‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 37 sur 84 · LES PETITS PARRAINS · texte numérisé non relu

LES PETITS PARRAINS

D'après 7v\oreau le jeune

tais nullement qu'elle n'eût conservé à son l'entendis accuser d'avoir abandonné et auguste maîtresse le dévouement et la trahi la reine. Ne pouvant voir dans ce reconnaissance dus à tant de bontés, lors- propos que la plus infâme calomnie, je pris

Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun

avec chaleur la défense de ma compatriote, et je m'écriai plusieurs fois : « C'est impossible î » Deux ans plus tard, revenue en France, je reçus, peu de jours après mon arrivée, la lettre suivante, que m'écrivit M"" Campan, et que je copie ici, afin de vous faire connaître une justification qui me semble porter tous les caractères de la franchise.

Saint-Germain, ce 27 janvier, vieux style.

« Vous avez dit bien loin de moi, aimable dame : C'est impossible! Le véritable esprit, la bonté, la sensibilité ont dirigé votre opinion; et ces qualités rares, si rares de nos jours, se sont, pour mon bonheur, trouvées chez vous réunies à des talents encore plus rares. Vous entendez mon impossible autant que je suis pénétrée de ce qu'il a été prononcé par vous. En effet, comment croire que jamais j'aie pu séparer un moment mes sentiments, mes opinions, mon dévouement, de tout ce que je devais à l'être trop infortuné qui, tous les jours, faisait mon bonheur et celui des miens, et dont la conservation dans des droits qui étaient attaqués par une faction perfide et sanguinaire assurait le bonheur de tous et le mien particulièrement? J'ai eu, au contraire, l'avantage de lui donner des preuves non équivoques d'une reconnaissance telle qu'elle avait droit d'attendre. Ma pauvre sceurAuguier et moi, quoique je ne fusse pas de service, avons affronté la mort, pour ne la point quitter dans la nuit à jamais mémorable et horrible du 10 août. Sorties de ce massacre, cachées et mourantes d'effroi dans des maisons de Paris, nous avons ranimé nos forces pour parvenir jusqu'aux Feuillants, et la servir encore dans sa première détention à l'Assemblée. Pétion seul nous a séparées d'elle, lorsque nous voulûmes la suivre au Temple. Avec des faits aussi vrais et si naturels, que je suis loin d'en tirer vanité, comment direz-vous, peut-on avoir été aussi étrangement calomniée?

Ne fallait-il pas me faire payer chèrement une faveur marquée et soutenue pendant tant d'années? Pardonne-t-on la faveur dans un^ cour, même quand elle tombe sur une personne de la classe de la do-

mesticité ? On voulait me perdre dans l'esprit de la reine, voilà tout. On n'y réussit pas, et l'on saura quelque jour jusqu'à quel degré elle m'a conservé sa bienveillance et sa confiance dans les choses les plus importantes. Je dois cependant ajouter, pour ne rien déguiser de ce qui a pu porter à méconnaître mes véritables sentiments, que jamais je n'avais pu amener mon esprit à concevoir le plan de l'émigration; que je le regardais comme funeste aux émigrants, mais bien plus encore, dans mes idées à cette époque, au salut de Louis XVI. Habitant les Tuileries, j'étais sans cesse frappée de cette réflexion, qu'il n'y avait qu'un quart de lieue de ce palais aux faubourgs insurgés, et cent lieues de Coblentz ou des armées protectrices. Le sentiment et l'esprit des femmes sont bavards; je disais trop et trop souvent mon opinion sur cette mesure qui, dans ce temps, était l'espoir de tous. Un sentiment bien différent de l'amour insensé et criminel d'une révolution afFreuse dictait mes craintes. Le temps ne les a que trop justifiées ; et les innombrables victimes de ce projet ne devraient plus me les imputer à crime.

« Mais enfin, j'existe à présent sous une forme nouvelle; j'y suis livrée en entier, et avec la paix d'un cœur qui n'a pas le plus léger reproche à se faire. Depuis longtemps je désire vous faire voir l'ensemble de mon plan d'éducation, vous recevoir, vous fêter en amie sincère et précieuse. Prenez un jour avec l'intéressante et infortunée Rousseau, et ce sera pour moi un jour de fête. Croyez à ma tendresse, à mon estime, à ma reconnaissance, enfin à tous les sentiments que je vous ai voués.

» Genêt Campan. »

M"" Auguier, outre M"' Campan, avait une autre sœur, nommée M"' Rousseau, fort aimable femme, que la reine avait attachée au service du premier dauphin, et qui m'a souvent donné l'hospitalité, lorsque j'avais des séances à la cour (1). Elle

(i) M""' Rousseau a laissé un fils, connu sous le nom d'Amédée de Beauplan, qui est très bon musicien. 11 compose des romances charmantes et les chante à merveille.

LA DUCHESSE d'oRLÉANS Peinture d< Madame Le Brun Salon de 1789)

^Mufcc de Versailles)

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était devenue si chère au jeune prince qu'elle soignait, que l'aimable enfant lui disait, deux jours avant de mourir : « Je t'aime tant, Rousseau, que je t'aimerai encore après ma mort. »

Le mari de M""* Rousseau était maître d'armes des Enfants de France. Aussi, comme attaché à double titre à la famille royale, ne put-il échapper à la mort : il fut pris et guillotiné. On m'a dit que, son jugement rendu, un juge avait eu l'atrocité de lui crier : « Pare celle-ci, Rousseau î »

En vous entretenant de ces horreurs, j'anticipe sur le temps dont il me reste à vous parler jusqu'au jour où j'ai quitté la France. Je reprendrai dans ma première lettre le récit des tristes événements qui m'ont obligée à fuir mon pays pour aller chercher dans des pays étrangers, non seulement ma sûreté, mais cette bienveillance dont vous-même m'avez comblée, durant mon séjour en Russie, et dont je garde une si douce mémoire.

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