LE CHANOINE EMPAILLÉ
Parmi mes plus lointains souvenirs, il en est un qui m'est resté, plus que tout autre, présent à Tesprit, parce que l'histoire est singulière, parce qu'elle fut racontée devant moi par un homme d'un grand cœur et d'un grand esprit, qui fut Tun des meilleurs amis de mon enfance, qui fît de moi un petit chrétien en versant sur mon front l'eau du baptême, qui me fît faire ma première communion, et, jusqu'au moment où je quittai pour toujours ma ville natale, prodigua au jeune homme, comme il l'avait fait pour l'adolescent, les sages conseils, les avis salutaires qui permettent de tourner les écueils au lieu d'aller se briser dessus.
Le vénérable abbé Michel, curé-doyen de Saint- Wlfran et archiprêtre de l'arrondissement d'Abbeville,
(i) Ce récit n*est pas un souvenir de ma jeunesse, mais de mon dnfance. En raison de roriginalité du récit, un vieux conte qui avait cours à Abbeville, j'espère qu'on me pardonnera de l'avoir intercalé dans des chapitres consacrés à des choses plus sérieuses.
était du bois dont on fait les bons, les saints évêques. Plusieurs fois le gouvernement du roi Louis-Philippe lui avait offert une mitre (ju'il avait constamment refusée. Il aimait trop sa vieille collégiale, dans l'intérieur et à Tombre de laquelle s'écoulait, depuis de longues années, sa vie, dont chaque jour était marqué par un actede charité et de vertu. Quoiqu'il fût né à Amiens, il s'était si bien identifié avec la capitale des comtes souverains et indépendants du Ponthieu, que chacun s'était habitué à le considérer comme un concitoyen. Un jour que Mgr Mioland, évêque d'Amiens, dînait chez mon père, il disait au doyen de Saint- Wlfran : « Voyons, mon cher doyen, quand ferons-nous de vous un évêque? — Monseigneur, répondit-il, quand vous serez pape. »
Par le fait, Tarchiprêtré, en raison de celui qui en était investi, était comme un petit évêché dans un grand, et Tabbé Michel était, pour ainsi dire, l'évêque d'Abbeville. Quand le diocèse d'Amiens était pourvu d'un nouveau successeur de saint Firmin, si celui-ci voulait être bien accueilli, il fallait qu'il prît garde de témoigner à Tarchiprêtre d'Abbeville une considération particulière, autrement toutes les portes lui eussent été fermées, ou la réception qui lui aurait été faite lui aurait rappelé d'une manière désagréable que, quoique personne, dit-on, ne soit prophète en son pays, à Abbeville l'abbé Michel était prophète.
Il fallait une influence comme la sienne pour faire tout ce qu'il faisait, c'est-à-dire tout ce qu'il voulait. Cela conlinait au miracle. Un jour, avisé qu'un duel allait avoir lieu entre deux personnages de la Société, — j'ai expliqué ailleurs ce que l'on entendait par là, — c'est-à-dire perchant sur Téchelon le plus élevé de l'échelle sociale de la ville, prévenu par la rumeur pu-
blique et non, comme on le pn'Lcndit méchamment, par un des deux adversaires lui-mômc, le doyen arriva sur le terrain au moment où les fers étaient déjà engagés, et, se jetant entre les ennemis, il parvint à les réconcilier et à les faire s'embrasser.
Dans ma bonne ville d'Abbeville, les duels n'étaient d'ailleurs pas de mode : C(»lui-ci fut une exception qui conhrma la règle. On avait le tempérament essentiellement pacifique, et autour du blason de tout(>s les familles nobles on aurait pu lire en guise de devise le commandement : « Homicide point ne seras. »
En voici une preuve remarquable entre toutes. Il était d'usage, en ce temps-là, c'est-à-dire au temps de ma jeunesse, que les hommes jeunes et vieux de la Société, qu'ils fussent garçons ou en puissance de femme, allassent passer toute l'après-midi au café Français^ vaste établissement situé dans la rue la plus aristocratique de la vill(\ la rue Saint-Uilles, à l'endroit où elle cessait d'être aristocratique pour devenir commerçante, où les vieux hôtels à façades sculptées dans le goût du siècle dernier, et d'aspect assez grandiose, étaient remplacés jusqu'à la place du Bourdois par des magasins établis dans des maisons absolument modernes. Les officiers de la garnison, qui consistait toujours en un régiment de cavalerie, occupaient le rez-de-chaussée, où ils passaient tout le temps que ne réclamait pas leur service. Le premier étage était la propriété des membres de la Société : on y voyait des tables de jeu et un billard. C'était l'embryon d'un cercle qui s'établit plus tard, mais chez lui, dans vme maison tout entière louée ad hoc. On dit communément que ce qiii fait le bonheur des uns fait le malheur des autres. C'est ainsi que le café Français réjouissait certaines femmes mariées et
était pour d'autres un perpétuel sujet de lamentations. Pour les maris le pli était si bien pris, l'habitude était à ce point devenue une seconde nature, que, laissant leurs femmes aux prises avec les douleurs de l'enfantement, ils seraient allés attendre au café Français, parmi les émotions d'un whist à deux sous la fiche ou d'une partie de billard, qu'on vînt leur apprendre de quoi leurs moitiés avaient consenti à les rendre pères. Le chapitre des visites de cérémonie donnait lieu à d'amusants épisodes. Quand il s'agissait de gens qu'il eût été maladroit ou impolitique d'éconduire, tandis que madame redoublait d'amabilités dans son salon sans feu et où l'on ne se tenait que les jours de fêtes carillonnées, un domestique filait comme un trait d'arbalète jusqu'au café Français et ramenait son maître, lequel ne cessait de grogner jusqu'au seuil de la porte. Aussitôt ses visiteurs éloignés, monsieur retournait à sa chère partie, bien plus vite qu'il n'était venu.
