CHAPITRE II
PATUIE SI CHÈRE ! (1)
On a coutume de dire :
A tous les cœurs bien nés que la Patrie est chère !
A ce compte là, j'ai le cœur très bien né, car ma patrie, que j'ai délaissée il y a tantôt 43 ans, m*est aussi chère qu*au moment heureux où le latin y avait pour moi des surprises désagréables, où le grec me plongeait dans un état voisin du désespoir. Franchement ne saurait-on vivre et arriver à quelque chose sans savoir le grec? Puisque j'y suis parvenu il faut croire que oui ; et je pars toujours d'un cœur léger pour cette ville d'Abbeville qui a eu Tinsigne honneur, la très rare bonne fortune de ne jamais voir entrer Tennemi en maitre dans ses murailles qu'à la suite de traités consentis de couronne
(i) On pourrait objecter, contre ce chapitre, qu'il fait double emploi avec celui qui précède. Il n'en est rien cependant ; il en forme plutôt le complément, Abbeville étant envisagf»e ici au point de vue historique un peu, architectural surtout. C'est ce qui m'a engagé à le laisser figurer dans mes Souvenirs,
à couronne. Si, pendant un siècle et demi, Abbeville fut anglaise, c'est parce que Edouard II la réclama et l'obtint comme faisant partie intégrante de l'héritage maternel^ Eléonore de Castille, la dernière représentante des comtes souverains de Ponthieu, ayant apporté le comté et Abbeville, sa capitale, en 1254, à Edouard I***, roi d'Angleterre.
J'ai dit un siècle et demi, et il ne s'en manque guère, puisque l'étendard d'Angleterre flotta sur les murs d'Abbeville depuis 1254 jusqu'au 14 mai 1380. Si, au XV* siècle, Abbeville et le Ponthieu appartinrent aux ducs de Bourgogne, ce ne fut jamais autrement qu'à titre d'enjeu d'une partie engagée entre Charles VII et Louis XI d'une part, et d'autre part Phiiippe-le-Bon et Charles-le-Téméraire. Charles VII, par le traité d'Arras, le 21 septembre 1435, céda Abbeville à Philippe-le- Bon, mais il y avait une facilité de rachat pour les villes de la Somme, et en 1463 Louis XI se hâta d'en profiter. La vallée de la Somme, avec Abbeville pour clé, était une porte ouverte aux Anglais sur la France, et il était essentiel que cette clé fut entre les mains du Roi. Par le traité de Conflans, le 5 octobre 1465, Louis XI qui n'embrassait Charles-le-Téméraire que {X>ur le mieux étouffer, était contraint de le laisser s'établir do nouveau à Abbeville ; mais, quand le Téméraire fut allé trouver dans un étang glacé, non loin de Nancy, une mort obscure sous les coups de soldats inconnus, Louis XI, du fond de sa retraite du Plessis-les-Tours, étendit sa main jusque sur ma ville natale, et, le 14 septembre 1477, il l'incorpora définitivement à la France.
Le roi renard aimait Abbeville pour y avoir passé des heures heureuses. Maintes fois il avait pris le plaisir de
la chaase aowi les vastes futaies de la forêt de Crécy, distante d' Abbeville de trois lieues à peine, et au miKeii de œs gais déduits il avait trouvé le moyen de conoe^ voir et de sign^^ d'importantes ordonnances. Ce sou* verain de la bourgeoisie et du peuple avait en grande estime les riches et fiers bourgeois d'AbbevîUe, partant blasons et emblèmes héraldiques comme les plus nobles «seigneurs, et prenant femmes dans les familles cheva* leresques du pays tout autant qu'ils leur en fournissaient. Dans les rangs de cette bourgeoisie, d'ailleurs^ et à la tête du corps municipal on trouvait souvent des gentilshommes de haut parage, d^antique lignée, qui, sans renoncer aux qualifications de noblesse, se faisaient agréger à la bourgeoisie aQn de fNrofiter des privilèges que la bourgeoisie s'attribuait. Mais, disons-le à la glwe des ancêtres, ces immunités n'allaient pas jusqu'à refuserle service militairequandlaPatrie étaiten danger. Les milices communales d'Âbbeville, commandées par des bourgeois, se signalèrent dans les journées de Coup* trai, de Rosebecque et de Mons-*en-Puelle. ESles avaient eu la gloire de contribuer à la victoire de Bouvines ; et, dans les plaines de Crécy et d'Azincourt, les cadavres des bourgeois et des nobles de la Basse-Picardie repo« saient sur le champ de bataille, fraternellement étendus dans l'égalité de la mort.
