Souvenirs de Madame de Caylus avec une introduction et des notes
Nous ne sommes plus au temps ou les Souvenirs de madame de Cqylus pou voient être présentés au public comme des révélations historiques. Lors de leur première publication , ni les Mémoires de Saint-Simon, ni les Historiettes de des Réaux n’étoient connus : un bon mot, une anecdote, un portrait, tout étoit lumière pour un public qui ne connoissoit le siècle de Louis XIF que par la peinture vague
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de Voltaire. Depuis lors, et à notre époque principalement, le xvu * siècle a été étudié arec une telle puissance de résurrection, que le timbre, quelque peu voilé, (t une femme de qualité et d' une sexagénaire , parlant du coin de son feu, a été facilement couvert par un concert de voix mâles parlant avec l'autorité de /'histoire, de la philosophie et du pouvoir.
Et cependant cette voix, si faible quelle fût, ne s'est point perdue : sa sincérité l'a sauvée. Plus d’un historien, parmi les plus graves, a quitté les longues galeries de Versailles et de l’ hôtel Mazarin pour monter furtivement l’escalier dérobé qui mène au petit salon de notre marquise. C’est qu'avant tout madame de Cap lu s est vraie, et que son témoignage peut toujours être invoqué. Sans doute les évé-
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ne meus ont été racontés ailleurs plus au long ; mais dans l'appréciation des faits, dans le jugement des personnes et des caractères , qu'il s'agisse de Louis XIV ou du duc de La Rochefoucauld, de madame de Maintenon ou d’une simple fille d'honneur de la Dauphine, le sentiment de madame de Caylus est toujours juste, et nul jusqu ici n’y a contredit. Et voilà pourquoi les derniers venus même des historiens de madame de Maintenon, M. Lavallée et M. le duc de Noailles, n’ont pas dédaigné d’en appeler aux Souvenirs de madame de Caylus.
Au reste, quand bien même ce petit livre auroit perdu quelque chose de sa
valeur documentielle (Je crois que
le mot a été fait), il en a conservé une autre non moins importante. A mesure que s’éloignoit le temps où il a été écrit ,
ce livre , dicte' par une femme île cour qui était en même temps une femme d'esprit , est devenu une sorte de monument littéraire ; il semble meme que, en. se dépouillant peu à peu de sa valeur historique, il ait acquis de j our en jour plus d'intérêt littéraire ; de sorte qu'en cessant d'étre un recueil de renseignemens bon à consulter, il est resté comme une chronique intellectuelle où les lettrés sont venus rechercher et étudier le ton et l’esprit d’une grande époque disparue. Livre précieux en effet, où on peut surprendre dans l’abandon d' une confidence toute la finesse et tout te feu des conversations de ce temps , où la langue française a été le mieux écrite et le mieux parlée aussi.
Car le livre de madame de Cajlus est bien cela, une conversation et une confidence. Ce livre où, comme on le disoil
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déjà de son temps, elle n’a pas tâché ; ce livre pour lequel te titre de Mémoires lui paroissoit trop sérieux, ne nous fait-il pas , à distance , l'effet d'une indiscrétion habillée au coin de la cheminée, sans témoins et sans souci du qu’en dira-t-on ? Livre écrit sur le genou, sans points ni virgules, et interrompu par une visite ; car, pour que rien ne manquât à ce caractère d’improvisation abandonnée, les Souvenirs de madame de Caylus ne sont point achevés. C’est grand dommage sans doute ! dirons-nous avec Auger. Et cependant cette interruption n’estelle pas une grâce de plus ajoutée à ce livre adorablement négligé ; à ce livre sans modèle et sans pareil qui n’est ni un roman , ni une histoire, ni une correspondance, ni un mémoire surtout, gros mot, mot pesant qui
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sent la prétention et rappelle V Académie.
