MES COMPAGNONS DANS LA DILIGENCE. — JE PASSE LES MONTS
L'afiFreuse année de 1789 était commencée, et la terreur s'emparait déjà de tous les esprits sages. Je me rappelle parfaitement qu'un soir où j'avais réuni du monde chez moi pour un concert, la plus grande partie des personnes qui m'arrivaient entraient avec l'air consterné ; elles avaient été le matin à la promenade de Longchamp; la populace, rassemblée à la barrière del'Etoile avait injuriédela façon la plus effrayante les gens qui passaient en voiture; des misérables montaient sur les marchepieds en criant : « L'année prochaine, vous serez derrière vos carrosses et c'est nous qui serons dedans! » ainsi que mille autres propos plus infâmes encore. Ces récits, comme vous pouvez croire, attristèrent beaucoup ma soirée ; je me
souviens d'avoir remarqué que la personne la moins effrayée était M""' de Villette, la « belle et bonne » de Voltaire.
Quant à moi, j'avais peu besoin d'apprendre de nouveaux détails pour entrevoir les horreurs qui se préparaient. Je savais, à n'en pouvoir douter, que ma maison, rue du Gros-Chenet, où je venais de m'établir depuis trois mois seulement, était marquée par les malfaiteurs. On jetait du soufre dans nos caves par les soupiraux. Si j'étais à ma fenêtre, de grossiers sansculottes me menaçaient du poing; mille bruits sinistres m'arrivaient de tous les côtés ; enfin, je ne vivais plus que dans un état d'anxiété et de chagrin profond.
Ma santé s'altérait sensiblement, et deux de mes bons amis, Brongniart, l'architecte, et sa femme, étant venus me voir, me trouvèrent si maigre et si changée, qu'ils me conjurèrent de venir passer quelques jours chez eux, ce que j'acceptai avec reconnaissance. Brongniart avait son logement aux Invalides; je fus conduite chez lui par un médecin attaché au Palais- Royal, etdont les gens portaient la livrée d'Orléans, la seule qui fut alors respectée. On me donna le meilleur lit. Comme je ne pouvais pas manger, on me nourrissait avec d'excellent vin de Bordeaux et du bouillon, et M"' Brongniart ne me quittait pas. Tant de soins auraient dû me calmer, puisque mes amis voyaient beaucoup moins en noir que moi ; mais il leur était impossible de me rassurer contre les maux que je prévoyais. « A quoi bon vivre? à quoi bon se soigner? » disais-je souvent à mes bons amis; car l'effroi que m'inspirait l'avenir me faisait prendre la vie en dégoût; et pourtant, il faut le dire, si loin que pût aller mon imagination, je ne devinais qu'une partie des crimes qui se sont commis plus tard.
Je me rappelle avoir soupé chez Brongniart avec l'excellent M. de Sombreuil, alors gouverneur des Invalides. 11 nous dit savoir qu'on devait venir s'emparer des armes qu'il tenait en dépô- ! « Mais, ajouta-t-il, je les ai si bien cachées que je défie bien qu'ils les trouvent. » Ce brave homme ne songeait pas qu'on ne pouvait alors compter que sur soi-même. Comme les armes ne tardèrent pas à être enlevées,
Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun
il faut croire qu'il fut trahi par les gens de l'hôtel qu il avait employés.
M. de Sombreuil, aussi recommandable par ses vertus privées que par ses talents militaires, s'est trouvé au nombre des prisonniers que l'on devait immoler dans les prisons le 2 septembre. Les assassins accordèrent sa vie aux larmes, aux supplications de son héroïque fille; mais, atroces jusque dans le pardon, ils forcèrent M'" de
bravoure. 11 commandait un des régiments venus d'Angleterre à Quiberon vers la fin de 1795. La Convention nationale ayant violé la capitulation souscrite par le général Hoche, M. de Sombreuil reçut la mort comme un brave; il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux, et il commanda lui-même le feu. Tallien, au moment de l'exécution, lui dit : « Monsieur, vous êtes d'une famille bien malheureuse. — J'étais venu la
VUE DES BOULEVARDS, PRISE EN FACE L HOTEL DE MONTMORENCY ET LE DEPOT DES GARDES-FRANÇAISES
Dessin de Lallemand, gravure de Née
Sombreuil à boire un verre du sang qui coulait à flots devant la prison! et, pen^ dant fort longtemps, la vue de tout ce qui portait la couleur rouge causait d'horribles vomissements à cette jeune infortunée. Plus tard ( en 1794), M. de Sombreuil fut envoyé à l'échafaud par le tribunal révolutionnaire. Ces deux événements ont inspiré au poète Legouvé le plus beau de ses vers :
Des bourreaux l'ont absous, des juges l'ont frappé.
