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2 Le mariage du Roi et de madame de Maintenon.

larmes que son domestique et moi lui voyions quelquefois répandre, elle se plaignoit de vapeurs, et elle alloit, disoit-elle, chercher à respirer dans la forêt de Fontainebleau avec la seule madame de Montchevreuil ; elle y alloit même quelquefois à des heures indues. Enfin les vapeurs passèrent, le calme succéda à l’agitation, et ce fut à la lin de ce même voyage.

Je me garderai bien de pénétrer un mystère respectable pour moi par tant de raisons; je nommerai seulement ceux qui vraisemblablement ont été dans le secret. Ce sont M. de Harlay, en ce temps-là archevêque de Paris; M. et madame de Montchevreuil , Bontems , et une femme de chambre de madame de Maintenon, fille aussi capable que qui que ce soit de garder un secret , et dont les sentimens étoient fort au-dessus de son état.

J’ai vu , depuis la mort de madame de Maintenon, des lettres d’elle, gardées à Saint-Cyr, qu’elle écrivoit à ce même abbé

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Gobelin que j’ai déjà cité. Dans les premières, on voit une femme dégoûtée de la cour, et qui ne cherche qu’une occasion honnête delà quitter; dans les autres qui sont écrites après la mort de la Reine, cette même femme ne délibère plus, le devoir est pour elle marqué et indispensable d’y demeurer : et dans ces temps différens, la piété est toujours la même.

C’est dans ce même temps que madame de Maintenon s'amusa à former insensiblement et par degrés la maison royale de Saint-Louis : mais il est bon, je crois, d’en raconter l’histoire en détail.

Madame de Maintenon avoit un goût et un talent particuliers pour l’éducation de la jeunesse. L’élévation de ses sentimens, et la pauvreté où elle s’étoit vue réduite , lui inspiraient surtout une grande pitié pour la pauvre noblesse ; en sorte qu’entre tous les biens qu’elle a pu faire dans sa faveur, elle a préféré les gentilshommes aux autres ; et je l’ai vue toujours choquée de ce qu’excepté

certains grands noms on confondoit trop à la cour la noblesse avec la bourgeoisie.

Elle connut à Montchevreuil une Ursuline dont le couvent avoit été ruiné , et qui peut-être n’en avoit pas été fâchée; car je crois que cette fille n’avoit pas une grande vocation. Quoi qu’il en soit, elle fit tant de pitié à madame de Maintenon, qu’elle s’en souvint dans sa fortune, et loua pour elle une maison. On lui donna des pensionnaires, dont le nombre augmenta à proportion de ses revenus. Trois autres religieuses se joignirent à madame de Brinon (car c’est le nom de cette fille dont je parle) et cette communauté s’établit d’abord à Montmorency, ensuite à Rueil ; mais le Roi ayant quitté Saint-Germain pour Versailles, et agrandi son parc, plusieurs maisons s’y trouvèrent renfermées, entre lesquelles étoit Noisy-ie- Sec. Madame de Maintenon le demanda au Roi pour y mettre madame de Brinon avec sa communauté. C’est là qu’elle eut la pensée de l’établissement deSaint-Cyr ; elle

la communiqua au Roi; et bien loin de trouver en lui de la contradiction, il s’y porta avec une ardeur digne de la grandeur de son âme. Cet édifice, superbe par l’étendue de ses bâtimens, fut élevé en moins d’une année , et en état de recevoir deux cent cinquante demoiselles, trente-six dames pour les gouverner, et tout ce qu’il faut pour servir une communauté aussi nombreuse. Si je dis des dames et non religieuses, en parlant de celles qui dévoient être à la tête de cette maison, c’est que la première idée avoit été d’en faire des espèces de chanoinesses , qui n’auroient pas fait de vœux solennels ; mais, comme on y trouva des inconvéniens , il fut résolu, quelque temps avant la translation de Noisy à Saint-Cyr, d’en faire de véritables religieuses : on leur donna des constitutions et l’on fit un mélange de l’ordre des Ursulines avec celui des filles de Sainte- Marie.

