LA MAISON DK M11* GUIMARD A LA CHAUSSÉE-D'ANTIN
vers la même époque, habiter sa maison délicieuse, rue de la Chaussée-d'Antin. Nous fûmes, et Paris le fut avec nous, éblouies du luxe de cet hôtel, bâti sur le dessin de l'architecte Ledoux. Rien n'y manquait, pas même une salle de spectacle construite en petit sur le modèle de celle de Versailles, et pouvant contenir cinq cents personnes. Les pein-
tures du plafond du devant des loges et les décorations étaient de Taraval (i), peintre du roi. On appela, dès le principe, cette demeure somptueuse, le « Temple de Terpsichore ». Ce nom s'appliquait également à la maîtresse du lieu et à un magnifique groupe sculpté par Le Comte, et posé au-dessus des quatre colonnes de l'entrée; il représente cette muse couronnée par Apollon. L'artiste a donné à la première les traits de M"'' Guimard.
La première pièce jouée sur ce théâtre fut la Partie de chasse de Henri IV, de Collé, dont on n'avait pas voulu permettre la représentation à la Comédie-Française ; on y joignit la Vérité dans le vin, parade presque indécente du même auteur (2). Les comédiens du roi remplissaient les rôles dans l'un et autre ouvrage. Ce qui rendit cette soirée intéressante fut principalement le triomphe obtenu par Guimard sur le duc de Richelieu. Ce seigneur, toujours disposé à être désagréable à l'univers entier, s'était avisé de ne vouloir permettre que les comédiens français jouassent chez notre camarade. Le prince de Soubise, appuyé de la du Barry et du comte de Saint-Florentin, fait, si je ne me trompe, duc tout nouvellement, sous le nom de La Vrillière; le prince de Soubise, dis-je, alla au roi, et en obtint l'ordre formel pour que
(1) Taraval ( 1 728-1 ySs). Deux plafonds de Taraval. le Triomphe Je Baccbus et /(' Triomphe d' Amphitrite se trouvent au Louvre. Les Souvenirs oublient un peu légèrement Fragonard parmi les artistes qui décorèrent l'hôtel de Mlu' Guimard. La description de cet hôtel a été faite dans la Correspondance secrète de Metra. Edmond de Goncourt l'a complétée à l'aide d'estampes contemporaines et des plans que donna l'architecte Kraù « des plus belles maisons de Paris». La Guimard vendit son hôtel en 1786: il tut démoli en 1844.
(2) L'histoire de cette représentation a été cent lois laite. La Vérité dam le vin fît-elle vraiment partie de ce spectacle' « Le but moral de cette pièce, dit Collé sans rire, est la punition de la galanterie. C'est dans cette intention que l'auteur a chargé de ridicules excessifs les deux femmes galantes
qu'on a introduites; c'est dans cette vue qu'il l'ait passer celle qui l'ait son
principal personnage, par les dégoûts les plus cruels et les plus humiliants. Mi- raison que le vrai et seul titre de cette comédie doit être : /c? Désagréments Je la galanterie. { Théâtre de Société, tome II. chez Guerrier, 1777) On sait que, a cote de ces spectacles, il s'en donna, chez la Guimard, de complètement graveleux. (Voir les Théâtres libertins au xviii' siècle, de MM. 11. d'Alméras <t I'. d'Estrée.)
la défense du duc de Richelieu fût levée. Ce coup d'éclat causa une rude humiliation à ce fier seigneur.
L'ouverture de ce théâtre eut lieu le 8 décembre. Le duc de Chartres et le prince de La Marche vinrent ce jour-là chez Guimard, radieuse d'un tel honneur. Chacune de nous s'y rendit magnifiquement parée; nous étions couvertes de diamants et de pierres précieuses, le coup d'oeil était à éblouir.
Je portais une robe de velours bleu clair, brodée en or et clinquant; je parus radieuse, ayant d'ailleurs sur la tête plusieurs belles plumes blanches, sorte de coiffure que j'affectionnais beaucoup. C'est de moi que la dauphine prit cette mode charmante, qui, à son imitation, devint universelle; je sais que la première fois que je l'employai, je causai à l'Opéra une sorte d'insurrection ; celles qui trouvaient qu'elle m'allait à ravir me taxèrent d'impertinence, je m'en moquai, et fus heureuse d'avoir produit l'effet que j'en attendais.