De temps à autre, la municipalité prescrivait de dresseruninventaired^ armesque possédait chaquehabitant delà ville, et, si Ton ne trouvait pas chez eux l'armure •complète du nc^e, chevalier ou écuyer, qui combattait exclusivement achevai, on constatait du moins la pré* sence d'un équipement militaire indispensable a l'infan» terie pour résister avec avantage aux coups de l'homme d'armes bardé de fer.
Les bruits de guerre et de combats, qui retentissaient partout dans le Ponthieu pendant la guerre de Cent- Ans, pendant les guerres de Religion, à l'époque des invasions espagnoles, étaient toujours venus mourir au pied des épaisses murailles, flanquées de hautes tours, qui faisaient à Abbeville comme une ceinture inexpugnable. Lorsque Vauban vînt révolutionner Tart de la fortification, Abbeville dût se soumettre au nouveau système, et vit tomber ses tours à deux ou trois exceptions près, notamment la tour à Borel, ainsi nommée parce qu'elle servait de logis au bourreau de la ville ; et les remparts découronnés de leurs créneaux, découvraient aux campagnes environnantes les nombreux clochers qui émergeaient d'entre les maisons aux pignons en escalier, souvenir de TEspagne, aux façades curieusement fouillées dans un chêne aux tons d'ébène, merveilleusement conservées parce que les boulets n'avaient jamais franchi dans leur vol ni les murailles du moyen-âge, ni les batteries rasantes, établies par l'illustre Vauban.
Quand on entrait dans Abbeville par une des quatre portes qui y donnaient accès, après avoir franchi sur de doubles ponts-levis des fossés souvent inondés, on pouvait se dire que c'était dans une ville vierge que Ton mettait le pied, et que jamais soldat ennemi n'avait osé se vanter d'en avoir forcé les défenses.
L'art militaire moderne, autrement dit celui qui consiste à se détruire les uns les autres d'une manière plus radicale et plus prompte, ne pouvait faire grâce aux antiques murailles dont Abbeville était fière à juste titre. D'après le principe qu'il faut élargir le plus possible autour des villes le périmètre de la défense, afin de les soustraire à l'action des canons à longue portée, il ne peut plus y avoir de villes fortes. On y supplée par
des forts détachés qui reculent à plusieurs kilomètres^ Tattaque et supportent seuls tout TefTort de l'assiégeant. On n'a pas jugé à propos de faire cet honneur à Abbeville ; Ton s'est borné à renverser les portes et les remparts dans les fossés qu'ils comblent, et de larges ave*» nues remplacent les étroits ponts-levis, les voûtes ogivales et obscures que franchirent pacifiquement les Anglais d'Edouard III, les Bourguignons de Charles-le- Téméraire, et les Espagnols de Jean de Werth. Si le jour et le soleil pénètrent de toutes parts, le pittoresque y a grandement perdu, et Abbeville, vu du dehors, n'offre plus que l'apparence d'une ville comme toutes les autres. Le progrès n'embellit pas, c'est certain.
La bibliothèque de la ville renferme un plan d'Abbéville dressé au commencement du xvii* siècle. De temps à autre, la vieille planche de cuivre sert à faire des tirages que l'on vend aux curieux et aux étrangers. En se reportant à ce plan, on est surpris du nombre incroyable de clochers et d'églises qui dépassaient les maisons de la cité. Aujourd'hui tout est bien changé. Des nombreux abbayes et couvents, 1793 a fait table rase. Des Carmes, des Jacobins et des Minimes, il ne reste que le nom. Sur l'emplacement des Jacobins, converti en jardin d'agrément et en jardin potager, j'ai même, dans ma petite jeunesse, assisté à des exhumations involontaires d'ossements par les jardiniers qui prétendaient que ce terrain n'était qu'un vaste charnier. Un autre couvent, dont les bâtiments conventuels, d'une grande étendue, ont été conservés, est converti en haras et appartient au gouvernement. On étrille les chevaux dans le réfectoire des moines, et l'église sert, depuis le commencement du siècle, do magasin à fourrage au régiment de cavalerie.