Ce fut donc, car il faut revenir à ma démonstration, au café Français, où régnait l'accord le plus parfait, qu'un jour mon grand-oncle, le comte de S..., ancien lieutenant-colonel des lanciers rouges de l'Impératrice, un des vétérans des guerres du premier Empire, dont il portait, à la boutonnière de son immuable redingote, la médaille commémorative à côté de la croix de la Légion d'honneur du modèle d'ordonnance, s'oublia, à la suite d'une contestation assez vive à propos d'un coup douteux au billard, jusqu'à frapper M. de X... au visage. On juge l'émotion des assistants à l'aspect d'une scène unique dans les annales de la société abbevilloise. M. de X... s'était retiré sans mot dire. Accablé de reproches par tous les assistants, le comte do S... avait répondu qu'il regrettait certes ce mouvement de viva-
cité, surtout envers un homme qui comptait vingt an» de moins que lui, mais qu'il se tenait à sa disposition pour une réparation par les armes, seul moyen convenable entre gens d'honneur de mettre fin à celte fâcheuse affaire. Pour y arriver sans tarder, il chargea deux de ses amis d'aller dire immédiatement à M. de X... qu'il était à ses ordres, non pas certes pour lui faire des excuses, mais pour se battre.
Les deux témoins, qui ne s'étaient jamais trouvés à pareille fête, étaient partis pour remplir leur mission en témoignant d'un manque absolu d'enthousiasme. Ils s'attendaient à trouver l'offensé animé des intentions les plus sanguinaires et prévoyaient un véritable massacre. M. deX... était paisiblement occupé à faire sa toilette pour aller dîner en ville. Aux ouvertures qui lui fiirent faites sur le ton le plus pacifique, bien que la forme en fût très belliqueuse, M. de X... répondit avec la mansuétude la plus parfaite, tout en nouant sa cravate blanche :
— Mais j'espère bien que M. de S... ne m'en veut pas ? Pour moi, je ne lui en garde pas rancune le moins du monde.
Après avoir débité cette phrase étonnante, le gentilhomme, gifflé et content, s'en fut dîner de bon appétit, comme cela arrive quand on a la conscience tranquille.
Les ancêtres de ces messieurs n'étaient pas d'humeur aussi accommodante. Ils tiraient l'épée avec une remarquable facilité, et dans l'espace de moins d'un siècle, parmi les annales du Ponthieu, on ne relève pas moins de vingt-six rencontres meurtrières, de vingt-six gentilshommes tués, de vingt-six familles mises en deuil par le fatal point d'honneur. Il faudrait, étant
donné les mœurs de l'époque, en ajouter certainement bien d'autres, dont, pour une raison ou pour une autre, on n'a pas jugé à propos de faire mention. Dans ma famille, on trouve Nicolas de Belleval, seigneur d'Himme ville, qui est tué en duel, en 1623, par François de Friaucourt, seigneur de Tully ; Paul de Belleval, qui, le 18 juin 1620, étant invité par le marquis de Gamaches, ainti que toute la noblesse du pays, à assister, à Gamaches, aux solennités de la Fête-Dieu, s'y prend de querelle pour la préséance, à la procession, avec Nicolas Danzel, seigneur de Beaulieu ; ils dégainèrent devant tout le monde et Paul de Belleval tue son adversaire. En 1582, Antoine de Belleval, seigneur d'Aigneville et de Camps-en-Am iénois, est tué en duel. Mais de tous ces combats singuliers, celui qui eut le plus de retentissement eut lieu à Abbeville, auprès de la porte d'Hocquet, le 16 janvier 1577.
A la suite d'une tentative de rapt sur la personne de sa femme, tentative qui avait échoué, et du meurtre de son intendant, Jacques de Belleval, seigneur de Rouvroy, gentilhomme du cardinal de Bourbon, avait provoqué Jean Garpentin, seigneur de Berlette, auteur de ces deux crimes. Jacques de Belleval était assisté de François de Créquy, vicomte de Langle, guidon de la compagnie d'hommes d'armes de M. de Bourbon- Rubempré, et de Gédéon d'Aigneville, ses voisins et amis. Jean Garpentin avait amené Jules-César de Gouy, homme d'armes des ordonnances du Roi, son ami, et Jean de Rambures, seigneur de Poireau ville, son beaufrère, tous deux huguenots comme lui. La querelle était donc encore envenimée par la question de i^eligion. L'usage étant alors que les seconds prissent part au combat, le duel eut lieu dans les conditions sui-
vantes : trois contre trois : Jacques de Belle val contre Jean Carpentin, François de Créquy contn» Jules-César de Gouy, et Gedéon d'Aigneville contre Jean de Rambures, répée dans la main droite et la dague dans la main gauche. Après avoir blesssé quatre fois Jean (Jarpentin, Jacques de Belleval l'aclieva d'un cinquième coup d'épée en pleine poitrine; le vicomte de Langle tua aussi son adversaire, et Jean de Rambures blessa grièvement Gédéon d'Aigneville, qui mourut le quatorzième jour après le combat. A cette époque, on faisait plus grand que de nos jours, et ceci ne ressemble guère aux rencontres modernes dont les j^rocès-verbaux constatent que l'on a échangé deux balles sans résultat.
