, n'avait pa» encore été remplacé par le chant romain que je trouve peu harmonieux ; et aux grandes fêtes, on faisait encore entendre aux fidèles les proses duxv® sîède, conservéesilans d'immenses livres de lutrin ît miniatuares qui étaient de véritables objets d'art, et
— loque les assistants chantaient comme leurs aïeux, quatre siècles auparavant, les avaient chantées.
Les coiitumes romaines n'avaient pas encore fait disparaître le lutrin formé par un grand ai^^le de bronze, aux ailes épîoyées, derrière lequel se tenaient quatre chantres éblouissants dans leurs chapes couvertes de broderies et s appuyant sur des bâtons argentés ou dorés, de deux mitres de haut, surmontés d'une niche renfermant une statuette de Saint- Wlfran.
Rien n'était plus imposant que ces majestueux personnages quittant le lutrin à certains moments et arpentant à pas lents le chœur dans toute son étendue, en saluant tour à tour à chaque évolution l'autel et l'assistance qui remplissait la nef.
Rien n'était plus émouvant et ne parlait plus à l'âme que quand le vénérable archiprêtre, à la tète entourée d'une auréo'e de cheveux blancs, faisait retentir du haut de l'autel, perdu dans un lointain vaporeux, les accents d'une des plus admirables voix de ténor (|ue j'ai entendues de ma vie ; et quand l'orgue, aux tuyaux gigantes ques, lui répondait avec des éclats comparables à ceux de la foudre ou avec des voix humaines qui paraissaient descendre du ciel.
Un peu plus tird, je n'avais pourtant que douze ans, l'occasion me fut offerte de me familiariser avec ce superb»3 instrument, car pendant deux années consécutives, j'eus l'honneur, qui me combla de joie, de remplacer l'organiste lequel, durant les doux loisirs que je lui procurais, se grisait comme un polonais et n'en émargeait pas moins consciencieusement au budget de la fabrique. C'était le bon temps... pour lui et pour moi.
J'étais aussi fier de mon église que si je l'eusse construite, et de ses offices que si j'en eusse été le curé. Il
ma semblait qu'il n'y eut de belle que celle-là et de bons que ceux-ci. Il m'est certes arrivé, dans le cours de ma vie, d'atteindre des situations capables de flatter mon amour-propre, mais j'affirme que rien ne l'a Jamais caressé autant que le fait de pouvoir j[^ravir seul, comme un homme, l'escalier à vis du clocher, de lonj^erpar une balustrade aérienne, suspendue sur le vide et contournant une des deux tours, une partie de la façjade fouillée comme une dentelle do pierre, et de déboucher enfin dans la trihune où s'élevaient majestueusement les orgues monumentales, épaves dtî l'antique abbaye de Valoires. Quand, par un coup do sonnette, je donnais Tordre au souffleur de remplir d'air les tuyaux que j'allais faire parler, je me faisais l'effet d'un colonel levant son sabre à la tête de son régiment; quand, (»nlin, m'attaquant aux quatre claviers superposés, je faisais, à mon tour, descendre dans l'immenîJ vaisseau les chants qui a\ aient charmé ma toute petite enfance», ic. me prenais à penser qu'il y a de glorieux moments dans la vie, et que l'organiste, que je suppléais pour cause de cabaret, était un être bien . méprisable pour préférer des plaisirs aussi matériels à d'aussi poétiques jouissances.
Mais, comme il faut bien que toujours la jeunesse se retrouve... et se passe, mes jouissances musicales se doublaient à certains jours de ceîle de taquiner le premier vicaire; ces jours-là, je cumulais. 11 avait eu l'imprudence de dire devant moi que les grands jeux de l'orgue lui portaient sur les nerfs et lui causaient un certain agacement. Oh ! les enfants ont les oreilles tellement fines qu'ils entendraient l'herbe pousser. L'abbé L... était brusque, quoique très bon, mais il n'avait pas pour moi, qui me croyais un des « officiers » de l'église, les manières vraiment paternelles de son curé,
ami intime de mon père. Je ne Taimais guère et mn vengeance était toute trouvée. Avant de m' asseoir aux claviers démon instrument, je m'assurais que ma vie time était à son poste, confortablement étendue dans sa stalle, les yeux à demi-clos, dans une attitude béate qui lui était familière. Avec un rire féroce, j'attaquais alors le premier morceau de la messe sur ce que l'on appelait le clavier de bombardes, c'est-à-dire le clavier infi'^rieur communiquant avec les plus grands tuyaux qui mesuraient trente-deux pieds, et je renforçais cette <( harmonie » par le clavier des pédales que mes jam* bes étaient malheureusement assez longues pour atteindre. L'efîet était foudroyant. En entendant ce bruit de tempête qui traversait la vieille basilique, ces mugissements qui faisaient vibrer les antiques vitraux dans leurs alvéoles de plomb, tandis que la tribune de l'orgue soutenue seulement par deux poutres transversales d'une longue portée, engagées dans les quatre premiers piliers de la nef, frémissait et plongeait d'une manière assez inquiétante jusqu'à me balancer sur mon siège, l'abbé L... se redressait brusquement, fixait l'orgue avec des yeux furibonds, s'agitait dans sa stalle comme un diable dans un bénitier, s'épong'^.ait la figure avec son mouchoir, tandis que les « chers confrères » riaient sous cape. La petite glace qui était placée devant moi et qui réfléchissait tout le chœur, ne me laissait perdre aucun détail de cette scène de torture, que je prolongeais le plus qu'il m'était possible.
Lorsque je descendais de Torgue, en passant devant la pierre tombale mutilée d'un chevalier étendu dans son armure, les mains jointes, à côté de sa femme, et que Ton avait reléguée, avec quelques autres débria, au pied de l'escalier des tours, je ne manquais jamais de mettre la
main sur le easque ou l'épée de oe preux qui avait été ttxi grand batailleur ; je le regardais comme un ami, et pour un peu je lui aurais demandé de se lever sur son séant et de me dévoiler les mystères du passé. Les jours où j'avais livré bataille à Tabbé L..., je me serais surpris volontiers à lui dire : « Tu dois être fîe# de moi, car je suis vainqueur ! » Le bon curé faisait aussi des confidences à mon père, mais elles avaient plus de portée, car il disait en riant de bon cœur : « Ce polisson*là fera mourir mon pauvre abbé ! »
Je ne manquais pas alors de recevoir une semonce . dont l'invariable conclusion était que, si je ne m'amendais pas, mes fonctions d'organiste me seraient enlevées sans merci.
Je promettais, mais ces bonnes intentions allaient contribuer à augmenter le pavage de Tenfer, puisqu'il paraît que c'est l'usage auquel elles sont destinées, et j'ai toujours soupçonné mon vieil ami et protecteur le curé d'avoir pris ma défense, car les soulTrances de l'abbé L... se prolongèrent deux ans, juste le temps pendant lequel je fus revêtu d'une dignité qui faisait mon orgueil et l'envie de mes camarades.
Le vieux chevalier abbevillois, couché dans son ar* mure, n'était pas le seul ami que j'eusse dans l'église où je portais si souvent mes pas. Il y avait un petit modèle d'un vaisseau de guerre de l'époque de Louis XrV, qui était suspendu à la voûte du bas-côté gauche de la nef. Cet ex-voto, œuvre d'un marin qiji avait échappé à un naufrage où à un combat naval, et dont le passé était enveloppé d'une ombre encore plus impénétrable que le chevalier, attirait invinciblement et constamment mes regards.
Je faisais de longues stations devant lui, et je ne aum-
quais jamais d'être là, quand l'un des deux bedeaux, qui était bor<^ne, et témoignait d'une servile complaisance pour le Ois de M. le président du conseil de fabrique, descendait le petit navire accroché par une corde et une poulie, pour lui faire une toilette de propreté. J'aurais donné, je crois, tout ce que je possédais, pour en devenir l'heureux propriétaire ; mais le bedeau borcme devait être incorruptible, et, en tous cas, je ne fis aucune tentative pour m'en assurer. Tout au plus me bornai.s-je à déclarer d'un air innocent qu'un jouet dans une éîrlise, c'était bien sinsfulier ; ce à quoi le bedeau répondait qu'il était encore bien plus singulier d'y voir un crocodile.
