LE COMTE DE GHAMBORD CHEZ LUI ET LE PARTI ROYALISTE SOUS L^EMPIRE
Je me souviens encore, comme si c'était hier, des circonstances qui firent que je fus attaché à la personne de M. le comte de Chambord ; et pourtant bien des années séparent ce moment de celui où je trace ces lignes. Et quels événements dans l'intervalle, les belles années de l'Empire, la guerre avec T Allemagne, l'invasion, la chute de l'Empire, la République sous quatre Présidents ; je ne compte pas ses hontes, ses attentats : ce serait trop long. Cela prouve simplement que les souvenirs de jeu)iesse ont une bien puissante vitalité, et qu'il en est, parmi eux, que les personnages ou les faits auxquels ils se rattachent rendent inoubliables, et gravent dans l'esprit comme sur un impérissable airain.
De ce nombre fut ma nomination comme «c attaché » à M. le comte de Chambord : tel était le titre que notfs
portions, moi et mes collègues au nombre de onze, douze en me comptant. C'était alors M. du Fresne de Beaucourt, le vicomte de Bonneuil, M. de Cazenove de Pradine, le comte du Lau d'Allemans, le comte de La Viefville, le vicomte de Neuville, M. Gaston de Périnelle, M. de Roux-Larcy, le vicomte de Méliérenc de Saint-Pierre, le comte de Sainte-Suzanne, et M. de Saint-Victor.
Ue personnel se modifia à plusieurs reprises pendant le temps que je figurai dans ses rangs. La nature de notre service et ses exigences ne s'accordaient guère avec la situation de l'homme marié et du père de famille. Bien que chacun de nous eut « son quartier» et sa résidence, c'est-à-dire que son service se renouvelait à époque fixe, soit à Venise soit à Frohsdorf, les nécessités imprévues de la politique exigeaient que chacun de nous fut toujours prêt à quitter sa famille au premier signal, et à aller rejoindre le Prince en Autriche ou en Italie, ou à n'importe quel point de l'Europe il lui aurait plu de se transporter. Dans ces conditions, l'indépendance du garçon était indispensable. Ceux qui se mariaient ne renonçaient généralement pas à leur titre; mais, sans renoncer non plus à leurs fonctions, ils espaçaient leur temps de service au gré de leurs convenances personnelles, réclamaient souvent d'être remplacés par ceux que ni femmes ni anfants ne retenaient au rivage, et ne figuraient guère plus en réalité que sur les cadres.
A cause de cela, il arriva un moment où nous fûmes vingt-deux, mais, par le fait, le service se partageait entre douze d'entre nous, principalement ceux dont je viens de citer les noms, et qui étaient les vétérans, les plus anciens et les premiers titulaires.
Voici en quoi consistait notre service. Le 31 décembre, je suppose, « l'attaché » recevait l'invitation d'avoir à se présenter le lendemain matin chez un des « membres du Bureau ». J'expliquerai tout à Theure ce que Ton entendait par le bureau, en même temps que je donnerai le détail de ce qui constituait la maison de M. le comte de Chambord et de l'organisation administrative et politique du parti royaliste.
Le l®"* janvier au matin, l'attaché se rendait chez le membre du Bureau qui lui avait écrit, et il recevait de lui l'ordre de se préparer à partir le soir même pour Venise ou pour Frohsdorf. On lui remettait en même temps une quantité considérable de plis cachetés, portant chacun sur l'enveloppe un numéro d'ordre qui permettait de s'assurer qu'aucun ne manquerait à l'appel en parvenant à destination. Sur ces enveloppes figuraient aussi soit un signe hiéroglyphique de convention servant à désigner de quel correspondant de province elles émanaient, soit un prénom fantaisiste attribué à chacun des membres du Bureau et sous lesquels ils étaient connus et désignés dans la correspondance.
On n'était pas toujours très recherché dans le choix de ces prénoms et ils étaient beaucoup plus plébéiens qu'aristocratiques, si plébéiens même que, dans le cas où la police se serait avisée de mettre le nez dans cette correspondance, elle n'aurait pas eu grand'peine à « débiner ce truc ».
Dans ce second baptême il m'était échu un véritable nom de cocher. On m'excusera de ne pas le révéler, non pas que Tonne puisse pas tout dire, car la publication de ces détails ne saurait nuire à personne, — le chef et tant de soldats sont morts! — mais c'est que..., eh ! bien, Ton m'appelait Jean! A combien de mes homo-
nymes, n'est-ce pas, ne donne-t-on pas Tordre d'atteler ?
Le premier mouvement de Tattaché, en recevant cette cargaison, était généralement un mouvement de stupeur. Il arrivait souvent que le nombre des plis, d'une dimension respectable et d'une épaisseur absolument indiscrète, dépassait la centaine quand il n'at- . teignait pas à la seconde centaine. Or, la stupeur de l'attaché avait pour point de départ que le premier objet de sa mission consistait à transporter toutes ces lettres sur lui, sans que quelque chose d'insolite dans sa prestance ou sa corpulence donnât à quelque commissaire de surveillance d'une gare frontière la tentation de le fouiller.
En ce temps-là, les royalistes s'imaginaient que l'Empereur Napoléon III avait sans cesse les yeux fixés sur eux, et que leurs agissements étaient l'objet des préoccupations constantes du souverain ; ce en quoi le parti se trompait singulièrement. Cela flattait sa vanité, en lui attribuant une importance, et, faut-il le dire, hélas ! une décision, une énergiequin ont jamais figuré dans son programme. Pendant toute la durée de l'Empire, si tant est que le parti royaliste ait possédé une force, c'était la force d'inertie.
Le premier devoir d'un attaché étant donc de soustraire à la vigilance de la police, qui en riait dans sa barbe, la correspondance volumineuse qu'on lui confiait, chacun de nous mettait son amour-propre à se créer un système qui lui fut particulier, et qui, àTavantage d'être ingénieux, joignit celui de ne pas copier le système du voisin. L'un portait ses lettres dans une sorte de gilet de toile fine placé entre la chemise et la peau ; ce qui lui donnait un estomac d'un volume extraordinaire,
Tentretenait dans une perpétuelle transpiration, et lui procurait pendant les nuits passées en chemin de fer d'épouvantables cauchemars.
Un autre s'était fait confectionner un sac qu'il portait dans le dos, également entre le cuir et la chemise, et il se promenait avec une protubérance dorsale qui attirait les regards et l'attention et provoquait les sourires. S'il avait plu à un agent de police de se poser ce problème : étant donné que M. de X. était hier encore droit comme un jonc, il s'agit de savoir pourquoi, à la date d'aujourd'hui, il est devenu bossu comme Esope, on reconnaîtra avec moi qu'obtenir la solution du problème n'eût été qu'un jeu d'enfants.
Ce bossu volontaire était tout simplement un martyr. En chemin de fer, en diligence — il y en avait encore en ce temps-là pour franchir le Mont-Cenis, et en Lombardie dans les parties où la voie ferrée n'était pas terminée, notamment de Novarre à Milan — il lui était interdit de s'adosser à la paroi des wagons ou de la voiture. Il ne pouvait que se placer sur le ventre ou de profil. Je laisse à penser Texcès de fatigue auquel l'infortuné arrivait par cette pratique se prolongeant quarantehuit heures durant.
Il faut bien que je révèle le système que j'avais choisi, mais je n'ai pas le droit de réclamer pour moi le mérite de l'invention. Atout seigneur tout honneur. Ce mérite revenait tout entier à mon cousin, le comte de Belleval, qui était alors un des membres du Bureau et qui avait proposé à mon père de me faire admettre au nombre des « attachés ». Je lui en voulais un peu de ce chef, dans le principe, et je tiens à expliquer immédiatement pourquoi.
J'avais à peine vingt ans alors, et l'Empire ne s'annon-
çait pas comme devant être un gouvernement éphémère. Napoléon III avait compris que le français a, avant tout, le respect de l'autorité et de la force, et il avait fait présent à ce bon peuple d'une forme de gouvernement fort agréable pour ceux qui aiment à marcher à Téperon et à la cravache. Je dirai, en passant, que je suis de ceux-là, parce que dans les pays de régime absolu on ne remarque jamais de ces déplorables défaillances qui déshonorent les régimes constitutionnels ou parlementaires. D'ailleurs, ce qui est bon peut-être pour certains peuples, ne convient nullement au tempérament français. Pour que, chez nous, un gouvernement ait quelque chance de dépasser la période fatidique de dix-huit ans dedurée, il faudrait que ce futun gouvernement absolu, avec des Chambres rc^duites au rôle de bureaux d'enregistrement, la presse soumise au régiuK* du cautionnement, des avertissements et de la suppression par simple mesure administrative, et le bon peuple dûment avisé qu'à la plus petite manifestation le canon se mettrait de la partie. Je pose en fait que les français seraient ainsi parfaitement heureux. Ne le furent-ils pas sous l'Empire autoritaire, alors qu'il n'en allait pas autrement ?
A vingt ans à peine a-t-on des convictions politiques? Non. On ne s'occupe pas de politique, et c'est fort heureux, car à cet âge, celui des folies, on en ferait peutêtre dans ce domaine, qui seraient plus terribles et moins facilement réparables que toutes les autres. On considère les hommes politiques comme des perruques plus ou moins vénérables, et le père vous inocule sa foi politique comme sa foi religieuse. Mon père était légitimiste ; je le fus de naissance; plus tard je le devins par sentiment pour le maitre que je servais, par raison
parce que le parti était honnête et qu'il aspirait franchement à faire le bonheur du pays. Je le suis toujours resté depuis et je ne cesserai de l'être jusqu'à mon dernier soupir. Je me bornerai à souhaiter do toute mon âme que le dépositaire du principe monarchique s'inspire de l'exemple de son aïeul Henri IV quand, au lieu d'attendre que son j)euple vint à lui, il allait audevant de ses sujets, la lance au poin^; et quand, en rossant d'importance ces sujets révoltés, il leur prouvait qu'il était digne de les gouverner.
Je venais de quitter, pour ainsi dire, les bancs du collège : la plupart de mes condi.«ciples s'étaient dispersés dans toutes les carrières où un jeune homme peut trouver à utiliser son intelligence et son activité. J'aurais voulu faire comme eux, et la carrière diplomatique me tentait fort. Mais, aux premières ouvertures que je lis à mon père, il se montra intraitable, et mo déclara qu'il n'entendait pas que je servisse le gouvernement de Napoléon III. Comme il vit Timpression pénible que j'éprouvais à la pensée qu'il me faudrait végéter inutile à tous et à moi-même, coudoyant i^artout mes anciens camarades pourvus d'emplois brillants et séduisants, c'est alors que, d'un conciliabule avec notre cousin, sortit ma candidature au poste d'attaché, et mon admission qui ne pouvait souffrir aucune difficulté, étant donné la qualité du parrain et les services sérieux que mon père avait rendus au parti royaliste. C'était un aliment, temporaire, à ce besoin d'activité inhérent à tout jeune homme de vingt ans ; une occasion de voir du pays, , dans les meilleures conditions pour tout y connaître, pour y fréquenter la plus haute et la plus brillante société, et pour se créer des relalions enviables pour l'avenir. Enfin, dans notre juvénile enthousiasme,
nous considérions cela comme une partie que nous jouerions et dont Tcnjeu serait un brillant avenir, pour le cas où M. le comte de Chambord serait appelé à s'asseoir sur le trône de Charles X.
Mon cousin, qui s'était chargé de me mettre an courant de mes fonctions et de mes devoirs, de me fournir de très utiles renseignements sur les hommes et sur les choses, avait joint à ce bagage indispensable « un truc )) de son invention pour transporter les correspondances sans éveiller les soupçons, comme Tabdomen de celui-ci et la bosse de celui-là.
Comme j'avais demandé et obtenu de faire mon service de préférence à Venise, c'est-à-dire pendant l'hiver, il était naturel, pour entreprendre un aussi long voyage dans une saison toujours rigoureuse, de se munir de chaussures chaudes. D'après les conseils de mon cousin, je m'étais fait faire des bottes fourrées montant plus haut que le genou, de véritables bottes d'égouticrs pour la forme et la dimension. La peau d'agneau qui les doublait intérieurement paraissait adhérer au cuir, mais en réalité elle n'y adhérait pas.. Entre cette peau et le cuir j'insinuais tuutes les lettres, et je collais ensuite la partie supérieure de la fourrure sur la botte.
Lorsque cette double cachette ne suffisait pas pour contenir toute la correspondance, je glissais le surplus dans mon pantalon à partir du genou jusqu'à la cheville, autour de laquelle je serrais le pantalon par un cordonnet, comme on le fait d'habitude pour chausser des bottes de chasse. Si, ainsi accoutré, il avait fallu se livrer à un exercice pédestre quelconque, il est certain qu'Achille aux pieds légers m'aurait rendu des points ; mais comme il ne s'agissait que de passer d'un compartiment de chemin de fer dans un autre, ou dans le
coupé d'une diligence, cela ne me causait qu'une gone momentanée.
