‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 11 sur 84 · BERT ET SA YJSITE A CETTE OCCASION · texte numérisé non relu

BERT ET SA YJSITE A CETTE OCCASION

Je reprendrai, chère amie, le cours de mes promenades dans ce que je puis appeler l'ancien Paris, tant, depuis ma jeunesse, cette ville a subi de métamorphoses sous tous les rapports. Une des plus fréquentées était la promenade des boulevards du Temple. Tous les jours, mais le jeudi principalement, des centaines de voitures allaient, venaient ou stationnaient contre les allées où sont encore maintenant les cafés et les parades. Les jeunes gens à cheval caracolaient auteur d'elles, comme à Longchamp ; car Longchamp existait déjà(i).

Les allées, ou bas-côtés, étaient pleines d'une foule immense de promeneurs, jouissant du plaisir d'admirer ou de critiquer toutes les belles dames, très parées, qui passaient dans leurs brillants équipages. • Un des côtés du boulevard (celui où se trouve maintenant le café Turc) offrait un spectacle qui bien souvent m'a donné le fou rire. C'était une longue rangée de vieilles femmes du Marais, assises gravement sur des chaises, et les joues tellement couvertes de rouge qu'elles ressemblaient tout à fait à des poupées. Comme à cette époque les femmes d'un rang élevé pouvaient seules porter du rouge, ces dames croyaient devoir jouir du privilège dans toute sa latitude. Un de nos amis, qui les connaissait pour la plupart, nous

(i) 11 était même fort brillant. Les filles entretenues dépensaient des trésors pour y éclipser tout le monde, et l'on cite une demoiselle Renard, que l'on y vit paraître un jour dans une voiture traînée par quatre chevaux dont les harnais étaient couverts de pierres fausses, imitant le diamant à s'y méprendre.

dit qu'elles n'avaient d'autre occupation que celle de jouer au loto du matin au soir, et qu'un jour qu'il revenait de Versailles, quelques-unes d'elles lui demandant des nouvelles, il répondit qu'il venait d'apprendre que M. de La Pérouse devait partir pour aller faire le tour du monde : « En vérité, s'écria la maîtresse de maison, il faut que cette homme-là soit bien désoeuvré ! »

Plus tard, longtemps après mon mariage, j'ai vu sur ce même boulevard divers petits spectacles. Le seul où j'aie été souvent, et qui m'amusait beaucoup, était celui des Fantoccini de Carlo Perico. Ces marionnettes étaient si bien faites, et leurs mouvements si naturels qu'elles faisaient parfois illusion. Ma fille, qui avait au plus six ans et que je menais avec moi, ne doutait pas d'abord que ces personnages ne fussent vivants. Quand je lui eus dit le contraire, je me rappelle que je la menai peu de jours après à la Comédie -Française, où ma loge était assez éloignée du théâtre : fr Et ceux-là, maman, me dit-elle, sont-ils vivants? »

Le Colisée était encore un lieu de réunion fort à la mode ; on l'avait établi dans un des grands carrés des Champs-Elysées, en bâtissant une immense rotonde. Au milieu se trouvait un lac, rempli d'une eau limpide, sur lequel se faisaient des joutes de bateliers. On se promenait tout autour dans de larges allées sablées, et garnies de sièges. Quand la nuit venait, tout le monde quittait le jardin pour se réunir dans un salon immense où l'on entendait tous les soirs une excellente musique à grand orchestre. M'" Lemaure, très célèbre alors, y a chanté plusieurs fois, ainsi que beaucoup d'autres fameuses cantatrices. Le large perron qui conduisait à cette salle du concert était le rendez-vous de tous les jeunes élégants de Paris, qui, placés sous les portiques illuminés, ne laissaient point passer une femme sans lancer une épigramme. Un soir, comme j'en descendais les degrés avec ma mère, le duc de Chartres, depurs Philippe-Egalité, se tenait là, donnant le bras au marquis de Genlis, son compagnon d'orgies, et les pauvres malheureuses qui se présentaient à leurs yeux n'échappaient point aux sarcasmes les plus

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infâmes. « Ah î pour celle-ci, dit le duc très haut en me désignant, il n'y a rien à dire » . Ce mot, que beaucoup de personnes entendirent ainsi que moi, me causa une si grande satisfaction, que je me le rappelle encore aujourd'hui avec un certain plaisir.