Caril yavait aussi un crocodile; encore un de mesamis. celui-ci. Le saurien, de petite taille, deux mètres tout au plus, était plaqué contre la muraille de gautîhe, sous la tribune des orgues, comme s'il se fut eîTorc.* d'y grimper. Lui, on ne pouvait le descendre pour l'épousseter, et il végétait tristement contre son mur, dans une v inérable couche de poussière. Aux visiteurs qui s'étonnaient de la présence de cet animal dans un tel lieu, on racontait qu'il y avait bien des années, toutes les nuits, les cloches se mettaient à sonner toutes seules, ce qui avait commencé par surprendre grandement MM. les chanoines — Saint-Wlfran fut une collégiale jusqu'en 1789 — puis finit parleur causer une indicible épouvante. Aucun d'eux ne douta que le diable en personne n'eût élu domicile ûans les tours. Comme la situation se prolongeait et devenait intolérable, le chapitre prit une résolution désespérée. Une procession s'engagea un beau jour dans l'escalier en spirale. Elle était précédée des suisses, que leurs épées et leurs hallebardes faisaient presque des hommes de guerre, et qui, à ce titre, étaient
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aaiurellement désigaés pour souienir ie |»remiar «ssaut du malin.
Après eux^ venait un diacre, armé d'un vaste bénitier et d'ua respectable goupillon, car chacun sait que Teffioacité de oes instruioents contre le démon «st établie par de nombreux exemples. Puis s'avançaient les cha^ iK>ines par ordre de réception, et le doyen du chapitre, vieillard vénérable, fermait la marolio. Le oœur de chacun battait à coups pressés, aussi bien sous hè blanche aube des chanoines que sous Thabit galonné (les suisses. Les fidèles, qui n'étaient pas désireux de marcher à l'ennemi et qui avaient d'ailleurs un intérêt moins direct (jne le chapitre à faire sortir le diable dit docher. étaiciU restés en bas et attendaient les évè-. nements.
Us n'attendirent pas longtemps. Au bout dequelqutjs courts instants, la procession dégringolait T escalier, dans le plus lamentable désordre ^ tes derniers passant sur le corps des premiers, tous pâles et tremblants. Ils avaient vu Satan en personne, sous la forme d'un cro-i oodile effrayant. Rembuché auprès des cloches dont ie son paraissait le divertir, il ouvrait une gueule énorûu^ garnie d'une formidable rangée do dents, et faisait duquw ses mâchoires en semblant se demander quel serait le plus friand morceau, d'un chanoine ou d'un suisse. ;
Lorsque le doyen du chapitre fut remis d'une au.s&i chaude alerte, il convoqua un conseil à l'issue duquel on promit une magnifique récompense, aussi bien temporelle que spirituelle, sous forme:. d'une somme fort ronde et d'un certain nombre de miesses, à celui qui.se sentirait. le courage, aiouveau Saint-Micliel, d aller ;ré4 lancer le monstre dans sa retraite et d'en débarrasserfiis clooher.- .; ■ ..- ': ..; '-■' •:•- ■'.'■•■:' • :•.-*•
Quelqu'un se présenta, un boucher. Armé d'une hallebarde, il s'en fut tout seul dans le clocher et vint rapporter qu'il avait tué le crocodile, c'est-à-dire le diable qui avait revêtu ce déguisement. Revenu de ses terreurs, le chapitre fit empailler proprement la dépouille do l'ennemi du genre humain, et décida que ce trophée demeurerait suspendu dans Téglise, pour apprendre aux générations futures comment le diable avait été vaincu par le chapitre de Saint-Wlfran.
Les savants, qui ont pour toutes choses des explications toujours prêtes, s'épuisèrent à démontrer comment un crocodile do la Somme se serait introduit dans Téglise, et delà dans le clocher, en montant Tescalier comme le sonneur en personne. Un des bras de la Somme longeant Téglise et passant môme dessous, ce qui avait forcé Tarchitecte à la construire sur pilotis, l'hypothèse aurait été i)arfaitement admise, sauf celte circonstance décisive que les eaux de la Somme n'ont jamais recelé le plus petit crocodile. D'autres, plus avisés, voulaient que l'animal se fût échappé d'une ménagerie où il trouvait Texistence trop monotone. Le fait est, et j'en suis bien fâché pour la légende, que le crocodile, comme le petit vaisseau, était tout simplement un ex-voto, rapporté par un marin abbevillois d'un lointain voyage et offert pieusement par lui au sanctuaire dans lequel il avait été baptisé.
Mais il n'aurait pas fait bon émettre cette opinion lénitive devant les vieilles femmes qui peuplaient, pendant les olTi^es du soir, les environs de l'endroit où le crocodile était accroché, et qui, si elles tenaient à la légende, ne se privaient pas de faire fumer sous le nez de son héros un encens qui n'était pas précisément pur. Ces bonnes âmes cuisinaient dans Saim-Wlfran, pen-
(lant les salutsdu carême, et à la faveur de Tobscurité qui envahissait les profondeurs de la nef. Elles faisaient griller des hareni^s, non pas pour les offrir en ex-voto ou les déposer sur le plat du quêteur, je vous prie de le croire, mais tout bonnement pour leur souper. En recevant la nourriture de Tâme elles préparaient celle du corps, qui en a besoin d'une également. Mais, le profane n'y aurait vu q le du feu, et se serait borné à humer avec stupéfaction ces odeurs culinaires, en se demandant d'où elles pouvaient provenir. J'avais pénétré le mystère en voyant retourner les haren^j^s, car il faut bien que, quand ils sont grillés d'un côté, on s'empresse de présenter l'autre côté à l'action du charbon. Voici comment ces femmes — les « blancs-bonnets » comme on disait pour désigner les femmes du peuple — opéraient, .sinon avec célérité, du moins avec discrétion.
Pour un Picard, et surtout pour un Picard de la Basse- Picardie, de l'arrondissement d'Abboville, il n'est pas nécessaire, quand on parle d'un « couvet », d'expliquer ce que c'est. Un « couvet x> est une chaufferette, d'où l'on a fait le verbe picard « acouveter » c'est-àdire couvrir, cacher sous un objet. Comme la chaufferette est « acouvetée » sous les jupes féminines, on a trouvé logique, dans mon pays, de la dénommer (c couvet ». Les Picards no sont pas bêtes : on ne le leur a jamais reproché.
Le couvet est tout simplement un vase en terre jaunâtre vernissée, en forme de pot à fleurs, et surmonté d'une anse de môme matière. On remplit cela de charbon e' vïi met ses pieds dessus, ou bien on met ses pieds à côté, et dans ce cas, le couvet chauffe, quand on est assis, tout ce qui surmonte les pieds. Chaque « blancbonnet » arrivait donc à Saint- Wlfran, muni de son
imivet bien garni 4e braise, et av^cun ou deux harengs^ caveloppés dans un morceau de papier. Le blanc-bon* net s'asseyait, étalait le ou les harengs des deux côtés de l'anse, et iorinuait le tout sous ses jupes. Quand le poisson était giillé suffisamment d*un côté, la femme extrayait le couvet de sa prison, retournait Tanimal, et réintégrait le tout dans les profondeurs de ses jupons.. Mais, de même que l'humble violette, le hareng grillé se révèle par ses parfums, et Tencens que Ton faisait fumer dans le bas de Téglise ne ressemblait que de très loin à celui qui répandait sas nuages vai>oreux devant l'autel. Le vénérable curé avait bien prescrit aux deux suisses, tout de rouge vêtus, de faire la chasse aux harengs ; mais l'un était trop occupé à piafîer dans son bel uniforme, et quant à Fautre, un vieux philosophe à cheveux gris, je Tai toujours soupçonné de jeter un r^ard attendri sur cette cuisine interlope k laquelle il ne devait pas être étranger, car sa femme faisait partie du groupe des blanc-bonnets.
J'aimais sincèrement cette vieille église qui domine de
si haut ma ville natale ; elle était et elle est toujours
pour moi comme la personnification, comme l'âme de
ma patrie ; et ce n'est pas sans é',notion que j'aperçois,
encore aujourd'hui, sas deux hautes tours profiler sur
r^zur du ciel leurs riches sculptures qui servent de nids
à des légions de petites corneilles grises, dont resi>èce
parait être spéciale à Saint Wlfran et qui s'y perpétuent
en paix. Les tours sont leur domaine, c'est le domicile
dont elles ont fait choix, à l'exclusion de tout autre
édifice. Explique ce mystère qui pourra. La présence
* di^ guetteur ne les trouble pas dans leurs ébats, pas plus
que le .sou lugubre et prolongé que, depuis le coucher
jusqu'au lever du spleil. il tire de^sa trompe et envoie
toHSt leâL quarts d'heure aux quatre côtés de rborkon^ afin de tenir les habitants e.a alerte pour leur prouver «pi'ils n'ont rien à craindre du feu, afin de les réveiller pour leur dire qu'ils peuvent dormir tranquilles.