Un de mes collègues, à qui j'avais cru devoir révéler une invention dont je n'étais pas p(»u fier, me stupéfia on me disant qu'il se bornait à porter toute la «orrespondance dans le sac de voyage qu'il tenait à la main, pele-méle avec ses chaussettes et ses objets de toilette. Il m'alïïrma que jamais il ne lui était arrivé à la frontière qu'on lui demandât d'ouvrir ce sac. Je dois dire, d'ailleurs, qu'il ne faisait son service que d'une manière très intermittente, et qu'il était coté pour être l'un des moins zélés. Il est devenu depuis l'ami d'un Prince destiné à monter sur l'un des trônes les plus élevés de l'Europe. Ceci prouve, en tout cas, à quel point le gouvernement impérial se souciait peu de nos allées et venues. Nous étions trop honnêtes, — je parle du parti, — pour être à redouter. En politique, comme en amour, quand on s'en tient au platonisme, les gens •qui y sont directement intéressés peuvent dormir sur leurs deux oreilles.
Dès que 1' « attaché » avait reçu toutes ses dépêches, il rentrait chez lui, bouclait sa valise et prenait l'express du soir à destination de Vienne ou de Venise. En ce temps-là, la formalité des passeports battait son plein, et l'Autriche était à la tête des puissances qui exerçaient sur leurs frontières la surveillance la plus active et la plus tracassière. On ne pouvait pénétrer en Autriche que muni d'un passe-port \isé par l'ambassade de Paris. Chacun de nous était donc tenu d'avoir un passeport en règle pour tous les Etats allemands et italiens, et dont le verso était chargé de cachets diplomatiques de toutes les couleurs et de toutes les dimensions. Et, comme dans chaque ville où l'on s'arrêtait
il fallait obtenir un nouveau visa, il était des passeports
qui, par l'adfiition de fouilles supplémentaires, ressemblaient à une livraison d'un journal illustré.
On se serait bien gardé de prendre la vulgaire précaution de faire choix d'un pseudonyme : c'était trop élémentaire. Le passeport portait tous les noms, prénoms, titres et qualités de son possesseur, et quand on l'avait fait viser pour tous les états d'Allemagne et d'Italie, on s'imaginait, de bonne foi, que l'on avait dépisté la vigilance de la police ! Là-dessus, à la gare de l'Est, ou à celle de Lyon, on prenait bravement son billet pour Vienne ou pour Venise, et Ton partait allègrement, en se croyant cnvelopiDé dans les brouillards d'un impénétrable mystère.
A moins toutefois qu'il n'arrivât ce qui m'était advenu quand je fus demander à la préfecture de la Seine mon passeport, la veille du jour où j'allais partir pour la première fois. Comme je venais de défiler la litanie ' de tous les pays que j'étais censé devoir visiter, ce qui avait fait lever le nez à quelques employés, et que je terminais par l'Autriche, celui qui écrivait sous ma dictée me dit en riant : « l'Autriche surtout. . . et Venise, cela va sans dire ». Je n'afOrmerais pas que cette ren^arque, faite à haute voix, n'ait pas excité quelque hilarité; mais j'atteste que je ne m'y associai pas, et que je sortis du magnifique palais que les bandits de la Commune devaient incendier, avec l'oreille plus basse que je n'y étais entré.
C'était à la vapeur — sans jeu de mots — que le voyage devait s'elîectuer. A cette époque n'existaient pas encore le train d'Orient, les éclairs, les rapides, enfin tous les modes de locomotion destinés à faire périr de mort violente le plus grand nombre possible
do voyageurs, et que les compagnies de chemin de fer perfectionnent dans ce but. Pour aller de Paris à Venise par exemple, en partant le dimanche soir, on arrivait le mardi matin, après avoir franchi le Mont-Cenis dans une diligence ou dans des traîneaux, selon l'état de la montagne, ce qui était, sans contredit, la partie la plus dangereîise du trajet. A mon premier voyage même, je dus aller en diligence do Lyon jusqu'à Suse, ce qui me procura la satisfaction d'y employer vingt-quatre heures de plus.
S'agissait-il d'aller de Paris à Vienne, c'était l'affaire de deux nuits et d'un jour. Parti une fois pour Frohsdorf et ayant reçuavis à Vienne que M. le comte de Chambord s'était rendu inopinément à Venise, je dus gagner immédiatement cette ville par Trieste, ce qui me valut l'agrément de rester pendant trois nuits et deux jours consécutifs en chemin de fer. Mais, nous étions jeunes alors.
Il n'en fallait pas moins une robuste santé pour résister à ces fatigues et pour être ou sembler frais et dispos à l'arrivée. La manière de faire sa cour était de voyager avec la plus grande célérité possible et de ne rien laisser paraître de la lassitude bien naturelle que Ton éprouvait. Comme on était reçu par le Prince pour ainsi dire au débotté, et par M. le duc de Lévis, qui ne le quittait guère alors, à la sortie de la gare, on était assuré d'un accueil cordial et d'un compliment sur la vaillance que Ton avait déployée. Quelques-uns d'entre nous, plus philosophes que les autres, s'arrêtaient tout simplement en chemin, se refesaient à l'aide d'un bon souper et d'une nuit paisible, soit à Dresde, d'un côté, soit à Milan, de l'autre, et ne s'émotionnaient en aucune façon de l'accueil un peu froid qui leur était fait, car
ils savaient fort bien que cette glace serait fondue au bout de quelques heures, puisque, en définitive, on avait besoin d'eux.
Quand on avait remis à M. le comte de Chambord toute la correspondance dont on était chargé, quand on avait vérifié le nombre des plis et qu'il n'en manquait aucun à l'appel, on devenait l'hôte du Prince. A Frohsdorf on était logé dans le château, à Venise au palais Cavalli. Jusqu'au moment de son départ, les fonctions de r « attaché » consistaient alors à servir d'aide de camp à M. le comte de Chambord, à l'accompagner dans ses promenades, en voiture à Frohsdorf, — car il avait déjà renoncé à Tusage du cheval, — en gondole à Venise ; dans les visites qu'il faisait, au théâtre, à la chasse ; à recevoir les visiteurs français ou étrangers, qui sollicitaient une audience, à les présenter, à leur transmjsttre les invitations à diner pendant la durée de leur séjour, à leur faire les honneurs de Frohsdorf ou de Venise.
On avait en somme peu de temps à soi. Avant le déjeûner, qui était à onze heures, il était rare que M. le comte de Chambord nous fit appeler. — Il travaillait, écrivait beaucoup et préparait, en minutes et en copies, les lettres que nous devions emporter. Le Prince traçait au crayon, et sur des feuilles volantes, les brouillons de ses lettres, et des nombreux manifestes par lesquels il avait l'habitude de se rappeler au souvenir du peuple français. Je dois dire, en passant, que plusieurs de ses amis trouvaient qu'il abusait de ce genre de communication, et que, dans certaines circonstances, son silence eut été plus profitable à ses intérêts et à ceux du parti qui lui resta fidèlement attaché jusqu'à la dernière heure de sa vie.
Le fait est que, pour les hommes qui aiment à ménager la clicvre et le chou, pour ceux qui redoutent Téclat de la crrande lumière, les manifestes de M. le comte de Chambord avaient le grave inconvénient de ne laisser place à aucune ambiguité. Le Prince se plaisait volontiers à mettre, comme on dit, les pieds dans le plat. Mais, tous ces documents étaient conçus dans un esprit si élevé, avec une telle hauteur de vues, dans un si beau langage, que ceux qui blâmaient ne se soumettaient pas moins à des conseils qui ressemblaient terriblement à des ordres donnés sur un ton absolument royal. « Monseigneur écrit trop ! » disaient ceux-là même qui, depuis, ne se sont pas gênés pour se plaindre que M. le comte de Paris n'écrivit pas assez. Il faut avouer qu'il est des gens bien difficiles à contenter.
Lettres et documents politiques étaient ensuite recopies par le Prince, et enfermés dans des enveloppes étroites et longues, faciles par conséquent à insérer dans Testomac de celui-ci, dans la bosse de celui-là, ou dans mes précieuses bottes : ces enveloppes portaient d'un côté le nom du destinataire écrit par le Prince lui-même, et elles étaient invariablement fermées d'un grand cachet de cire rouge aux armes royales de Franc(», entourées du double collier des Ordres. Le papier dont le Prince faisait usage était peu épais, glacé, blanc, et ne portait aucun emblème, aucun chiffre, aucune couronne. La signature Henry tenait lieu de tout cela, et ces lettres, n'eussent-elles pas été signées, par le ton royal il était impossible de les confondre avec celles du premier venu, fut-ce un grand seigneur. Tous ces documents, toutes ces lettres étaient recopiés par le secrétaire du Prince et réunis en volumes.
Nous employions donc les premières heures de la
journée comme nous l'entendions, soit à faire des courses ou une promeriade matinale, selon que c'était à Venise ou à Frohsdorf; ou encore à aller visiter, à Venise, les Français venus pour présenter leurs hommages, ou les touristes qui profitaient de leur passage pour solliciter l'honneur d'une présentation. Nous avions à leur transmettre les intentions de M. le comte de Chambord, à leur faire connaître l'heure de leur audience, à leur apporter une invitation à dîner, et aussi à leur ol'frir de les faire profiter de notre parfaite connaissance de la ville et à les y piloter dans l'aprèsmidi, si nous étions libres, ce qui arrivait très souvent. A Frohsdorf, il n'en était pas ainsi, car les visiteurs s'arrêtaient à Vienne où ils attendaient les ordres qu'on leur adressait par écrit. L'audience, en raison de la distance qui sépare Vienne de Frohsdorf, se doublait toujours d'une invitation à dîner, mais il fallait repartir le soir dans le liacre que l'on avait nolisé à la station de Neustadt, distante de Frohsdorf de huit kilomètres. En raison do ces complications, c'est à Venise que les visiteurs affluaient ; à Frohsdorf, ils étaient fort rares. Après le déjeuner, qui réunissait seulement « la maison » — parmi laquelle ne figuraient ni les chapelains, ni les secrétaires, ni le médecin, — l'heure que l'on passait dans le salon des Oiseaux était employée au dépouillement du courrier, c'est-à-dire à la lecture des journaux de France. Puis le Prince, s'il avait besoin do l'attaché de service, lui donnait l'ordre de se préparer à l'accompagner. A Venise, ses sorties avaient pour but quelque visite à un personnage officiel, à l'impératrice d'Autriche pendant l'hiver qu'elle y passa et qui lui rendit la santé, ce que le climat de Madère n'avait pu taire ; quelque course chez un antiquaire ou chez
quelque noble vénitien ruiné en quête d'amateur pour ses tableaux, car M. le comte de Chambord, qui aimai^ la peinture sans s'y connaître, avait rêvé de se créer une galerie de tal)leaux, et il arriva à la réalisation de ce désir, ce qui lui causa une satisfaction complète sans parvenir à éveiller chez les visiteurs autre chose qu'une admiration de commande. Dans cette galerie, en elïet, c'est tout au plus si quelques toiles s'élevaient audessus de la médiocrité de tout le reste. Mais, comme le Prince s'extasiait avec une parfaite bonne foi, les artistes eux-mêmes faisaient cliorus, quittes à se dédommager quand ils étaient partis et assurés qu'on ne pouvait les entendre. Je me souviens que cette collection se composait d'une cinquantaine de toiles qui avaient coûté un millier de francs lune dans l'autre. On voit que cela ne ressemblait que de bien loin aux chefs" d'œuvre du Louvr(\
Parfois, il s'agissait d'accompagner M. le comte de Chambord au jardin de Sainte-Hélène, situé dans une petite île de la lagune, et qu'il avait acheté. Alors, aven l'attaché, l'escorte comprenait les deux chiens favoris, deux kings-charles, d'une race très pure, mais d'un caractère peu sociable et «que le Prince n'aimait pas que Ton tentât d'apprivoiser. Mais ceci n'avait lieu que quand Mme la comtesse de Chambord était indisposée ou empêchée, car c'était elle qui accompagnait le Prince à Sainte-Hélène où le temps se passait pour l'un à lire, pour l'autre à broder ou à faire de la tapisserie. Pour l'attaché, ce n'était pas un jardin de délices, car son unique ressource était de s'asseoir et de lire sans parler ou de faire les cent pas à distance respectueuse, afin de ne pas déranger le Prince dans sa lecture.
Il faut que j'avoue que quand le Prince, les journaux
lus, quittait le salon des Oiseaux sans rien dire, ce qui se traduisait par le droit de disposer de son temps, c'était avec un soupir de soulagement et d'un pas allègre qu'on montait à sa chambre pour allumer son cigare, prendre sa canne et son chapeau, et qu'on se lançait dans Venise où les distractions ne manquaient pas et où Ton trouvait toujours le moyen d'employer son temps d'une manière agréable.