On me pardonnera cette longue digression, dont le seul but était de prouver qu'à Abbeville les m.œurs s'étaient singulièrement adoucies. Au xvi'' siècle, Tadversaire de mon grand-oncle de S... n'aurait pas fait école. Mais je laisse ce sujet pour revenir à l'excellent abbé Michel, qui me conduira directement au chanoine empaillé.
L'Hôtel-Dieu est attenant au chevet de l'église de Saint- Wlfran, jadis collégiale et jusqu'en 1789 propriété d'un chapitre. Le presbytère, habité par l'abbé Michel, était situé au fond de la cour de l'Hôtel-Dieu, qu'il fallait traverser pour s'y rendre. C'était l'ancienne résidence du doyen du chapitre. L'itinéraire à suivre pour arriver chez mon vieil ami ne me séduisait que médiocrement. Dans cette cour, plantée de quelques arbres, erraient constamment, comme des fantômes, des convalescents civils et militaires, uniformément vêtus de longues houppelandes grises et coiffés de bonnets de coton blancs qui affectaient les formes les plus diverses, selon la qualité, le tempérament ou la dispo-
sition d'esprit de ceux qui en étaient ornés. Les militaires trouvaient moyen de donner une certaine crânerie à ce couvre-chef hétéroclite; chez les civils, il était positivement lamentable. Mettez là-dessous des figures émaciées, jaunies, de vrais visages de spectres, et vous aurez le pourquoi de la célérité avec laquelle je parcourais r espace qui séparait la grande porte de celle du logis du doyen.
Quand c'était le digne homme qui avait à faire le même trajet, il en était tout autrement. S'arrêtant auprès de chacun, bientôt entouré par tous, il écoutait les modestes requêtes, distribuait les paroles de sympathie et d'encouragement, aidé dans cette pieuse tâche par Philidor, qui ne manquait jamais de venir au devant de son maître. S'il y avait deux personnages vraiment populaires parmi les pensionnaires de l'Hôtel-Dieu, c'étaient M. Tarchiprêtre Michel et son chien Philidor, superbe caniche blanc de grande taille, auquel il ne manquait littéralement que la parole pour être classé parmi les citoyens les plus intelligents de la bonne ville d'Abbeville. Aujourd'hui que je pense, après de si longues années, aux prouesses de ce brave chien, qui fut mon intime ami, prouesses qui excitaient mon admiration jusqu'à l'enthousiasme, j'en suis arrivé à conclure que s'il avait appartenu à quelqu'un qui aurait entrepris de parfaire son éducation, il eût égalé, sinon surpassé, le fameux chien Munito, qui jouait aux dominos comme un maître.
J'allais certainement voir M. Tarchiprêtre beaucoup pour lui-même, mais on ne voudrait pas me croire si je disais que je n'y allais pas aussi pour Philidor. Quand Tarchiprêtre était sorti et tardait quelque peu à rentrer, l'attente ne me paraissait jamais longue, car j'avaih.
pour me faire prendre patience, la société de mon ami à quatre pattes. Supérieurement tondu, selon tous les préceptes de la mode la plus raflinée qui préside à la toilette des caniches, quand je le voyais ainsi devant moi, d'une blancheur immaculée, avec ses imposantes moustaches et sa lon^çue barbiche, sa pèlerine bien fournie, ses manchettes aux quatre pattes, de larges favoris sur les cuisses et un double pompon à la queue, je me surprenais à penser qu'il n'y avait rien de plus beau au monde que Philidor, et que sa possession était le plus inappréciable de tous les biens.
Lorsque vint le moment de ma préparation à la première communion, par une faveur spéciale et fort enviée que je devais à l'amitié de M. l'archiprêtre pour mon père, président de son conseil de fabrique, et au paternel intérêt qu'il me portait, ce fut lui qui se chargea de me faire le catéchisme chez lui, dans sa modeste salle à manger, après le repas de midi, qui, en ce temps-là, s'appelait le dîner, et, pour justifier son nom, commençait par le potage. L'abbé Michel s'installait dans un fauteuil, au coin de la cheminée; assis sur un tabouret, j'occupais l'autre coin, lui faisant face; entre nous deux était gravement accroupi Philidor, qui songeait en regardant le feu. Quand je ne comprenais pas et que son maitre s'animait et s'écriait : « Mais Philidor comprendrait cela, lui! », Philidor me dévisageait d'un air de reproche par dessus ses moustaches, me disant clairement, avec le regard de ses yeux profonds et humains : « Il faut que tu sois bête, mon pauvre garçon, car, moi, j'ai réellement compris tout de suite. »
Si je m'étais signalé par mon attention et par des réponses qui n'étaient pas trop saugrenues, la récompense m'était offerte sous la forme d'une des preuves
de rintelliîrence et de la bonne volonté dont mon ami Philidor était réellement pétri. Toutes me comblaient également de satisfaction, mais celle qui l'emportait sur les autres était la façon merveilleuse dont Philidor s'acquittait des commissions qu'on lui ordonnait de faire. C'eût été un excellent domestique, dont il avait toutes les qualités sans en avoir les défauts.