Très poétique, mais très rude était Texistence des deux guetteurs, qui passaient chacuu une nuit à tour de rôle dans la petite tourelle encorbelli^e suspendue, «omme un nid d'hirondelle, à l'un des angles supérieurs de la tour Saint- Firmin. Lorsque le soleil levant commençait à rougir le ciel^ le panorama qui se déroulait à L^rs pieds^ l'horizon qu'ils embrassaient étaient bien £ûts pour donner naissance à des pensées qui, je peux le dire sans les calomnier, ne durent jamais hanter leurs cerveaux. Rompus à ce métier, blasés sur un spectacle qui se renouvelait sans cesse, ils n'avaient d'yeux que pour inspecter l'étendue de la ville et des campagnes avoisinantes ; ce n'était pas les splendeurs de la nature^ Biais l'incendie qu'ils chercliaient, et dans les rayons du soleil ils ne voyaient que la délivrance et le moment d'aller gagner leur lit quand les autres au contraire le quittaient.
Lorsque louragan fouettait les vieilles murailles et que les rafales de la tempête ébranlaient leur gite aérien, il leur fallait sonder sans cesse la profondeur des ténèl[»:es par les quatre lucarnes qui éclairaient la tourelle, «t jeter chaque quart d'heure leur avertissement que rien ne troublait la sécurité publique Âpercevaicnt-ils un incendie que, venant aussitôt se pencher sur la plateforme qui surplombe la place du Marché, ils hélaient le factionnaire qui faisait les cent pas devant le vieil hôtel du Bourdois, Rien n'était plus étrange que d'entendre ces mots : — « Au feu ! au feu ! » — proférés distinctement par une voix qui paraissait descendre du ciel.
— -ic Où ce'à ?» — criait le factionnaire en se faisant de ses mains un porte-voix. — « A tel endroit ! » — Puis le guetteur, descendant dans la tour, jetait aux échos de la ville endormie le son lu<^ubre du tocsin.
Si celte veille aérienne était p;3nible, elle n'était pas non plus sans danger, mais un danger qui menaçait également tout un quartier de la ville inconsciente. La tour Saint-Firmin était balafrée de profondes lézardes depuis le jour où Messieurs du chapitre, àToccasion d'une des victoires de Louis XIV, avaient vou^u signaler leur zèle patriotique en faisant hisser un canon au sommet de cette tour, et en répondant aux salves que la milice bourgeoise faisait retentir sur les remparts. Ebranlée jusque danssps fondations qui reposaient sur des pilotis et sur une nappe d'eau, la tour se fendit en certains endroits, et une déviation as.iez sensible se produisit de la base au sommet.
Je sais que, depuis le règne de Louis XIV, bien des années ont passé et que la tour se dresse toujours haute et ficre. Dans ma jeunesse, elle menaçait ruine, dit-on. Il y a beaux jours de cela, hélas ! e1 elle est encore debout. Tout porte à croii'c qu'elle le sera alors que, depuis longtemps, j'aurai été rejoindre ceux de mes ancêtres qui contribuèrent à Téuifier et à l'enif bellir ; et j'en suis heureux, car ce serait pour mot comme la mort d'un être chéri, que la disparition de cette vieille ég'isj qui se rattache si intimement aux meilleurs souvenirs de mes jeunes années.
Pour aborder un autre ordre d'idées, absolument dépourvu de poésie, je dirai que mes souvenirs les plus lointains, mais les plus précis, se liont intimement à une institution dont Abbeville, était bion (îore, mais dont la grâce de Dieu a permis que notre pays soit débarrassé. — Je veux parler de la Garde nationale.
C'était sous le règne de Louis-Plii!ippe, de 18i5 à 1848, qu'il me fut donné d'admirer ceux (|ue Ton appelait les K soldats-citoyens » et d'être mis au courant de leurs prouesses. A!i ! ils auraient mérité d'avoir un historien ! Et si queîqae crayon habile et véridi [uo avait voulu prendre la pe'no d'illustrer ses n'cits, la génération actuelle y puiserait encore des sources d'inénarrable gaieté.
Ma bonne ville natale avait eu de tout temps le privilège, très flitteur assurément, de se garder elle-même. Quand on lui donnait une garnison, elle la subissait, mais la plupart du temps, c'était la mi'ice bourg(»oise, vénérable aïeule de la Garde nationale, à laquelle incombait la lourde tâche de veiller sur la sécurité, tant inté-
Heure qu'extérieure, de la ville. L')urJe tâche, en e(Tet, car le service de la milice bourgeoise était permanent. Divisée en quitre compagnies correspondant aux quatre grands quartiers de la ville, les quartiers du Bois, d'Hocquet, Marcadéet Saint'Gille.s, qui correspondaient eux-mê.iies aux quatre portes tortillées du même nom, il fallait que la milice, en outre de la garde de ces portes, occupât encore seize corps de gar.le disséminés sur
tout le pourtour des remparts ; aussi, je le dis avec douleur, ne témoignait-elle pas d'un zèle bien ardent.
Même aux époques les plus troublées, même pendant les guerres de religion, les braves bourgeois se taisaient tirer Toreille pour coiffer le morion et empoigner la hallebarde. Mais, que l'on se raNsuilè ; ni la^ moraie, ni la disiîiplinc ne pei-daient leurs prérogatives, et les édiles de ce temps — ce que l'on appelaiit à l'époque de la Garde nationale, le conseil de discipline — vengeaient soigneusement et la discipline et là morale, et ils frappaient à tour de bras sur les délinquants et les coupa* blesw.Lescc registres aux comptes >x, ;tenus par les argentiers, ou receveurs municipaux, foisonnent d'amendes perçues pour toutes les fautes que ces « soldats-citoyens >> d'un autre âge se faisaient un mdlin plaiisir de commettre. Le» gardes, hors détour et la prison, châtiments ordinaires d^s gardes nationaux insoumis et trop peu zélés, ft'existaient pas dans cette organisation. C'était à la bourse que l'on s'en prenait, ce qui a permis aux argentiers de transmettre à la postérité les méfaits des ancêtees ; quand on fait, état des recettes, encore faut-il dire d'où elles proviennent.
. Et quelles étranges et anuasantes recettes ! (je convertis le» monnaies de l'époq^ en monnaies modernes) : 2 fr. 70 d'amende à c&LmM^u.qui n a pas été monter sa garde ; 15 fr. .35 à ceiuif-là.pour désobéissance 0a vers son supérieur ; 66 cent,, à un autre qui s'est endormi étant en faction ; 16 fr. 90 par tète, à plusieurs qm ont. quitté nuitamnjient le corps de garde pour «('amuser à aller frapper aux pottâs de citoyens qui dormaient tranquillement ; lOfir.SOfiioelui^ci^ qui a <c tenu d» vilains propuB » en montsmt ^a faction ; 2 fr. 10 eehii-là, qui 9^ tS9mié comna&de de quitter^ sans dire
^are, le poste où on Tavait placé ; el 5 fr. 40 à cet autre, qui a laissé chez lui son épée. Je pourrais prolonger à Tinfini ces citations, qui prouvent que ce chapitre spéiàa\ des finances municipales n'était pas à dédaigner : mais il faut savoir se borner.
J'ajouterai seulement que l'égalité devant le service militaire était telle que les magistrats du présidial, autrement dit ceux du tribunal civil, n'en étaient pas plus dispensés que les autres citoyens, pas plus en temps de paix qu'en temps de guerre ; ce qui leur faisait jiîter les hauts cris. 11 faut entendre leurs doléances : la justice ne doit pas chômer ; qui donc pourra la rendre, pendant que les magistrats se promèneront sur les remparts, le mousquet sur Tépaule ? Cela dura quarante Ans, pendant lesquels ils ne se lassèrent pas plus de protester que les Rois ne se lassèrent de les éconduire. Enfin, de guerre lasse^ ce fut le gouvernement qui Gt écrire, le 31 août 1710, par le duc de la Vrillière, qu'ils seraient dispensés de la garde des portes en temps de paix, au même titre que la noblesse de la province ; mais qu'en temps de guerre, ils seraient requis d'avoir l'honneur d'aller se faire tuer pour la défense de leurs •concitoyens ; d'où je conclus que du prétoire abbevillois ne cessaient de monter vers le Ciel les plus ardentes prières pour le maintien de la paix.