A sept heures, le dîner réunissait de nouveau « la maison » et les français de passage, parfois Mme la duchesse de Berry et sa suite, des Princes autrichiens, des personnages offîciels et des membres de l'aristocratie vénitienne. Quand on était simplement entre soi, le Prince allait au théâtre de la Fenice, où il avait à Tannée une loge que rioi ne distinguait des autres, et, dans ce cas, il était do rigueur que l'attaché l'accompagnât. Selon la coutume italienne, le Prince y employait tout son temps, non pas à écouter, mais à faire des visites dans les loges où se trouvaient les personnages qu'il honorait de sa bienveillance. Lorsqu'il ne faisait pas usage de cette loge, il la mettait à la disposition de quelque français à qui il voulait faire bon" neur. Si le Prince n'allait pas au théâtre, il se retirait à neuf heures, et Ton reprenait toute sa liberté jusqu'au lendemain, liberté dont il y avait grandement à profiter car à Venise on faisait du jour la nuit, et le café Florian, par exemple, sur la place Saint-Marc, le rendezvous des élégants du beau monde, ne fermait jamais. S'il s'agissait d'un dîner privé, toute la différence était que le comte et la comtesse de Chambord se retiraient à dix heures.
Après un mois de séjour auprès de M. le comte de Chambord, quelquefois plus, mais bien rarement
moins, un beau jour, le gentilhomme de service ou M. le duc de Lévis, le premier ministre, vous avisait de vous tenir prêt à partir sous deux ou trois jours. Les préparatifs étaient bientôt faits, car on s'embarrdssait de bagages le moins possible. C'était généralement le soir, après le dîner, que Ton prenait congé du Prince qui vous emmenait dans le salon des Oiseaux attenant au grand salon, et vous congédiait après vous avoir remercié du dévouement qu'on lui témoignait. Une bonne et cordiale poignée de main était la péroraison de ce court entretien.
Le lendemain matin, en tenue de voyage, on se présentait chez le duc de Lévis qui vous remettait la correspondance, et Ton partait accompagné de ses vœux de bon voyage.
Le retour s'effectuait comme Taller, avec la plus grande célérité possible, comme si le salut de la France avait dépendu des paquets que l'on portait. Ce retour aurait pu offrir des incidents plus désagréables si le gouvernement impérial l'avait bien voulu, car le consul de France à Venise nous connaissait tous personnellement et, de plus, il entrait dans ses attributions de viser nos passeports. Rien ne lui était plus facile que de signaler notre départ, ce qui équivalait à signer notre arrestation à la frontière. Jamais, pendant toute la durée de TEmpire, rien de pareil ne se produisit ; ce qui prouve, comme je Tai dit, quo Ton nous tenait pour essentiellement inoffensifs parce que nous étions des platoniques en politique.
Pendant les derniers temps de TEmpire, on rempla- <:ait les attachés par la poste, et je me suis laissé dire que le service était aussi ponctuellement fait, et sans qu'aucune lettre ait jamais manqué, sans qu'elle ait
— liG —
été retardée ou qu'on ait pu y constater trace d'effraction.
Comme, à l'époque dont je parle, on n'en jugeait pas ainsi dans les conseils du Prince, on poussait, pour le retour de Tattacbé, les précautions jusqu'aux dernières limites. Prévenu do son arrivée par une dépêche en mots convenus, le <( Bureau » chargeait un des attachés qui avaient chevaux et voitures à Paris, d'aller au devant de son collècrue. Celui-ci, descendu du train express à la dernière grande station avoisinant Paris, y attendait le passage d'un train omnibus qu'il quittait à la station la plus rapprochée. C'est là qu'il trouvait le collègue et son équipage, et tous deux rentraient dans Paris en affirmant honnêtement à la barrière* qu'ils n'avaient rien à déclarer.
Et l'on se congratulait en pensant au bon tour que l'on avait joué à la police impériale, laquelle devait se gaudir prodigieusement de notre naïveté et de notre innocence.
Voici ce que l'on entendait par « les attachés de M. le comte de Chambord ».
Aujourd'hui que M. le comte de Chambord dort du dernier sommeil dans le caveau du monastère de Castagnavizza et que la plupart des chefs de son parti sont descendus dans la tombe, il n^y a aucun inconvénient à faire connaitre dans tous ses détails l'organisation du parti royaliste, chose que le public a toujours ignorées et que personne jusqu'ici ne s'était avisé de révéler.
M. le duc de Lévis était le premier ministre, le Richelieu de ce descendant de Louis XIII, qui avait cette différence avec son ancêtre qu'il ne se serait jamais laissé confisquer et mettre sous le boisseau. Si le duc de Lévis n'était pas à la hauteur du grand ministre qu^aucun homme d'Etat n'a su égaler depuis, il aurait cependant fait un ministre habile qiii aurait brillé, sinon à la tribune, du moins dans les conseils. Il connaissait à fond M. le comte de Chambord, auquel il ne donnait pas toujours du « Monseigneur », et qu'il appelait parfois « vous » avec une familiarité qu'autorisaient son âge, son dévouement et le sacrifice qu'il avait fait à son maître de ses habitudes et de sa patrie. Il savait admirablement comment il fallait parler pour se faire écouter d'un Prince jaloux de son autorité morale et qui n'aimait pas les conseillers. Il avait en outre la science des princes en général et je l'ai entendu dire un jour à un homme politique une phrase qui me resta gravée dans l'esprit : « Quand vous servez un prince, n'oubliez jamais que tout ce qui est bien a été fait par lui, que tout ce qui est mal a été fait par vous. ^) Lorsqu'on connaît les princes à ce point, il est permis de les servir.
Je ne sais pourquoi le duc de Lévis, en récompense de ses hautes qualités, de son esprit et de son expérience, ne récolta jamais dans le parti royaliste qu'une impopularité qui le suivit jusqu'au tombeau. On retournait contre lui, sans la connaître, la maxime que je viens de rappeler, et toutes les fautes commises lui étaient attribuées, ou tout au moins ce qui, pour quelques-uns, était des fautes. C'est ainsi que l'attitude expectante de M. le comte de Chambord, essentiellement désagréable aux ardents, lui était reprochée
comme un crime : on Ton rendait coupable. Le marquis de Larochejacquclein, qui mourut sénateur de l'Empire, aurait voulu qu'en 1848 le Prince accourut à Paris et se montrât à cheval aux Parisiens. Comme il n'en fut rien, les royalistes de Técole du fougueux Vendéen rendirent responsable le duc de Lé vis de Toccasion perdue. Ainsi en fut-il pour le manifeste par lequel M. le comte de Chambord enjoignait à ses partisans de vivre à Técart de toute fonction publique. C'était le duc de Lévis qui, à les en croire, avait conseillé <( cette abdication ».
Pour ceux, et ils étaient légion, qui ne connaissaient pas personnellement le « ministre » , ils ne le voyaient qu'à travers son grand nom qui appartient à riiistoire, et son titre de duc, et Ton avait bâti là dessus une légende de morgue et de fierté hautaine qui ne s'accordaient guère avec ce que le duc de Lévis était en réalité. On juge les autres d'après soi-même, dit-on, d'où il s'ensuit que si ceux qui s'exprimaient ainsi avaient été ducs de Lévis, ils eussent été les personnages les plus insupportables de France et de Navarre. C'est parmi les hobereaux de province que cette opinion était généralement répandue. A Paris, dans le grand monde où le duc était bien connu, on le jugeait à sa véritable valeur. On se bornait i le jalouser, mais on ne lui refusait rien de ce qui lui était dû. J'avoue à ma honte — ma jeunesse était mon excuse — que j'avais été quelque peu atteint par cette contagion ; mais qu'après quelques instants d'entretien avec le duc de Lévis, mes injustes et absurdes préventions s'évanouirent aussitôt. Plus tard, quand je fus plus connu de lui, je lui en fis l'aveu et cela l'égaya beaucoup. Il se moqua de moi et il avait raison de le faire.
Voici le portrait que mon ancien collaborateur et ami Henry de Pêne, dans le beau livre qu'il a consacré à « Henry de France )» a tracé de celui dont le nom, dans l'histoire, ne sera jamais séparé du nom du Prince qu'il servit avec tant d'intelligence et de fidélité : « Per- « sonne n'a été plus mal jugé que le duc de Lévis. Le « grand seigneur, d'apparence plutôt bourgeoise, au- (c quel les gens qui se piquent d'élégance auraient pu « refuser ce que l'on nomme « cachet de distinction » <( était on ne peut plus moderne par la tournure de son » esprit. Personne ne fut plus fidèle que lui et personne « non plus n'envisagea avec moins d'optimisme la (( situation réciproque du Prince et de la France. Perce sonne ne sut mieux discerner la valeur des hommes (( et le degré d'importance qu'il fallait attacher aux « choses. Simple de mceurs et de manières, accessible « aux idées et aux hommes, il n'était entêté que dans (( le désintéressement. S'il était permis d'interroger la « Providence, on serait tenté de lui demander pource quoi, décidée à ne pas laisser régner le prince, elle le <( (ît si accompli et lui donna pour ministre principal de « son exil un caratère et une capacité tels que le duc « de Lévis » ; et Henry do Pêne ajoute plus loin : a J'ai « entendu dire naguère à un bon juge des événements << et des hommes, qui n'était pas des amis particuliers « du duc de Lévis : S'il avait vécu quelques années de « plus, Henri V serait sur le trône. »
Je crois sincèrement, pour ma part, que si le duc de Lévis avait encore été aux côtés du Prince, celui-ci n'aurait pas lancé le fameux manifeste du 5 juillet 1871 , sur le drapeau blanc, qui écarta de lui une partie de ses meilleurs amis, les faisant désespérer d'une restauration que l'attitude et le langage de M. le comte de Cham-
lO
bord, en octobre 1873, au moment où, malgré tout, on semblait toucher au port, rendait à tout jamais impossible.
Voici ce que, de mon côté, j'écrivais en 1880, quatre ans avant la publication du livre de Henry de Pêne, dans un volume intitulé « de Venise k Frohsdorf >>, qui me valut de précieuses félicitations de celui que j'avais longtemps et, j'ai le droit de le dire, fidèlement servi : « Celui-ci eût été un ministre de talent, et tout à (( fait à la hauteur d'une tâche aussi ardue sous un ré- « gime destiné à réparer tous les désastres. Si son exté- (( rieur ne prévenait pas en sa faveur, s'il était froid et « réservé, peut-être même un peu plus qu'il n'aurait « convenu, sous cette froideur on découvrait bien vite « une grande bienveillance, une douce gaieté, une pro- « fonde expérience des hommes et des choses de son (( temps, en môme temps qu'une énergie dont il donna (( des preuves éclatantes à la tête du régiment qu'il « commanda jusqu'en 1830. Le duc de Lévis fut le seul « qui posséda sur le Prince une légitime influence et (( qui put l'exercer avec fruit. Son âge et son dévoue- (( ment lui donnaient le droit de se faire écouter de celui (( à qui il témoignait une affection presque paternelle, (( et il en usait largement. C'est à lui surtout qu'il ap- (( partenait de rappeler aux réalités de la vie présente <( son maître, que quelques fidèles auraient trop volon- (( tiers tenté d'égarer dans les nuages d'un passé que (( rien ne peut faire revivre. ]\1. le duc de Lévis était « de son temps et suivait le courant que d'autres s'et- (( forçaient de remonter. Il savait fort bien qu'il faut c( marcher avec la France ou marcher sans elle.
<( Dans le visage ridé du grand seigneur, cousin de « la Vierge, comme on le sait, brillaient deux petits
(c yeux, dont l'expression railleuse et .G^ogucnarde dé- « mentait la irravité de l'ensemble. M. le duc de Lévis <( était plein d'esprit et de malice; il plaisantait à froid « et, tandis qu'il excitait l'hilarité de chacun, jamais a Tombre même d'un sourire ne venait efïleurer ses « lèvres ; le masque restait impassible. 11 fut mal <c connu et mal jugé. J'ai passé les heures les plus « agréables et les plus gaies de mes différents séjours « à Frohsdorf et à Venise auprès de celui que beaucoup « de gens se plaisaient à dépeindre comme un homme (( austère et inaccessible. »
Si le duc de Lévis était loin d'avoir l'air du grand seigneur qu'il était, il était encore bien plus loin d'avoir Tair du militaire qu'il avait été. Garde du corps dans la compagnie de Gramont en l(Sli. puis capitaine et aide de camp du général des Cars en 1815, il avait fait, comme chef de bataillon, la campagne d'Espagne de 1823. La Révolution de 1830 le trouva colonel du 54' d'infanterie : c'était en cette qualité qu'il avait pris part à l'expédition do Morée. Il me racontait un jour cette petite campagne et les soulîrances intolérables que lui fit éprouver le mal de mer pendant la traversée. « Jamais, me disait-il, régiment n'a pu se vanter <( d'avoir ou son colonel dans un aussi pitoyable état. » Le duc de Lévis était chevalier de Saint-Louis et officier de la Légion d'honneur ; mais il ne portait les insi^rnes de ces ordres que dans des occasions tout a fait exceptionnelles.
Tous les (( attachés » aimaient le duc de Lévis, qui le leur rendait bien. Nous en eûmes la preuve la moins irrécusable lorsqu'il mourut à Venise, au mois de février 1863, à l'âge de soixante-neuf ans. Nous nous étions associés, ceux d'entre nous qui étions à Paris,
pour adresser h M. le comte de Cliambord une lettre collective au sujet de la perte irréparable qu'il venait de faire. Mes collègues s'étaient réunis chez moi et m'avaient chargé de rédiger la lettre qu'emporta celui dont c'était le tour de service. En réponse, nous reçûmes du Prince la lettre que voici :
« Venise, le i4 mars iSl).*).
