XII PRÉFACE
graphe. C'est un homme toujours maître de soi, sachant parler quand il faut et comme il faut, et ne démentant sa grandeur ni par /’ irréflexion, ni par l’ impropriété du langage, a Jamais pressé de parler , il examinoit, il pénétroit les caractères et les pensées ; mais, comme il éloit sage et qu’il savait combien les paroles des rois sont pesées, il renfermait souvent en lui-méme ce que sa pénétration lui avait fait découvrir. » N’est-ce pas là le conseil que Louis XI V lui-méme donnait au grand Dauphin, et que, selon Saint-Simon, celui-ci par timidité prit trop a la lettre?
Le grand écueil pour madame de Caylus étoit d'avoir à parler de madame de Maintenon, sa tante et sa bienfaitrice. Et cependant, ou je me trompe, ou les ennemis les plus déclarés de la directrice de Saint-Cyr trouve-
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roient peu il' exagération à relever dans le portrait. L'admiration qu'elle avait {tour la vertu et ta grandeur de l'épouse de Louis XIV, la reconnaissance même quelle avoil du bienfait ne vont point jusqu'à t empêcher de juger la femme.
Parvenue au point délicat des amours de madame de Mai nie non et île ses prétendus adorateurs, elle se tire d'affaire par une espièglerie , par un apologue qui, sans entamer en rien l'honneur de sa protectrice , sauve néanmoins la sincérité de l'histoire. Madame de Maintenon elle-même eût souri de cette réserve qui rappelle si adroitement quelle a été belle, séduisante, courtisée, et n'eût trouvé pour la punir que cette taj)e du bout des doigts dont on caresse la joue des en fans gâtés.
Ixi mesure, tel est le talent de madame de Caylus toutes les fois qu elle
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se prend à un sujet délicat ou sérieux. Quelle modération , par exemple , et quelle dignité dans le récit de la conduite de son père , le vieil officier huguenot, supportant orgueilleusement les faveurs intéressées que madame de Maintenon infligeoit à sa famille ; et combien à travers ce simple récit ressort la noble réponse que M. de Villette fit au Roi après son abjuration , — la seule chose qu’il eût faite de sa vie sans avoir pour objet de plaire à Sa Majesté !
Iju vie de madame de Caylus , au moins les premières années , est tout entière dans son livre : nous n’avons guère à y ajouter que le témoignage des contemporains. Saint - Simon revient jusqu’à quatre fois à madame de Caylus. h Jamais un visage si spirituel , dit-il , si touchant , si parlant; jamais une fraîcheur pareille ; jamais tant de
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grâces ni plus <t esprit; jamais tant de gaieté et d' amusement ; jamais de créature plus séduisan te ! » L’abbé île Choisj n’est pas moins enthousiaste : « Les jeux et les ris brilloient à l’enci autour (telle. Son esprit étoit encore plus aimable que son visage : on n avait pas le temps de respirer ni de s’ennuyer quand elle étoit quelque part. Toutes les Champmeslé du monde navoient point ces tons ravissans quelle laissoit échapper en déclamant , et si sa gaieté naturelle lui eût permis de retrancher certains petits airs un peu coquets que toute son innocence ne pouvoit pas justifier, c'eût été une personne tout accomplie. »
La Fare n’a point parlé (telle dans ses Mémoires, mais il l’a chantée ; un peu sur le tard sans doute, et lorsque, rentrée en grâce après son second exil,
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elle fit de son salon le rendez-vous des beaux esprits :
M’abandonnant h la tristesse.
Sans espérance , sans désirs ,
Je regreltois les sensibles plaisirs Dont la douceur enchanta ma jeunesse.
« Sont-ils perdus, disois-je, sans retour?
Et n’es-tu pas cruel , Amour,
Toi que je fis dès mon enfance Le mattre de mes plus beaux jours ,
D'en laisser terminer le cours Par F ennuyeuse indifférence ? i Alors j'aperçus dans les airs L’enfant maître de F univers ,
Qui , plein d'une joie inhumaine,
Me dit en souriant : « Tircis, ne te plains plus ! Je vais mettre fin à ta peine :
Je te promets un regard de Caylus. »
Cela sent déjà plus le noncha/oir voluptueux de ta Régence que la gaieté compassée des dîners de Bd vil le.
Enfin , en 1720, un académicien ,
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amiet purent de Ninon , l'abbé Géaouyn , auteur des Réflexions sur le goût, désignait madame de Cajlus comme le modèle et l' expression achevée de cet esprit délicat , de cet enjouement décent qu’il veut qu'on entende par le terme et urbanité. M. Sainte-Beuve , qui, dans l’article que j’ai déjà cité , s'étend sur ce mémoire de l’abbé Gédoujn , indique , comme y faisant suite, un Éloge en forme de madame de C a plus , dont l’auteur est un M. Rémond' qui nous
1 . M. Rémond est sans doute celui qui fut introducteur des ambassadeurs en 1719, le fils du fermier général surnommé Rémond le diable, et dont Saint-Simon a tracé le portrait que voici :
« C’étoit un petit homme qui n’étoit pas achevé de faire, et comme un biscuit manque, avec un gros nez, de gros yeux ronds surtout, de gros vilains traits et une voix enrouée comme un homme réveillé en pleine nuit en sursaut. Il avoit beaucoup d'esprit ; il avoit aussi de la lecture et des
la montre, dit-il , sons un jour nouveau , même après les è loges de Saint-Simon et de l'abbé de Choisj , et dont il cite cette phrase : « Elle menoit plus loin qu’ Hélène ; elle répandoit une joie si douce et si vive, un goût de volupté si noble et si élégant dans l'âme de ses convives, que tous les âges et tous les caractères paroissoient aimables et heureux. Tant est surprenante la force, ou plutôt la magie d’ une femme qui possède de véritables charmes 1 ! »
lettres, et faisoit des vers. Il avoit encore plus d’effronterie, d’opinion de soi et de mépris des autres. Il se piquait de tout savoir, prose, poésie, philosophie, histoire, même galanterie; ce qui lui procura force ridicules aventures et brocards. Ce qu'il sut le mieux, fut de tâcher de faire fortune, pour quoi tous moyens lui furent bons. H fut le savant des uns, le confident et le commode des autres, etc. , etc. »