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Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le Brun

La vie d'une femme artiste est, d'ordinaire, peu chargée d'événements, et il ne s'y trouve guère à noter que les succès qui l'ont signalée au public. Celle de M"" Vigée-Le Brun doit la variété de ses incidents au temps agité où elle a vécu, qui jeta de l'imprévu dans presque toutes les carrières contemporaines. On n'assiste pas à la destruction violente du régime où l'on a été élevé et à la naissance d'un ordre nouveau, sans subir, dans sa propre existence, des contre-coups singuliers. Ils n'ont pas manqué dans la vie du portraitiste préféré de Marie-Antoinette, qui dut à la Révolution de devenir le peintre à la mode dans toute l'aristocratie de l'Europe, après avoir raconté, d'un pinceau délicat et savant, les grâces incomparables de la société française à son déclin.

Louise-Elisabeth Vigée naquit à Paris, rue Coq-Héron, le 16 avril lySS, l'année même où naissait à Vienne l'archiduchesse Marie-Antoinette. Son père était un pastelliste assez habile, qui exposait depuis ijSi aux salons de l'Académie de Saint- Luc, et qui mit de bonne heure le crayonaux mains de sa fille. Tout enfant, au couvent où elle resta jusqu'à sa première communion, elle couvrait de griffonages précoces ses livres et ses cahiers d'étude. Le père Vigée étant mort quand elle avait treize ans, ce fut un ami de la famille, le peintre d'histoire Doyen, qui continua à la guider. La peinture devait être pour elle un gagnepain et elle se livra au travail avec une ardeur extrême. Elle suivit des cours d'après l'antique, dans l'atelier de Briard, reçut les conseils de Joseph Vernet, copia les maîtres flamands et hollandais et com-

mença à se faire connaître par quelques portraits de sérieuse facture, où l'on sentait agréablement l'imitation de Greuze, et qui lui amenèrent une première clientèle.

Sa jolie tournure et sa bonne grâce lui valaient en même temps quelques succès mondains qui profitaient à sa carrière d'artiste. Elle était invitée de tous côtés, dans la bourgeoisie cultivée de la capitale, chez le bon sculpteur Le Moine et chez M"' de Verdun, femme du fermier-général, qui resta plus tard la meilleure de ses amies; d'autres salons bientôt allaient lui apprendre l'usage des grandes manières et lui faire écouter les causeurs les plus brillants. Ces commencements de sonexistence, ses impressions de jeune fille, ses premiers enchantements, mêlés de quelques inévitables déceptions, sont contés avec charme dans ses Souvenirs; on y trouve aussi de nombreux détails sur les plaisirs de Paris, et les éléments d'un tableau de la vie moyenne à cette époque encore paisible, où rien ne fait prévoir les orages si prochains.

Les véritables débuts de l'artiste devant le public datent d'une exposition de l'Académie de Saint-Luc, au mois d'août 1774* Les portraits d'Elisabeth Vigée y furent remarqués, en même temps que ceux de M'" Adélaïde Labille, bientôt M"' Guiard, dont la carrière, parallèle à celle de notre peintre, allait lui procurer l'ennui de trouver sans cesse à ses côtés une rivalité féminine et des succès à peu près égaux dans le même genre de travail. M"" Guiard, qui deviendra le peintre de Mesdames de France quand M"" Le Brun sera celui de la reine, n'est pas même nommée dans les Souvenirs;

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c'est une petite revanche, un peu mesquine, que ce silence volontaire sur des mérites équitablement reconnus par les contemporains.

