DE BR1SSAC. SA MORT. CELLE DE M"' DU
BARRY. PORTRAITS QUE j'aI FAITS A LOU-
VECIENNES.
J'ai été dîner plusieurs fois à Saint- Ouen, chez le duc de Nivernais, qui avait là une fort belle habitation et qui réunissait chez lui la plus aimable société qu'on puisse voir.
Le duc de Nivernais, que l'on a toujours cité pour la grâce et la finesse de son esprit, avait des manières nobles et douces sans aucune afféterie. Il se distinguait surtout par son extrême galanterie avec les femmes de tout âge. Sous ces rapports, je pourrais en parler comme d'un modèle dont je n'aurais point trouvé de copie, si je n'avais pas connu le comte de Vaudreuil qui, beaucoup plus jeune
que M. de Nivernais, joignait à une galanterie recherchée une politesse d'autant plus flatteuse qu'elle partait du cœur. Au reste, il est devenu fort difficileaujourd'hui de donner une idée de l'urbanité, de la gracieuse aisance, en un mot des manières aimables qui faisaient, il y a quarante ans, le charme de la société à Paris.
Cette galanterie dont je vous parle, par exemple, a totalement disparu. Les femmes régnaient alors, la Révolution les a détrônées.
Le duc de Nivernais était petit, fort maigre. Quoique très âgé, quand je l'ai connu, il était encore plein de vivacité. 11 aimait passionnément la poésie et faisait des vers charmants.
Je suis allée souvent aussi dîner chez le maréchal de Noailles, dans son beau château situé à l'entrée de Saint-Germain. Il y avait alors un fort grand parc, admirablement soigné. Le maréchal était très aimable; son esprit, sa gaieté animaient tous ses convives, qu'il choisissait parmi les cé-
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lébrités littéraires et les gens les plus distingués de la ville et de la Cour.
Le maréchal de Noailles avait un esprit original et surtout piquant. 11 était rare qu'il pût résister au désir de lancer un trait malin ; c'est lui qui répondit à Louis XV, mangeant à la chasse des olives qu'il trouvait mauvaises: « C est sans doute le fond du baril, Sire. » Ce mot reporte mon souvenir sur une femme dont je ne vous ai pas encore parlé, quoique je l'ai vue de fort près; une femme qui, sortie des derniers rangs de la société, a passé par les palais d'un roi pour aller à l'échafaud, et à qui sa triste fin fait pardonner le scandaleux éclat de sa vie. C'est en 1786 que j'allai, pour la première fois, à Louveciennes, où j'avais promis de peindre M"" Du Barry, et j'étais extrêmement curieuse de voir cette favorite, dont j'avais si souvent entendu parler. M'"' Du Barry pouvait avoir alors quarante-cinq ans environ. Elle était grande sans l'être trop; elle avait de l'embonpoint; la gorge un peu forte, mais fort belle ; son visage était encore charmant, ! ses traits réguliers et gracieux; ses cheveux étaient cendrés et bouclés comme ceux d'un enfant; son teint seulement commençait à se gâter.
Elle me reçut avec beaucoup de grâce, et me parut avoir fort bon ton; mais je lui trouvai plus de naturel dans l'esprit que dans les manières. Outre que son regard était celui d'une coquette, car ses yeux allongés n'étaient jamais entièrement ouverts, sa prononciation avait quelque chose d'enfantin qui ne seyait plus à son âge.
Elle m'établit dans un corps de logis, situé derrière la machine de Marly, dont le bruit lamentable m'ennuyait fort. Dessous mon appartement, se trouvait une galerie fort peu soignée, dans laquelle étaient placés, sans ordre, des bustes, des vases, des colonnes, des marbres les plus ; rares et une quantité d'autres objets pré- I cieux ; en sorte qu'on aurait pu se croire I chez la maîtresse de plusieurs souverains, qui tous l'avaient enrichie de leurs dons. Ces restes de magnificence contrastaient avec la simplicité qu'avait adoptée la maîtresse de la maison, et dans sa toilette et dans sa façon de vivre.