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^ La Ré?olatîoii, qui sapait tmit par la base, n'a pas ménagé les églises à Abbeville. \ja plupart ont éCé rasées au niveau du sol, et remplaoées par des maisons et des magasins. Ce sont les archéologues seuls qui peuvent déterminer exactement l'emplacement qu'occupaient Saint-Georges et Saint-André. Le second Saint- Wlfiran, chef-lieu de rarchiprêlré, quoiqu'avant 1793 il f«^ la possession d'un chapiix^, et par conséquent qu'il dût être marqué d'un sceau pk» fatal par les destructeurs, élève toujours orgueilleusement au centre de la ville ses deux tours jumelles, du haut de Tune desquelles, la tour Saint- Firmin, le guetteur continue, depuis près d'un siècle, à jeter chaque nuit aux échos de la ville silencieuse, deux fois par heure, (l)au moyen d'une trompe sonore, l'avertis-sement que tout est tranquille et que les habitants peuvent dormir en paix. De la tour de guette, sorte de nid d*oiseau posé au sommet de la tour, on embrasse un horizon fort étendu. A ses pieds on voit la ville, comme un plan en relief, projetant dans toutes les directions ses rues et ses faubourgs. Vers Amiens, la Somme déroule ses méandres dans une ridie vallée parsemée de châteaux et de villages, émaillée de ruines féodales et de ruines d'abbayes, et diaprée de vastes étangs dans lesquels on recueille la tourbe, cette production trop odoriférante, surnommée dans le pays le charbon du pauvre, et avec laquelle les petits ménagers remplacent un combustible trop coûteux pour leurs ressources très restreintes. D'un côté et de l'autre, vers le plateau du Vimeu qui relie Abbeville à la Nor-
(i) Depuis quelques années on a restreint à deux fols par heure ce qui, auparavant, de temps immémorial, avait lieu tous les quarts d'heure.
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mandie, vers les plaines du Marquenterre qui s'étendent jusqu'à rArtcris, la vue est bornée par les collines «rayeusas qui servent de murailles à la vallée ; mais, dans la direction de Saint-Valery, la Somme canalisée profite sa silhouette inflexible jusqu'au petit port de mer d'où Guillaume de Normandie s'embarqua, à la tête d'une flotte de deux cents voiles, pour aller conquérir l'Angleterre, et traverse des terrains aux riches moissons sur lesquels, il n'y a pas plus d'un siècle, les eaux de la mer roulaient leurs vagues écumantes, et où voguaient les navires qui venaient apporter à Abboville les denri^s de tous les pays. C'était la, à peu près à moitié chemin entre Abbeville et Saint- Valéry, que se trouvait le fameux gué de Blanque-Taque par lequel Edouard III, serré de prés par l'armée française, put atteindre l'autre rive de la Somme, choisir à Crécy un champ de bataille à sa convenance, et y infliger à Philippe VI la première de ces cruelles défaites qui marquèrent la guerre de Cent-Ans.
A basse mer, ù l'exception du lit tortueux de la Somme, on ne voyait que des terrains dénudés et sablonneux ; mais quand lo flux revenait, avec la rapidité d'un cheval lancé au galop le plus rapide, la nappe grise formait comme un véritable bras de mer, avec une profondeur suflisante pour que les navires de commerce d'un fort tonnage pussent atteindre Abbeville sans le secours de pilotes. Le gué de Blanque-Taque seul était comme un chemin crayeux, au sol résistant, sur lequel les marées ordinaires n'amassaient pas plus d'un mètre de hauteur d'eau. Mais il fallait l'œil exercé des riverains pour le reconnaître et le suivre sous le flot ; et pour atteindre la rive droite sans encombre, une fois que l'on s'y était engagé, il fallait ne jamais perdre de vue
une colline de craie, tranchant par sa blancheur sur les terrains avoisinants, et marcher droit sur elle sans dé- \ier. C'était cette tache blanche, en picard Blanque- Taque^ qui avait donné son nom au gué. Comme j'avais des parents sur les deux rives, pour les visiter alternativement j'ai bien souvent franchi ce gué avec une voiture dont la mer remplissait le fond ; et que de fois n'ai-je pas pensé, chemin faisant, à ce misérable traître, Gobin Agace, un paysan du pays, qui, tenté par quelques pièces d'or, indiqua au roi d'Angleterre ce chemin du salut. 11 était temps, car Tarrière-garde anglaise n'avait pas encore fini de défiler lorsque le sire du Fay, qui commandait l'avant-garde française, se rua sur les retardataires ennemis, et leurlivraau milieu des flots mêmes un sanglant combat. L'histoire, qui se montre trop souvent oublieuse des grands hommes, a livré le nom du traître à l'éternelle flétrissure de la postérité. C'était justice, mais Thistoire a oublié de nous dire si Philippe de Valois ne fit pas pendre Gobin Agace pour le payer selon ses mérites.