La renommée de la jeune Elisabeth grandissait. Elle ne négligeait pas les moyens honnêtes pour faire parler d'elle, peignait volontiers les personnages connus, offrait à l'Académie française les portraits de La Bruyère et du cardinal Fleury, qui manquaient à la collection de la célèbre

compagnie. Quand elle fut d'âge à se marier, elle joignait aux charmes de sa jolie ^ personne les espérances d'une belle carrière d'artiste. M. Le Brun, peintre luimême et surtout marchand de tableaux avisé, s'empressa de demander sa main à une mère d'autant plus pressée d'établir sa fille qu'elle était elle-même remariée et que quelque aigreur commençait à se glisser dans la famille. Le mariage fut célébré à Saint-Eustache, le n janvier 1776, et ne fit pas un ménage heureux. On devine, du moins, que les délicats sentiments de la jeune femme furent bien souvent froissés, et qu'elle concentra son affection sur la petite fille qui lui naquit en 1780 et qui devait lui inspirer ses charmants portraits maternels.

M""' Vigée-Le Brun travailla pour la Cour dès l'année de son mariage. Elle copiait, pour le service de Monsieur, comte de Provence, frère du roi, plusieurs portraits de ce prince ; elle peignait, d'après nature, la duchesse de Chartres. Mais la grande fortune de sa vie fut d'être appelée auprès de la reine. Le portrait de Marie- Antoinette en grand habit, peint en 1779 pour la cour de Vienne et répété plusieurs fois par l'artiste, acheva de la mettre à la mode et lui procura toute une clientèle nouvelle dans le monde de Versailles. C'est au cours des années 1781 et 1782 qu'elle exécuta plusieurs de ses portraits de cour les plus célèbres, ceux de Madame Elisabeth, de la princesse de Lamballe et de la duchesse de Polignac. Elle avait su gagner l'affection de la jeune souveraine. Celle-ci lui demanda à plusieurs reprises d'autres portraits. Ils font aujourd'hui pour nous toute une collection charmante, non la plus fidèle, mais la plus gracieuse que l'art ait consacrée à une figure royale. Pendant ces séances de Versailles, que M""' Vigée-Le Brun a racontées et qui avaient lieu le plus souvent dans le cabinet doré des intérieurs de la reine, une véritable intimité s'établissait entre les deux jeunes femmes, dont l'une savait effacer les distances et l'autre les garder, et qu'unissaient, d'une sympathie certaine, des goûts communs pour la musique, pour le théâtre, et un sentiment maternel très fort chez toutes les deux.

L'appui de Marie- Antoinette ne manqua jamais à son peintre. Ce fut l'intervention personnelle de la reine qui obligea l'Académie royale de peinture et de sculpture à recevoir sans scrutin M"" Vigée-Le Brun parmi ses membres, le jour mêmeouM"' Labille-Guiard venait d'être régulièrement élue. Les lettres de M. d'Angiviller, directeur général des Bâtiments du roi, et le procès-verbal de la séance de l'Académie,, que nous avons publiés, ne laissent aucun doute sur ce point. M"' Le Brun avait tous les titres pour devenir « académicienne » ; mais, sans les démarches de la reine et le bon plaisir du roi, elle eût risqué d'attendre quelque temps encore.

Cet honneur était profitable, car il donnait le droit d'exposer au Salan du Louvre. Désormais chaque livret de l'exposition

JOSEPH VERNET Gravure d; Cathelin (1770), d'après L.-M. Vanloo

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contient une liste, souvent nombreuse, de tableaux de notre peintre, et son talent, encouragé par le succès, affermi par un travail soutenu, les classe toujours au premier rang. C'est le moment de ses grands triomphes personnels. La maison de la rue de Cléry, où elle ne recevait jusqu'alors que des artistes et des amis anciens, s'ouvre à une société tout à fait choisie. Les gens de cour viennent s'y délasser des gênes de l'étiquette. Le comte de Vaudreuil, le chevalier de Boufflers, le vicomte de Ségur, les plus spirituels gentilshommes de Versailles, y rencontrent les peintres Hubert Robert, Vernet, Ménageot, les poètes Delille et Ecouchard Lebrun. On récite beaucoup devers et l'on joue des proverbes. La présence de femmes séduisantes et fines met en verve les gens d'esprit. Les quatre meilleures amies de la maîtresse de la maison sont M"' de Verdun, M"' Le Couteulx du Molay, la marquise de Grollier et la marquise de Sabran. La jeune femme de Vigée, l'auteur dramatique, aide sa belle-sœur à faire les honneurs de son logis. Mais nulle n'est jalouse de voir les premiers hommages décernés à l'artiste, à qui Vigée dédie, aux applaudissements de Paris, la fameuse Epi Ire à ma sœur :