Elle-même , dès les premiers- mots, nous met au fait. J’écris sans ordre, dit-elle. Et il n’y avoit qu’elle véritablement qui pût se vanter de cela ; comme il ri y avoit qu’un livre que cette déclaration impertinente pût ne pas gâter. Le sans-ordre devient une manière dont elle se fait un genre : et, /mur la première fois , le désordre ne fatigue pas, ni ne déplaît. On lit le livre croyant écouter un de ces causeurs entraînons qui ont l'art de tenir un auditoire attentif pendant toute une soirée , enfilant une anecdote dans une autre et peignant des portraits à la passade. Par moment il semble que l’esprit rebondit comme à la réplique, et alors on est tout à fait dans l’illusion ; on croit avoir été soi-méme l’in-
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va
lerloculeur. Je cherche , et j’ai cherché vainement un livre auquel on pût comparer celui-ci. La Vie d’Henriette d’Angleterre, par madame de Lafajette, à quoi l'on seroit tenté de s’arrêter , est déjà trop ordonnée ; on sent trop dans les dernières pages l’art du romancier habitué à produire et à soutenir l’émotion. Les Mémoires de Mademoiselle sont de l’histoire, et de l’histoire triste; et madame de Sévigné savoil trop bien qu’on montroit ses Lettres pour oser dire de ses amis : Je n’ai pas à craindre leur imprudence, et je m’expose volontiers à leurs critiques.
M. Sainte-Beuve , dans un des plus charmans portraits de sa galerie du Lundi, a dit de madame de Caylus que ses anecdotes avoient tellement circulé qu’on les savoit par cœur. Cela est vrai, sans doute ; mais ce qu'il faut tou-
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jours relire, parce que le moindre défaut de la mémoire détruiroit tout le charme, comme une seule maille partie rompt tout le filet , c’est ses portraits : ses portraits , tantôt enlevés d’un trait ferme et net , et qui parfois égratigne ; tantôt habilement composés de nuances ménagées et fondues, et où souvent les réticences , les équivoques , tes sous-entendus parlent autant que des affirmations. Quelquefois le mot part comme un soufflet : Madame deSoubise et madame de Montespan n’aimoient guère plus le Roi l’une que l’autre : toutes deux avoient de l’ambition ; la première pour sa famille, la seconde pour elle-même. D'autres fois, le trait lancé , on croit la voir hausser les épaules et faire la petite moue rapide des femmes bien nées , tant le dédain est clairement et fermement exprimé : « Mademoi-
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selle de Jarnac, laide et malsaine , vécut peu et tristement ; elle avoit, diton, un beau teint pour éclairer sa laideur. — Madame de Montespan se désespère à sa première grossesse , se console à la seconde , et porta dans les autres l’impudence aussi loin qu’elle peut aller. » Et puis des naïvetés d'une malice irrésistible , comme dans ce combat de l’amour et du jubilé dont madame de Cajlus croit voir les traces sur le visage de la duchesse et Orléans, née des amours du Roi et de madame de Montespan après la fameuse réconciliation de l’année élu jubilé. Pauvre mademoiselle de Blois ! si gauche et si rebutée pour ne pas avoir eu l'art de naître avec toutes les perfections que sa mère et sa tante , madame de Thianges, tenoient pour l’apanage du sang des Morlemart ! Quel dédain mal
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déguisé dans le portrait, en quelque sorte négatif , que madame de Caylus a laissé d'elle ! Et pourtant, implacable à tous les ridicules, madame de Caylus venge mademoiselle de Blois des rigueurs fantasques de sa tante par une de ces impertinences qui entre femmes valent des coups d'épée : « Madame la duchesse d’Orléans, dit-elle négligemment, ne laissoit pas d’avoir de ta beauté, une belle /jeau, une belle gorge, de beaux bras et de belles mains, mais peu de proportion dans les traits. Telle qu’elle étoit , madame de Thianges auroit dû avoir plus d’ indulgence pour elle, car elle lui ressemblent beaucoup. »
Jusque dans les mots qui la frappent et qu'elle rapporte d’après les autres, on retrouve le goût, l’amour du net et du bien trouvé. D’abord tes bons mots
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Kl
impayables de Matha de Bourdeilles , ce digne partner du comte île Grammont ; puis ce portrait que fait Vendôme de madame de Thianges, qui, ayant la bouche fort vermeille et le nez fort long , ressemblait , dit-il , à un perroquet qui mange une cerise; enfin , dans le sérieux , ce jugement de madame de Maintenon sur madame d'Heudicourt : Je ris de tout ce qu’elle dit, mais je ne me souviens pas de lui avoir jamais rien entendu dire que j’eusse voulu avoir dit.
Mais quelle décence et quel respect dans ce portrait du Roi qui nous montre, a dit M. Sainte-Beuve , « le Roi digne de cette grande époque, où l'on pensoit et où l’on parlait si bien. » Elle ne nous le fait ni brillant, ni éloquent, ni même spirituel ; à quoi nauroit pas manqué un panégyriste ou un historio-