Là où lut le gué de Blanque-Taque, là où s'étendaient les eaux de la Manche, les terrains, habilement et fructueusement desséchés, ont été livrés à la culture ou convertis en pâturages où l'on élève des troupeaux innombrables de moutons aux gigots succulents, connus sous le nom de « moutons de prés salés », comme un suprême hommage rendu à cette mer sur laquelle l'industrie de l'homme a fait une si vaste conquête. Mais la blanche tache, qui n'est autre que la base d'un tumulus gallo-romain, n'a pas cessé d'exister, et permet de déterminer toujours l'emplacement du célèbre gué.
Du haut des tours de Saint-Wlfran, la vue, surmontant le gué de Blanque-Taque et passant entre Saint- Valéry
et le Crotoy qui lui fait face, s'étend sur la baie de Somme et va expirer sur les eaux grises de la Manche qui se confondent avec Thorizon. Aussi légitimement que le légendaire maire d'Eu, chaque Abbevillois pourrait s'écrier dans un mouvement de juste fierté :
On voit, on sent la mer d'ici !
. En effet, lors de mon enfance, malgré la canalisation de la Somme, mais par Tinfluence du flux remontant l'ancien lit du fleuve, la marée se faisait sentir dans le port jusqu'au point d'augmenter ou de diminuer son niveau d'un mètre. D'autre part, les effets de la marée se témoignent chaque jour par des perturbations atmos« phériques qui ne sont pas appréciables plus loin, dans l'intérieur des terres. A l'heure de la mer, comme on dit à Abbeville, c'est-à-dire à l'heure du flux, le temps se charge de nuages et il pleut, tandis qu'à quoique distance de la ville le soleil luit dans un ciel sans nuages. S'il ne pleut pas, les pavés sont couverts d'une humidité qui est une autre façon de témoigner du phénomène.
L'église Saint- Wlfran est un édifice grandiose, du style gothique flamboyant le plus pur. Il a fallu cinquante ans pour la construire et elle n'a été terminée que dans les premières années du seizième siècle. Puisqu'on a surnommé Abbeville la Venise du Nord, en raison des différents bras de la Somme qui se détachent du fleuve à son entrée dans la ville, en arrosent les principaux quartiers, et rentrent dans leur lit commun de l'autre coté de la cité, il est tout naturel que le sol soit humide et marécageux; aussi, pour y asseoir un édifice comme Saint-Wlfran fallut-il recourir à l'emploi des pilotis. L'ancienne collégiale repose donc sur 20.000
pilotis de chêne; mais cette précaution qui honore Ve»' prît inventif de Tafvhîteele qui jeta tes fondations, n'a pu parvenir néanmoins à assurer \a sécurité de Téglise. Les chanoines, qui y régnaient en oisûti^es, s'étant avisés, pour mietix fêter le jour anniversaire de la naissance de Louis XIII ou Tune des victoires de Louis XIV, de faire tirer des salves d'artillerie au sommet des tours — comment parvinrent-ils à faire hisser un caaon jusque-là? C'est un problème ardu, mais ils en trouvèrent la solution, — Fébranlement causé à la tour Saint-Firmin se traduisit par une immense lézarde et ne tarda pas à se communiquer à tout le reste du monument. Depuis une vingtaine d'années, le mal a fait de trc^ rapides progrès, et la nef, qui tendait à s'écarter, ne doit de conserver son aplomb qu'à une armature intérieure en fer qui nuit considérablement au coup d^ceil de l'ensemble. Ici, comme partout, l'argent faisant défaut et la négligence aidant, on ne fait rien de plus, et les visiteurs en sont réduits, selon leur tempérament, à gémir de l'incurie administrative ou à l'invectiver.
Dans Kintérieur de Téglise on remarque les chapelles restaurées avec beaucoup de goût et de science archéologique. Selon les traditions du quinzième siècle, les retables, très délicatement fouillés dans la pierre, sont revêtus d*or, d'argent et des plus riches couleurs ; on y a replacé les écussons des familles qui fondèrent chacune Je ces chapelles ou qui y avaient choisi leur sépulture. La grille du chœur, beau travail de serrurerie de Vêpoqae de Louis XIV, semble toute dépaysée dé se trouver dans ce milieu ou rien n'est plus moderne que le règne de François I*^, à l'exception du buffet d'orgue dont la façade monumentale expose des tuyaux de 3? pieds. II provient de l'abbaye de Valoires qui fiit
pillée en 1793, et en eiidot^nt Saint- Wlfran on assura sa conservation.