« J'ai été bien touché de la lettre collective que plu- (f sieurs de mes jeunes amis m'ont adressée, tant en « leur nom qu'au nom de leurs collègues absents, à (( Toccasion du malheur qui vient de me frapper d'une « manière si cruelle et si imprévue. J'étais bien sûr « qu'ils prendraient une vive part à mon affliction et à (( mes justes regrets. Plus que d'autres, ils ont été à « môme de connaitrc la haute raison, h* noble carac- (c tèn*, l'aimabk* et constante bienveillance de celui (( dont toute ma vie je pleurerai la perte. Ils connais- (( saient aussi l'affection vraiment paternelle que le duc <( de Lévis avait pour eux; et ce qu'ils m'écrivent à ce (( sujet m'a étc'* au cœur. Je trouve une grande consola- (( tion à ma profonde douleur dans le concert d'una- (( nimes hommages qui sont rendus à sa mémoire. Plus « que jamais je compte sur le dévouement actif, le zèlo a intellicrent et l'ardente lidélité dont mes jeunes amis <( m'ont déjà donné tant de preuves. Ils savent tout le « prix que j'attache aux services qu'ils me rendent, et (( combien j'en suis reconnaissant. Je leur renouvelle « ici l'assurance de ma bien sincère affection.
« Henri. »
« A Messieurs de Beaucourt, de Belleval, de Bon- « neuil, de Cazenove de Pradiues, du Lau d'Allemans. (c de la Viefville, de Perrinelle, de Roux-Larcy, de iK Saint-Pierre, de Sainte-Suzanne et de Saint- Victor.»
En terminant ce que j'avais à dire sur le duc de Lévis, je ne puis qu'ajouter ceci : S'il eut vécu, la Restauration aurait été faite, et M. le comte deChambord, mort roi de France, reposerait aujourd'hui dans les caveaux de Saint-Denis.
Apres le duc de Lévis, les deux hommes les plus importants, presque deux ministres, étaient le duc des Cars et le vicomte de Saint-Priest. Je les ai à peine connus, et je n'en saurais rien dire. Le duc des Cars, à qui je fus présenté après ma nomination comme attaché, n'avait pas plus l'extérieur d'un grand seigneur et d'un militaire que son ancien aide de camp. 11 avait pourtant été général de division et avait, en cette qualité, combattu à la prise d'Alger. J'ai gardé un bon souvenir de sa courtoisie, et aussi celui-ci, qui me frappa : quand nous entrâmes dans son cabinet, il était fort occupé à écrire avec son chapeau haut de forme sur la tête. On eut dit un voyageur faisant sa correspondance dans un buffet de chemin de fer. Je n'eus jamais occasion de le rencontrer auprès du Prince dans mes voyages de service, et, à partir du moment où le duc de Lévis prit la direction des affaires, le concours du duc des Cars fut plutôt platonique qu'effectif.
Je ne connaissais pas davantage le vicomte de Saint- Priest, que je rencontrais pourtant quelquefois chez mon cousin, le comte de Belleval, dont il était le proche parent. Mais pour ce qui le concerne, mes souvenirs sont tellement vagues et confus que je ne saurais me hasarder à tracer son portrait, par la crainte de faire
celui d'un autre. Créé duc d'Almazan et ^rand d'Es " pagne par le Roi d'Espagne, en 1830, il ne portait jamais ses titres qu'il transmit à son fils aine. J'ai connu davantage son second fils, le comte Charles de Saint- Priest, qui, je ne sais pourquoi, s'était adjugé le titre de comte, quoique n'étant que le fils puîné d'un vicomte. Celui-ci avait une fougue, une verve, une exubérance qui formaient un plaisant contraste avec son extérieur d'un moine gras et fleuri qui aurgiit vêtu des habits civils. On ne pouvait pas le prendre et on ne le prenait pas au sérieux.
Il passait sa vie, par l'exagération et l'imprudence de son opposition à l'Empire, à courir après les palmes du martyre qui s'écartaient complaisamment de son chemin. Je me souviens que, lors de l'attentat d'Orsini, il parlait de ce misérable avec une complaisance, presque avec une estime, qui me révoltaient et faisaient hausser les épaules. 11 alla assister à. son exécution parce qu'il était persuadé qu'elle serait le prétexte d'une manifestation, peut-être d'une émeute contre le gouvernement, et qu'il tenait à honneur de recevoir sa part de horions. Cette personnalité agitée et tapageuse détonnait singulièrement dans le parti. Le comte Charles de Saint- Priest n'y remplit d'ailleurs jamais aucune fonction.
MM. le duc de Lé vis, le duc des Cars et le vicomte de Saint-Priest, auxquels on adjoignit M. Vaysse de Rainneville, et M. Delavaux, fils de l'ancien préfet de police de la Restauration, formaient donc une sorte de ministère dont chacun des membres, à défaut du duc de Lévis, quand il n'était pas à Paris, était indistinctement appelé à présider, dans les circonstances graves, ce que l'on appelait «le Bureau» ou, si l'on veut, « le Bureau du Roi » .
En temps ordinaire, le Bureau se réunissait chez le comte de Belleval, rue de Verneuil, dans le petit appartement du premier étage, noir et sombre, où le parti royaliste tout entier a délîlé pendant quinze ans. Comme tous les membres étaient égaux, sans prééminence d'aucun sur les autres, le Bureau n'avait pas de président; ces fonctions, je viens de le dire, étaient dévolues à un des membres du comité des cinq. Si le local de ses séances avait été fixé chez mon parent, c'est uniquement parce qu'il était célibataire et qu'il n'y avait pas à redouter chez lui les oreilles indiscrètes.
L'idée de la création du Bureau appartenait à M. d'Escuns, qui, naturellement, en fut membre avec MM. Chapot et de Surville, ancien député, le comte Albert de Circourt, le comte Fernand de la Ferronnays et le marquis de la Ferté-Mun. M. Chapot étant mort au cours d'un voyage à Venise, peu de temps après la création du Bureau, fut remplacé par le comte de Belleval, et quand M. de Surville mourut, il fut remplacé par le comte de Neuville, dont le fils était un de mes collègues.
Le Bureau se réunissait régulièrement une fois par semaine. II avait divisé la France en six circonscriptions : chaque membre du Bureau avait la sienne, qu'il devait visiter au moins une fois l'an. Mais aucun de ces Messieurs ne se sentant de goût pour les voyages ni pour remplir ces fonctions de Mis-^^i doininiciy les circonscriptions n'étaient visitées par personne. Mais, du moins, le « gouverneur » de la circonscription (on n'employait pas ce titre, bien entendu) révélait son existence par une correspondance suivie avec le « correspondant » qu'il avait dans chaque département. Celui-ci, qui avait le titre officiel de « correspondant de M. le comte de Chambord », centralisait chez lui toute
la correspondance, tous les rapports, toutes les affaires du département, au moyen des « sous-correspondants » qu'il avait dans chaque arrondissement. Tous ces « souspréfets » transmettaient leurs rapports <c aux préfets » et le tout était porté à M. le comte de Chambord par les attachés.
Cette orfçanisation très simple, et copiée sur celle du ministère de Tlntérieur, fonctionna régulièrement et sans encombre pendant toute la durée de l'Empire, et je ne crois pas qu'il y ait eu un seul exemple qu'un correspondant ou un sous-correspondant ait jamais été inquiété. Quelques-uns en étaient très mortifiés, car une petite persécution aurait augmenté Timportance qu'ils aimaient à se donner. Correspondants et souscorrespondants étaient en outre chargés de créer des comités et des sous-comités, quand ils le pouvaient. Mais cela n'était pas toujours facile, car en province, où la jalousie fleurit en toute saison, les royalistes ne supportaient souvent que très impatiemment l'autorité du correspondant. Tous auraient voulu exercer ces fonctions que le mauvais vouloir de beaucoup rendaient le plus souvent platoniques. Au lieu d'être le pivot d'une force, le correspondant n'était le plus souvent qu'un bureau de renseignements, et, comme il fallait que l'on tint compte d'un dévouement d'ancien date ou d'une position sociale qui en imposât, il arrivait que les fonctions de correspondant n'étaient pas toujours, tant s'en faut, attribuées à la valeur intellectuelle
Telle fut l'organisation politique et administrative du parti royaliste, qui commença à fonctionner pendant la présidence du prince Louis-Napoléon, et qui prit fin quand M. le comte de Chambord lança, le 5 juil let 1871, son manifeste sur le drapeau blanc. L'effet
de ce document fut foudroyant. J'étais alors sous-préfet de Béthune, et j'entends encore le procureur, que l'on ne pouvait appeler procureur de la République, puisque la République n'existait pas encore, s'écrier en entrant dans mon cabinet : « Le comte de Chambord vient d'abdiquer! Nous n'avons plus qu'à nous faire républicains ou orléanistes î »
Le manifeste fut le signal de la dislocation du Bureau. Il fit désespérer du retour de M. le comte de Chambord quelques-uns de ceux qui lui avaient tout sacrifié. Tout en conservant leur foi politique, ils cessèrent de continuer de servir activement un noble prince qui, on peut le dire, pour avoir voulu s'envelopper dans les plis du drapeau blanc, renonça à mourir dans le lit d'un roi de France. Le comte de Belle val se confina dans une retraite de laquelle il ne sortit plus. Quant au marquis de la Ferté-Mun, que je rencontrai inopinément à Versailles, où mes fonctions officielles m'appelaient quelquefois, il me dit avec un accent dans lequel vibrait encore une colère mal éteinte : « J'ai dit à Monseigneur que s'il lui plaisait de passer sa vie à se casser la tète contre un mur qu'il lui était si facile de franchir, ce n'était pas un motif pour que ses conseillers et ses amis consentissent à subir la môme épreuve. » Et sur ma demande si c'était entre le Prince et lui une rupture définitive : « Définitive, me répondit-il, et je suis allé le lui dire. » En me serrant la main, M. de la Ferté- Mun ajouta : « L'avenir est aux princes d'Orléans. Vous êtes jeune, vous, et vous le verrez. » — Je suis vieux, et je ne l'ai pas encore vu.
Je pourrais citer les noms de bien d'autres qui firent défec^ion, ainsi que les intransigeants de la légitimité «e plurent à le dire, mais à quoi bon? Pour les intran-
sigeants eux-mêmes, dans leur for intérieur, le manifeste sur le drapeau blanc était une faute immense, la plus grande que l'on pût commettre. Ils ne voulaient pas consentir à reconnaitre ce que les autres avouaient hautement. Mais, pour eux aussi, ils se rendaient bien compte que la partie était perdue et, que, selon le mot du marquis de la Ferté, l'avenir était aux d'Orléans.
Je reviens aux membres du Bureau, qu'à l'exception de M. Cliapot, j'ai tous connus.
M. d'Escuns, l'inventeur de ce rouage de l'administration royaliste, pouvait être classé à la tête des enragés. « C'était un volcan », a dit de lui H. de Pêne, et ce mot le peint tout entier. J'avais longtemps cru que c'était un ancien officier de la Garde rovale, ou tout au moins un de ces anciens Gardes du corps qui croisaient le fer si facilement et quotidiennement avec les officiers en demi-solde de l'Empire.
Tout dans son extérieur respirait Tex-militaire. Eh bien! pas du tout : M. d'Escuns n'avait jamais été que bureaucrate, et il avait quitté, en 1830, le cabinet d'un ministre, dont il était chef ou sous-chef, pour s'attacher à la duchesse de Berri, qui, ne pouvant faire plus pour lui, lui avait donné cette devise : In adversis fidelis. Il avait été, naturellement, de l'expédition de Vendée. Je crois que M. d'Escuns était Béarnais.
Par un plaisant contraste, son collègue au Bureau, le comte Albert de Circourt, aspirant de marine en 1830 et démissionnaire pour refus de serment, avait au contraire tout l'extérieur et les allures du bureaucrate. C'était le meilleur homme du monde, et je l'aimais sincèrement. Esprit très fin et très distingué, écrivain de talent, il n'avait qu'un seul défaut, si toutefois c'en est un, c'était de prendre, pour ce qu'il écrivait, trop à la
lettre le conseil de Boileau. Ce n'était pas vingt fois, mais cent fois qu'il remettait son ouvrage sur le métier. Aussi me suis-jo dit souvent que le manuscrit do l'Histoire des Morisques et des Maures Mudéjares^ le seul livre qu'il ait publié, en trois gros volumes, devait représenter, par les retouches et les ratures, au moins le triple de Tœuvre primitive. Mon père avait fait sa connaissance au journal VOpinioii publique, où M. de Circourt traitait les questions étrangères. Ces deux natures d'élite étaient faites pour se comprendre et s'apprécier, et il s'était formé entre eux une solide amitié dont M. de Circourt avait bien voulu reporter une part sur moi. Lors de mes débuts littéraires, je dus beaucoup aux excellents et alïectueux conseils de cet homme de bien, dont le maréchal de Mac-Mahon fit un conseiller d'Etat. Ses précieuses qualités le firent grandement apprécier dans cette haute assemblée, dont les républicains, vainqueurs du Seize Mai, l'expulsèrent avec tous nos amis politiques.