La Garde nationale, telle que je l'ai connue, n'a\'ait rien à envier à la milice bourgeoise. Les foudres de guerre, d'abord, y étaient rares ; et je n'en dois excepter qu'un seul, qu'un ancien officier de l'armée régulière, qui, pour un temps, eut l'honneur decommanJer à ceux que Joseph Prud'homme a si bien définis dans la per- :sonne de son sabre d'officier de cette même Garde nationale, lequel devait servir à défendre nos institutions et
au besoin à les combnttre. Ce vieux brave était devenu légendaire p:ir les instincts féroc&s qu'un mot de lui avait révélés. C'était en 1831, àréix>({uedu sio<re d'Anvers. Un résinent d'infanterie, qui avait pris part à cette expédition, devait traverser Abbjville |>our rejoindre sa garnison. On décida que, pour lui faire honneur, la Garde nationale prendrait les armes ot irait au devant du régiment, à quelques kilomètres de la \ i'Ie. Quand on est en vue de la colonne, la Garde fait halte ; le régiment en fait autant, et le coîonel X... se précipite dans les bras d'un vieux chef de bataillon quîcomm induit le régiment. Après qie Taccolade fraternelle a été rendue, le colonol X .. recule d'un pas et s'écrie d'une voix de stentor : — « Commandant, voussentez bon !» — Le vieil ofïîcier, tout poudreux dans sa tuni |iie déchirée, le regarde d'un uiv absolument interdit. — « Vous sentez bon ! » — reprend de sa voix formidable le coîonel de la Garde nationale, et au moment où le commandant allait se ficlier, croyant à une plaisanterie dô mauvais goût, le colonel s écrie : — c< Voas sentez bi.i !... Vous sentez la poudre!!! » — Un rire homérique accuci'lit cette étrange harangue, et ce fut avec une Ib'le gaieté que les gardes nationaux s'empressèrent, sitôt rentrés en ville, d'aller vanter chez eux Téloquence militaire de leur belliqueux colonel.
Ah ! les amusants soldats que c'était ! Ja vous assure qu'ilsont faitlesdélicesdemesjeunesannécs. LcsoîTiciers etsous-oITficiers, qui, par parenthèse», étaient nommés à rélection par leurs soîdats — le Koi ratifiant ces choix — prenaient cela au sjrieax et croyaie.it, camma on dit vulgairement, « que c'était arrivé ». Aussi portaient-ils Tuniforme réglementaire sans en omettre un seul détail. Quand mon excellent père, qui aurait pu, s'il l'avait voulu,
recevoir les épaulettes de colonel, tant était jorrande Tinfluence dont il jouissait et l'estiine qu'il avait su inspirer à ses concitoyens, fut nommé capitaine de la compaprnie de son quartier, sans même avoir j amais été simple garde national, il se fit immédiatement confectionner un uniforme sous lequel je Tadmirais sans réserve. Je le trouvais superbe avec son shako tout galonné d'argent, on forme de pot à fleurs, surmonté d'un pompon monumental, avec son habit à lomrues basques ressemblant aux ailes d'un co!éoptèro prêt à s'envoler, avec son pant don de casimir blanc et le sabre h poignée dorée et à fourreau de cuir qui reposait le lon^r de sa jambe gauche. Quand il m'arrivait de regarder mon père s'en aller le long de la rue Saint-(jlilles pour gagner le lieu de rassemblement do sa compagnie, et que j'apercevais les jeunes officiers du régiment de cavalerie saluant ses épaulettes d'argent, je me demandais quand j'aurais le bonheur do lui ressembler et je déc'arais, en mon for intérieur, que la Garde nationale était u.ie institution véritablement aussi utile que séduisante.
Les « bizets » n'étaient certainement pas de mon avis. On désignait alors, sous le nom de « bizet », le garde national qui refusait énergiquement d'acheter un uaiforme et résistait stoïquement aussi aux gardes hors détour qui avaientpourbut de l'y contraindre, s'obstinant à faire son service, aux revues comme au corps de garde, en costume civil, coiffé d'un chapeau haut de forme, d'un chapeau melon, voire même d'une casquette, selon ses préférences ou sa position sociale.
Pour tout insigne, le « bizet » croisait sur sa veste, sa redingote ou son paletot, les deux larges bulïïeteries blancLes supportant à droite une giberne qui avait les
^îménàiamf d'un .sac de* voyage, et àj gauche le GOuj>e-^ choux ou sabre-briquet à poignée de cuivre et à fourreau de cuir^ Le fusiL, à pierre ou àpist^u^ il y avait de^ l'un. et de Tautre. complétait cet ensemble baroque.
A Abbevilleyles bizets formaient environ: la moitié de l'effectif qui était d'à peu près dix-huit cents hommes ;: il^i étaient le désespoir permanent des officiers et de» sous-oflîciers, mais, comme je l'ai dit, ils résistaient à toutes les objurgations avec un héroïsme digne d'unmeiileursort. Dans la compagnie de mon,père, le bizet le plus endurci, le chef de la rébellion, était mon maître d'écriture. Je le vois encore, revêtu de la redingote marron fort étriquée, qu'il ne quittait jamais, et coilTé d'un chapeau haut de forme, monter des factions dans cet accoutrement, sans aucune vergogne, à la porte du Bourdois,
^uand la place, les jours de marché, était couverte, de monde. Mais, cela était tellement passé dans les mœurs^ que personne n'y prenait garde.
Quoique mon père, qui estimait M. B... malgré son caractère grincheux et atrabilaire, interposât le plus qu'il pouvait son autorité, le conseil de discipline ne l-ui ménageait pas les gardes hors de tour., et comme ces ^r^s duraient vingt-quatre heures, cela constituait ^our la profession de M. B. . . un assez sérieux préj udice. Pour ma part, je bénissais le conseil de discipline, et je le regardais comme le vengeur de renfance opprimée et acca^ blée de pensums. Quand j'apercevais dans la journée la longue silhouette de ce bossu de 1 m. 80, se profiler sur la façade du Bourdois, se promenant mélancoliquement l'arme au bras, je rentrais d'un pas plus allègre, car je tiayaiâ qjue la leçoa du soir me serait épargnée.
Ce qui était déjà singulier, à la porte d'un corpa^ cU j^arde,, devenait inef£ible les jours de revue.; lorsque la
Garde nationale défilait à travoi'8 jos )mies pour se rendre à la place 8aint-Bierre, les amateurs de pittoresque y trouvaient leur compte. Cette cohue bariolée n'avait de militaire que le fusil, et aurait été^se plus volontiers pour une bande d'émeutiers en marche que pour un» troupe de gardiens vigilants dt^ lordre. Il faut dire qu'à Abbeville, ces gardiens ne gardaient rien du tout, car il n'est pas h ma connaissance que Tordre y ait jamais été troublé.
Tous les événements politiques, qui auraient infailliblement mis le feu aux poudres dans toute autre ville^ laissaient Abbeville absolument calme. Lorsque qu'en 1840,.leprinco. Louis-Napoléon, après sa tentative de Boulogne, fut conduit à Paris pour être jugé par la cour de» Pairs, il traversa Abbeville dans une chaise de poste, entre deux gendarmes, le pistolet au poing, qui avaient pour consigne de lui brûler la c<îrvelle, si l'on tentait de le délivrer. Les curieux s'amassèrent dans le faubourg Saint^Gilles, où était \c rolai de la poste ; mais ils se bornèrent à trouver que lo prince avait un mauvais visage, qu'il ^< marquait mal » (tomme on dit, et personne ne plaignit son sort. La bourgeoisie abbevilloise était alors orléaniste. J'ai vu, plus tard, la même bourgeoisie faire un accueil enthousiaste; au même prince, devenu Napoléon III, quand il vint, avec l'impératrice,, passer quelques heures à Abbeville. — On prétend qu'il n'y a que les imbéciles qiii ne. changent jamais.
Mais, si le passage d'un prétendant vaincu n'est pas un prétexte à émotion populairo, il aurait pu en être tout différemment, à propos de la Révolution de 1848, Kh ! bien, la ville conserva un calme désespérant.