Peu de temps après, M"' Guimard, que j'allai voir, me reçut avec une mine de déterrée.
« Qu'as-tu, ma toute belle, dis-je.
— M. de Laborde est un monstre.
— Un si galant homme!
— Fiez-vous y !
— Si généreux!
— Que le ciel te sauve de certains de ses cadeaux!
— Comment?
— Oui, ma chère, ce qu'il m'a donné, je l'ai rendu sans malice au prince de Soubise; celui-là, sans le savoir non plus, en a gratifié M"" de L'Hôpital, laquelle s'est revanehée sur le comte de La Marche, et celui-ci...
— Grands dieux! Et que résulte-t-il de cette généalogie si bien établie?
— Que le comte de La Marche a failli battre M"" de L'Hôpital, que celle-ci a rudement querelle le prince de Soubise, lequel est venu me faire une scène affreuse, et moi, par contre-coup, j'ai mis à la porte M. de Laborde.
— Et sa fortune aussi?
— Oui, et c'est ce qui me fâche, mais pouvais-je faire moins pour mon honneur? Le prince m'a promis de me dédommager.
— Je doute qu'il le fasse : il s'épuise et tu le verras bientôt à sec. »
Guimard était encore tout échauffée de son malheur, et pas en mesure d'écouter la voix de la raison : elle persista dans sa colère. M. de Laborde, qui s'avisait d'avoir pour elle une véritable passion, en éprouva une douleur qui, à force d'être vraie, nous parut ridicule. 11 y a une manière de placer le sentiment qui, loin d'en faire une qualité, le forme en défaut. M. de Laborde, au lieu de prendre une autre maîtresse, s'en alla en Italie, passa à Ferney, vit Voltaire à qui il apporta deux baisers de la part de M'"1' du Barry. On connaît la lettre que, en cette occasion, il écrivit à la favorite de Louis XV; elle fit grand fracas; il y avait de quoi. Au reste le philosophe de Ferney était accoutumé à brûler de l'encens en l'honneur de ces divinités.
Ce même mois, cette même année, débuta à la Comédie- Française M"'' Raucourt (i), si célèbre depuis dans les
(i) MIle Raucourt débuta dans Didon. Papillon de la Ferté dans son Journal enregistre ce succès tout en désapprouvant l'excès de l'enthousiasme. Il n'admet pas la demande du public de donner une représentation au protit de l'actrice. « M. le Maréchal a ordonné aux semainiers, dans le cas où on renouvellerait cette demande, de répondre que le roi la désapprouvait. « Le 24 janvier 1773, M"'' Raucourt jouait Monime et M"" du Barry lui faisait présent « d'un habit de 8 à 9.000 livres ». Mais voici ce qu'écrivaient d'elles les Annales dramatiques, en 1S1 1 : « Semblable à nos vieux capitaines. M11' Raucourt supplée à la vigueur qui lui manque, par une tactique de quarante années; comme eux. elle connaît son terrain à fond. Rien n'échappe à l'œil observateur d'un général à cheveux blancs : ses bataillons, il les a VU former; ses soldats, il les a vus naître; il les connaît, pour ainsi dire, tous par leur no ne. cette vieille et célèbre actrice connaît s,,n théâtre. Il
n'est pas une inflexion, une attitude, il n'est pas un geste dont elle n'ait étudie el calculé l'effet. Soyons justes: elle a trop fait pour la scène, elle a
issonné assez de lauriers . il est temps qu'elle songe .1 la retraite. « — v- I .1
nature semblait l'avoir formée pour en taire une reine du théâtre ; cinq pieds cinq pouces, belle tête, poumons robustes, superbe menton, physionomie • xpressive, enfin toutes les qualités physiques se trouvaient reunies en elle. Elle n'eut jamais un grand tonds de sensibilité, mais elle y suppléait parce que l'art a de plus su.mt et de mieux combine. Son organi un peu voilé,
SOUVENIRS DE MADEMOIEELLE DUTHE 3 I I
annales de Cythére; jamais actrice ne fit tant de bruit. Lorsqu'elle parut pour la première fois, le public s'engoua de celle-ci d'une façon stupéfiante. Raucourt n'avait guère de talent : on peut le voir encore et le soutenir, malgré l'extravagance de ses partisans; mais on s'avisa de la trouver merveilleusement belle. Il est certain qu'elle avait un éclat propre à séduire; elle était faite à peindre. Mais les gazettes la louèrent avec un peu trop d'enthousiasme en disant « que de mémoire d'homme on n'avait jamais rien vu de comparable à ses débuts », qu'elle avait « une intelligence prodigieuse » et « le son de voix le plus enchanteur ». Pour moi, je lui trouvai un peu de roideur et d'embarras dans sa démarche.