AGn que, jusque dans Saint- Wlfran, nul n'ignora que Ton est dans une ville maritime, on voyait jadi» suspendus à la voûte de la chapelle de gauche dans 1^ chœur (aujoui^'hui on les a décrochés et placés au sommet d'un piliei^ deux {)etits modèles de navires de la fin du xvir*' siècle. Ce sont deux ex-voio oflerts a leur église par deux capitaines dont les vaisseaux,, partis d'AbbevilIe même pour de lointains voyages, tirent naufra.£^o, tandis que les éc{uipages, protégés par le V€Bu qu'ils avaient fait à l'heure du danger, i>arvenai(*nt à revoir, sains et saufs, les tours de Saint- Wlfran.
En sortant de Téglise par un des petits }x>rtails de la faç^ade dont les portes, curieuscmenl .sculptées, furent olïertes par deux des plus importantes familles municipales sous le règne de I^ouis XIII, ainsi que le témoiirtient leurs armoiries et leurs devises qui les surmontent, on a en face de soi l'ancien Grenier au sel, construction du plus pur style des premières années du xvïi* siècle, (•ontempoi'aine de la création à Abbeville de cette administration qui avait à sa tête une sorte de tribunal avec un président pour chef. Le Grenier au sel ost isolé entre deux rues dont celle de droite, la rue de Barbafust, est ainsi nommée parce que ce fut là que résida dès le xii'' siècle la famille de ce nom, une des plus anciennes de rochevinai^e d* Abbeville, On y voit encore le plus antique vestige archéologique dont les habitants puissent s'enorgueillir : c'est le refuge de Tabbaye d'Epagne.
Au moyen-àge, il était parmi les abbayes d'un usage à peu près général, en Pontliiou, du moins, que chacune d'elles possédât une maison do ville dans laquelle pre-
naient gite les abbesses et les religieuses lorsque les affaires de leur communauté le réclamaient. On appelait cela « le refuge » de telle ou telle abbaye, parce que la véritable destination de ces maisons urbaines était de donner asile aux religieuses quand la guerre rendait le séjour de l'abbaye dangereux. On laissait le monastère à la garde de Dieu, et sans doute de quelques vieilles religieuses plutôt capables de faire fuirTennemi que de l'attirer. Mais d'autres dangers attendaient à la ville les pauvres femmes, entr 'autres celui de recevoir malgré elles des hôtes encombrants, exigeants, et dont il était pour ainsi dire impossible de se débarrasser. C'est ainsi qu^une abbesse, je ne me souviens plus du nom de son abbaye, pendant que les Bourguignons de Charles-lc-Téméraire régnaient en maîtres dans le Ponthieu, vît un beau jour arriver dans son refuge un grand seigneur flamand qui s'y installa, s'y trouva bien, et y resta pendant plus d'une année, vivant comme un pacha au milieu des saintes filles que sa présence terrorisait. Il s'y trouva si bien même que, forer de partir, il indiqua cet excellent gîte à un de ses compagnons d'armes, non moins grand seigneur que lui, qui vint s'y loger avec ses valets et ses chevaux, et pendant de longs mois fit faire à la pauvre abbesse, qu'il avait fini par expulser, un peu plus que son ijurgatoin» sur cette terre de douleurs.
Lo refuge de l'abbaye d'Epagne offre tous les caractères des constructions civiles du xiv^ siècle. Dans les murs de briques aux tons chauds s'ouvrent des ogives de pierre, et sous l'édifice s'étend une crypte a voûtes ogivales, fort bien conservée, servant de cellier au marchand do vins qui est devenu pos.sesseur do Taiicien domaine abbatial.
En prenant à droite la rue Saint-Wlfran, qui conduit directement à la place du Marché, ou place du Bourdois, aujourd'hui place de Tamiral Courbet, jadis centre delà vie municipale et communale, on laisse sur sa gauche la rue du Moulin-du-Roi dans laquelle on voit encore ce moulin qui, quoi qu*il se présente sous Textérieur le plus modernisé, n'en remonte pas moins à l'antiquité la plus reculée. Avant d'appartenir aux rois de France comme comtes de Ponthieu, il avait appartenu aux comtes de Ponthieu eux-mêmes, éteints dès le treizième siècle, et de ce chef il s'appelait alors Moulin le Comte.
