‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 30 sur 84 · WATELET · texte numérisé non relu

WATELET

Dessin de Cochin, gravure de Lempereur

Nous trouvâmes une fois dans ce beau parc un homme qui peignait des barrières. Ce barbouilleur était si expéditif que M. de Villette lui en fit compliment.

<{ Moiî répondit-il, je me fait fort d'efiPa-

cer en un jour tout ce que Rubens a peint dans sa vie. »

A/V"' de Villette recevait avec grâce, et faisait à merveille les honneurs de sa maison. Ce qui doit compléter son éloge à vos yeux, c'est qu'elle était extrêmement bienfaisante; j'ai vu dans son parc une élévavation circulaire et naturelle, où l'on m'a dit qu'elle rassemblait les jeunes filles du village, pour les instruire comme aurait pu le faire un maître d'école.

Ahî que j'aurais aimé, chère amie, me promener avec vous dans les bois de Moulin-Joli î Voilà un de ces lieux qu'on n'oublie pas : si beau, si varié, pittoresque, élyséen, sauvage, ravissant enfin!

Représentez-vous une grande île, couverte de bois, de jardins, de vergers que la Seine coupait par le milieu. On passait d'un bord à l'autre sur un pont de bateaux, garni des deux côtés par des caissesremplies de fleurs, que l'on renouvelait à chaque saison, et des bancs placés de distance en distance, vous permettaient de jouir longtemps d'un air parfumé et de points de vues admirables ; de loin, ce pont qui se répétait dans l'eau produisait un effet charmant. Des arbresde haute futaie, d'un ton très vigoureux, bordaient la rivière à droite; à gauche la rive était couverte d'énormes peupliers et de grands saules pleureurs, dont les branches à douce verdure tombaient en berceau; un de ces saules, entre autres, formait une énorme voûte, sous laquelle on se reposait, on

Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun ss

rêvait avec délices. Je ne puis vous dire combien je me sentais heureuse dans ce beau lieu, auquel, à mon gré, je n'ai rien vu de comparable.

Cet élysée appartenait à un homme de ma connaissance, M. Watelet, grand amateur des arts et auteur d'un poème sur la peinture ; M. Watelet était un homme distingué, d'un caractèrç doux et liant, qui s'était fait beaucoup d'amis. Dans son île enchantée, je le trouvais en harmonie avec tout ce qui l'entourait ; il y recevait avec grâce et simplicité une société peu nombreuse, mais parfaitement bien choisie.

Une amie (Marguerite Lecomte),à laquelle il était attaché depuis trente ans, était établie chez lui : le temps avait sanctifié pour ainsi dire leur liaison, au point qu'on les recevait ensemble dans la meilleure compagnie, ainsi que le mari de la dame, qui, chose assez bizarre, ne la quittait jamais.

Plus tard, en i 788, Moulin-Joli futacheté par un nommé M. Gaudran, riche commerçant, qui m'invita avec ma famille à y venir passer un mois. Ce nouveau propriétaire n'entendait rien au pittoresque ; je vis avec peine qu'il avait déjà gâté quelques parties de cet élysée; heureusement les plus grandes beautés étaient restées intactes. Robert, le peintre de paysage, et moi nous retrouvâmes tout l'enchantement que ce lieu nous avait fait éprouver. C'est pendant ce voyage que je fis un de mes meilleurs portraits, celui de Robert, la palette à la main. Lebrun-Pindare composa son Exegt monumenlum, ce morceau si plein d'un orgueil que justifie sa beauté. Mon frère aussi fit de très jolis vers. Ces bois nous inspiraient tous.

M. de Calonne, qui m'a donné tant de choses, comme vous savez, m'avait, disait-on, donné aussi Moulin-Joli. Ah! si j'avais eu Moulin-Joli, je ne l'aurais, je crois, jamais quitté. Mon bien grand regret, au contraire, est de ne l'avoir pas acheté lorsqu'à ma rentrée en France je l'ai trouvé en vente; mais un retard qui survint dans l'envoi des fonds que j'attendais de Russie m'en ôta les moyens. Moulin-Joli fut vendu alors quatre-vingt mille francs à un chaudronnier, qui, en faisant couper tous les beau/, arbres, a retrouvé.

pour le moins, le prix de son acquisition; et maintenant, quand mes souvenirs me reportent dans ce délicieux séjour, il s'ensuit la triste pensée de sa destruction totale.

Quelque temps avant la Révolution, j'allai à Morfontaine, et de là nous fîmes une course à Ermenonville, où je vis le tombeau de J.-J. Rousseau. La célébrité de ce beau parc d'Ermenonville en gâtait la promenade pour moi; on y trouve des inscriptions à chaque pas, cela tyrannise la pensée.

A Morfontaine, j'ai toujours préféré cette partie pittoresque du parc qui n'est point arrangée à l'anglaise, et où se trouve maintenant un grand lac; de l'avis de tous les artistes, au reste, elle tient un premier rang dans son genre. A l'époque dont je vous parle, M. de Morfontaine l'avait embellie, en y creusant des canaux, sur lesquels nous nous promenions en bateau. Le lac, qui n'avait pas alors une aussi grande étendue, était entrecoupé d'îles charmantes; à présent, on n'y voit plus qu'une seule petite île, qui me fait absolument l'effet d'un petit pâté, au milieu de cette immense masse d'eau.

M. de Morfontaine recevait avec tant de bienveillance et de simplicité, que cliacun chez lui se croyait chez soi. Le comte de Vaudreuil, Lebrun le poète, le chevalier de Coigny, si aimable et si gai, Brongniart, Robert, Rivière et mon frère, faisaient toutes les nuits des charades, et se réveillaient mutuellement pour se les dire ; cette folle gaieté prouve assez de quelle liberté l'on jou ssait dans ce beau lieu. A la vérité, l'ordre en était banni aussi bien que la gêne. Heureusement nous étions entre intimes et en petit nombre ; car je n'ai jamais vu château aussi mal tenu. M. de Morfontaine, en toute chose, poussait le décousu à un degré inimaginable, et vous jugez que sa maison devait se ressentir de cette manière d'être.

A cette époque, M. Le Pelletier de Morfontaine était prévôt des marchands; '1 a fait construire je ne sais quel pont de Paris. Je me souviens qu'il porta t constamment dans sa poche un petit calpin, sur lequel il écrivait sans cesse ce qu'il enten-

Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun

dait dire de remarquable dans la société, J'ai souvent essayé de lire par-dessus son épaule; mais, quoique ses lettres fussent très grosses, il m'a toujours été impossible de déchiffrer un seul mot, tant son écriture était informe; je défie bien ses héri-

Page 1