Je n'ai pas assez connu M. de Surville pour en dire quelque chose, sinon qu'il était aussi distingué que bon et gracieux pour les jeunes attachés, ce que n'était pas au même degré le comte de la Ferronnays. Celui-ci n'était pas très en odeur de sainteté parmi nous. On lui reprochait d'être hautain et de nous regarder trop du haut de sa grandeur, ce que d'aucuns d'entre nous, qui le valaient bien comme naissance, ne supportaient pas volontiers. C'était, de tous les membres du Bureau, le seul qui fût réellement admis dans Tintimité de M. le comte de Chambord, auprès duquel il allait chaque année passer quelques mois. 11 était de service quand je fus pour la première fois à Frohsdorf. J'y arrivais très prévenu par mes collègues. Je dois à la vérité de dire
que j'eus beaucoup à me louer do lui, et il voulut'^bien me procurer, de sa garde-robe, 1 équipement nécessaire pour suivre une chasse. Il avait Thabitudc d'arranger le feu dans tous les appartements où nous nous trouvions, et comme le Prince le plaisantait un jour à ce sujet, il répondit : « Quand Monseigneur sera roi, je ne lui demande qu'une chose, c'est de me nommer grand-feutrier de France. » Mais le comte de Chambord, dont il était le contemporain et Tami d'enfance, lui aurait réservé mieux que cela. Pourtant le Prince, en riant, lui promit, ce jour-là, que les fonctions qu'il ambitionnait n'appartiendraient pas à d'autre qu'à lui.
Le marquis de la Ferté-Mun était chargé de la région du Nord, et, à ce titre, j'avais avec lui plus de rapports qu'avec aucun de ses collègues, le comte de Belleval excepté, en raison des liens de parenté qui nous unissaient. Gendre du comte Mole et père de la duchesse dVVyen, aujourd'hui duchesse de Noailles, M. de la Fcrté avait un pied dans le camp de l'orléanisme et un pied dans le camp de la légitimité. Puissamment riche, il habitait l'hiver le bel hôtel de Samuel Bernard, dans la rue dû Bac, et pendant l'été il résidait dans le superbe château de Champlatreux, que Mlle Mole lui avait apporté. M. de la Ferté avait servi dans les cuirassiers de la garde royale. II avait été remarquablement beau et on le voyait encore. Lui, du moins, avait l'extérieur et les façons d'un homme de grande race. Go qui le déparait un peu, c'était la tabatière d'argent qui reposait dans une poche de côté de sa redingote, et de laquelle il faisait un fréquent usage. D'un extérieur un peu imposant et qui attirait peu, M. de la Ferté ne tardait pas pourtant à mettre les visiteurs à leur aise, et chacun se louait généralement de Taccueil qu'il avait reçu de lui.
En raison des relations que le comte Mole lui avait ménagées avec les personnages marquants de l'entourage des princes d'Orléans, il fut l'un des principaux artisans de la réconciliation des deux branches, destinée à porter de si heureux fruits sans l'affaire du drapeau blanc. C'était un homme d'un jugement droit et sûr, mais qui n'avait rien de brillant et qui n'aurait pas été fait pour occuper les places les plus en vue dans une monarchie restaurée.'
Quant à mon parent le comte de Belleval, le dernier représentant d'une branche cadette de ma famille, séparée d'avec la mienne depuis le régne de Henri II, et qui avait alors quitté la Picardie» pour s'établir à Montpellier, il était le petit-lîls d'un président à la Cour des Compt(\s de Montpellier, dont le père et l'aïeul avaient exercé les mêmes fonctions. L'un de ses frères était mort chef d'escadrons aux grenadiers à cheval de la garde royale, un autre capitaine d'infanterie; le troisième avait accepté de servir la monarchie de juillet, et mourut ministre plénipotentiaire en Saxe. Lui seul s'était contenté d'etrvî simplement avocat. C'était l'avocat royaliste par excellence et la providence des plaideurs du parti. Célibataire endurci, il vivait absolument seul, sans même avoir aucun domestique, et cette originalité, qui le faisait passer pour un sauvage et un misanthrope, ce qui n'était nullement vrai, permettait aux membres du Bureau qu'il réunissait chez lui, et aux nombreux royalistes qui y venaient chercher le mot d'ordre, de s'épancher en toute liberté. Dans cet appartement, d'une tristesse sépulcrale, les murs n'avaienl pas d'oreilles.
Le comte de Belleval parlait bien et facilement : il avait une grande finesse et un e.iiprit très délicat, et en
môme temps très railleur, quille faisait rechercher dans les salons.
En très petit comité, quand nous étions en tête à tête, rien n'était plus amusant que de l'entendre railler doucement et sans méchanceté les travers cl les ridicules du monde royaliste, qu'il connaissait à fond et où rien n'échappait à son esprit d'observation. Je lui ai dû d'être bien informé sur toute la société d'alors et d'avoir évité des fautes dans lesquelles mon inexpérience n'aurait pas manqué de m'entrainer.
Ayant renoncé au barreau des qu'il fut nommé membre du Bureau, il faisait énormément de besogne sans en avoir l'air. M. le comte de Chambord appréciait tout particulièrement ses conseils sages et pratiques, et M. le duc de Lévis faisait le plus grand cas de lui. Après le manifeste sur le drapeau blanc, voyant que la partie était irrémédiablement perdue, il se retira dignement et se laissa oublier. C'était d'un saore.
Dans ce que l'on aurait pu appeler la maison civile de M. le comte de Chambord, toutes les charges étaient anonymes et sans rétribution aucune. 8ur ce dernier point, j'ai entendu quelquefois émettre des blâmes, très discrets d'ailleurs. Tous ceux qui approchaient le prince et exerçaient des fonctions qui auraient figuré sur Talmanach royal, n'étaient pas également bien partagés sous le rapport de la fortune. Or, s'ils recevaient le vivre et le coucher, c'était tout, et quand il fallait accompagner M. le comte de Chambord dans des dépla-
céments ou même de lointains voyages, il ne s'inquiétait pas de Tétat de la bourse de ceux qu'il conviait à le suivre, et il arrivait parfois que cette bourse était d'une maigreur à faire pitié. C'étaient de vulgaires détails sur lesquels la pensée du prince ne s'arrêtait pas un seul instant, et pourtant ces détails avaient bien leur importance.
Ainsi, pour ce qui nous concernait, nous autres (c attachés, » l'honneur de faire chaque soir la partie de \vhist de M. le comte de Chambord était une source de dépenses qui, pour ma part, me faisait trembler. Avec un enjeu d'un florin la fiche et une mauvaise veine quelque peu persistante, il y avait de quoi faire des difl'érences se chitïrant par d'assez fortes sommes. Une fois, à Frohsdorf, je me trouvai pris de si court que je dus avoir recours à M. le duc de Lévis pour payer les frais de mon retour. Je lui avouai que, faute des cinq cents francs qui m'étaient indispensables, je serais obligé de regagner Paris à pied, en tendant la main. J'étais absolument décavé. — « C'est dommage, me dit-il en riant, ([ue le courrier soit pressé, car j'aurais aimé vous voir dans ce rôle de Bélisaire ambulant. » —
Le fait est que plusieurs d'entre nous avaient des fortunes très modestes, et que le seul voyage coûtait fort cher. En ne donnant rien à l'imprévu et encore moins à la fantaisie, c'était une affaire de mille francs ; et si, par hasard, le tour de service revenait deux ou trois fois dans la même année, ce qui arrivait pour quelques-uns, on conçoit que les petits budgets se trouvaient très mal de cette double ou triple saignée. Je n'ai jamais compris, étant donné le dévouement dont nous faisions preuve, les fonctions assurément ingrates que nous remplissions, que les « attachés » n'aient pas
du moins été strictement défrayés des frais de route. C'eût été simplement justice. Aucun cadeau ne venait faire compensation à cet... oubli. M. le comte de Chambord, à ma connaissance, ne donna jamais rien à personne de ceux qui le servaient pour Thonneur. Pendant les longues années de ma vie que je consacrai à son service, et alors que mon père avait engagé et perdu de très grosses sommes pour créer et faire vivre un organe utile à la cause royaliste, je ne re(;us jamais qu'une petite pipe à fumer les cigares : elle était en écume, aux armes de France, avec un long tuyau de merisier. Le prince en avait fait fabriquer plusieurs à Vienne, et les distribua, je crois, à mes collègues.
Il était des gens qui avaient la simplicité de croire que les services de leurs ascendants ou leurs services personnels auraient pu leur mériter un titre ou une décoration. Ceux-là furent bien déçus, et je dois dire que c'était avec raison, car titres et décorations n'ont de valeur que lorsqu'il est permis de s'en parer légalement; et on ne peut le faire qu'à condition que le prince de qui ils émanent soit sur le trône et reconnu comme souverain par les autres puissances. M. le comte de Chambord fut souvent sollicité à ce sujet, mais il se montra inflexible et on ne peut que l'en féliciter. Mais Mme la duchesse de Parme, jusqu'au moment où elle fut dépossédée de ses états, aurait pu payer les dettes de son frère; elle n'y consentit pas davantage. A peine quelques français furent-ils gratifiés de l'un des deux ordres Parmesans, Saint-Louis ou l'ordre Constantinien de Saint-Georges, et je crois pouvoir affirmer que la duchesse régente ne conféra de titre à personne. Pourtant les uns et les autres, venant d'elle, auraient eu auprès de la Chancellerie française autant de valeur
que s'ils étaient émanés des empereurs de Russie et d'Autriche.
Les séjours à la cour de Parme étaient précisément encore pour les «attachés, » que leur service obligeait à y suivre M. le comte de CJiambord, une autre source de dépenses. Il était bien d'usage que la duchesse reçut à sa table l'a attaché «pendant tout le temps qu'il séjournait dans cette petite capitale ; mais celui-ci ne logeait pas au Palais et il était obligé de demander au meilleur hôtel de la ville une hospitalité qui n'avait rien de commun avec, celle des montagnards écossais. En qualité d'illustrisslmo signor, on était écorché de mains de maître. C'était une manière d'honorer un hôte du palais ducal que de le faire payer plus cher que les autres.
En définitive, et pour me résumer, je constate que l'honneur de servir M. le comte de Chambord était très dispendieux.
La maison du Prince se composait donc de M. le duc de Lévis, ministre de la maison du roi, d'un gentilhomme de service dont les fonctions équivalaient à celle d'un chambellan, et d'un attaché qui servait d'aide-decamp. Mme la comtesse de Chambord n'avait en tout et pour tout qu'une dame d'honneur, servant par semestre. Gomme on le voit, rien n'était plus simple et plus modeste.
Les gentilshommes ou chambellans, mais qui, je le répète, faisaient les fonctions sans porter le titre, servaient par trimestre ou par semestre, mais plus généralement par semestre.
Comme M. le comte de Chambord partageait également Tannée entre Frohsdorf et Venise, c'était pour lé gentilhomme six mois de séjour dans l'une de ces deux résidences. Pendant le laps do temps «que je remplis lee
fonctions d'attaché, je connus dans lo poste de « gentilhommes », le comte de Monti, le comte delà Ferronnays, le marquis de Foresta et le comte Maxence de Damas. Mais celui-ci était .à proprement parler le grandécuyer. Il avait le département des écuries et sy renfermait. Aussi, malgré sa présence, y avait-il toujours un gentilhomme de service. Depuis, à ceux que je viens de citer s'adjoignirent le baron de Raincourt, le comte de Blacas, M. du Bourg, le comte de Chevigné, et d-autres encore dont le nom ne m'est plus présent à ' Tesprit. Pour la plupart d'entre eux, mariés et pores de famille, ce service était d'autant plus pénible qu'ils se séparaient pour six mois de leurs femmes et de leurs enfants. J'ai la vanité, si c'en est une, de croire que c'est dans le parti royaliste seulement que l'on pouvait rencontrer de pareils dévouements. Pour quelques familles, ce dévouement donna lieu à des deuils doublement cruels. C'est ainsi, par exemple, que le comte de La Ferronnays mourut subitement, loin des siens, dans la propre voiture et. à côté de M. le comte de Chambord, en l'accompagnant à son château de cliasse de Pitten.
Le gentilhomme de service ne quittait le Prince que quand celui-ci se retirait dans ses appartements. 11 présentait les visiteurs français ou étrangers et répondait aux personnes qui écrivaient à M. le comtede Chambord, quand celui-ci ne jugeait pas à propos de répondre luimême ; et ceci n'était pas une sinécure pendant toute la durée de l'Empire. A table, en l'absence du duc de Lévis, le gentilhomme se plaçait en face du prince et
^faisait les honneurs. Il était naturellement de tous les voyages et déplacements.
• La dame d'honneur remplissait auprès de Mme la
comtesse de Chambord des fonctions absolument analogues. C'était alors la comtesse Emma de Ohabannos et la comtesse Caroline de Choiseul, Tune clianoinesse d'un chapitre noble de Bavière, Tautre dame de Tordre de la Croix étoilée d'Autriche, deux manières d'Ordre de Malte pour les femmes, qui les dispensaient du mariage, tout en leur assurant quelques-unes des prérogatives de la femme mariée, c'est-à-dire le titre de Madame et de comtesse.