M. Tarchiprêtre, s'adressant au caniche, lui disait : « Attention, Philidor! )> Celui-ci se tournait alors vers son maitre, la ligure égayée par un sourire, en témoignant, par un frétillement des doubles pompons de sa queue, qu'il était tout oreilles. « Tu vas aller dans ma chambre, entends-tu bien, et tu me rapporteras tel objet. » Il s'agissait indistinctement, et au hasard, soit des souliers, soit des pantoufles, soit de la barrette, soit du bréviaire, des lunettes, du camail. de la ceinture, des gants, de la canne, du parapluie ou du cha. peau. Si la tabatière était désignée, à ma plus grande joie, Philidor répondait par un éternument préalable, car il connaissait fort bien, pour ne pas les apprécier autant que son maître, les vertus de la poudre odorante. On saura que la chambre était au premier étage, que les portes étaient fermées; mais les ouvrir et les refermer n'était qu'un jeu pour l'intelligent animal.
Après un petit aboiement que l'on devait traduire : « C'est entendu, j'y vais! », Philidor commençait par ouvrir et refermer derrière lui les portes de la salle à manger, puis on l'entendait monter l'escalier à pas pressés. Après le temps matériellement nécessaire pour choisir l'objet, Philidor apparaissait gravement et venait présenter exactement à M. Farchiprêtre, qui s'attendrissait et embrassait son chien, ce qu'on lui avait prescrit de rapporter. Jamais il ne se trompait, même
lorsqu'il s'agissait de la tabatière, épreuve douloureuse pour lui, ainsi que ses grimaces en faisaient foi. Des bras de Tarchiprêtre, Philidor passait aussitôt dans les miens. Explique qui pourra ce merveilleux instinct.
Mais Philidor faisait encore autre chose. L'abbé Coquereau, alors seulement chanoine de Saint-Denis, et qui devint sous l'Empire aumônier en chef de la Marine et protonotaire apostolique, logeait chez l'abbé Michel quand il venait prêcher à Saint-Wlfran l'Avent et le Carême. Si, à Theure des repas, l'abbé Coquereau se faisait attendre, Tarchiprêtre disait à Philidor : « Va chercher M. le chanoine ». Philidor saisissait aussitôt sur la table une petite clochette qui servait à appeler la cuisinière quand on avait besoin d'elle, la prenait délicatement par son manche en bois noir, et montait au premier étap^e en ayant bien soin qu'elle ne fit entendre aucun bruit. Arrivé devant la porte de l'hôte de son maître, il se mettait à sonner en agitant la tête, et* quand Tabbé Coquereau, riant aux larmes, s'était hâté d'ouvrir, Philidor le précédait, en sonnant toujours, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés dans la salle à manger. Philidor mourut dans un âge avancé. Je devais bien ce souvenir attendri à la mémoire de l'ami de mon enfance.
Je n'ai rien à dire ici de l'abbé Coquereau, car je parlerai longuement de lui dans un autre chapitre. Mais il faut pourtant que je le mette encore en scène, puisque c'est lui qui fut cause que j'entendis un jour — jour béni ! — la fameuse histoire du « Chanoine empaillé ».
Comme tous les enfants, j'avais une véritable passion pour les histoires, et quiconque voulait bien m'en raconter une était sûr de conquérir aussitôt mes sympa-
thies. Toutes m'étaient également bonnes, qu'il s*agit d'un conte à dormir debout ou d'une des légendes de notre ancien Ponthieu, comme par exemple la légende de saint Wlfran ou celle de Ringoiy, héroïque bourgeois d'Abbeville, massacré par les Anglais parce qu'il n'avait pas Voulu leur prêter serment de fidélité ; ou bien encore celle de saint Milford, dont la statue, placée dans la petite église de la Bouvaque, près d'AbbevillCj a le pouvoir de guérir les convulsions des enfants. Les mamans grattant le ventre de la statue avec la pointe d'un couteau, et une pincée de cette poudre, délayée dans un verre d'eau, procure aussitôt la guérison. Or, depuis des siècles, la statue n'ayant jamais été remplacée, comme à la place du ventre un creux s'était formé, on avait soin, à certaines époques, de refaire au saint un ventre avec du plâtre ou avec de la pierre crayeuse du pays, et i) n'y avait ainsi aucun arrêt dans l'accomplissement du miracle.
Le ventre de saint Milford fut l'une des principales préoccupations de mon enfance, comme aussi l'histoire merveilleuse de « Mitan de eau et Pendeu ed' bo » , ce qui, traduit du picard, signifie : « Moitié de chat et Fendeur do bois. » Cette histoire picarde, fourmillant de péripéties les plus dramatiques et les plus grotesques dues à l'esprit inépuisablement fécond d'un de mes oncles, eut l'inappréciable avantage de durer deux années, et je n'en ai jamais connu la fin. Quelles nombreuses et délicieuses soirées me firent passer les aventures de ce Bertrand et de ce Robert Macaire de Basse- Picardie !
On comprendra maintenant la reconnaissance que j'avais vouée à l'abbé Coquereau pour avoir été cause que mon recueil s'enrichit de l'histoire du « Chanoine
empaillé », et ceci explique pourquoi j'ai voulu en faire à mon tour profiter mes lecteurs. Le bon abbc Michel, le chien Philidor et le « Chanoine empaillé » s'enchaînent dans mes souvenirs. Je n'ai pas voulu les séparer, puisqu'ils sont réunis dans ma mémoire.
Le chanoine et l'archiprêtre étaient tous deux de remarquables orateurs et des hommes d'un esprit très brillant. Chez celui-ci, la verve était tempérée par un grand fond de bonhomie, et le trait était toujours comme enveloppé d'une caresse; le chanoine était caustique, au contraire, et sacrifiait trop souvent à un bon mot l'esprit de charité. Mais quand ils étaient seuls ensemble, sans la galerie, ils causaient sérieusement, et leurs entretiens n'en étaient que plus agréables et plus profitables à entendre.