Ce fut mon professeur d'écriture, M.. B..., le roi des bizets, qui apporta la nouv^^lle on. venant', le soir me
donner ma leçon. Il Tavait recueillie de quelques per sonnes qui la tenaient du courrier de la malle-poste d'Angleterre. Cela me valut un quasi-congé, car, au lieu de surveiller mes pleins et mes déliés, en jouant avec une règle dont le poids m'était bien connu, M. B... et mon père passèrent eb dépa.ssèrent même Theure réglementaire à politiquer. On était surpris plutôt qu'ému, et Ton attendait les événements avec curiosité, mais sans aucune inquiétude.
Aussi ceux qui escortaient le lendemain la duchesse de Montpensier, que son mari avait oubliée à Paris. et une autre princesse, pour leur faire gagn(T TAngleterre, se donn-î^rent-ils une peine bien inutile en allant chercher mystérieusement des chevaux tandis que les pauvres princesses, transies de froid et d'inquiétude, attendaient dans une carrière abandon ^ée, en dehors des portes, où Tune d'elles, par parenthèse, perdit un de ses souliers.
La République succéda donc, sans secousse aucune chez nous, à la Monarchie de Juillet. La population avait une attitude parfaite, mais il n'en fut pas de même de la garnison composée d'un régiment de hussards. Je me souviens encore d'avoir vu défiler à pied, sous les fenêtres de notre maison, ce régiment revenant d'une revue. Le colonel, comte d'Oraison, marchait en tête, le visage sombre et contracté ; les officiers avaient la tête basse : il y avait, en effet, de quoi n'être pas très fiers, car le régiment, assez mal aligné, chantait la Marseillaise à tue-tête. Ce détail, trop siguificatif, mo frappa si singulièrement que je ne l'ai jamais oublié.
Ce jour-là, il y eut réellement de l'inquiétude dans la ville, les officiers de la Garde nationale se réunirent
et il fut décidé que, si la troupe faisait un seul mouvement, la Garde nationale, deux fois plus nombreuse, lui tomberait dessus; et je n'ai jamais douté qu'elle l'aurait fait avec autant d'entrain et do résolution qu'elle en fit paraître pondant les journées de juin.
A cette beure de dan)[çer la Garde nationale abbevilloise efTiïç'i tous les petits ridicules dont elle était cou-^ tumière et qui en faisait Tamusement plutôt que Tornement de la ville. Les volontaires affluèrent, et l'on ne s'inquiéta plus s-ils étaient bizets ou non, ceux qui allèrent combattre bravement pour le salut de la Société.
Les ofïîciers prouvèrent dans cette circonstance qu'ils en savaient assez pour conduire leurs soldats au feu et pour leur donner l'exemple; dans la suite, on ne leur en demanda pas davantage. Mais il en était tout autrement à l'époque où j'ai interrompu mon récit pour faire cette di<?ression nécessaire.
C'était certainement très démocratique et très ingénieux que de nommer ses ofïîciers à l'élection. Cela assurait, en tout cas, que les rapports entre ofïîciers élus et soldats électeurs seraient empreints d'une réciproque bienveillance : mais cela garantissait-il aux soldats que leurs ofïîciers seraient capables de les commander ? Pas le moins du monde ; et les soldats, eux du moins, ne s'en préoccupaient guère. Il n'en était pas de même des ofTiciers.
Généralement, ces Messieurs avalent des notions trop peu pr^^ciscs de la charge en douze temps, et plus d'un aurait été capable de donner la célèbre définition du demi-tour à droite : « Demi-tour à droite est exactement la même chose que demi-tour à gauche, excepté que c'est tout le contraire. Attention ! demi-tour à droite. »
Sur <Juoi la îftoitîé die la compagnie tourne à droite^ tandis que- Tarartre moitié évolue imperturbablement à gauche.
Mon père et !«s <rfïî«ier.s <le sa oompag^iiie, ainsi que ceux dune autre compasrnie du même bataillon, pocir ne citer que ceux-là, étaient absolument dans le même cas, et ce n'était pas sans raison qu'ils avaient les doutes les plus accablants sur leur science militaire* Comme il fallait, à tout prix, éviter le ridicule, on se l'éunit pour chercher un professeur, et on le trouva dans la personne «d'un aïK-ien sous-ofïïcier de la Garde royale, devenu libraire, et qui, dans l'intimité, se laissait volontiers qualifier marquis: car il l'était en effet et très légitimement, c<î dernier descendant d'une des plus illustres famiiles de l'Artois. Le jardin de notre maison fut choisi pour champ de manœuvres, et combien de fois n'eûs-je pas le si5)ect»cle de ce peloton d'officiers s'appliquant consciencieusement à se dél)rouiller dans les mystères de la chaîne en douze tem|>s ! J'admirais la patience des élèves, mais j'admirais (encore plus celle de l'instructeur qui n'aurait i>as osé, tant s'en faut, accentuer ^ses démonstrtitions et soulig-ner SCS réprimandes par le bon juron qui soulage.
Notre jardin était broussailleux, avec de hautes herbes, ce qui lui donnait un faux air de forêt vierge. Rien n'était amusant commue de voir nos guerriers commencer par battre soigneusement avec la crosse de leurs ïusils le terrain sur lequel ils allaient manœuvrer. Ces guetriers redoutaient les vipères bien plus qu'une courbature ou qu'un refroidissement. Des vipères, me dira-t-onj date un jardin 'au milieu d'une ville! Eh ! mon Dieii, oui. Voici comment t^s agréables animaux avaient fait-éîedjîon de domicile dans notre jardin qui.
pour ce fait, était abandonné, et où je ne m'aventurai;:^ qu'avec la plus jorrande circonspection.
Le jardin était attenant à celui d'un vieux savant, M. Bâillon, dont la réputation s'étendait bien au-delà des fortifications de ma ville natale. Il n'en était séparé que par un mur en assez mauvais état, entre les pierres duquel s'ouvraient de nombreux interstices. Or, M. Bail- Ion, un type très curieux, passait toutes ses journées à l'echercher dans les bois et les campagnes tous les reptiles et les batraciens qui mettaient quelque bonne volonté à se laisser attraper.
Rapportant religieusement chaque soir la moisson de la journée, les reptiles dans des boîtes, les grenouilles ♦ît les crapauds dans les poches de son immense lévite, il leur rendait à tous la liberté un instant ravie, se proposant d'étudier leurs mœurs et de développer leurs instincts de sociabilité quand il en aurait le loisir. En attendant, les captifs, qui trouvaient trop étroits les murs de leur prison, s'insinuaient dan.s notre jardin devenu une succursale du champ d'expérience et d'études de notre voisin. Et voici comment, au beau milieu d'une ville, en allant cueillir une marguerite dans notre gazon, on était exposé à récolter par surcroît la morsure d'une vipère De là les précautions très sages du peloton d'instruction, qui n'aurait. pas aimé lui voir grimper aux jambes des animaux réputés pour ne pas être amis de Thomme au même titre que le lézard.
Celui-ci, le lézard, étant considéré comme inoffen.sif, M. Bâillon n'en avait cure, à tel point qu'il en oubliait irénéralement quelques-uns dans ses poches et que ceux-ci, attirés par la chaleur du. lit auprès duquel, ou sur lequel même la grande lévite était déposée, allaient chercher un abri jusque dans les.bras de Mme Bâillon,
laquelle vivait <kans des transes perpétuelies et donnait
au diable les naturalistes en général et son mari en particulier.
Sans se laisser rebuter par Taridité de cette science nouvelle, les oflîciers travaillaient fort et ferme ; mais quand ils furent à peu près en état d'apj>rendre à leur tour à leurs soldats à faire la différence du « portez armes*)) et de V «arme-bras », mon père quitta Abbeville pour se fixer à Paris, comme je le dirai ailleurs, et il dut résigner son commandement en disant à Abbeville un adieu sans retour.