La maison payée, ou maison domestique; se composait, de mon temps, de deux chapelains dont Tun résidait constamment à Frohsdorf, et dont l'autre, faisant plus spécialement fonction de premier aumônier, accompagnait partout, et notamment à Venise, M. le comte de Chambord. L'abbé Trébuquet, originaire du département de l'Oise, si je ne me trompe, était un digne homme, d'un aspect ascétique, qui était le confesseur du Prince. Chaque matin, il disait la messe dans une petite chapelle aménagée dans l'intérieur du palais Cavalli. Non-seulement il. avait pris le costume des prêtres italiens, mais il avait cru devoir encore prendre leur langage, du moins quant au latin de la messe. Rien n'était plus comique, et je dirai plus agaçant, pour quiconque surtout savait qu'il était un bon picar4, que de l'entendre dire des doniinoum voubiscoum auxquels le valet de pied, qui servait de clerc, répondait des et cuin spiritu tno avec l'accent français le plus pur. Je faillis y être pris la première fois que je: vis l'abbé Trébuquet, et je me disposais à lui parler italien, langue qui m'était assez familière, lorsque, fort heureusement, le duc de Lévis m'arrêta à temps : — « Qu'allez-vous faire, malheureux ? me dit-il. Laissezlui cette innocente manie et sachez qu'il est aussi pi-
card que vous-même et que naturellement vous puissiez souhaiter qu'on le soit ? »
L'autre chapelain cédait le pas à celui qui paraissait être son chef hiérarchique et se renfermait dans une attitude aussi modeste qu'efTacée.
Venait ensuite le médecin, le docteur Carrière, boule vardier dans Tâme, qui préférait Venise à Frohsdorf, et qui préférait surtout Paris où il n'allait jamais assez à son gré. Très dévoué à son maître, le docteur était pourtant de la race des frondeurs, et son esprit caustique et gouailleur le disposait trop à ce rôle. Il se moquait un peu de tout et de tous, et je le soupçonnais, en mon for intérieur, d'être légèrement matérialiste et libre-penseur. Passant au crible de ses épigrammeâ les nombreux visiteurs, il avait bientôt fait de découvrir les ridicules plus ou moins grands auxquels inconsciemment chacun donne asile, et il ne faisait pas bon de tomber sous sa griffe. Quand on Técoutait railler, on s'amusait naturellement, mais on pouvait avoir la certitude de lui servir de cible dès qu'on aurait les talons tournés. Il m'arriva souvent de lui dire que l'oisiveté est mauvaise conseillère et qu'il aurait fallu une belle et bonne épidémie à Frohsdorf pour le remettre d^ns^ son assiette bienveillante. A Frohsdorf, en effet, le docteur était non-seulement le médecin du château et de la colonie française assez nombreuse, mais c'était aassi celui du village. Il ne chômait pas tant ; tandis qu*à Venise, son unique occupation était de ne rien faire.
Le secrétaire, qui cumulait ses fonctions avec celle de trésorier, était M. Moricet. Il avait quitté la France en 1830, y laissant une fiancée à laquelle il avait fait promettre de l'attendre jusqu'à la Restauration. Il est
mort kVàge de 90 ans, célibataire. On n'aurait jamais cru, à le voir, modeste, réservé, du caractère et des mœurs les plus douces, qu on se trouvait en présence d'un des héroïques combattants de la Vendée, en 1832. Il poussait la modestie jusqu'à no jamais porter la croix de chevalier de Tordre de Saint-Louis de Parme, que la duchesse de Parme lui avait donnée, précisément en récompense de sA belle conduite en Vendée. Très attaché à ses fonctions, qu'il remplissait avec un zèle et un soin au-dessus de tout éloge, il vivait surtout avec ses papiers et ses chiffres, et pour le voir il fallait aller le surprendre dans sa retraite, où il accueillait les visiteurs avec la plus parfaite bonne grâce. Dans les dernières années, on lui avait adjoint un sous-secrétaire, M. Huet du Pavillon, que M. le comte de Chambord désigna comme son exécuteur testamentaire, ce qui était le plus bel éloge que le Prince put faire de sa fidélité, et la preuve la plus éclatante qu'il put lui donner de sa confiance.
Les deux chapelains, le docteur et les deux secrétaires logeaient à Venise dans le palais Cavalli même, mais à Frohsdorf ils demeuraient dans le village. Chacun avait sa maison. Ils se réunissaient chaque jour pour prendre leurs repas en commun ; et généralement le dimanche, jour où il n'y aA^ait pas d'étrangers invités, M. le comte de Chambord les conviait à sa table. — « C'étaitla trêve de Dieu », — comme disait plaisamment le docteur, car ce jour-là, il s'abstenait de taquiner l'abbé Trébuquet, ce dont il ne se faisait pas faute dans leurs repas intimes et quotidiens. L'ascétisme de l'abbé lui portait sur les nerfs, et le docteur affectait devant le digne prêtre des théories hardies et subversives qui le faisaient bondir et provoquaient des discussions achar-
nées, au profond désespoir de Texcellent M. Moricet, et à la grande joie de M. Huet.
Je ne m'étendrai pas siir la domesticité qui était nombreuse et entièrement composée de français. Beaucoup étaient mariés et avaient des enfants. Tout cela peuplait Frohsdorf et formait comme un village français à côté du village allemand. A tel point, qu'en sortant du château et en ne dépassant pas certaines limites, on aurait pu se croire en villégiature dans un département quelconque de ce pays qui aurait certes tant gagné à avoir M. le comte de Chambord pour Roi.
Frohsdorf avait primitivement appartenu aux comtes Hoyos, dont l'un des descendants est aujourd'hui ambassadeur d'Autriche-Hongrie auprès de la République française. Ceux-ci le vendirent au général russe Yermoloff, de qui l'acheta M. le comte de Blacas, qui le céda à M. le comte de Chambord. M. le comte de Chambord partageait également son temps entre Frohsdorf et Venise. Quand la France eût jeté la Vénétie à l'Italie, comme on jette un os à un chien, le Prince vendit le palais Cavalli au baron Franchetti et passa Thiver à Goritz dans une modeste villa, la villa Bœckmann, où il était fort à Tétroit et où il lui était impossible de recevoir d'autres hôtes que ceux qui étaient attachés à sa personne. Je n'en dirai rien par l'excellente raison que je n'y suis jamais allé, et que je ne connais de Goritz que le panorama très pittoresque que l'on découvre en chemin de fer. Mais il n'en est pas de même de Frohs-
dorf dont le souvenir, après tant d'années, est resté aussi présent à mon esprit, dans ses moindres détails, que si je l'avais quitté hier.
L'accès de Frohsdorf n'était pas des plus commodes, car après avoir changé de chemin de fer à Vienile, il fallait descendre à la station de Neustadt, distante encore de deux lieues du château. On trouvait à la gare des fiacres de forme antédiluvienne, mais pourvus d'excellents chevaux, qui vous transportaient à fond de train jusqu'au but si souhaité du voyage. Ce trajet, succé dant sans interruption à une course à toute vapeur et sans s'arrêter de Paris à Vienne, était le coup du lapin. Pour comble de disgrâce, en arrivant, après avoir remis la correspondance dont on était porteur, il fallait s'ha biller sur-le-champ et paraître au déjeûner où l'on ne faisait pas toujours bonne figure. On se trouvait généralement dans un état de somnambulisme qui n'était pas plus favorable à la conversation qu'à l'appétit. On éprouvait la vague sensation que l'on mangeait et que l'on répondait quelque chose, sans trop savoir quoi, par exemple, aux questions que le Prince a^ous adressait.
Frohsdorf n'était certes pas une résidence gaie, et l'aspect du château lui-même et du pays qui l'environne ne sont pas faits pour évoquer à l'esprit de souriantes images. Vivre à Frohsdorf, c'était être deux fois exilé.
L'édifice dans lequel M. le comte de Chambord a passé la majeure partie de son existence, est un vaste parallélogramme dans le style du xviii® siècle, revêtu d'une couche d'ocre jaune. La façade qui regarde le Nord présente neuf fenêtres et cinq pilastres surmontés de chapiteaux corinthiens ; celle du Midi a onze fe-
nêtres et elle est plus ornée. La chapelle est à Touest et s'accuse par un renflement de la muraille. Ce carré est flanqué de tours si profondément engagées dans les murailles qu'elles ne paraissent avoir été destinées qu'à en arrondir les angles. On y pénètre par un pont en pierres qui donne accès dans un grand vestibule sur lequel débouchent, à gauche, les appartements de réception, et, à droite, l'escalier qui conduit aux étages supérieurs. Ce vestibule, que traversent les voitures, met en communication le dehors avec la vaste cour carrée, entièrement sablée, et dépourvue de tout ornement comme de toute végétation.
Les appartements de réception ne répondaient pas, comme au palais Cavalli, à la dimension de l'édifice. Ils se composaient d'une salle à manger réunie au salon par une salle de billard. Le jour où j'arrivai pour la première fois à Frohsdorf, je fis, dans cette salle à manger, une entrée triomphale, comnie on allait se lever de table, le déjeûner terminé. J'avais oublié que l'heure de Vienne n'est pas celle de Paris. Le grand salon, ou salon rouge, pourvu d'un mobilier fort peu luxueux, et quelque peu défraîchi, n'était décoré que de quelques toiles, dont plusieurs avaient une certaine valeur artistique, tels que les portraits de Henri IV par Porbus, de Louis XVI, du duc de Bourgogne et du duc d'Anjou, par Rigaud ; les autres, ceux de Louis XVI, du duc et de la duchesse d'Angoulême, du duc et de la duchesse deBerry, n'avaient d'autre importance que celle du souvenir et auraient avantageusement soutenu la concurrence avec les portraits officiels que recelaient toutes les préfectures et sous-préfectures avant que la France n'eût le bonheur d'être en République. Je n'excepterai pas de cette catégorie le portrait de Mme la comtesse
de Cliambord, fait par Pérignon dans Tannée qui suivit son mariage. Jamais le peintre des femmes ne fut plus mal inspiré.
De ce salon, où Ton se tenait avant et après les repas, on passait dans un petit salon dont le meuble le plus remarquable était une armoire vitrée contenant quelques armes de guerre et de chasse, plus précieuses par les souvenirs qu'elles rappelaient que par leur travail. Il y avait des fusils de chasse provenant du roi Charles X, des épées du duc d'Angoulême et du duc do Berry, et une claymore que le Prince avait portée au cours d'un voyage qu'il fît dans sa jeunesse en Ecosse.
C'est dans ce corridor, qu'étaient rangés dans un râtelier les fusils de chasse servant au Prince et à ses invités. Il y en avait bien une trentaine, tous fusils du système Lefaucheux, fort simples, et portant à la plaque de couche un petit écusson de métal avec un numéro d'ordre.
Toutes ces pièces, prenant jour sur la façade du midi, avaient vue sur le parterre dessiné à la française et étaient mises en communication directe avec lui par un très vaste perron de plusieurs marches. Ce parterre, rectangulaire, symétrique, et d'un aspect glacial, conduisait par des allées de charmilles au grand parc où l'on trouvait du moins une luxuriante végétation, et qui gravissait les premières déclivités des montagnes qui séparent l'Autriche de la Hongrie; des troupeaux de daims s'y ébattaient en toute liberté. Si, parfois, un coup de fusil retentissait dans leur solitude, si le soir un de leurs compagnons manquait à l'appel, c'était que leur royal maître avait dirigé de ce côté sa promenade quotidienne,' ou qu'il avait voulu procurer à un hôte de distinction un plaisir barbare et trop facile.
J'aurais bien souhaité pénétrer dans ce parc autrement qu'avec une canne et en simple promeneur, mais j'étais trop de la maison et un seigneur de trop peu d'importance pour que Ton eût jamais songé à m'y inviter.
Au premier étage, sur un long corridor, s'ouvraient du môme côté les appartements occupés par Mme la duchesse de Parme, par le duc de Lévis, par les princes étrangers, les hommes importants du parti, et, dans les dernières années, par les neveux de M. le comte de Chambord, le duc de Parme et le comte de Bardi. Les jeunes gens se partageaient le second étage, dont les chambres assez étroites n'étaient éclairées que par une seule fenêtre qui permettait de juger de l'épaisseur remarquable des murailles, mais qui mesurait avec un peu trop de parcimonie l'air et le jour. Ma chambre, semblable à toutes les autres, n'avait d'autres meubles qu'un petit lit, une table de bois peint, quelques chaises, un pliant pour recevoir la malle, et un gigantesque poêle de faïence qui montait jusqu'au plafond et qui occupait presqu'un quart de la pièce ; il flambait nuit et jour et y entretenait une température de serre chaude, grâce aux soins du valet de pied spécialement attaché à mon service et qui s'acquittait de ses fonctions de façon à ne pas me laisser formuler un désir.