Femme aimable, peintre charmant, Toi chez qui la nature allie Aux dons heureux du sentiment Les dons si rares du génie, Toi pour qui semble reverdir Cette palme longtemps flétrie Que Rosalba seule a cueillie Et que te garde l'avenir...

Bientôt le cercle s'élargit ; à la poésie s'ajouta la musique, et l'artiste assure qu'elle donna, dans son modeste salon, les meilleurs concerts de Paris. On peut croire qu'elle n'exagère point. Son intime ami Grétry prenait plaisir à lui offrir la primeur de ses travaux d'opéra ; Sacchini et Martini faisaient de même et lui amenaient leurs plus parfaits interprètes. M"" Vigée- Le Brun en a dressé la liste et a raconté, de façon très attachante, ces soirées de musique où se pressait une brillante société et où l'on voyait parfois, les chaises manquant dans la pièce étroite, de grands personnages assis par terre pour mieux écouter.

L'artiste n'était pas dénuée de prétentions féminines et elle montra toujours, avec quelque excès, le goût de plaire.

Elle ne fut cependant pas trop grisée par ses succès mondains qui achevaient de consacrer sa vogue. Elle les payait cruellement, d'autre part, par les calomnies dont elle était victime et qui la représentaient au public comme la maîtresse intéressée du contrôleur-général des finances, M. de Calonne, peint par elle pour le Salon de i 785. Cette accusation qui devait, dit-elle, la suivre longtemps et empoisonner sa vie, n'avait aucune vraisemblance.

Ellemultipliait les témoignages d'une activité vaillante, d'une imagination toujours en éveil pour suivre les mouvements de la mode et inventer des arrangements nouveaux de portraits féminins. Elle envoyait au Salon de 1787, avec une dizaine de toiles, le grand portrait de Marie-Antoinette entourée de ses trois enfants, qui est resté le plus considérable de ses chefsd'œuvre. En 1789, son exposition n'était pas moins riche et l'on y admirait surtout un portrait de la duchesse d'Orléans et celui de son vieil ami Hubert Robert. Elle gardait toute la faveur du public, quand les événements révolutionnaires l'amenèrent à s'expatrier.

Elle se crut sérieusement en danger à cause de ses relations avec la Cour. Le spectacle de la rue, les manifestations bruyantes de la populace, les conversations inquiètes de son entourage l'énervaient au point qu'elle ne travaillait presque plus. Elle se décida à aller visiter l'Italie, ainsi qu'elle le rêvait depuis longtemps, et elle quitta Paris, non sans difficultés, avec sa fille et une gouvernante, le soir même du 6 octobre 1789. Elle avait l'espoir de revenir promptement, dès que l'ordre serait rétabli. Mais ce voyage, qui fit d'elle une émigrée, devait lui fermer bientôt les frontières de France.

Ce fut d'abord un séjour triomphal, qui lui fit goûter les plaisirs de la renommée au pays où ils semblent avoir le plus de saveur. Dans toutes les villes qu'elle traversa, ses confrères lui rendirent hommage. A Turin, le graveur Porporati ne permit pas* qu'elle habitât ailleurs que chez lui ; à peine arrivée à Bologne, le directeur de

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l'Académie des Beaux-Arts lui apporta des lettres de réception ; le jour où elle visita, à Florence, la galerie des portraits de grands peintres peints par eux-mêmes, on lui demanda le sien, et la proposition

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