On sait que , pour entrer à Saint-Cyr , il

faut faire également preuve de noblesse ei de pauvreté ; et s’il s’y glisse quelquefois des abus dans un de ces deux points, ce n’est ni la faute des fondateurs, ni celle des dames religieuses de cette maison. Le généalogiste du Roi fait les preuves de la noblesse ; l'évêque et l’intendant de la province certifient la pauvreté : si donc ils se laissent tromper, ou qu’ils le veuillent bien être, c’est que tout est corruptible, et que la prévoyance humaine ne peut empêcher les abus qui se glisseront toujours dans les établissemens les plus solides et les plus parfaits.

Les louanges qu’on donneroit à celui-ci seroient foibles et inutiles; il parlera, autant qu’il durera, infiniment mieux à l’avantage de ses fondateurs qu’on ne pourroit faire par tous les éloges ; et il fera toujours désirer que les rois successeurs de Louis XIV soient non-seulement dans la volonté de maintenir un établissement si nécessaire à la noblesse, mais de le multiplier, s’il est

possible, quand une longue et heureuse paix le leur permettra.

Quel avantage n’est-ce point pour une famille aussi pauvre que noble , et pour un vieux militaire criblé de coups, après s’être ruiné dans le service, de voir revenir chez lui une fille bien élevée , sans qu’il lui en ait rieu coûté pendant treize années qu elle a pu demeurer à Saint-Cyr , apportant même encore un millier d’écus, qui contribuent à la marier ou à la faire vivre eu province? Mais ce n’est là que le moindre objet de cet établissement; celui de l’éducation que cette demoiselle a reçue, et qu’elle répand ensuite dans une famille nombreuse, est vraiment digne des vues, des sentimens et de l'esprit de madame de Maintenon.

Madame de Brinon présida, dans lescommencemens de cet établissement, à tous les règlemens qui furent faits, et l’on croyoit qu’elle étoit nécessaire pour les maintenir. Mais, comme elle en étoit encore plus per-

suadée que les autres, elle se laissa si fort emporter par son caractère naturellement impérieux , que madame de Maintenon se repentit de s’être donné à elle-même une supérieure aussi hautaine. Elle renvoya donc cette fille dans le temps qu’on la croyoit au comble de la faveur; car les gens de la cour, qui la regardoient comme une seconde favorite, la ménageoient, lui écrivoient, et la venoient quelquefois voir; chose qui ne plut pas encore à madame de Maintenon.

Enfin, pendant un voyage de Fontainebleau, elle eut ordre de sortir de Saint-Cyr, et d’aller dans tel autre lieu qu’il lui conviendroit, avec une pension honnête.

De tous les gens qui la connoissoient, qui lui faisoient la cour auparavant, et à qui elle avoit fait plaisir, il ne se trouva que madame la duchesse de Brunswick qui la voulût bien recevoir. Elle la garda chez elle jusqu’à ce qu’elle eût écrit à madame sa tante, princesse Palatine, en ce temps-là abbesse de Montbuisson, qui voulut bien

la recevoir. Madame la duchesse de Brunswick^ lui fit l’honneur de l’y mener ellemême; et elle" fut [non - seulement bien reçue, mais bien traitée jusqu’au dernier moment de sa vie.

Madame de Maintenon, qui a toujours estimé et respecté madame la duchesse de Brunswick, respectable par tant'd’ autres endroits , lui sut le meilleur gré du monde de son procédé en cette occasion.

Madame de Brinon aimoit les vers et la comédie, et, au défaut des pièces de Corneille et de Racine, qu’elle n’osoit faire jouer, elle en composoit de détestables, à la vérité ; mais c’est cependant à elle, et à son goût pour le théâtre, qu’on doit les deux belles pièces que Racine a faites pour Saint-Cyr. Madame de Brinon avoit de l’esprit, et une facilité incroyable d’écrire et de parler; car elle faisoit aussi des espèces de sermons fort éloquens , et, tous les dimanches après la messe, elle expliquoit l’Evangile comme auroit pu faire M. Le Tourneur.