Un jour que la conversation s'était portée sur le merveilleux, et que l'abbé Coquereau en avait profité, avec un air de n'y pas toucher, pour mettre au jour quelques histoires invraisemblables, terminant invariablement par cette question narquoise : (^ Eh bien ! vieux jésuite, qu'est-ce que vous avez à dire de cela? », je vis briller un éclair de malice derrière les lunettes de l'archiprêtre, qui répondit tranquillement : « Que c'est curieux, en effet, mais qu'il se passa ici même, où nous «ommes, il y a cent ans, quelque chose d'encore plus curieux. Je n'ai pas, comme vous, été chercher à Sainte-Hélène les restes du grand Empereur, ce qui fait qu'on ne m'appliquera jamais le proverbe : « A € beau mentir qui vient de loin ». Je n'ai jamais quitté mon cher Saint-Wlfran, depuis que j'ai cessé d'appartenir à l'ordre des Jésuites, ainsi que vous voulez bien me le rappeler de temps à autre, et c'est là que j'ai appris cette histoire. — Que je vous défie de qualifier de
véridique. — Attendez donc avant de vous prononcer. Il y a cent ans, je n'y étais pas ; mais je la tiens d'un vieux prêtre de ma paroisse qui a pu en être le témoin. Nous l'appellerons, si vous voulez : « l'Histoire du Chanoine (f empaillé. »
L'abbé Coquereau partit d'un grand éolat de rire; Tarchiprêtre souriait. Philidor et moi, nous avions seuls gardé notre sérieux. J'avais passé les bras autour de son cou, et le visage enfoui dans sa chaude toison, j'écoutais de toutes mes forces. Vous comprenez, une histoire et les caresses du caniche, je n'aurais pas échangé mon tabouret contre un trône.
— C'était, dit Tarchiprêtre, en 1745. Le roi Louis XV venait de battre à Fontenoy les Anglais, contre lesquels, dans notre Ponthieu, on a toujours entretenu une haine héréditaire dont le temps et les événements n'ont pas affaibli l'intensité. L'esprit belliqueux hantait les cervelles des bons Abbevillois, qui avaient été largement représentés sur le glorieux champ de bataille, parmi les rangs des ofBciers d'abord et aussi parmi ceux des simples soldats. L'un des ascendants de cet enfant qui nous écoute, y fut tué à l'âge où la vie s'ouvre radieuse et pleine de promesses.
Le chapitre de la collégiale de Saint- Wlfran n'avait pas été lui-même à l'abri de ces fumées guerrières qui détraquaient les cerveaux d'une population devenue paisible après avoir brillamment fait sa partie dans le concert des guerres du Moyen-Age et des guerres de Religion. Le chapitre était comme un autre champ de bataille où s'escrimaient journellement Français et Anglais, c'est-à-dire les partisans du doyen, le vénérable dom Bazin, et ceux du chanoine-chantre, dom Massue qui était la plus forte tête du chapitre et Téterneltran-'
don de discorde. Ainsi qu'à Fontenoy, les troupes du doyen étaient moins nombreuses que celles de Tennemi, mais elles avaient Tavantage et le prestige de Tautorité, et elles en usaient pour infliger aux adversaires toutes les piqûres d'épingle qu'elles pouvaient imaginer. Dom Massue et sa l'action, qui avaient une majorita de deux voix rendue impuissante par la prépondérance de dom Bazin, rongeaient leur frein et attendaient impatiemment que le jour de la revanche voulût bien enfin se lever. L'aurore de ce jour fortuné devait luire à l'heure précise où il aurait plu à Dieu de rappeler à lui dom Bazin. Mais il semblait que Dieu se fût déclaré tacitement pour le doyen, car, bien que sa démarche fût incertaine et chancelante, bien que son visage émacié revêtît de plus en plus les tons de la cire et que les rides y croisassent leurs réseaux comme les fils d'une toile d'araignée, l'œil était toujours vif et brillant, les mains ne tremblaient pas, et à chaque dimanche, à chaque fête, quand les chanoines du côté de l'évangile gagnaient leurs stalles à la suite de dom Massue, ils avaient le crève-cœur de voir les chanoines du côté de Tépître trôner dans les leurs après le doyen, qui semblait répondre d'un air railleur et avec un regard de défi au salut que ses vis-à-vis lui envoyaient de mauvaise grâce :
— Ne vous hâtez pas trop de préparer le cérémo» niai de mes obsèques, paraissait-il leur dire. Ce n'est pas encore demain que les insignes de ma dignité iront orner les épaules de dom Massue.
. Car ce n'était un secret pour personne, messieurs les chanoines ayant raconté leurs petites affaires à leurs familles, et celles-ci l'ayant rapporté aux familles alliées et amies, que le successeur de dom Bazin
décanat serait dom Massue, par rexcellente raison que cette élection se ferait au scrutin, et qu'avec deux voix de majorité dom Massue était sûr de son affaire.
Les chanoines partisans de dom Bazin, et qui se savaient menacés de cruelles représailles quand viendrait Tavènement de leur ennemi, fatiguaient le Ciel de leurs prières pour qu'il accordât à dom Bazin une longévité au moins égale à celle de Mathusalem. Sur ces entrefaites vint le jour de Pâques, où le doyen voulut officier lui-même et présider en personne à toutes les solennités de ce grand jour. Il parut supporter vaillamment le poids de toutes les fatigues. Mais, le lendemain, le bruit se répandit dans la sacristie que M. le doyen du chapitre était légèrement indisposé et que, pour la première fois depuis trente ans peut-être, il ne dirait pas la messe. Grand émoi dans les deux camps.
