‹ Souvenirs de Madame de Caylus avec une introduction et des notesChapitre 22 sur 33 · Acte III, scène t · texte numérisé non relu

Acte III, scène t

Louis Racine, dans ses Remarques , avoit le premier signalé le fait sans nommer le personnage.

* Vers de la première scène d 'Esther.

avoit toujours eu en vue de remettre sur la scène, se trouvoient placés naturellement dans Esther , et il étoit ravi d’avoir eu cette occasion de les faire connoître et d’en donner le goût. Enfin je crois que, si l’on fait attention au lieu, au temps, et aux circonstances , on trouvera que Racine n’a pas moins marqué d’esprit dans cette occasion que dans d’autres ouvrages plus beaux en eux-mêmes.

Esther fut représentée un an après la résolution que madame de Maintenon avoit prise de ne plus laisser jouer de pièces profanes à Saint-Cyr. Elle eut un si grand succès, que le souvenir n’en est pas encore effacé. Jusque-là il n’ avoit point été question de moi, et on n’imaginoit pas que je dusse y représenter un rôle ; mais, me trouvant présente aux récits que M. Racine venoit faire à madame de Maintenon de chaque scène à mesure qu'il les composoit, j’en retenois des vers; et comme j’en récitai un jour à M. Racine, il en fut si con-

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tent, qu’il demanda en grâce à madame de Maintenon de m’ordonner de faire un personnage; ce qu’elle fit: mais je n’en voulus point de ceux qu’on avoit déjà destinés ; ce qui l’obligea de faire pour moi le prologue de la Piété. Cependant, ayant appris à force de les entendre tous les autres rôles, je les jouai successivement, à mesure qu’une des actrices se trouvoit incommodée: car on représenta Esther tout l’hiver; et cette pièce, qui devoit être renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du Roi et de toute sa cour, toujours avec le même applaudissement*.

1 . On cadençoit alors les vers dans la déclamation : c’étoit une espèce de mélopée. Et en effet les vers exigent qu’on les récite autrement que la prose. Comme , depuis Racine , il n’y eut presque plus d’harmonie dans les vers raboteux et barbares qu’on mit jusqu’à nos jours sur le théâtre, les comédiens s’habituèrent insensiblement à réciter les vers comme de la prose ; quelques-uns poussèrent ce mauvais goût jusqu’à parler du ton dont on lit la gazette, et peu , jusqu’au sieur le Kain , ont mêlé le pathé-

Ce grand succès mit Racine en goût; il voulut composer une autre pièce ; et le sujet d’Atlialie , c’est-à-dire la mort de celte reine et la reeonnoissance de Joas, lui parut le plus beau de tous ceux qu’il pouvoit tirer de l’Ecriture sainte. 11 y travailla sans perdre de temps ; et l’hiver d’après, cette nouvelle pièce se trouva en état d’être représentée. Mais madame de Maintenon reçut de tous côtés tant d’avis et tant de représentations des dévots, qui agissoient en cela de bonne foi , et de la part des poètes jaloux de la gloire de Racine , qui , non contens de faire par-

tique et le sublime au uaturel. Madame de Caylus est la dernière qui ait conservé la déclamation de Racine. Elle récitoit admirablement la première scène d 'Esther ; elle disoit que madame de Maintenon la lisoit aussi d’une manière fort touchante. Au reste , Esther n’est pas une tragédie ; c’est une histoire de l’Ancien Testament mise en scènes ; toute la cour en fit des applications : elles se trouvent détaillées dans une assez mauvaise chanson, attribuée au baron de Breteuil, et qui fut faite en 1689.

DE MADAME DE CAYLl'S.

1er les gens de bien, écrivirent plusieurs lettres anonymes, qu’ils empêchèrent enfin Athalie d’être représentée sur le théâtre. On disoit à madame de Maintenon qu’il étoit honteux à elle d’exposer sur le théâtre des demoiselles rassemblées de toutes les parties du royaume pour recevoir une éducation chrétienne, et que c’étoit mal répondre à l’idée que l’établissement de Saint-Cyr avoit fait concevoir. J’avois part aussi à ces discours, et on trouvoit encore qu’il étoit fort indécent à elle de me faire voir sur un théâtre à toute la cour.

Le lieu, le sujet des pièces, et la manière dont les spectateurs s’étoient introduits dans Saint-Cyr, dévoient justifier madame de Maintenon; et elle aurait pu ne pas s’embarrasser de discours qui n’étoient fondés que sur l’envie et la malignité ; mais elle pensa différemment, et arrêta ces spectacles dans le temps que tout étoit prêt pour jouer Athalie. Elle

fit seulement venir à Versailles, une fois ou deux, les actrices, pour jouer dans sa chambre, devant le Roi, avec leurs habits ordinaires. Cette pièce est si belle que l’action n’en parut pas refroidie. Il me semble même qu’elle produisit alors* plus d’effet qu’elle n’en a produit sur le théâtre de Paris, où je crois que M. Racine auroit été fâché de la voir aussi défigurée qu’elle m’a paru l’être par une Josabeth fardée, par une Athalie outrée, et par un grand prêtre plus ressemblant aux capucinades du petit père Honoré qu’à la ma-

1 . Cela n’est pas exact : elle fut très-dénigrée ; les cabales la firent tomber. Racine étoit trop grand : on l’écrasa .

On alla même jusqu’à des injures aussi indécentes que ridicules : en voici un échantillon. (Note de M. Renouard.)

Gentilhomme extraordinaire , Poëte missionnaire (

Transfuge de Lucifer,

Comment, diable, as-tu pu faire Pour renchérir sur Esther?

jesté d'un prophète divin1. [1 faut ajouter encore que les chœurs, qui manquoient aux représentations faites à Paris, ajoutoient une grande beauté à la pièce, et que les spectateurs, mêlés et confondus avec les acteurs, refroidissent infiniment l’action’; mais, malgré ces défauts et ces inconvéniens, elle a été admirée, et elle le sera toujours.

On fit après, à l’cnvi de M Racine, plusieurs pièces pour Saint-Cyr; mais elles y sont ensevelies : il n’y a que la seule

1 . La Josabeth fardée étoit la Duc/os , qui chantoit trop son rôle. L’Athalie outrée était la Desmarres , qui n’avoit pas encore acquis la perfection du tragique. Ix* Joad capucin étoit Beaubourg , qui jouoit en démoniaque avec une voix aigre.

2. Cette barbarie insupportable, dont madame de Caylus se plaint avec tant de raison , ne subsiste plus, grâce à la générosité singulière de M. le comte de Lauraguais, qui a donné une somme considérable pour réformer le théâtre : c’est à lui seul qu’on doit la décence et la beauté du costume qui régnent aujourd’hui sur la scène francoise.

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