A peu près dans le même temps, il existait sur le boulevard du Temple ce qu'on appelait le 'Wauxhall d'été, dont le jardin n'était autre chose qu'un large espace destiné à la promenade et autour duquel s'élevaient des gradins couverts, où s'asseyait la bonne compagnie. On s'y réunissait de jour en été, et la soirée finissait par un très beau feu d'artifice.

Tous ces lieux étaient bien plus à la mode, alors, que ne l'est maintenant Tivoli. 11 est même assez étonnant que les Parisiens, qui n'ont pour toutes promenades que les Tuileries et le Luxembourg, aient renoncé à ces établissements, moitié citadins, moitié champêtres, où l'on allait respirer le soir en prenant des glaces.

Mon vilain beau-père, ennuyé sans doute des hommages publics que l'on rendait à la beauté de ma mère, et j'oserai dire aussi à la mienne, nous interdit les promenades, et nous dit un jour qu'il allait louer une campagne. A ces mots le cœur me battit de joie, car j'aimais la campagne passionnément. J'avais d'autant plus Iz désir d'y séjourner que j'en éprouvais un besoin réel, attendu que je couchais alors au pied du lit de ma mère, dans un coin enfoncé et où le jour n'arrivait jamais. Aussi, le matin, quelque temps qu'il fit, mon premier soin était d'ouvrir la fenêtre pour respirer, tant j'avais soif d'air.

Mon beau-père loua donc une petite bicoque à Chaillot, et nous allions y coucher le samedi pour revenir à Paris le lundi matin. Dieu! quelle campagne! imaginezvous, ma chère, un très petit jardin de curé ; point d'arbres, point d'autre abri contre le soleil qu'un petit berceau où mon beaupère avait planté des haricots et des capucines qui ne poussaient pas. Encore n'avions-nous que le quart de ce charmant jardin; il était séparé en quatre par de petits bâtons, et les trois autres parties étaient louées à des garçons de boutique.

qui, tous les dimanches, venaient s'amuser à tirer des coups de fusil sur les oiseaux. Ce bruit perpétuel me mettait dans un état de désespoir, outre que j'avais une peur affreuse d'être tuée par ces maladroits, tant ils visaient de travers.

Je ne comprenais pas qu'on pût appeler la campagne ce lieu si bête, si antipittoresque, où je m'ennuyais au point que je bâille de souvenir en vous écrivant ceci. Enfin mon bon ange amena à mon secours

une amie de ma mère, M"' Suzanne, qui vint dîner un jour à Chaillot avec son mari. Tous deux eurent pitié de moi, de mon ennui, et me menèrent quelquefois faire des courses charmantes. Malheureusement on ne pouvait pas compter sur M. Suzanne tous les dimanches, car il avait une singulière maladie : de deux jours l'un, il s enfermait dans sa chambre, sans voir personne, pas même sa femme; ne voulant ni parler ni manger. Le lendemain, il est vrai, il reprenait toute sa gaieté et ses manières habituelles; mais vous sentez que, pour faire une partie avec lui, il fallait se tenir au courant de l'intermittence de sa santé.

Nous allâmes d'abord à Marly-le-Roi ,

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et là, pour la première fois, je pris l'idée d'un séjour enchanteur. De chaque côté du château, qui était superbe, s'élevaient six pavillons, qui se communiquaient par des berceaux de jasmin et de chèvrefeuille.