A l'entrée de cette rue existait encore, il y a vingtcinq ans environ, la maison gothique la plus remarquable de tout Abbeville. Toute la façade, en chêne merveilleusement sculpté, qui- avait victorieusement bravé les injures du temps, débordant d'un mètre au moins les maisons modernes, ne trouva pas grâce devant Tédilité pour laquelle, à Abbeville comme partout, le nec plus ultra du progrès dans les villes consiste dans les façades plates et uniformes, un alignement tiré au cordeau, et la plus grande largeur j^ossible de toutes les artères. Malgré sa résistance, le possesseur de ce curieux vestige du xv® siècle fut obligé de le démolir, et cette façade, soigneusement démontée et étiquetée, resta à vendre pondant plus de deux ans, chez un marchand d'antiquités, pour leprixbien minime de 1,500 francs.
La rue du Moulin-du-Roi se relie par une extrémité
devenue tortueuse et restée étroite comme au temps
^dis, avec la Boucherie, autre rue en forme de V, dont
la pointe débouche sur la place du Marché, tandis que
les branches droites de la lettre se terminent dans la rue
Sainte-André. Rien ne peut donner l'idée de cette rue étrange dans laquelle, quoique depuis longtemps la plupart des boucheries soient fermées, semble flotter xM>mine une odeur de sang, sang humain i>ourrait-on croire, car celui qui voudrait i>eindre au naturel un coupe-gorge n'en trouverait nulle part ailleurs un plus parfait modèle. Que Ton se figure une ruelle se tordant en brusquas replis, si étroite que c est à peine si deux personnes y peuvent passer de front, et l)ordée par des maisons peintes en rouge foncé, en marron ou en vert sombre. Chacune de ces maisons, garnie d'une façade en bois, n'a qu'un étage très bas, très trapu, surplom-' bant le rez-de-chaussée qui ne se compose que d'un étal fermé par une grille rongée par la rouille. Dans ce premier étage s'ouvrent une ou deux lucarnes, à peines assez larges pour laisser passer le buste d'un enfant ; les petits carreaux, en verre à l)outcille, recouverts d'une poussière séculaire, arrêtent le regard curieux et ne lui permettent pas de pénétrer dans cîes vénérée sanctuaires de la puissante coqwration des bouchers d'Abbeville. Elle était assez puissante, en effet, ix>ur que 1 on tint à honneur dans la plupart de ses familles de se transmettre la profession à titre héréditaire. J'en pourrais citer un exemple aussi curieux que probant, dans la famille Hubert, qui exerce encore aujour^ d'hui le métier de boucher, comme elle n'a jamais cessé de le faire depuis le commencement du xiv* siècle, sans autre interruption quecefaitquesonchef, sous lepremier Empire, pris par la conscription, se retira du service militaire aveclegrade de général et le titre de baron. Ce qui n'empêcha pas ses enfants do rouvrir dans la Boucherie l'étal patronymique, etde mettre les lettres patentes de baronàcôtéderécusson,d'azu?'aumassacrerfec(??'/'d'or,
que les ancêtnvs avaient fièrement porto quand ils exerçaient au moyen-âore les premières fonctions municipales de la ville.
Les ancêtres avaient le bon esprit de localiser dans une petite rue, la moins fréquentée, où les cavaliers et les voitures ne pouvaient trouver passage, une profession, certes fort utile, mais très peu ragoûtante, dont Tétai offusque aujourd'hui la vue et Todorat parmi les rues les plus fréquentées ou les plus élégantes des villes. Je ne vois pas bien ce que le progrès peut y avoir gagné. La municipalité abbevilloise. qui ne pouvait utiliser la Boucherie, a eu le bon esprit de conserver dans son état primitif cette sorte de Ghetto des saigneurs de bœufs et de moutons, comme un souvenir des temps anciens et des mœurs primitive^.
Sur la place du Marché, toute entourée de maisons à pignons sculptés ou à redans, que Ton a eu l'intelligence de conserver et de restaurer avec soin, s'élève le monument érigé par la ville d'Abbeville à Tamiral Courbet. Cette grande victime du gouvernement républicain naquit à Abbeville, dans la boutique d'un marchand de draps de la rue Saint-Wlfran. J'ai souvent rencontré dans ma jeunesse, à Abbeville, l'enseigne de vaisseau Courbet, dont nul ne se fut avisé de prédire les hautes destinées. C'était un officier de mérite et d'avenir, disait-on, mais il était modeste, sérieux, s'effaçait volontiers, et quand il traversait la place du Marché pour gagner le magasin paternel, il aurait été le plus surpris de tous si on lui avait dit que sa statue, en uniforme d'officier général, en décorerait un jour le centre, que l'on remplacerait par le sien le nom plusieurs fois séculaire de cette place, et que ses armes, ses déco-
rations et ses s^paulettes, seraient pieusement conservées dans le Musée, à la place d'honneur.