— Une attaque, disaient dom Massue et ses amis; il est au plus bas ; on a envoyé chercher le curé de Saint-Georges pour lui administrer les derniers sacrements.
— Un peu de fatigue, affirmaient les autres ; mais il a déjeuné de bon appétit. Le saint homme a fait le carême avec une rigueur ascétique. Il a un tempérament de fer; il vivra plus que centenaire.
Le plus clair, c'est que les uns et les autres ne savaient rien du tout.
Aussi, et sans que les deux partis se fussent donné le mot, les deux bedeaux avaient été dépêchés au logis du doyen — chacun avait envoyé le sien à Tinsu de l'autre — avec mission de faire causer la vieille Claudine, qui gouvernait le doyen aussi despotiquement que celui-ci gouvernait le chapitre. Quand ils revinrent, les deux bedeaux offraient l'exacte ressemblance de
Jean qui pleure et de Jean qui rit. Au bedeau du parti Bazin, Claudine avait daigné répondre que M. le doyen se portait comme un charme, et qu'il venait de manger du canard sauvage aux olives, dont il avait repris trois fois. Pour le bedeau du parti Massue, il avait été péremptoirement invité à aller se faire pondre ailleurs, avec adjonction des épithètes d'ivrogne, de fainéant et de propre à rien. L'officier de l'église n'avait pas cru devoir s'insurger contre ces affirmations, car sa conscience se trouvait être précisément d'accord avec Claudine, et car il savait que ce serait peine perdue de se défendre, la vieille servante possédant mieux que personne l'art d'avoir toujours le dernier mot. Mais en se retirant Toreille basse, il avait été rejoint par le médecin du doyen, qui était par surcroît son petit-cousin, et grâce à la protection duquel il avait pu faire ses études médicales ot de rien devenir quelque chose.
— Ah! c'est vous, Magloire? avait dit le docteur d'un ton qui signifiait que, puisqu'il était dans sa destinée de rencontrer un bedeau ce jour-là, il aurait préféré que ce fût Tautre, Pascal.
— Eh bien! monsieur le docteur? avait demandé Magloire, s'accrochant à lui comme à une planche de salut.
— Quoi donc ?
— Mais... M. le doyen... on dit qu'il est bien, bien bas...
Le docteur haussa les épaules jusqu'aux oreilles.
— Ceux qui disent cela, affîrma-t-il en frappant le pavé de sa canne d'un air belliqueux, sont sans doute les mêmes qui voudraient la mort de M. le doyen pour prendre sa place. Eh! bien, vous pouvez leur dire de ma part qu'ils se réservent pour autre occasion. M. le
doyen soulîro d'un léger coryza qui est accompagné d'un engorgement — sans importance — des glandes salivaires, et d'une inflammation des amygdales — qui ne vaut vraiment pas la peine d'en parler, — résultat de la prédication du carême, dont M. le doyen, avec le zèle d'un apôtre, a voulu porter le poids à lui seul. Mes prescriptions consistent en des rafraîchissements et surtout dans un silence absolu que M. le doyen gardera pendant quinze jours. Je lui ai défendu de sortir comme de recevoir aucune visite. Sa porte est consignée, et Claudine est rendue responsable de ce qui pourrait arriver si l'on parvenait à enfreindre ma défense. Dites ceci à ceux qui vous ont envoyé, et ajoutez que je leur baise très humblement les mains.
Pendant que le bedeau s'acquittait de cette commission, si quelqu'un avait suivi le médecin, il aurait vu le visage de celui-ci changer du tout au tout et revêtir un aspect de grave préoccupation ; il aurait ensuite vu le praticien, rendant distraitement les saluts qu'on lui prodiguait, se diriger vers l'hôtel de M. de Monchy, sénéchal de Ponthieu, qui venait de succéder, le 4 février précédent, à M. André de Monchy, baron de Visme, son père, dans ces importantes fonctions qui faisaient de lui le représentant du Roi dans la petite •province. S'il avait attendu à la porte, il aurait su que l'entretien ne dura pas moins d'une bonne heure, et qu'à l'issue de cet entretien un courrier, sortant de Thôtel du sénéchal, prenait au galop la route d'Amiens, qui, comme chacun sait, conduit également à Paris. Cette besogne terminée, le médecin rentra chez lui, causa un instant avec sa femme, à laquelle il dut raconter quelque chose de bien extraordinaire, car celle-ci leva les bras au ciel en poussant un « Ah ! mon Dieu ! »
très significatif. Ceci fait, les deux époux se mirent à table et mangèrent de moins bon appétit qu'à l'ordinaire. Il faut croire que j'avais une attitude bien attentive, car Tabbé Coquereau me dit tout à coup, en interrompant Tarchiprêtre sans cérémonie :
— Il paraît que cela vous amuse, mon enfant?
— Oh! je crois bien, monsieur le chanoine! m'écriai-je.
— Eh bien! moi aussi, reprit-il. Continuez, jésuite que vous êtes...
— Que je fus, rectifia Tabbé Michel. Je continue donc, mais je suis convaincu que Tenfant que voici trouverait cela bien plus amusant si c'était le chanoine que voilà qui eût été empaillé.