Un détail curieux en passant. Dans cette maison royale, le service n'était pas gratuit. Ceux qui me lisent A'^ont se récrier, et pourtant rien n'est plus sincère que ce que je dis là. Il est partout d'usage, quand on quitte une maison où on a reçu l'hospitalité, de laisser une gratification au domestique qui vous a servi. Cette gratification est basée sur les ressources ou la générosité de celui qui la donne. Chez M. le comte de Chambord il nen était pas de même. On était officieu-
sèment prévenu, par un collègue ou par quelqu'un du service, qu'il était d'usage de remettre au valet de pied qui vous avait été attaché, une somme représentant autant de florins que vous aviez passé de jours sous le toit du Prince. Or, comme le florin d'Autriche représente 2 fr. 47, si Ton avait séjourné pendant un mois, il fallait donner trente florins de gratification... soit 1)4 fr. 10. Pour tant d^argent, on avait le droit d'être bien servi.
A second étage également, se trouvait la bibliothèque renfermant environ 15.000 volumes, qui aurait été pour nous une précieuse ressource, mais qui nous était aussi scrupuleusement fermée que le grand parc. En dehors de la lecture des journaux, il n'y avait aucun auxiliaire pour combattre l'ennui qui, les jours de mauvais temps, pesait sur lès épaules de chacun comme un manteau de plomb. A côté de la bibliothèque était le fumoir, qui trahissait sa destination par des émanations caractéristiques et dans lequel seulement les adeptes de la pipe ou du cigare aA^aient le droit de satisfaire leur passion. Il était interdit de fumer, même dans sa chambre, et cette prohibition fai'^ait également l'objet d'un avis officieux adressé au nouvel arri- \ant.
La chapelle, située au rez-de-chaussée, était assez A*aste, mais très simplement décorée. On eut dit une modeste église de village: les paysans de Frohsdorf y étaient admis, ce qui complétait Tillusion. Chaque jour, les deux chapelains y célébraient la messe, et chaque jour, M. le comte de Chambord assistait à celle de l'abbé Trébuquet. Le dimanche, les gens de service, réunis dans une tribune cachée par l'autel, chantaient l'office en musique, accompagnés par la lingère qui
tenait lieu de maître de chapelle, et ils s'en acquittaient d'une manière surprenante pour des gens à qui les moindres notions de Tart musical étaient absolument étrangères. J'y ai remarqué quelques belles voix qui n'auraient pas été déplacées dans les plus grandes églises de Paris.
Les écuries, dont les bâtiments n'avaient qu'un rezde-chaussée, formaient un carré entourant une vaste cour, et le tout situé à la droite du château. Le comte Maxence de Damas, qui avait tout ce service sous sa direction, y avait fixé sa résidence. Il était le seul de l'entourage du Prince qui n'habitait pas le château. De son petit appartement, très gai et très confortable, et où tout rappelait le sportman émérite, il pouvait embrasser d'un coup d'œil l'ensemble du département dont la surveillance lui était confiée : on retrouvait là un petit coin de Paris.
Les écuries étaient bien tenues, cela va sans dire, mais avec une extrême simplicité, de laquelle, dans bien des châteaux, on ne se serait pas accommodé. Les chevaux, choisis avec soin en Angleterre et en Normandie, et dressés par M. de Damas lui-même, étaient à Taise dans de vastes boxes. On y avait pourvu à tout ce qui pouvait intéresser leur bien-être, mais sans rien sacrifier à un luxe inutile. Devant la stalle où prenait ses ébats Tristan, le cheval favori du Prince, un palefrenier, qui se piquait d'être un artiste, dessinait chaque matin sur le pavé, avec de la craie, l'écusson de France, entouré de ses attributs les plus compliqués. Dans un coin, était un tout petit cheval, de la taille d'un chien des Pyrénées, sur lequel le fils d'un cocher, un enfant de dix ans, revêtu du costume de postillon de Tancienne poste française, allait chaque matin cher-
cher à la ville voisine, à Neustadt, les lettres et les journaux.
11 y avait trois cochers : le premier, un habile homme, à la prestance majestueuse, avait refusé, par affection pour «on royal maître, d'entrer au service de l'empereur Napoléon 111. Mais il arrivait souvent que M. de Damas conduisait lui-même et prenait la place du cocher. 11 conduisait même en postillon une Daumont à deux chevaux. C'était un plaisir pour lui, sans quoi on aurait peine à comprendre un acte de courtisannerie trop accentué. Qu'on serve les princes, soit, mais qu'on leur serve de laquais, non pas. 11 arriva même à ce sujet une assez amusante aventure à M. de Damas. On l'avait chargé d'aller à Neustadt chercher une archiduchesse quelconque — je ne me souviens plus laquelle, il y en a tant ! — avec une Victoria attelée à la Daumont à deux chevaux ; M. de Damas devait escorter à cheval la voiture. Au lieu de cela, sans prévenir personne, M. de Damas endosse un costume de postillon aux couleurs de la maison de France, enfourche le porteur et ramène de Neustadt Tarchiduchesse qui, chemin faisant, n'avait pu s'empêcher de remarquer la bonne mine et l'élégante tournure de son postillon. Je laisse à penser quelle fut sa stupéfaction en apercevant quelques heures après dans le salon le même postillon, alors très correctement vêtu de l'habit noir, qui s'entretenait familièrement avec M. le comte de Chambord auquel il racontait son équipée. Charmé de l'histoire et voulant faire durer le quiproquo le plus longtemps possible, le Prince s'approche de l'archiduchesse dont une exclamation avait trahi Tétonnement qu'elle raconta naïvement au Prince : - — ' «Ne soyez pas trop scandalisée, lui dit-il, si j'admets ce postillon à ma table en votre pré-
sence, mais il m'est si dévoue ! Il m'a supplié de le faiix' diuer avec une Archiduchesse, et je n*ai pas eu le courage de le lui refuser. » — stupéfaite de cette étrange
• confidence, TArchiduchesse conserva pendant tout le dîner un maintien digne et compassé, tandis que M. le comte de Chambord affectait de causer chevaux et écurie avec M. le comte de Damas qu'il appelait par son prénom de Maxence. Ce ne fut qu'au sortir de table, après le dîner pendant lequel nous avions fait des efforts désespérés pour garder notre sérieux, que le mot de l'énigme fut révélé à la pauvre Archiduchesse, qui prit son parti de rire pour faire chorus avectous les assistants.
Avant que M. le comte de Damas ait été investi des fonctions de grand-écuyer, elles avaient été remplies pendant plusieurs années par M. Roger, ancien officier supérieur de cavalerie, démissionnaire en 1830. et qui pasçjait, à juste titre, pour être un des plus habiles écùyers de France. Il s'était rendu célèbre par une prouesse que bien peu de cavaliers auraient pu accomplir. Son père, qui habitait Bordeaux, et qui s'y était compromis pendant les Cent-Jours pour la cause royaliste, avait été condamné à mort. Ayant obtenu, je ne sais comjnent, qu'il serait sursis à l'exécution, M. Roger était accouru à Paris à cheval, et il était retourné à Bordeaux de la même façon, emportant la grâce de son père. Dévoué au Prince comme le chien l'est à son maître, M. Roger avait les défauts de 3es qualités: il aimait les chevaux difficiles et ne les dressait pas suffisamment, car, avec sa science infinie, les chevaux dont il se rendait facilement maître devenaient iïidpmptables entre des mains moins habiles. A la suite
. d'un accident de voiture, dont Mme la comtesse /le
Ghambord' fut Aictime, et de tiraillements avec les gens d*écurie que M. Roger traitait comme ses anciens soldats, il fallut se séparer du vieux serviteur à qui M. le comte de Ghambord continua généreusement do servir jusqu'à sa mort Tintégralité de son traitement. M. Roger vint alors se fixer à Abbeville, pays natal de sa femme, et il montait avec passion les chevaux que quelques royalistes avaient la bonté de mettre à sa disposition. G'est ainsi qu'il fut amené à commencer mon éducation équestre, et j'ai conservé les souvenirs les plus cuisants d'une certaine cravache qui était en relations plus fréquentes avec mes reins qu'avec la croupe de mon excellente jument irlandaise.
M. le. comte de Ghambord aimait passionnément l'exercice du cheval, quoiqu'il ne fut pas excellent cavalier, ainsi que trop de fidèles se plaisaient à le proclamer, d'après ce système qu'un prince sait tout faire et fait tout mieux que tout autre. M. Roger, certes, plus compétent que personne, me donna sur ce sujet des renseignements très catégoriques, et je soupçonne que les observations incessantes dont il harcelait le Prince au cours de ses promenades, contribuèrent, aussi bien que son caractère, à provoquer une séparation dont le pauvre homme ne pût jamais se consoler.
Quand on ne chassait pas, l'emploi de la journée était le même qu'à Venise, avec les distractions en moins, ce qui rendait le séjour de Frohsdorf particulièrement pénible à quelques-uns d'entre nous. Si Ton voulait, faire quelque excursion dans les environs, aller visiter un village de Hongrie, il suffisait d'en parler au comte de Damas qui mettait obligeamment une voiture à votre disposition. Lorsque le comte de Damas était en France, c'était le bon docteur Garrière qui se chargeait d'aller
intriguer auprès du premier cocher, et après un entretien mystérieux entre ces deux augures, il se trouvai^^ toujours qu'un cheval avait manifesté un si vif désir de faire une promenade qu'il fallait absolument lui donner satisfaction.
Pour ma part, je n'usais guère de cette faculté ; je préférais me perdre dans la campagne, à pied, et je dirigeais mes promenades vers les bords sinueux et pittoresques de la petite rivière qui traverse le village. Chemin faisant, je croisais des paysans qui, non contents de me saluer, venaient à moi et m'embrassaient les mains. Cela se fait sans servilité, comme une chose toute naturelle ; c'est la marque de respect que l'inférieur donne à celui qu'il reconnaît pour lui être supérieur en tout. La première fois que ceci m' arriva, je restai stupéfait, et je regagnai le château en évitant les passants, et avec les mains enfoncées dans les profondeurs de mes poches. Mais on m'apprit que tel était l'usage, et que cet usage était si bien enraciné que les paysans s'offenseraient si quelqu'un tentait de s'y soustraire.
Je me laissai donc embrasser les mains par ces braves gens d'Autrichiens, en pensant à nos paysans de France qui ne saluent guère et qui n'ont pas de plus grands ennemis que ceux qui s'étudient à leur vouloir et à leur faire du bien ; à ces paysans d'un petit coin de mon département de la Somme, qui, il y a quelques années à peine, incendiaient les châteaux des propriétaires quand ceux-ci voulaient se permettre de disposer en faveur d'autres locataires des terres qu'ils occupaient.
Nos révolutionnaires trouveront que l'Autriche est un pays rétrograde, où la civilisation n'a pas fait un pas
depuis un siècle. Pour ma part, je préfère un peuple qui s'arrête, qui recule même, à une nation qui, comme la nôtre, court à bride abattue dans la voie du progrès et s'y casse le cou.
L'heure du dîner réunissait tout le monde dans le salon, mais, dans l'intervalle des deux repas pris en commun, on n'avait pas, comme à Venise, mené la vie indépendante et solitaire. Dans cette demeure isolée et profondément triste, on n'aurait su se sufïîre à soimême ; on se recherchait volontiers ; on se fréquentait ailleurs que sur le terrain officiel du salon, et les hôtes habituels s'ingéniaient ii procurer les distractions bien nécessaires à ceux qui n'y faisaient que passer. Les visiteurs qui n'étaient pas mandés ou attendus, ceux qui, en un mot, n'étaient pas de la maison, devaient s'arrêter à Vienne, écrire au gentilhomme de service lequel, après avoir pris les ordres du Prince, répondait par une invitation à dîner et quelquefois, mais rarement, à passer la nuit.
J'ai vu une fois, à Frohsdorf, l'archiduc Maximilien, oncle de Mme la comtesse de Chambord, vieillard aussi distingué qu'aimable. Mais ce n'était ni lui, ni ses deux aides de camp qui avaient le pouvoir de jeter quelque gaieté dans cet intérieur essentiellement mélancolique. L'archiduc n'apparaissait qu'aux heures des repas, et les aides de camp, deux grands seigneurs, tous deux officiers du régiment d'infanterie Archiduc Maximilien et chevaliers de Tordre Teutonique dont rArchiduc était Grand-Maître, c'est-à-dire condamnés au célibat... ofQciel, conservaient avec nous une réserve de commande et des façons cérémonieuses comme s'ils s'étaien^ cru sans cesse au milieu de. la Cour d'Autriche. En raison de leur sérieux imperturbable et des nombreuses
décorations qui étoilaient leurs uniformes blancs, nous les appelions « les Pompes funèbres. »
Nous redoutions donc la présence « d'illustres étrangers », et nous aimions surtout les dîners du dimanche quand, à notre petit cercle très restreint, s'adjoignait le contingent des deux chapelains, des deux secrétaires et du docteur. On n'était plus alors en Allemagne, mais en France, dans un château quelconque. Pour que rien ne troublât l'illusion, le Prince se mettait à une table de whist, la princesse travaillait, avec sa dame d'honneur, à quelques vêtements destinés à des enfants du village. Ceux qui ne jouaient ni au whist ni au billard, se groupaient autour de Mme la comtesse de Chambord qui, si elle restait volontiers silencieuse, aimait qu'on parlât, surtout de la France quelle ne connaissait pas, mais à laquelle elle s'intéressait comme si elle y avait toujours vécu. Dans ce cas, il ne fallait pas craindre d'élever la voix à un diapason inaccou* tumé, car la Princesse était un peu plus que dure d'oreille, et il se trouvait que, croyant parler pour elle seule, on parlait pour tout le monde. Ceux qui îi'étaient pas au courant de cette surdité croissante, et croyaient, par respect, devoir mettre une sourdine à leurs voix, étaient la cause de quiproquos et de coqs-à-l'âne des plus réjouissants, auxquels M. le comte de Chambord mettait fin en vous criant : — « Parlez donc plus haut, ma femme ne vous entend pas » — . Le Prince, qui avait l'oreille aussi fine qu'il avait le regard perçant, se montrait peu charitable pour cette infirmité qui gênait si visiblement la pauvre princesse et la frappait de mutisme. C'est devant elle qu'un jour, en riant aux éclats, il disait ce mot cruel : — « De tous mes cousins d'Orléans, celui avec lequel ma femme s'entend le mieux,
c'est Joinville. » — Or, personne n'ignore que le prince de Joinville est sourd à ne pas entendre Dieu tonner. Le fait est qu'une conversation entre eux ne devait pas manquer d'originalité.