SOUVEJURS

Mais je reviens à l’origine de la tragédie dans Saint-Cyr. Madame de Maintenon voulut voir une des pièces de madame de Brinon : elle la trouva telle qu’elle ètoit, c’est-à-dire si mauvaise, qu’elle la pria de n’en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt quelques belles pièces de Corneille ou de Racine, choisissant seulement celles où il y aurait le moins d’amour. Ces petites filles représentèrent Cinna assez passablement pour des enfans qui n’avoient été formées au théâtre que par une vieille religieuse. Elles jouèrent ensuite Andromaque ; et , soit que les actrices en fussent mieux choisies, ou qu’elles commençassent à prendre des airs de la cour, dont elles ne laissoient pas de voir de temps en temps ce qu’il y a voit de meilleur, cette pièce ne fut que trop bien représentée, au gré de madame de Maintenon ; et elle lui fit appréhender que cet amusement ne leur insinuât des sentimens opposés à ceux qu’elle vouloit leur inspirer. Cependant, comme elle étoit per-

suadée que ces sortes d’amusemens sont bons à la jeunesse, qu’ils donnent de la grâce, apprennent à mieux prononcer, et cultivent la mémoire (carelle n’oublioit rien de tout ce qui pouvoit contribuer à l’éducation de ces demoiselles, dont elle se croyoit avec raison particulièrement chargée), elle écrivit à M. Racine, après la représentation d 'Andromaque: « Nos petites filles viennent de jouer Andromaque , et l’ont si bien jouée qu’ elles ne la joueront plus, ni aucune de vos pièces. » Elle le pria, dans cette même lettre, de lui faire dans ses momens de loisir quelque espèce de poème moral ou historique dont l’amour fut entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que sa réputation fut intéressée, puisqu’il demeureroit enseveli dans Saint-Cyr, ajoutant qu'il ne lui importoit pas que cet ouvrage fut contre les règles, pourvu qu’il contribuât aux vues qu’elle avoit de divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les in-

struisant.

Cette lettre jeta Racine dans une grande agitation. 11 vouloit plaire à madame de Maintenon; le refus étoit impossible à un courtisan, et la commission délicate pour un homme qui, comme lui, avoit une grande réputation à soutenir, et qui, s’il avoit renoncé à travailler pour les comédiens, ne vouloit pas du moins détruire l’opinion que ses ouvrages avoient donnée de lui. Despréaux, qu’il alla consulter, décida brusquement pour la négative : ce n’étoit pas le compte de Racine. Enfin, après un peu de réflexion, il trouva dans le sujet d’Esther tout ce qu'il falloit pour plaire à la cour. Despréaux lui-mème en fut enchanté, et l’exhorta à travailler, avec autant de zèle qu’il en avoit eu pour l’en détourner. Racine ne fut pas longtemps sans porter à madame de Maintenon, non-seulement le plan de sa pièce (car il avoit accoutumé de les faire en prose, scène par scène, avant d’en faire les vers), mais même le premier acte tout fait. Madame de Maintenon en

fut charmée, et sa modestie ne put l’empêcher de trouver dans le caractère d’Esther, et dans quelques circonstances de ce sujet, des choses flatteuses pour elle. La Vasthi avoit ses applications 1 ; Aman avoit de grands traits de ressemblance3 * 5. Indépendamment de ces idées, l’histoire d’Esther convenoit parfaitement à Saint-Cyr. Les chœurs, que Racine, à l’imitation des Grecs,

1. Madame de Mainteuon, dans une de ses lettres, dit, en parlant de madame de Montespan :

Après U fameuse disgrâce De l’altière Vastlii , dont je remplis la place *

Auoia .

3. M. de Louvois avoit même dit à madame de Mainteuon, dans le temps d'un démélé qu’il eut avec le Roi , les mêmes paroles d’Amau lorsqu’il parle d’Assuérui :

Il sait qu’il me doit tout.

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