La Garde nationale fournissait chaque jour des postes pour le Bourdois et la Poudrière. Le Bourdois, point central, donnant sur la place principale, était fort recherché. La Poudrière, c'était à qui n'irait pas. Ceux qui étaient commandés pour ce service, s'exécutaient avec la bonne volonté de chiens qu on fouette. Ce poste était situé en dehors de la porte Marcadé, dans un ouvrage avancé des fortifications qui baignait dans les marais, et à proximité du canal de la Somme. L'endroit était désert, un tant soit peu lugubre, assombri par de grands arbres, et personne ne dirigeait ses pas de ce côté. On prétendait, dans la Garde nationale seulement, que c'était un lieu hanté, et que Ton y voyait des fantômes. Quels étaient ces fantômes, par exemple, c'est ce que personne n'avait pu dire. Les mieux informés affirmaient que lé plus redoutable était blanc et qu'il avait quatre piedç^ des cornes et une longue queue I Ce qu'un vieux tambour, ancien soldat, expliquait en déclarant que c'était une vache blanche appartenant à un maraîcher, laquelle vache ayant été un soir oubliée par son maftr^, et douée d'instincts particuliers de sociabilité, était venue gratter à la porte du poste où
elle voyait de la lumière et qu'elle avait pris pour son étable.
Celui qui avait ouvert, était aller tomber à la »renverse sur le lit de camp en appelant au secours. Quant . au factionnaire, qui avait tout distingué de loin, il s'était blotti dans sa guérite, où on Tavait trouvé le matin, à moitié mort de peur ot de froid, car personne ne s'était avisé d'aller le relever de faction.
Pour cette explication, le tambour avait été mis en quarantaine et privé de toute gratification au jour de l'an.
Tandis que le poste du Bourdois se donnait du bon temps, et que les gardes nationaux, si le chef de poste était, par heureuse aventure, un de leurs fournisseurs, se faisaient octroyer la liberté d'aller déjeuner et diner chez eux et quelques-uns mêmes d'aller ronfler dans le lit conjugal, il en était tout autrement au poste de la Poudrière. Tant qu'il faisait jour, tout allait bien ; mais dès que la brume du soir commençait à monter dans la vallée, la porte du poste était hermétiquement close. On y entretenait grand feu et grande lumière, car chacun sait que les fantômes n'aiment pas les clartés. Quant au factionnaire, il n'en était plus question. La guérite était déserte et pas un, pour une fortune, n'aurait consenti à aller y figurer. Aussi lorsque passait la ronde d'officier, c'était une scène inénarrable. La première fois que mon père y fut, le récit qu'il en fît était à se ' tenir les côtes.
Précédé du fameux tambour qui portait un falot, selon l'ordonnance, quand il s'approcha de la Poudrière, il ne vit que Tombre et le silence. Pas un cri de : ^^ « Qui vive î » t— auquel on put répondre : — «c Ronde d'officier. ]» — Ri^i, absolument rien t -— ce II dort, »
pensa mon père, mais en arrivant auprès de la guérite, il fallut bien reconnaître qu'elle était vide. — « Ils ont encore eu peur, tas de s... c... ! » — grommela le tambour, qui se dirigea directement sur le poste, suivi par mon père assez intrigué et passablement furieux.
Cette fois, le cri de : — « Qui vive ? — » se fit entendre, maisdeTautrecôtédelaporte qui resta close. — « Ronde d'officier ! » — répondit le tambour en essayant d'ouvrir, mais en vain ; la porte était barricadée à l'intérieur. Alors s'engagea le plus étrange colloque entre mon père déclinant ses titres et qualités, et les gardes nationaux lui affirmant qu'il était un revenant, qu'il ne pouvait être autre chose ; que ce revenant avait bien pris la voix du capitaine, mais que cela prouvait seulement sa puissance surnaturelle et rien de plus. Mon père avait beau passer de la prière à la sommation ^ appeler chaque homme par son nom, rien n'y fit. Devant la menace proférée par quelques exaltés que la peur rendait féroces, de tirer par les fenêtres sur le prétendu fantôme, en manière d'exorcisme, mon père et le tambour avaient dû battre en retraite, mais non sans les avoir menacés des foudres du conseil de discipline.
Par égard pour les braves gens qui se rendaient coupables d'aussi ridicule faiblesse, mon père n'aurait pas voulu ébruiter cette grotesque aventure, mais comme, le lendemain, on parlait à mots couverts de la nouvelle et effroyable apparition dont le poste de la Poudrière avait été le théâtre, il voulut rétablir la vérité des faits. Ce qu'il y eût de plus curieux, c'est que personne n'en voulut rien croire et qu'il fallut laisser le poste se gouverner à sa guise. Rien ne protégeait plus les abords de la Poudrière, et si quelqu'un
avait voulu faire sauter la ville à la faveur de la nuit, cela lui aurait été bien facile. Les habitants ne se doutaient pas qu'ils dormaient littéralement sur un volcan ; ils croyaient reposer tranquillement sous la garde des hommes, tandis qu'en réalité ils ne reposaient que sous la garde de Dieu.
Si ma bonne petite ville pouvait être fière de sa Garde nationale, elle devait l'être assurément, et à plus juste titre, de la Société.
Qu'était-ce que la Société ? Il ne faut pas s'imaginer qu'il soit ici question d'une société de musique ou d'une société savante, d'une réunion ou d'une association de fanatiques de l'archet ou de Tarchéologie sous toutes ses formes si variées. Ce n'était pas cela. Comme toute petite ville qui se respecte et qui veut qu'on la respecte, Abbeville avait naturellement sa Société Philharmonique et sa Société Archéologique.
Mais, au-dessus de tout cela, planait la Société qui daignait patroner et encourager l'une et ne pas trop se moquer de l'autre. Comme le mot et la chose existent encore aujourd'hui, quoiqu'à un degré moins exclusif qu'au temps de ma jeunesse, je vais expliquer ce qu'on entendait par ce substantif singulier féminin. Je me hâte de dire qu' Abbeville n'avait pas alors le monopole de cette institution. La plupart des petites villes de province avaient la Société] mais, en historien véridique, il fautquej'ajoutequelaSocîëtéd' Abbeville possédaitune
réputation bien justifiée, et que, par comparaison avec
la sienne, ^e réputait les autres pour être des Sociétés maayais teint, presque de contrebande.
La Société était donc la réunion de toute la noblesse de la ville, des faubourgs, de la banlieue et dé Tarrondiasément. C'était Tensémble des familles titrées et non titrées, et qui étalaient leur blason sur les portières de leurs carrosses plus ou moins antédiluviens et sur les boutons des livrées baroques et copieusement galonnées de leurs domestiques ; familles pour lesquelles le nec plus ultra, de Télégance et du bon ton consistait à végéter pendant Tété dans leurs gentilhommières et à peupler pendant Thi ver les maisons qu'elles avaient conservées dans leur petite ville et qu'elles décoraient du nom d' « hôtel ». A ce propos, il est bon que l'on sache, en passant, que, quand on écrivait à quelqu'un de XkSociété^ on aurait été tenu pour un Iroquois si Ton se fut avisé de mettre sur la suscription de sa lettre une autre formule que celle-ci :
Monsieur, Monsieur de X. . .
En son Hôtel,
à AbbeviUe.
Un étranger aurait pu croire que Ton écrivait au propriétaire de Thôtel de la Tête-de-Bœuf ou de l'ficude-'BrabsLntf pour y retenir une chambre ou y commanrder son diner. Cet étranger aurait commis une grossière ^erreur et prouvé surabondamment qu'il n'appartenait jpas à la Société et quil n'était pas dij^^ne d'en faire partie.
'. Pendant la saison d'été, qui comnieiiQait de suite après Pâquiss et se prolongeait jusqu'à rNo$l pour les
moins pressés de déserter les champs, on ne se visitait guère. La plupart des châtelains étaient iagriculteurs, éleveurs de chevaux ou marchands de moutons, et il suflisait à leur bonheur et à leur esprit do sociabilité de se rencontrer dans les marchas hebdomadaires ou dans les foires mensuelles. Quant aux châtelaines, c'est d'elle que Ton pouvait dire à juste titre : « Domum mansit, lanain fecil ». Elles gardaient la maison, travaillaient pour leurs enfants ou pour les pauvres de la commune, et se délectaient dans la conversation du curé qui leur rapportait les menus cancans du village.
L'agriculture absorbe, chacun sait cela ; et chacun sait également qu'après avoir employé toute la journée à passer d'un champ de betteraves à un champ de colza, à piétiner dans les terres labourées pour inspecter le travail dos charrues, à surveiller les moissonneurs ou à contempler la construction de quelque meule, il n'y a pas d'opération moins propre à délasser le corps et l'e*» prit que d'endosser un habit noir, de chausser des bottes vernies et, dans cet accoutrement, de recevoir ses voisins ou de les aller visiter.