Il est certain que les débuts de Raucourt portèrent l'épouvante dans le camp de la Comédie-Française. Les deux Sainval qui aspiraient au sceptre tragique, M"e Vestris, qui s'attendait à le reconquérir, éprouvèrent de pénibles angoisses à la vue d'un succès aussi étourdissant (i).
ne se prêtait qu'avec peine à l'expression du sentiment, niais dans l'a fureur et le désespoir, il était excessivement tragique. (Dictionnaire général du théâtre, tome VIII, chez l'auteur, rue Bourtibourg, 9, 1812.) On sait le scandale de ses obsèques, le 17 janvier 1815, par suite de l'intolérance du curé de Saint- Roch et comment, pour que la cérémonie religieuse put avoir lieu, il fallut l'intervention de Louis XVIII. La députation de comédiens qui lui avait été envoyée avait à sa tête Huet, acteur de l'Opéra-Comique; il fut écouté mais il semble qu'on lui sut assez mauvais gré de sa démarche. (Voir : Gaston Maugras, les Comédiens hors la loi et la très précieuse relation d'un témoin, Pierre Victor, dans les Documents pour servir à l'Histoire du théâtre français sous la Restauration.)
(1) M"° Sainval l'aînée débuta en 1766 par le rôle d'Ariane. « I e trône que venait d'abandonner M"" Dumesnil lui était échu, tout semblait lui annoncer le règne le plus heureux, lorsque M"' Vestris s,- présenta pour le lui disputer. Le choc fut rude: on se battit de part et d'autre avec un acharnement plus facile à concevoir qu'à exprimer. En 1 77» > , M11" Sainval céda à sa belle rivale. « (Dictionnaire dramatique, 1808.) M11* Sains al cadette débuta en 1772 dans Al/.ire, fut reçue en 1776, et obtinl sa retraite en 17m. « Cette actrice était vraiment inimitable dans les rôles qui offrent une teinte douce. » M11*' Sainval étaient les tilles de M. Alziary, seigneur de Roquefort, près de Grasse. Elles eurent un frère qui poursuivit une honorable carrière militaire. La famille n'est pas éteinte. Voir une étude de M. Paul Pourot dans Revue .l'art dramatique (îSyo).
Le mérite de la débutante était relevé d'ailleurs par cette beauté qu'on trouvait merveilleuse; un autre genre de mérite se joignait à ceux-là. M"' Raucourt était la vertu personnifiée, l'innocence, la candeur revenues habiter sur la terre. Ses parents proclamaient que celle-là n'entrerait pas sur le chemin commun; son père, disait-on, portait toujours des pistolets sur lui, afin de punir tout téméraire, tout papillon indiscret qui tenterait de flétrir cette rose céleste.
Ceci devint pour nous comédie plus amusante que les déclamations tragiques de Raucourt. Des paris s'ouvrirent pour fixer le moment où la belle vierge se lasserait de ce rôle si peu de mise au théâtre : on s'attendait à ce qu'elle sautât le pas. D'abord il n'en fut rien, elle persista pendant quelques mois, à notre grande surprise; enfin l'heure fatale sonna, et des bras d'un porteur d'eau, qui devint le premier heureux, par un de ces caprices de jolie femme, elle alla se reposer dans ceux d'un prince du sang, et de ceux-là, dans nombre d'autres. On sait qu'une fois lancée elle ne s'arrêta plus (i).