Puisque j'ai prononcé le mot de musée, il faut que je signale celui d'Abbeville, que lui envieraient bien de plus grandes villes, sinon à cause de ce qu'il renferme, du moins en raison du cadre qu'on lui a donné. Il est abrité dans un grandiose hôtel moderne qui occupe le centre d'un véritable parc anglais, avec des eaux courantes, des pelouses entretenues comme on sait le faire à Paris, et des massifs de fleurs rares alternant avec des bosquets ombreux. Dans Tintérieur, ce qu'il y a le plus à remarquer, c'est une collection d'ornithologie qui passe pour la plus complète qu'il y ait en France. M. Duchesne de la Motte, qui avait employé sa vie entière à la former, n'a pas voulu qu'après son décès, elle fut dispersée, et il en a fait don à sa ville natale. Dans la bibliothèque, qui est située non loin de là, on remarque une quantité d'éditions rares et de précieux manuscrits, dont le plus précieux de tous est Tévangéliaire de Charlemagne, écrit en lettres d'or sur vélin pourpre, et dont le grand Empereur fît présent à son gendre Angilbert, qui était abbé de Saint-Riquier. La bibliothèque d'Abbeville n'est d'ailleurs que la réunion de celles de plusieurs abbayes voisines, notamment de l'abbaye de Saint-Riquier.
Je m'aperçois que j'allais oublier de vous parler des autres églises, mais, à vrai dire, il n'y a pas grand chose de remarquable à signaler chez elles. L'église de Saint- Sépulcre, qui date du milieu du xv® siècle, et qui a subi d'importantas réparations, est sombre et comme écrasée par des voûtes peu décorées. L'église de Saint- Jacques, qui avait de curieux détails architectoniques,
a fait place à une construction moderne qui n'oiTre aucun caractère. Le motif de cet acte de vandalisme est celui que Ton invoque, lorsqu'on rebâtit à nouveau pour s'éviter la peine de réparer, travail qui exige chex l'architecte une beaucoup plus grande habileté et une science dont on s'affranchit volontiers pour faire du neuf. Quant à l'église de Saint-Gilles, qui occupe le premier rang, après Saint- Wlfran, c'est encore du gothique flamboyant, de la dernière époque qui a précédé la Renaisssance. Là, on a restauré sur la plus vaste échelle ; le portail et les murs latéraux peuvent seuls se vanter d'avoir vu François I*"" quand il prenait gîte dans son charmant logis de la rue de la Tannerie. Tout le regte, quoique de style ancien, est neuf, et on a eu la déplorable idée de revêtir tout Tintérieur de l'édifice de peintures polychromes dans le goût des églises du xiv* siècle. C'est une débauche de tons crus et heurtés, de fonds d'or et de volutes devant lesquels les yeux papillotent, bien que les vitraux qui garnissent toutes les fenêtres, mesurent avec la plus grande parcimonie le jour et le soleil. Située précisément en face du quartier de cavalerie, Téglise était jadis entourée d'un cimetière dont j 'ai encore vu, dans mon enfance, les murs croulants , les croix et les pierres brisées et éparses. Aujourd'hui un tapis d'herbe verte, sur lequel viennent s'étendre les soldats fatigués, recouvre ce sol qui sert de couche funèbre à tant de générations. Dans l'église, rien ne rappelle davantage les innombrables sépultures auxquelles elle donne asile, quiconque possédant, dans tout ce quartier, le plus riche de la ville, une notoriété parla naissance, les fonctions ou la fortune, ayant tenu à honneur de reposer jusqu'au jour de la résurrection sous les voûtes de l'édifice consacré à « Monseigneur St-Gilles.»