On restait donc chez soi, les uns dans une maisonnette prétentieusement baptisée du nom dp château, les autres dans de vastes et réels châteaux dont ils parais- .saient être les concierges, bornant toute leur ambition à donner une chasse ou deux dans la saison, et, quand on y était contraint par le mariage d'un parent, un de ces dîners du temps passé qui commençaient à une heure et finissaient au moment où les convives, suffisamment repus, songeaient à prendre congé de leurs hôtes, c'est-à-dire à la tombée de la nuit.
Que de fois n'ai-je pas subi ces épreuves qiie je déclare être une des plus douloureuses qûli soit donné
à un être humain de supporter. Mais j'étais d(î la Société par tous les bouts, et il fallait, comme Ta dit Scribe dans un de ses plus vieux vaudevilles, savoir souffrir et se taire, sans murmurer.
Que l'on se figure une table de cinquante personnes, chargée de tout ce qu'il faut pour en nourrir cent cinquante. Les entrées n'en finissaient plus ; les rôtis représentaient une heure de découpage et de mastication ; les entremets recouvraient la table tout entière. Quant au dessert, s'il y avait cinquante assiettes de petits fours et de bonbons variés, . l'usage exigeait impérieusement que ces cinquante assiettes fissent le tour -de la table par l'intermédiaire des convives eux-mêmes que les domestiques regardaient faire ; pour ceux-ci, c'était le moment du repos. Afin d'économiser un peu de temps, les malins établissaient un double courant en sens inverse, de telle sorte que chacun arrivait à tenir à la fois deux assiettes, ce qui était aussi contraire à la grâce des attitudes que peu favorable à la dégustation des sucreries, pour ceux qui les aimaient.
Un des raffinements de la torture consistait dans le découpage des rôtis. Ce soin n'était pas dévolu aux domestiques qui, plus gauches que d'habitude avec leurs gants blancs aux pointures généralement trop vastes, en avaient plus qu'ils n'en pouvaient de ne pas verser sur les épaules ou dans le dos dos convives les nombreuses sauces qu'ils avaient à passer. Le maître de la maison se réservait un rôti quelconque, mais il faisait appel au dévouement de quelques invités pour dépecer les poulardes ou les dindons, et pour trouver le plus grand nombre possible de tranches dans les gigots.
Cette invitation ne se refusait. pas. On la subissait,
comme la torture du brodequin, absolument contre son gré. Le seul droit que l'on s'accordât, c'était de maudire intérieurement son bourreau ; celui à qui on appliquait jadis le brodequin pouvait le maudire à haute voix, et conséquemment l'avantage était de son côté.
11 y avait, d'ailleurs, des célébrités du couteau à découper, pour lesquelles l'occasion de déployer leurs petits talents en public était une source de voluptés innocentes. Ceux-là, on les connaissait si bien, et ils se rendaient si utiles que Ton trouvait toujours un prétexte pour ne pas se passer de leur présence.
Un des plus célèbres était le gros vicomte deX..., excellent gentilhomme sous les dehors du plus rustaud d'entre les campagnards. Il était non moins célèbre par ses infortunes conjugales poussées jusqu'à l'invraisemblable. Madame la vicomtesse ayant pris la direction, à Paris, d'une maison de tolérance dans laquelle sa propre fille vivait en qualité de pensionnaire, ha, Société avait ses cotés faibles, mais qui aurait pu s'étonner qu'il y eut quelques taches dans la Société^ puisqu'il y a bien des taches jusque dans le soleil ?
Le moment où l'on servait le café était celui de la séparation des sexes. Les dames allaient repeupler le salon, tandis que les hommes s'empilaient dans le fumoir où ils entremêlaient la pipe et le cigare d'un nombre respectable de chopes de bière, jusqu'au moment où le domestique venait proclamer, au sein du brouhaha et d'un épais nuage de fumée, que « la voiture de M. de Trois-Etoiles était avancée ». M. de Trois-Etoiles regagnait le salon, saluait la maîtresse de la maison, emmenait sa femme et disparaissait.
Tel était le divertissement normal de la Société pendant les mois d'été.
A la ville, c'était une autre ritournelle. On prenait pour les repas les heures qu'il est généralement d'usage d'y consacrer. Ces repas étaient moins gargantuesques, tout en restant cependant dans des limites à faire pâlir des Parisiens. Le personnel, fort curieux vraiment, des domestiques accoutumés, passait au second plan, et s'augmentait de maîtres d'hôtel de louage, qui faisaient le service de tous les diners de la ville. On entrelardait les dîners de bals et d' « assemblées » , un mot et une chose qui n'étaient pas renouvelés des Grecs,, mais en possession d'une généalogie trois fois séculaire et qui datait de l'époque des fils de Henri II. En effet, dans les comptes des argentiers des trois derniers Valois, on trouve souvent des articles ainsi conçus : « Une épée pour aller à rassemblée... Une paire de gants pour aller à l'assemblée. »
L' « Assemblée » était une création et un monopole de la Société. Dans la seconde Société , dont je parlerai tout à l'heure, on ne se tut pas avisé de donner des assemblées, sous peine de voir revivre dans ma bonne ville les querelles des Capulets et des Montaigus. Dans la « seconde Société », on se contentait de s'amuser franchement et de danser gaiement, au lieu de s'ennuyer majestueusement et noblement comme dans Tautre.
Pour les bals, je n'ai à révéler que deux choses qui ne se faisaient pas à Abbeville comme partout ailleurs, l'heure à laquelle ils commençaient, entre huit et neuf heures, et le véhicule que beaucoup de gens employaient pour s'y rendre. Ce véhicule s'appelait Vinaigrette ; il avait résisté à tous les changements de gouvernement, et je sais de bonne source qu'il a survécu à la chute du second Empire et aux dix premières années de la République des républicains.
Qu on s6 figure un coupé à une ou à deux places^ monté sur deux grandes roues et s'ouvrant par devant, entre '■ les brancards, par une porte vitrée. Dans les brancards se plaçait l'homme qui tirait au moyen d'une double courroie de cuir qui se croisait sur sa poitrine. Par derrière se mettait l'homme qui poassait. Des rideaux intérieurs dérobaient aux yeux du vulgaire ceux qui se faisaient traîner par des citoyens comme eux. La vinaigrette n'est certes pas, de ce chef, à la hauteur de nos institutions démocratiques. Mais le même peuple, qui a fait irouper la tête à nos grand'pères et qui bariole tous les édifices publics du mot Egalité, ne dédaigne jws le moins du monde de se convertir en bêtes de somme au profit des descendants de ses victimes : telle est la logique des hommes.
Ce métiei* de bêtes de somme était fructueux à Abbeville, car les équipages y étaient assez rares, et, pour ceux qui en avaient, il était plutôt fait d'envoyer chercher une vinaigrette que de faire atteler. Mais il ne fallait pas être pressé, car ces boites roulantes n'étaient qu'en nombre limité, et sur les panneaux les « vinaigriers » (c'est ainsi qu'on les dénommait) auraient pu faire peindre l'emblème qu'avait choisi le grand duc de Guise, François le Balafré : plusieurs A entourés d'un filet circulaire, ce que l'on traduisait ainsi : chacun A son tour. Il est vrai qu'il y avait des vinaigrettes pai-ticulières que leurs propriétaires avaient fait décorer sur les quatre faces de l'écusson de leurs armoiries ; maia c'était l'exception.
Comme les vinaigrettes roulaient surtout pendant la saison d'hiver, par des temps de neige et de verglas, cela donnait lieu parfois à des scènes épiques. Tel qui n'avait pris qu'un seul coureur pour traîner, par raison
de mesquine économie, était obligé de descendre et de pousser sa propre vinaigrette. Tel autre se trouvait tout à coup couché sur le dos, les jambes en l'air, parce que le vinaigrier, en s'emballant comme un simple cheval, avait lâché les brancards et laissé la vinaigrette s'en aller à la renverse.
Cela avait l'avantage d'entretenir la bonne humeur... des autres.
