‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 33 sur 84 · LE PAVILLON DE MADAME DU BARRY A LOUVECIENNES · texte numérisé non relu

LE PAVILLON DE MADAME DU BARRY A LOUVECIENNES

Gravure de Nattes

les serrures même pouvaient être admirées comme des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, et les meubles étaient d'une richesse, d'une élégance au-dessus de toute description.

Ce n'était plus Louis XV alors qui s'étendait sur ces magnifiques canapés, c'était le duc de Brissac, et nous l'y laissions souvent, parce qu'il aimait à faire sa sieste. Le duc de Brissac vivait comme établi à Louveciennes ; mais rien dans ses manières et dans celles de M"' Du Barry

firent tout pour l'empêcher de retourner en France, au point qu'au moment de son départ, des amis dételèrent ses chevaux de poste. Le seul désir de rejoindre k duc de Brissac, qu'elle avait laissé caché dans son château de Louveciennes, la fil résister aux instances de ceux qui voulaient la retenir à Londres, où la vente de ses diamants pouvait la faire vivre dans ^l'aisance. Elle partit pour son malheur, et vint retrouver le duc de Brissac à Louveciennes,

Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun

Fort peu de temps après, le duc fut arrêté sous ses yeux et conduit en prison à Orléans. C'est là qu'on vint le chercher, lui et trois autres, pour les transporter, disait-on, à Versailles. Tous les quatre furent mis dans un tombereau, et, à peine à moitié du chemin, tous les quatre furent indignement massacrés!

On porta la tète sanglante du duc de Brissac à M""* Du Barry, et vous vous imaginez ce que l'infortunée dut souffrir à cette horrible vue! Elle ne tarda pas ellemême à subir le sort réservé alors à tous ceux qui possédaient quelque fortune, comme à ceux qui portaient un grand nom. Elle fut trahie et dénoncée par un petit nègre, nommé Zamore, dont il est question dans tous les mémoires du temps pour avoir été comblé de ses bienfaits et des bienfaits de Louis XV. Arrêtée, mise en prison, M"' Du Barry fut jugée et condamnée à mort par le tribunal révolution naire à la fin de 1793. Elle est la seule femme, parmi tant de femmes que ces jours afiPreux ont vues périr, qui ne put soutenir l'aspect de l'échafaud ; elle cria, elle implora sa grâce de la foule atroce qui l'environnait, et cette foule s'émut au point que le bourreau se hâta déterminer le supplice. Ceci m'a toujours persuadé que si les victimes de ce temps d'exécrable mémoire n'avaient pas eu le noble orgueil de mourir avec courage, la Terreur aurait cessé beaucoup plus tôt. Les hommes dont l'intelligence n'est point développée ont trop peu d'imagination pour qu une souffrance intérieure les touche, et l'on excite bien plus aisément la pitié du peuple que son admiration.

J'ai fait trois portraits de M"" Du Barry Dans le premier je l'ai peinte en buste, petit trois-quarts, en peignoir, avec un chapeau de paille ; dans le second elle est vêtue en satin blanc; d'une main elle tient une couronne, et l'un de ses bras est appuyé sur un piédestal. J'ai fait ce tableau avec le plus grand soin ; il était, ainsi que le premier, destiné au duc de Brissac, et je l'ai revu dernièrement. Le vieux général à qui il appartient a sans doute fait barbouiller la tête, car ce n'est point celle que j'ai faite; celle-ci a du rouge jusqu'aux yeux, et M"" Du Barry n'en mettait jamais. Je renie

donc cette tête, qui n'est pas de moi ; tout le reste du tableau est intact et bien conservé. ]1 vient d'être vendu à la mort de ce général.

Le troisième portrait que j'ai fait de M*"' Du Barry est chez moi. Je l'ai commencé vers le milieu de septembre 1789.

De Louveciennes, nous entendions des canonnades à l'infini, et je me rappelle que la pauvre femme me disait : « Si Louis XV vivait, sûrement tout cela n'aurait pas été ainsi. »

J'avais peint la tête et tracé la taille et les bras, lorsque je fus obligée de faire une course à Paris; j'espérais pouvoir retourner à Louveciennes pour finir mon ouvrage; mais on venait d'assassiner Berthier et Foulon. Mon effroi était porté au comble, et je ne songeais plus qu'à quitter la France; je laissai donc ce tableau à moitié terminé. Je ne sais pas par quel hasard M. le comte Louis de Narbonne s'en trouva possesseur pendant mon absence; à mon retour en France, il me l'a rendu, et je viens de le terminer.

Le triste contenu de cette lettre m'avertit que je suis arrivée à l'époque de mon existence dont je voudrais pouvoir perdre la mémoire, dont je repousserais les souvenirs, ainsi que je le fais bien souvent, si je ne vous avais promis le récit sincère et complet de ma vie.

11 ne s'agira plus maintenant de joies, de soupers grecs, de comédies, mais de jours d'angoisses et d'effroi ; et je remets à vous en parler dans mes premières lettres.

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