L'été comme l'hiver, M""' Du Barry ne
portait plus que des robes-peignoirs de percale ou de mousseline blanche, et tous les jours, quelque temps qu'il fît, elle se promenait dans son parc ou dehors, sans qu'il en résultât aucun inconvénient pour elle, tant le séjour de la campagne avait rendu sa santé robuste. Elle n'avait conservé aucune relation avec la nombreuse cour qui pendant longtemps l'avait entourée. L'ambassadrice de Portugal, la belle madame de Souza, et la marquise de Brunoy étaient, je crois, les deux seules femmes qu'elle vît alors, et, durant mes séjours chez elle, que j'ai faitsà trois époques différentes, j'ai pu m'assurer que les visites ne troublaient point sa solitude (1). Je ne sais pourquoi cependant les ambassadeurs de Tippoo-Saïb se crurent obligés d'aller visiter l'ancienne maîtresse de Louis XV. Non seulement ils vinrent à Louveciennes, mais ils apportèrent des présents à M""' Du Barry, entre autres, des pièces de mousseline, très richement brodée en or. Elle m'en donna une superbe à fleurs larges et détachées, dont les couleurs et l'or sont parfaitement nuancés.
Les soirs, nous étions le plus souvent seules, au coin du feu. M"' Du Barry et moi.EIlemeparlaitquelquefois de LouisXV et de sa cour, toujours avec le plus grand respect pour l'un et les plus grands ménagements pour l'autre. Mais elle évitait tous détails; il était même évident qu'elle préférait s'abstenir de ce sujet d'entretien, en sorte qu'habituellement sa conversation était assez nulle. Au reste, elle se montrait aussi bonne femme par ses paroles que par ses actions, et elle faisait beaucoup de bien, à Louveciennes, où tous les pauvres étaient secourus par elle. Nous allions souvent ensemble visiter quelque malheureux, et je me rappelle encore la sainte colère où je la vis, un jour, chez une pauvre accouchée qui manquait de tout. « Comment ! disait M"" Du Barry, vous n'avez eu ni linge, ni vin, ni bouillon? — Hélas î rien. Madame. » Aussitôt nous rentrons au château; M"" Du Barry fait venir sa femme de charge et d'autres domestiques qui n'avaient
(1) J'y voyais souvent M. de Monville ; aimable et très élégant, il nous mena à sa campagne appelée le Désert, dont la maison était une tour seulement.
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point exécuté ses ordres. Je ne puis vous l'instant même, avec du bouillon et du vin dire dans quelle fureur el'e se mit contre de Bordeaux.
LA COMTESSE DU BARRY Peinture de Madame Le Brun >789) (Bibliothèque de la Ville de Versailles)
eux, tout en faisant faire devant elle un Tous les jours, après dîner, nous allions paquet de linge qu'e le leur fit porter, à prendre le café dans ce pavillon si renommé
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pour le goût et la richesse de ses ornements. La première fois que M™' Du Barry me le fit voir, elle me dit : « C'est dans cette salle que Louis XV me faisait l'honneur de venir dîner. 11 y avait au-dessus une tribune pour les musiciens qui chantaient pendant le repas. » Le salon était ravissant : outre qu'on y jouit de la plus belle vue du monde Jes cheminées, les portes, tout était du travail le plus précieux;
ne pouvait laisser soupçonner qu'il fût plus que l'ami de la maîtresse du château. Toutefois, il était aisé de voir qu'un tendre attachement unissait ces deux personnes, et peut-être cet attachement leur a-t-il coûté la vie. Lorsque, avant l'époque de la Terreur, M"' Du Barry passa en Angleterre pour retrouver ses diamants volés, qu'en efiPet elle y retrouva, les Anglais l'avaient très bien reçue. Ils