L' « Assemblée » était une réunion dans laquelle on ne dansait pas. On n y voyait que quelques tables de whist honnête et patriarcal et une table d'écarté pour les jeunes. Cet écarté était un progrès, une manière que la Société avait choisie de se dégager des limbes antédiluviennes, disaient ceux-ci; une porte ouverte sur l'abime de perdition, affirmaient ceux-là. On avait eu do la peine à l'acclimater, et il avait fallu l'autorité des plus fortes têtes de la Société pour vaincre les scrupules et surmonter les résistances. Le fait est que l'écarté transformait le salon en tripot, à Texception que l'on n'y trichait pas, mais on y jouait un jeu d'enfer. Il arriva ce qui devait arriver, que Técarté s'insinua dans les bals et qu'il eut l'inconvénient d'immobiliser la jeunesse autour du tapis vert, d'où il résulta que les intermédiaires, ceux qui tiennent le milieu entre les vieux du whist et les jeunes de l'écarté, en bordant la quarantaine, étaient obligés déjouer... des jambes.
Cette monographie de l'Assemblée ne serait pas complète si je ne disais pas que l'on y mangeait copieusement et que l'on y buvait sec. On y consommait force rafraîchissements appropriés à des estomacs robustes et complaisants. Les dames de la Société y faisaient preuve de remarquables qualités d'absorption. Une de mes cousines y but une fois vingt-deux verres de cham-
pagne, — quelqu'un s'amusa à les compter, — et je puis assurer que personne no s'avisa d'en jaser. Tout au plus se borna-t-on à lui porter envie.
A tout corps constitué il faut un chef. La Société, plus heureuse, en avait trois pour elle toute seule, et dont l'autorité incontestée s'exerçait d'une manière aussi absolue que si, au lieu de vivre à quarante lieues de Paris, les membres de cette Société avaient porté un bouquet de plumes sur la tête et un anneau dans le nez. Les chefs étaient trois marquises, marquises au* thentiques, rien que cela! La première, marquise de F..., veuve, rachetait amplement par le titre et l'an* cienne noblesse de son défunt mari ce que sa propre noblesse aurait pu avoir de quelque peu défectueux •,. mais chacun sait que le pavillon couvre la marchandise. Signe particulier : affligée d'un mouvement de tête perpétuel et horizontal, de gauche à droite et réciproquement, en contradiction formelle avec sa bouche quand celle-ci disait oui, et qui devait la fatiguer horriblement s'il lui prodiguait la même impression qu'à ceux qui la contemplaient. La seconde, marquise du S..., veuve également, offrait avec la précédente cette différence que c'était elle qui appartenait à une maison presque illustre, alors que son défunt mari, quoique très marquis, n'aurait pu prétendre qu'à une suite d'ancêtres qui, à en croire le public, ne remontaient pas plus loin que trois ou quatre générations. Quant à la troisième, belle-sœur de la précédente, elle était encore en possession de son mari, qui faisait son plus bel ornement. Le marquis des E..., frère de la marquise du S..., pouvait s'estimer heureux que l'avenue de son château fût fermée par une imposante rangée de bornes de grès reliées par de grosses chaînes de fer, car cela jus-^
tiiiait d'une manière plausible et rassurante son gracieux surnom de « l'homme le plus borné du département ». Il était égalem^fit familièrement connu, à cause de sa taille de don Quichotte, sous le prénom d'Alonzo. — 11 était des membres de la Société qui avaient de l'esprit comme quatre... quand ils s'y mettaient.
Ces trois Parques tenaient sous leurs ciseaux les fils de la Société. Quand les marquises avaient prononcé, tout était dit; c'était la cour de cassation après laquelle il n'y avait plus d'appel. La marquise de F... était le président de ce tribunal d'une nouvelle espèce, car elle recevait beaucoup dans son hôtel à la façade monumentale, le plus vaste de la ville. Pour fi'anchir ce seuil sacré, il fallait avoir fait ses preuves, comme jadis pour monter dans les carrosses du Roi; c'était la porte qui ouvrait toutes les autres. La marquise du S... recevait moins, mais elle allait partout et siégeait à la droite de la présidente, qu'elle jalousait, ce qui tendait à la rendre plus éclectique. Elle aurait, si on l'eût laissé faire, toléré volontiers les anoblissements connus et la preuve diî trois générations* sans plus, comme on la demandait pour les Gardes du Ctorps. Sa belle-sœur, la marquise <les E..., qui ne recevait pas du tout, lui faisait écho, avec cette différence qu'elle était aussi malveillante <lans ses appréciations que la marquise du S... l'était peu, je me hâte de lui rendre cette justice. Quant au marquis, son long et étrange époux, s'il avait l'extérieur d'un vieux juif polonais, il en avait tous les instincts ,^ et sa fierté dépassait toutes les limites du vraisemblable. S'il avait osé, je crois qu'il aurait exigé qu'on l'abordât commentes ambassadeurs siamois Qrent pour Louis XIV, •c'est-^-dîr^ a iquatre pattes. Mais les trois Parques ne
lui demandaient pas plus sou avis que celui dv n'importe qui : il était le mari d'une reine, rien de plus.
On aurait donc pu croire que, passée à un pareil crible, la Société était punj de tout alliage ; et pourtant on se serait grossièrement trompé. Il y avait quelque quarante ans qu'un certain nombre d*Ânglais s'étaient fixés à Abbeville. Pourquoi? C'est ce qu'on n'a jamais pu savoir. Quels étaient les motifs cpii leur avaient fait changer de patrie? Si on le leur a demandé, il est certain qu'ils n'ont pas répondu. Mais comme ils vivaient honorablement, comme ils c'étaient bien de leurs personnes, comme ils avaient pour la plupart occupé des fonctions dans Tadministration, l'armée ou la marine d'Angleterre, on avait fait à leur sujet le même raisonnement qu'au moyen-âge à propos de ceux qui ne se connaissaient pas de père : on les réputait nobles, parce que le père qu'ils avaient eu — on en a toujours un — pouvait être gentilhomme. Nos insulaires, qu'on ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam, pouvaient appartenir à la gentry d'Outre-Manche. On les recevait sans leur demander de faire leurs preuves devant les quelques d'Hozier ou Chérin mâles et femelles que la Société était heureuse et lîère de compter dans son sein.
Pour la partie masculine de la Société, comme les bals et les assemblées ne formaient pas le bonheur parfait, elle se donnait le luxe de se réunir chaque jour au café Frcmçais dont elle avait accaparé le premier étage, et elle y employait quatre heures, de deux heures à six, à se livrer aux délices du billard et de la bouillotte. Cela tenait lieu de cercle, cette innovation d'origine anglaise n'ayant pas encore pénétré à Abbeville.
J'ai dit plus haut qu'il y avait une « seconde Société,»,
ainsi qualifiée par la nôtre, qui ne se chifTrait pas et qui était la Société tout court, la Société par excellence. Elle se recrutait parmi la bourgeoisie et le haut commerce, et elle était si bon enfant qu'elle connaissait et acceptait parfaitement le qualificatif que Fautre lui avait octroyé, et qu'elle avait la générosité d'ouvrir ses salons à quelques aristocrates qui, lassés de s'ennuyer chez eux, voulaient s'amuser chez les autres. Mais la réciprocité leur était rigoureusement refusée, et ceux qui fréquentaient la seconde Société se donnaient de gaieté de cœur un mauvais vernis. Et pourtant, comme je l'ai dit plus haut, cette bourgeoisie abbevilloise était tout aussi blasonnée que la noblesse à laquelle, d'ailleurs, elle a fourni quantité d'alliances, et je certifie que certains membres de la Société n'auraient pas été capables de montrer une généalogie aussi longue et aussi irréprochable que, par exemple, M. H..., qui exerçait la profession de boucher, comme l'exerçaient déjà, au xiv* siècle, ses ancêtres, pourvus, pour cette raison, depuis lors, des premières fonctions municipales de la ville.
Je pourrais continuer longtemps ainsi, et il me resterait certainement encore bien des choses à remettre en lumière pour faire une peinture complète de ma ville natale à l'époque de ma jeunesse ; mais il faut savoir se borner, et telle esquisse plaît parfois mieux que le tableau le plus fini.
Malgré ses ridicules, Abbeville était pourtant une ville gaie, animée, remplie de couleur et de pittoresque. Je l'aimais, je l'avoue; je l'aime encore, et quand les hasards de la vie m'y ramènent, à des intervalles trop éloignés, quoiqu'elle soit bien déchue de son ancienne splendeur et qu^elle ait perdu l'originalité primitive que
j'ai tentée de faire revivre dans des pages absolument véridiques, le cœur me bat, et je sens passer dans mes veines le sang généreux des jeunes années.