La rue Saint-Gilles, qui conduit directement de la place du Marché à Téglise et à l'ancienne porte du même nom, était et est encore à Abbeville ce que le faubourg Saint-Germain est à Paris, c'est-à-dire le quartier par excellence de l'aristocratie. Elle est bordée, sur la plus grande partie de sa longueur, de vastes hôtels précédés de portes monumentales dont les bandeaux sont chargés de sculptures dans le goût du xviii® siècle. Ceux du côté droit possèdent tous d'immenses jardins qui vont se terminer à la rue de la Tannerie dans laquelle on remarque deux ou trois maisons à façades en bois sculptées, à poutres saillantes terminées par des mascarons grotesques. La plus intéressante de toutes est celle dite la maison de François P*", parce que Ton retrouve dans plusieurs de ses parties le chiffre et les emblèmes du roi chevalier. On ne s'imagine pas bien la cour élégante et nombreuse du roi se mouvant dans un aussi petit espace, mais rien ne prouve que la maison telle qu'elle existe aujourd'hui n'était pas une faible partie, la partie centrale peut-être, d'une construction qui ne fut évidemment pas faite pour recevoir François P', mais dans les ornements de laquelle on intercala les emblèmes et les chiffres royaux pour perpétuer le souvenir du ou des séjours que le roi y fît.
La façade sur la rue ne diffère pas de celles de nombre de vieilles maisons abbevilloises ; c'est à proprement parler l'architecture picarde, des poutres de chênes entrecroisées et noyées dans un fond de placage à la chaux. Ce genre de construction, que l'on remarque encore dans certains villages de la Somme, n'a pas de date fixe, en ce sens que depuis le xv« siècle on a bâti de cette manière jusqu'à notre époque de progrès où l'uniformité de la brique et de la pierre semble le nec
plus ultra de l'clégance. La maison plaquée et à poutres enchevêtrées était contemporaine de celles sur la façade desquelles le sculpteur en bois avait épuisé sa fantaisie et son talent. Quand on n'était pas assez riche pour se payer le luxe de Tune, on adoptait le genre de l'autre.
Ce qui rend particulièrement originale « la maison de François l^^ », c'est qu'elle réunit les deux styles et réserve pour l'intérieur toutes les surprises. Dans la grande pièce qui occupe tout le rez-de-chaussée sur la rue, on trouve déjà quelques jolis détails à l'extrémité des poutres et dans l'encadrement des hautes cheminées. Mais la partie capitale est le corps de logis en retour d'équerresur la cour intérieure. Portes, fenêtres, encadrements, larmiers et corniches sont autant de dentelles de chêne et, ainsi que la cage de l'escalier en vis, sont de véritables chefs-d'œuvre. C'est un carrossier qui est aujourd'hui l'heureux possesseur de ce bijou architectural ; heureux en effet, car en homme de goût il apprécie son bonheur et veille avec un soin jaloux à l'entretien de ce qui est une des curiosités les plus courues d'Abbeville.
Il y a certainement à Abbeville moins de maisons en bois qu'à Beauvais, mais elles sont plus délicatement fouillées et diffèrent par l'absence d'étages surplombants. Ce qu'il n'y a pas à Beauvais, et ce qui abonde dans ma ville natale, c'est la maison de pierre, à croisées à meneaux, avec le pignon sur la rue, le pignon en escalier ou à redans, décoré sur sa façade de sculptures de fruits, de Heurs, de feuillages ou d'animaux. La plupart de ces maisons portent leurs dates, gravées dans la pierre ou formées par l'extrémité des ancres en fer qui maintiennent l'écartement des murailles. Beaucoup sont
des premières années du xvii* siècle ; quelques-unes remontent même jusqu'au xvi* ; de ce nombre est l'hôtel de la Tête-de-Bœuf^ fier de son enseigne déjà eélèbre à Tépoque des guerres de Religion , et dont le curieux corps de logis intérieur, en briques à larges encadrements de pierre, est flanqué de quatre tourelles hexagones. C'était là que logeait le duc d'Aumale, le prince lorrain qui maintenait la Picardie dans sa rébellion contre l'autorité royale, quand il venait réchauffer le zèle des bourgeois d'Abbeville et les contraindre à desserrer les cordons de leurs escarcelles.
Peut-être ai-je couché dans la chambre même qu'avait occupée ce prince, que les mémoires satyriques du temps n'ont guère épargné et qu'ils représentent comme ayant eu plus souvent recours aux molettes de ses éperons qu'à la pointe desonépée. En tous cas, ces vieilles murailles, à l'ombre desquelles j'avais pour ainsi dire vécu les années bénies de ma jeunesse, si elles ne me livrèrent pas les secrets du chef ligueur, me rappelèrent du moins des souvenirs qui paraissent peut-être plus chers encore à mesure que les années vous en séparent.