Le théâtre me mène à Monnet (2), l'ancien directeur de l'Opéra de Lyon, et auparavant, d'un grand nombre de spectacles. 11 a eu le privilège des Italiens et de quelques autres spectacles. C'était un très brave homme, très complaisant, ami sûr et apprécié par les gens de la Cour auxquels il rendait une foule de ces services occultes qui, pour ne faire aucun éclat, n'en sont pas moins récompensés. 11 vint un jour — c'était à la lin de 1773 — me demander s'il me serait agréable de recevoir un prince qui gardait un incognito profond. Ce prince était le duc de Glocester, frère du roi d'Angleterre. Le lendemain S. A. R. venait souper chez moi. en petit comité; Monnet et un seigneur de la suite du prince
(1) Voir, dans VEspton anglais, tome X. le discours prêté à M11' Raucourt comme présidente d<- la secte anandryne, pour la réception d'une jeune néophj t' .
(2) Jean Monnet, directeur du théâtre de la Foire (1703- 1785?). Voir ses Wmotres, avec introduction et notes de M. H. d'Alméras. (Louis-Michaud, éditeur.)
y parurent seuls avec nous. Je dus sans doute me montrer à mon avantage, car le prince me témoigna un vif désir de me revoir. Il n'ignorait pas que j'avais été liée avec un des sujets de son frère, cet original mylord d'Eggremont, Anglais dans toute la force du terme, et qui n'estimait, au vrai, que ses confrères les pairs d'Angleterre. C'était lui qui m'avait supplié « de le faire enrager » et de ne pas lui donner un bonheur sans traverses et contrariétés. J'avais failli l'aimer pour ces côtés singuliers de son caractère. La vérité est qu'il fut moins philosophe qu'il avait promis de l'être; il n'est guère de philosophes en amour.
Les hommages du duc de Glocester, qui me furent adressés le plus galamment du monde firent mourir de rage M"" Cléophile, dont la chronique se plut à faire ma rivale. C'était une petite personne sèche, minaudière, demi-jolie, demi-sotte, cousue d'orgueil et de prétentions, qui, depuis peu sortie de l'ombre, s'efforçait d'attirer les regards de la foule. Je me devais trouver, l'année suivante, engagée dans une manière de duel, avec elle. C'était au Longchamps de 1774. J'avais paru, le jeudi saint, dans une voiture à six chevaux, modèle accompli de luxe et de magnificence; c'était le carrosse fameux, et dont on trouve partout la description, que le duc d'Aiguillon avait donné, deux ans auparavant, à la du Barry. Le roi s'était opposé à ce qu'elle s'en servît; il avait même exigé qu'il fût détruit. Les gens de la comtesse prétendirent qu'il valait mieux le vendre. On le déguisa par quelques changements; on supprima les écussons, et on me le proposa. Lord d'Eggremont l'acheta pour moi, et je le gardai en grand mystère jusqu'à ce jour de Longchamps, où je m'en servis sans qu'on le reconnût. Peu de monde l'avait vu, et j'eus assez de prudence, l'ayant acquis, pour ne pas m'en vanter.
Je produisis un effet extraordinaire; cet équipage était vraiment radieux. On en fit honneur au comte Radziwil, et mes camarades en séchèrent de douleur. Le lendemain, Cléophile essaya de lutter avec moi. Elle était à cette époque.
aux frais du comte d'Aranda, ambassadeur de la Cour d'Espagne en France. Ce riche seigneur payait libéralement les fantaisies de Cléophile, mais tout son or prodigué ne put, en vingt-quatre heures improviser un carrosse pareil au mien. On y suppléa par les housses, les caparaçons des six chevaux que l'on attela au plus beau vis-à-vis que l'on put trouver. C'étaient des harnachements de curiosité, enlevés sur les Turcs dans la guerre de Hongrie. Leur forme bizarre amusa ; on se demandait si Cléophile allait tenir la curiosité et la vieille friperie (i).