Des eaux magnifiques, qui tombaient en cascades du haut d'une montagne située derrière le château, fournissaient un immense canal, sur lequel se promenaient des cygnes. Ces beaux arbres, ces salles

de verdure, ces bassins, ces jets d'eau, dont un s'élevait à une hauteur si prodigieuse qu'on le perdait de vue : tout était grand, tout était royal, tout y parlait de Louis XIV- L'aspect de ce séjour ravissant me fit alors tant d'impression qu'après mon mariage je suis retournée souvent à Marly. Un matin j'y ai rencontré la reine qui se promenait dans le parc avec plusieurs dames de sa cour. Toutes étaient en robes blanches, et si jeunes, si jolies, qu'elles me firent l'effet d'une apparition. J 'étais avec ma mère, et je m'éloignais, quand la reine eut la bonté de m'arrêter, m'engageant à continuer ma promenade partout où il me plairait. Hé-

las î quand je suis revenue en France, en 1802, j'ai couru revoir mon noble et riant Marly. Le palais, les arbres, les cascades, les bassins, tout avait disparu; je n'ai plus trouvé qu'une seule pierre, qui semble marquer le milieu du salon.

M. et M"' Suzanne me menèrent voir aussi le château et le parc de Sceaux. Une partie de ce parc, celle qui avoisinait le château, était dessinée régulièrement en gazons, en parterres remplis de mille fleurs, comme le jardin des Tuileries ; l'autre n'offrait aucune symétrie, mais un magnifique canal et les plus beaux arbres que j'aie vus de ma vie la rendaient debeaucoup préférable selon moi. Une chose qui prouvait la bonté du maître de ce magnique séjour, c'est que le parc de Sceaux était une promenade publique; l'excellent duc de Penthièvre avait toujours voulu que tout le monde y entrât, et les dimanches principalement ce parc était très fréquenté.

Je trouvais bien cruel de quitter ces magnifiques jardins pour rentrer dans notre triste Chaillot. Enfin, l'hiver nous fixa tout à fait à Paris, où je passai de la manière la plus agréable le temps que me laissait le travail. Dès l'âge de quinze ans, j'avais été répandue dans la haute société; je connaisais nos premiers artistes, en sorte que je recevais des invitations de toutes parts. Je me souviens fort bien que j ai dîné en ville pour la première fois chez le sculpteur Le Moine, alors en grande réputation. Le Moine était d'une simplicité extrême; mais il avait le bon goût de rassembler chez lui une foule d'hommes célèbres et distingués ; ses deux filles fai raient parfaitement les honneurs de sa maison. Je vis là le fameux Lekain, qui me fit peur, tant il avait l'air sombre et farouche ; ses énormes sourcils ajoutaient encore à l'expression si peu gracieuse de son visage. 11 ne parlait point, mais il mangeait énormément. A côté de lui, tout en face de moi, se trouvait la plus jolie femme de Paris, M"' de Bonneuil (mère de M"' Regnault Saint-J ean d'Angely), qui alors était fraîche comme une rose. Sa beauté si douce avait tant de charme que je ne pouvais en détourner mes yeux, d'autant plus qu'on l'avait aussi

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placée près de mon mari, qui était laid comme un singe, et que les figures de Lekain et de M. de Bonneuil formaient un double repoussoir, dont bien certainement elle n'avait pas besoin.

C'est chez Le Moine que j'ai connu Gerbier, ie célèbre avocat ; sa fille, madame de Roissy, était fort belle, et c'est une des premières femmes dont j'aie fait le portrait. Nous avions soi*vent, à ces dîners, Grétry, Latour, fameux peintre au

Les heures de jour m'étaient réellement trop précieuses pour les donner à la société, et un bien petit événement qui m'arriva vint me décrder tout à coup à ne plus sortir que le soir. J 'avais accepté à dîner chez la princesse de Rohan-Rochefort. Tout habillée et ^rête à monter en voiture, l'idée me prend d'aîier revoir un portrait que favais commencé le matin.

J'étais vêtue d'une robe de satin blanc, que je mettais pour la première fois ; je

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