Pendant huit jours consécutifs, le médecin alla faire une visite quotidienne chez M. le doyen du chapitre. Pendant ce même laps de temps, les chanoines du parti de dom Bazin et ceux du parti de dom Massue se succédèrent dans la cour de THôtel-Dieu, sonnant à tour de rôle et recevant de Claudine indistinctement T assurance que M. le doyen était aussi bien que possible, et que Tappétit et les forces lui revenaient à vue d'œil. Encore huit jours, et on le verrait de nouveau dans sa stalle du chœur, eu face de dom Massue, dont cette assurance rembrunissait quotidiennement le visage.
Le neuvième jour, un bruit étrange se répandit dans la sacristie, d'où il gagna Téglise et de l'église la ville. Qui en était l'auteur? Evidemment l'un des chanoines du parti Massue, affirmèrent ceux du parti Bazin, un peu plus haut sans doute que la prudence ne l'eût conseillé, car il faillit s'ensuivre une mêlée générale de MM. les chanoines. Dom Massue s'était armé d'un bâton de chantre dont il voulait se faire une arme con-
cordant avec le nom qu'il portait. Mais le chanoine trésorier, un de ses adversaires, ayant siibrepticement décroché le vaste bénitier, qui égalait un seau pour les proportions, et le lui ayant à Timproviste vidé sur la tête, cette douche troubla dom Massue à tel point que les officiers de l'église, quoiqu'ils se montrassent, eux aussi, disposés à se gourmer, intervinrent à propos et séparèrent les belligérants.
Ce bruit ne consistait en rien moins qu'en ceci : dom Bazin était trépassé et on voulait cacher sa mort le plus longtemps possible pour empêcher jusqu'à la dernière heure dom Massue de parvenir à la dignité de doyen en vertu des deux voix de majorité qu'il possédait dans le chapitre. Le bedeau du parti Bazin courut prévenir Claudine, qui le dépêcha à toute allure chez le médecin, lequel se ti'ansporta au domicile de dom Bazin fort précipitamment. Puis, tous deux, c'est-à-dire la servante et le médecin, entrèrent dans la chambre du doyen, celle que vous occupez en ce moment, mon cher chanoine, dit M. l'archiprêtre, et ils s'y enfermèrent.
A cette époque, car le style des moulures des portes et des boiseries prouve qu'elles sont antérieures à 1745, cette salle à manger était telle que vous la voyez, et nous pourrions, vous et moi, figurer dom Bazin et dom Massue, avec l'animosité en moins, dans le cadre qui les vit se mouvoir. Comme à moi, cette pièce servait au doyen du chapitre de salle à manger et de salon. C'était là qu'il avait coutume de recevoir les visiteurs, lesquels, avant d'entrer, pouvaient s'assurer, par un regard jeté à travers la portevitrée, qu'ils n'interrompaient pas le saint homme dans la lecture de son bréviaire, dans une méditation, ou tout simplement dans le sommeil qui facilite une digestion laborieuse.
Dans le courant de raprès-midi, lorsque se présenta une députation de ((uatre chanoines, deux de chaque parti, requérant formellement de Claudine qu'elle lui laissât voir le doyen, mort ou vivant, elle l'ut agréablement surprise do n'être pas sommairement mise à la porte, ainsi qu'elle s'y attendait. La vieille servante, avec un air souriant et quelque peu malin, que Ton n'avait certes pas l'habitude de voir sur son visage, introduisit les quatre chanoines dans le couloir, souleva le rideau de cette porte, et d'un geste invita chacun à regarder. Qu'aperçut-on? M. le doyen du chapitre, assis dans son grand fauteuil devant la cheminée, le coude droit appuyé sur la table et lisant attentivement son bréviaire ouvert et placé devant lui. M. le doyen tournait le dos à la porte, mais il était impossible de ne pas le reconnaître : un rayon de soleil éclairait en plein une force loupe qui se dressait sur son crâne à peu près dénudé. Il venait sans doute de retirer sa barrette, qui était à portée de sa main, comme s'il eût voulu dire aux chanoines : « Hommes de peu de foi, voyez, reconnaissez-moi à cette loupe, comme les soldats d'ivry reconnurent Henri IV à son blanc panache; allez et ne doutez plus. » Le parti Massue en était pour sa courte honte; ses deux émissaires se retirèrent fort penauds et la crête basse, tandis que les deux autres, remis de rémotion qu'ils avaient éprouvée, octroyaient avec onction leur bénédiction à Claudine, en lui promettant qu'ils ne l'oubliraient pas dans leurs prières.
Le lendemain, autre et non moins extraordinaire nouvelle : le chapitre, au grand complet, moins naturellement son doyen, excusé pour cause de maladie, était mandé par M. le Sénéchal, qui le recevait très cour-
toisoment dans le grand salon de son hôtel et lui tenait ce langage :
— Messieurs les chanoines, je vous ai mandés pour vous faire connaître les intentions do Sa Majesté. Le Roi, désirant accroître Timportance du chapitre de Saint- Wlfran en le portant au complet, a jugé bon, usant do ses prérogatives, d'y adjoindre trois nouveaux chanoinas que je me fais un plaisir de vou,s présenter. Dom Prévost, dom Legras et dom Moisnel ont été pourvus de trois prébendes et ils sont porteurs des lettres royales qui les leur confèrent. Je ne doute pas que vous les accueillerez avec les sentiments de bonne confraternité qui ont toujours signalé les rapports que vous avez entre vous.
— Il se moque de nous, murmura un chanoine à son voisin.
— Ça m'en a tout Tair, répliqua le voisin du même ton.