Cette tentative maladroite servit de texte aux conversations; on la comparait au char de Phaéton qui avait voulu imiter celui du Soleil; on affirmait qu'en guise de Jupiter, je foudroierais l'insensée aussitôt qu'il me plairait de reparaître. Cette Cléophile m'était odieuse : on la prétendait plus jeune que moi ; ce pouvait être au plus de deux ou trois années, et on en faisait grand fracas.
Son grand orgueil fut de montrer dans sa loge, à l'Opéra, le prince Radzivill qu'on savait s'intéresser à moi. Il fut connu bientôt qu'il n'avait paru à côté de Cléophile, que pour faire endèver le duc de Fronsac qui aspirait à l'enlever au comte d'Aranda. Au demeurant, que ces rivalités sont loin, et quelle ironie à les évoquer quand nos visages ont pris des rides!
Je me sens lasse d'écrire, tant que j'aie de consolation à penser en français en pays étranger. Que n'aurais-je pas encore de frivolités à demandera ma mémoire! Mais je m'arrête à un souvenir bien singulier, car il me force à retrouver un personnage dont j'ai parlé dans les premières pages de ces cahiers. J'eus une belle peur : j'en avais eu déjà une, terrible, aux fêtes du mariage du dauphin, où renversée, piétinée par une foule dans l'affolement, à la suite de l'écroulement des amphithéâtres construits en planches, j'avais été enlevée par
(i) On a vu i|uc les Mémoires île Fleurv t'ont, au contraire, pencher la victoire en faveur de M"' Cléophile.
un homme qui m'avait conduite en une sorte de repaire, dont je ne m'étais échappée que par miracle. Mais cette fois...
M. Bordeu m'avait conseillé un séjour à la campagne : ma poitrine était fatiguée, je toussais, le lait d'ànesse me devenait nécessaire. Je choisis une habitation charmante dans l'étendue de la paroisse de Sceaux, où je fus m'installer. Un bois assez vaste l'environnait, en façon de forêt, et ma compagnie s'amusait à faire des contes sur les troupes de brigands qui s'y devaient abriter. Chacun prenait plaisir à imaginer un récit plus effrayant. On en riait fort, et moi la première, car je me pensais en parfaite sécurité. Le prince Radziwill se rendait presque chaque soir, d'ailleurs, à Meval (1) : (c'était le nom de ma châtellenie) et un personnel nombreux m'entourait. Mais est-on jamais en garde contre les coups du sort?
Il arriva que, un jour, je me querellai fort avec le comte de Radziwill (2), dont les assiduités m'étaient pourtant agréables. Jamais on ne ressembla mieux que lui à un héros de l'Arioste ou au frère d'Amadis, le beau Galaor. Tout se rapportait au roman en ce noble seigneur. Jeune et impétueux, il avait des façons magnifiques de se ruiner. Je n'ai guère connu d'aussi séduisant que lui que M. de Lauzun, dans le temps qu'il ne s'était point avisé de coiffer le bonnet rouge, qui n'assura pas son salut. M. de Lauzun, sans que ses propos perdissent de leur grâce et de leur délicatesse avait insensiblement des manières audacieuses qui finissaient par montrer chez lui un peu de dédain pour ses victimes : M. de Radziwill était un vainqueur plus généreux, obligeant
( 1 ) Ce dut' m d< Meval a disparu. D'obligeantes recherches de M. Jean Mousnier ont permis d'établir qu'il devait se trouver du côté d'Aulnay, où on a gardé le souvenir d'un lieu dit 0 Mon Val ».
(2) Le prince Charles-Stanislas Radziwill (1734-1790), palatin de Wilna, dont le nom est associé aux luttes de la Pologne contre Catherine II. Cet homme de courage était aussi un homme de plaisir, ('.'est pendant un de Ses exils qu'il séjourna à Paris, ou il mena une existence fastueuse.
celles qu'il avaient vaincues à lui savoir gré de leur défaite. Je pensai être jalouse de lui, jusqu'à la fureur.