A dix heures, lesprinces se retiraient, et les fumeurs, à qui cette longue privation donnait des ailes, se précipitaient vers le fumoir, mais non sans avoir préalablement remplacé l'habit par un autre vêtement plus commode, un veston, voire même un coin de feu. En pareille circonstance, le duc de Lévis ne manquait jamais d'apparaître enveloppé dans une immense robe de chambre et coiffé d'un bonnet grec : on eut dit un marchand d^ dattes. A peine était-il entré que Ton se mettait à une table de whist, et à peine avait-on les cartes en mains que le duc de Lévis s'en prenait à M. Moricet pour lequel il avait une profonde estime et qu'il s'appliquait à taquiner. Il excellait dans ce genre de plaisanterie qui consiste à dire des énormités tout en gardant une gravité imperturbable. Il affectait alors de parler marseillais, car il savait que ce doux idiome avait la propriété d'exaspérer le bon M. Moricet. Je me souviens de certaine histoire de la rue Rompe-cu, « la plus belle rue de Marseille », qui plongea M. Moricet dans le plus profond désespoir. Pendant que les éclats de rire partaient de tous côtés, et que • l'excellent M. Moricet se rebiffait et ergotait, le duc deliévis, seiil, restait froid, mais son bonnet grec prenait dfeis attitudes belliqueuses. Il n'aimait pas le tabaé^ihtais il aimait beaucoup le whist ; la passion de l'un l'emportait sur l'aversion de l'autre et lui faisait supporter sans broncher l'atmosphère trop parfumée dans: laquelle nous nous mouvions. Le duc s'en vengeait sur une lorgue pipe à tuyau flexible que M. Moricet affectionnait par-
ticulièrement et qui, éteinte et rallumée à chaque instant, arrêtait toujours son propriétaire au milieu des coups les plus savants ; le duc la comparait irrévérencieusement à l'utile instrument que les Hindous rapportèrent un jour à Jacquemont sur un riche coussin, le prenant pour sa pipe des jours de cérémonie. . Il était rare que M. le comte de Chambord ne vint pas nous retrouver au fumoir et recommencer un nouveau whist qui se prolongeait fort tard, parfois jusqu'à deux heures du matin. Le Prince jouait vite et bien. L'enjeu était d'un florin la fiche (2 fr. 47) ce qui, pour des étrangers ou serviteurs de passage comme moi, se chiffrait au moment du départ par des différences considérables. Lors de mon premier voyage à Frohsdorf, je m'étais proposé de rapporter une Blinda, grande houppelande de paysan hongrois, en peau de mouton recouverte de cuir blanc, ornée de broderies en soie très finement exécutées et représentant des fleui^ aux couleurs les pl)is éclatantes.
M. le comte de Chambord m'avait déjà maintes fois recomrr^gpdé d'en choisir une ayant un vase de fleurs brodé précisément à l'endroit correspondant à celui sur lçq\4el oi]il$'assicd, en m'afïîrmant que cette disposition ^fcaiit. l^)ln#ô}pius ultra de l'élégance et du bon ton. |j£^{fj,ie.fv^h^,:)en décida autrement, et, quand je regfi,rjtis^ iV,|;g(>>tjestait seulement l'<irgent nécessaire pour
, '.^e^ sojiiiét'WPiinies avaient un grand charme. Ceux f|uii>'<(^i|ritfgp«iî^U M. le comte de Chambord ainsi, ne l^Oiiyaieii.'t;^ sft);ITOq^i> de Tavoir bien connu. Il fallait iç^y<)i(r eu, i^)fii)Oïirmi fortune de vivre dans son intimité ,^^Uèz J«i lîftu^ixsavoir tout ce que renfermait de J>Q^t^^;;.tia/j|îà»ftK>.fi*é,:'^le cœur de celui qui> malheu-
reusement pour la France, ne parvint pas à régner sur elle.
C'est à Venise que je vis pour la première fois M. le comte deChambord. Je venais d'être nommé « attaché » et mon père avait voulu « m'offrir ;^ lui-même au Prince qu'il ne connaissait pas plus que moi. Je n'oublierai jamais comment, quand la porte du cabinet où le. Prince nous attendait, ayant été ouverte par le duc de Lévis, mon pauvre père s'agenouilla sur le seuil, ainsi qu'il eût fait dans un sanctuaire, et comment M. le comte de Chambord se levant, alla vivement à lui, le releva et l'embrassa.
Mon père fut accueilli avec une distinction toute particulière, et comme M. le comte de Chambord devait quelques jours après aller passer à Parme les fêtes du carnaval, il demanda à mon père de l'y accompagner, afin, dit-il, de le conserver plus longtemps auprès de lui.
Il faut bien dire que cet accueil coûtait à mon père environ cent cinquante mille francs ; voici comment :
Tout le monde sait que la Revue des Deux-Mondes était une petite église orléaniste et quasiment librepenseuse. Au point de vue politique, elle n'avait aucune portée et aucune utilité. On parlait alors beaucoup de la fusion, mais les royalistes et les orléanistes qui la souhaitaient, en parlaient à distance, et, pour se donner des poignées de main, ils restaient à une portée de fusil les uns des autres. Il y avait un point de contact à créer ; il fallait trouver un terrain de réunion, un local où l'on put mettre les uns et les autres en présence sans les effaroucher par un appareil de politique. Ce fut à la littérature que mon père demanda la solution désirée. Il créa la Revue contemporaine, un re-
cueil absolument identique à la Revue des Deux- Mondes, et qui n'en différait que par la couleur de sa couverture. Elle en différait encore pourtant par deux points très essentiels, par Tesprit royaliste-fusionniste et catholique qui l'inspirait, et par le prix fort élevé qu'étaient payés les articles. J'ai raconté ailleurs, au courant de ces souvenirs, la création et l'existence de ce grand recueil littéraire qui s'approcha d'aussi près de la politique qu'il était permis de le faire alors sans avoir déposé de cautionnement, formalité que le gouvernement impérial refusa constamment et obstinément de laisser remplir à mon père. Ce récit intéresse trop l'histoire littéraire de notre temps pour qu'il n'excite pas quelque intérêt chez ceux qui me liront. Mais il demande trop de développement pour trouver ici sa place. Je me bornerai à dire que cette entreprise, fort utile à la Monarchie, et qui avait atteint pleinement son but de mettre en présence les sommités de la légitimité et de l'orléanisme et de disposer ces derniers à travailler au rapprochement qui s'opéra plus tard, avait coûté à mon père quelque chose comme cent cinquante mille francs. C'était de l'argent bien placé, mais c'était beaucoup d'argent, et mon père avait donc quelque droit à être bien accueilli pour un sacrifice pécuniaire auquel trop de gens, parmi les royalistes, se sont toujours fait un devoir de se montrer réfractaires.
Voici ce que j'écrivais alors, au sortir de cette première audience, et sous l'empire de l'impression qu'elle m'avait causée : « Je n'ai pu me défendre, je l'avoue, « d'une bien vive émotion en me trouvant pour la <c première fois, en présence de l'héritier de nos rois. « M. le comte de Chambord est de taille moyenne et de « forte corpulence ; une claudication prononcée, suite
«c d'une terrible chute de cheval, allourdit sa dé- <c marche; mais quand il est au repos, c'est un vrai « roi. La tête est superbe, couronnée de cheveux « blonds, et illuminée par des yeux bleus dont le re- « gard caresse en même temps qu'il pénètre. D'épaisses « moustaches et une royale donnent un puissant ca- « chet de virilité à ce visage empreint d'une incompa- « rable majesté, ouvert, bon et énergique. Le prince est « vraiment beau, plus beau que les princes de sa race, (c car il n'a pas le nez caractéristique des Bourbons. » Tel m'apparut M. le comte de Chambord quand je le vis pour la première fois. Depuis lors, j'aurais pu ajouter quelques ombres au croquis, car le Prince semblait comme prendre à tâche de perdre de ses avantages physiques. L'année suivante, il avait réduit sa royale jusqu'à n'être plus qu'une simple mouche découvrant le menton, et il avait laissé pousser des favoris courts qui élargissaient son visage et lui enlevaient d'une manière surprenante une grande partie de sa distinction. M. de la Ferronnays portait ainsi la barbe, et le Prince avait trouvé opportun d'imiter l'exemple de son ami, sans penser que ce qui va bien à l'un va parfois très mal à l'autre. Soit qu'il se fut rendu compte par lui-même que cette mode lui séait mal ou qu'on le lui eût fait observer, toujours est-il que cette fantaisie ne dura pas longtemps. M. le comte de Chambord laissa alors croître toute sa barbe et la conserva jusqu'à sa mort.
Il était certes mieux ainsi, mais assurément moins bien qu'avec les moustaches et la royale. Je n'admets pas d'ailleurs les princes à barbes. Cela n'a rien de majestueux, cela fait mauvais effet sur les pièces de monnaies, et comme un souverain ou celui qui aspire à le devenir est destiné à être le chef de l'armée, comme
il est appelé à porter plus souvent l'uniforme que l'habit noir, il me semble tout indiqué et absolument logique qu'il se fasse une tête en rapport avec le costume qu'il doit revêtir. Or, chez nous le militaire, grâce à Dieu, n'a pas de barbe. J'avoue que le roi des Belges, avec sa barbe de fleuve, ne me dit rien, pas plus que l'empereur d'Autriche avec ses longs favoris qui lui donnent une fâcheuse ressemblance avec M. de Rothschild.
M. le comte de Chambord était gai et riait volontiers, d'un rire éclatant et sonore. Quand il parlait, on écoutait avec charme sa voix musicale et bien timbrée. Il avait la voix forte et parlait haut, encore bien plus haut s'il s'adressait à la Princesse et s'il racontait quelque chose qu'il voulait que celle-ci ne perdit pas. Si on l'avait entendu, en fermant les yeux, on ne s'y fût jamais trompé : c'était la voix du maître.
« Mon cher » était l'expression qu'il avait adoptée en s'adressant à ceux qui vivaient dans son intimité, et elle revenait très fréquemment dans la conversation.
M. le comte de Chambord avait le talent de faire causer; je l'ai vu accomplir, sous ce rapport, de véritables miracles et donner à des muets le don de la parole. Il était pieux et profondément attaché aux devoirs et aux pratiques de la religion, mais sa dévotion n'allait pas jusqu'à l'intolérance.
Assistant chaque jour à la messe, il n'obligeait personne à suivre son exemple, et ne paraissait pas remarquer parmi les visiteurs ceux qui s'abstenaient.
M. le comte de Chambord avait réglé l'emploi de sa vie d'une manière invariable. Levé de grand matin, il consacrait au travail et à la correspondance les premières heures de la journée. Quand je dis travail, je ne
veux pas dire travail exclusivement politique, car, après le voyage qu'il fit en Orient, en Palestine et en Egypte, dans Tautomne de 1861, le prince entreprit d'en écrire la relation très étendue, et je sais qu'il mena l'entreprise à bonne fin. Pour un moment, il fut même question de publier cette relation ; j'ignore ce qui y mit obstacle ; en tout cas ce fut très regrettable, car, outre que c'était un livre curieux à tous les titres, c'eût été une œuvre admirablement écrite.
Après la messe, qui avait lieu à dix heures, M. le comte de Chambord se rendait dans ce que l'on appelait la salle des Oiseaux, où était le rendez-vous général. Je parlerai de cette salle en esquissant la topographie du palais Cavalli. A onze heures on passait dans la salle à manger où Ton s'asseyait autour d'une table abondamment mais simplement servie. Voici, pour que Ton en juge, le menu du premier dîner que j'eus l'honneur de faire à Venise, à la table de M. le comte de Chambord. Les convives étaient le Prince et la Princesse, le duc de Lé vis, la comtesse de Chabannes, le marquis de Foresta, deux français, le mari et la femme, mon père et moi.
Le Potage à la Royale