Dom Massue, malgré sa superbe assurance, paraissait avoir reçu un coup dé son nom sur la tête.
— La volonté du Roi, reprit M. le Sénéchal, regardant les chanoines les uns après les autres, est que dès demain ait lieu Tinstallation de vos nouveaux confrères, et que, sans désemparer, le chapitre procède à l'élection d'un nouveau doyen en remplacement,,.
Cette fois, dom Massue n'y put tenir, et, le visage empourpré et les yeux étincelants, il s'écria, en coupant irrévérencieusement la parole à M. le Sénéchal :
— Dom Bazin se démet donc?
M. le Sénéchal le regarda de travers et continua :
— ... En remplacement de feu dom Bazin, pieusement décédé.
Les chanoines se regardèrent avec ahurissement.
— Mort!... dom Bazin... mort!... murmurèrent-ils; mais quand cela?... cette nuit?... ce matin?...
— Mort il y a huit jours, répondit M. le Sénéchal.
— Mais ce n'est pas possible! exclama dom Massue, qui semblait friser Tapoplexie de très près... Nous Tavons vu, ou du moins quatre d'entre nous l'ont vu hier. . .
— Vous avez vu sa dépouille mortelle, mesieurs, répliqua gravement le sénéchal, mais Tàme ne l'habitait plus, car, depuis huit jours, elle est incontestablement domiciliée dans le séjour des élus. Vous me rendrez compte de cette élection, afin que je puisse moi-même faire connaître à Sa Majesté le nom du nouveau doyen que vous vous serez donné. Vous m'aviserez en même temps des dispositions que vous aurez arrêtées pour célébrer avec la pompe qu'elles comportent les obsèques de feu dom Bazin.
Les chanoines regagnèrent leur collégiale en deux groupes distincts : le premier, au centre duquel marchait dom Massue, était partagé entre la consternation et la fureur; dans le second, auquel s'étaient joints les trois nouveaux chanoines, on ne voyait que des visages souriants. On s'était rapidement compté. La majorité, qui s'était déplacée, assurait une voix en faveur du second groupe. Déjà, chemin faisant, on donnait du « Monsieur le doyen » à dom Lenganeur, un bon gros chanoine à la figure fraîche comme une pomme d'api sous sa couronne de cheveux blancs, qui répondait en souriant : « Pas encore, chers confrères », d'un ton qui signifiait : « J'y compte bien pour tout à l'heure. »
Lorsqu on fut dans la sacristie, ah! les échos de la vieille collégiale en entendirent de fortes, comme ils
n'en avaient jamais entendu ! S'il n'y eut pas de pugilat, ce fut tout juste; mais quelle bataille de lanjGfues! Quelques vieilles femmes, qui faisaient leurs oraisons, se sauvèrent éperdues. Au bout d'un quart d'heure, il n'y avait plus un seul des chanoines qui fût en état de grâce. Les nouveaux, vaillantes recrues, prouvèrent qu'ils étaient à la hauteur de leurs anciens. Heureusement que, pour ce jour-là, toutes les messes étaient dites.
— Mais enfin, cria dom Massue dans un moment d'accalmie, vous l'avez vu!... et ce n'est pas un singe habillé qu'on vous a montré! Alors que signifie ce mystère? Qui nous a joués et comment nous a-t-on joués? Vous n'avez cependant pas eu la berlue!
— Non, messieurs, répondit quelqu'un qui s'était introduit à la faveur du tumulte sans avoir été remarqué.
C'était le médecin, propre petit-cousin de dom Bazin. Il fut aussitôt le point de mire de tous les yeux et de toutes les oreilles.
— Non, messieurs, reprit-il, aucun de vous n'a eu la berlue. Ceux d'entre vous qui ont aperçu mon regretté et vénéré parent Tout vu mort et très soigneusement embaumé. Je puis dire que j'y avais mis tous mes soins, que je n'avais rien négligé, et que c'est un travail qui me fait honneur.
— Mais dans quel but cette indigne comédie, cette atroce profanation? hurla dom Massue en s' avançant les poings fermés sur le médecin, qui ne broncha pas.
— Uniquement pour permettre de rétablir au complet le personnel du chapitre de votre église « insigne, royale et collégiale », lequel, vous le savez, doit se
composer d'un chantre, d'un trésorier, tous deux chanoines, de vingt chanoines, de vingt-sept chapelains, d'un maître de musique, de quatre chantres, de quatre musiciens et de huit enfants de chœur. Un beau chapitre, messieurs.
— Mais d'où vous est venue pareille audace?
— Ordre du Roi, messieurs, répliqua le médecin. En ce temps-là, avec ces trois mots, on mettait fin à
toute controverse, on fermait toutes les bouches. Ordre du Roi; tout était dit. C'était, tout à la fois, pratique et commode.
Le lendemain, tout se passa comme M. le Sénéchal l'avait prescrit, et dom Lenganeur, élu à Une voix de majorité, la sienne naturellement, allait remplacer dans sa stalle au chœur et dans la maison où nous sommes défunt dom Bazin, dont la vieille Claudine, gardée par le nouveau dignitaire, ne parlait jamais qu'en disant : « Monsieur le chanoine qu'on avait empaillé. »
Ce jour-là, en rentrant chez mon père, je fus me planter devant une vitrine renfermant des animaux de poil et de plume du pays. Dans ma pensée, je les associais à dom Bazin, et, en remarquant un pauvre lièvre dont la peau, mal recousue, laissait échapper quelques brins de paille, je me disais : « C'est donc comme cela qu'était M. le chanoine! »