Notre querelle portait précisément sur ses galanteries à l'égard de Mn° Dervieux, nymphe ascendante à cette époque, déjà accablée par la malignité humaine. Il faut convenir qu'elle était charmante et ne mérita point les pamphlets et les chansons infâmes qui ne cessèrent de la harceler. Je la ménageai toujours; elle me traita moins bien. Mais, à ce moment, le dépit m'irritait contre elle. Je fis une scène violente à M. de Radziwill ; nous nous piquâmes de propos en propos, et la chose alla si loin que le comte partit immédiatement après le dîner. J'en eus encore plus d'humeur qu'auparavant. Je demeurai boudeuse et maussade. Je quittai le salon de bonne heure et rentrai chez moi; je renvoyai mes femmes et quand je me vis seule, je me mis à pleurer : les larmes soulagent. Quand j'en eus assez versé, je pensai qu'il valait mieux rompre en entier avec un perfide. Je courus à mon secrétaire et me voilà à écrire une longue lettre; je la commençai en style ironique, puis je passai à la colère. L'indignation éclata avec tant de véhémence à la quatrième page que, nécessairement, il fallut baisser le ton à la cinquième. La sixième fut tout en reproches et, par degrés, j'en vins à témoigner plus que jamais un ardent amour à l'ingrat. Je touchais déjà à cet âge où la passion devient d'autant plus ardente qu'elle a un peu moins de confiance.
Ma lettre, à mesure qu'elle tirait sur sa fin, revenait donc à la tendresse; le courroux avait cédé au dépit, le dépit à la douleur et, des reproches j'en venais à proposer un pardon que, peut-être, j'eusse fait suivre d'une demande de grâce, si j'eusse continué.
Deux heures du matin sonnèrent à ma pendule. Je m'arrêtai, lasse de tenir la plume. Je me levai, je me promenai. Je réfléchissais. A quoi? A mille choses. Le champ de l'imagination est si vaste, lorsqu'une passion vive la travaille! Il me sembla que j'étouffais, que l'air me serait nécessaire; je me disposais à ouvrir une des croisées de ma chambre, qui s'ou-
vrait en porte sur le jardin, lorsque je crus entendre un bruit sourd, qui partait du cabinet de toilette... J'eus quelque frayeur... j'écoutai... Le silence avait repris.
« Bon, dis-je, c'est le vent... que serait-ce? »
Le bruit recommença. Il me parut celui d'un carreau de vitre qu'on casserait avec précaution. L'épouvante s'empara de moi à ce point que je demeurai immobile, sans qu'un cri put s'échapper de ma bouche, et que je pusse me diriger vers la cheminée, afin de tirer le cordon de sonnette, qui répondait à la chambre de mes femmes... Je me décidai enfin, mais j'avais à peine fait un pas vers la sonnette que la porte du cabinet s'ouvrit, et deux hommes entrèrent, l'un âgé et portant sur sa figure l'habitude du crime, l'autre...
Mes regards se croisèrent avec ceux de ce malheureux... 11 avait le bras levé comme pour frapper. Sa main retomba, une stupeur l'accabla. 11 eut la force, cependant, d'arrêter son compagnon, plus menaçant que lui. Il m'avait reconnue dans le même temps que je le reconnaissais moi-même...
Hélas, ce misérable ayant passé par tous les degrés du vice, et parvenu au plus bas, c'était ce Jacquot que naguère, j'avais si tendrement appelé Myrtil, c'était l'objet de mon premier amour, c'était mon petit voisin d'autrefois, que j'avais adoré, à qui j'avais sacrifié M. de Dillon !
Il contraignit son sinistre camarade, encore que celui-ci murmurât, à rebrousser chemin et lui-même disparut, comme si, tout criminel qu'il fût, il eût eu conscience de son abaissement. J'entendis les deux coquins s'en aller; je n'eus pas le courage de donner l'alarme; je demeurai seule, et de nouveau je pleurai. Je pleurais, cette fois, sur un joli souvenir de jeunesse, à jamais fané et flétri.