M. de Sombreuil avait laissé un fils, très distingué par son caractère et par sa
venger, répondit M. de Sombreuil, mais je ne puis que l'imiter. »
M"' Brongniart me menait promener derrière les Invalides; il y avait tout près de là quelques maisons de paysans. Comme nous étions assises contre une de ces masures, nous entendîmes causer entre eux deux hommes qui ne pouvaient nous voir. « Veux-tu gagner dix francs, disait l'un, viens avec nous faire le train. 11 ne s'agit que de crier : A bas celui-ci î à bas celui-là! et surtout de crier bien fort contre Cayonne. — Dix francs sont bons à gagner, répondait l'autre; mais n'aurons-nous pas des
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taloches ? — Allons donc î reprit le premier, c'est nous qui les donnons, les taloches. » Vous jugez de l'effet que faisaient sur moi de pareils dialogues!
Le lendemain du jour dont je vous parle, Tious passions devant la grille des Invalides où se trouvait une foule immense, composée de ce vilain monde qui se promenait habituellement sous les galeries du Palais- Royal ; tous gens sans aveu et sans habits,
Je reconnus aussitôt cette belle Paméla que M"' de Genlis avait amenée chez moi. Elle était alors dans toute sa fraîcheur et vraiment ravissante ; aussi entendions-nous toute la horde crier : « Voilà, voilà celle qu'il nous faudrait pour reine ! » Paméla allait et revenait sans cesse au milieu de cette dégoûtante populace, ce qui me donna bien tristement à penser (i).
Peu après je retournai chez moi, mais je
VUE DES BOULEVARDS PRÈS LE PAVILLON CHINOIS DE l'hOTEL DE MONTMORENCY
Dessin de Lallemand. gravure de \cc
qui n'étaient ni ouvriers ni paysans, aux- ■quelson ne pouvait supposer un état, sinon celui de bandit, tant Jeurs figures étaient effrayantes. M"" Brongniart, plus courageuse que moi, s'efforçait de me rassurer; mais j'avais une telle peur, que je reprenais le chemin de la maison, quand nous vîmes arriver de loin une jeune personne a cheval, qui portait un habit d'amazone et un chapeau ombragé de plumes noires. A l'instant, l'horrible bande forme la haie de deux côtés pour laisser passer au milieu d'elle la jeune personne, que suivaient deux piqueurs à la livrée d'Orléans.
ne pouvais y vivre. La société me semblait être en dissolution complète, et les honnêtes gens sans aucun appui ; car la garde nationale était si singulièrement composée qu'elle offrait un mélange aussi bizarre qu'il était effrayant. Aussi la peur agissait-elle sur tout le monde ; les femmes grosses que je voyais passer me faisaient peine; la plupart avaient la jaunisse de frayeur. J'ai remarqué, au reste, que la
(i) Elle a épousé depuis lord Fïtz-Gerald, dont elle est veuve maintenant, car elle vit encore, mais bien changée.
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génération née pendant la Révolution est en général beaucoup moins robuste que la précédente : que d'enfants en effet, à cette triste époque, ont dû naître faibles et souffrants !
M. de Rivière, chargé d'affaires de Saxe, dont la fille avait épousé mon frère, vint m'offrir de me donner l'hospitalité, et je passai chez lui deux semaines au moins. C'est là que je vis porter le buste du duc d'Orléans et celui de M. Necker, qu'une nombreuse populace suivait en proclamant à grands cris que l'un serait leur roi et l'autre leur protecteur î Le soir, ces honnêtes gens revinrent; ils mirent le feu à la barrière qui se trouvait au bout de notre rue (la rue Chaussée-d'Antin), puis ils dépavèrent, ils établirent des barricades, en criant : « Voilà les ennemis qui arrivent! » Les ennemis n'arrivaient point; hélas ! ils étaient dans Paris.
Quoique je fusse traitée chez M. de Rivière comme un de ses enfants, et que je pusse me croire en sûreté chez lui, puisqu'il était ministre étranger, mon parti était pris de quitter la France. Depuis plusieurs années, j'avais le désir d'aller à Rome. Le grand nombre de portraits que je m'étais engagée à faire m'avait seul empêchée jusqu alors d'exécuter mon projet; mais, si l'instant de partir devait jamais arriver pour moi, certes, il était venu ; je ne pouvais plus peindre : mon imagination attristée, flétrie par tant d'horreurs, cessait de s'exercer sur mon art ; d ailleurs, des libelles affreux pleuvaient sur mes amis, sur mes connaissances, sur moimême, hélas î et quoique, grâce au ciel, je n'eusse jamais fait de mal à personne, je pensais un peu comme celui qui disait : « On m'accuse d'avoir pris les tours de Notre-Dame; elles sont encore en place; mais je . m'en vais, car il est clair que l'on m'en veut . »
Je laissais plusieurs portraits commencés, entre autres celui de M"° Contât; je refusai aussi dans ce moment de peindre M'" de La Borde (depuis duchesse de Noailles), que son père m'amena : elle avait à peine seize ans et elle était charmante ; mais il ne s'agissait plus de succès, de fortune; il s'agissait seulement de sauver sa tête. En conséquence, je fis char-
ger ma voiture, et j'avais mon passe-port pour partir le lendemain avec ma fille et sa gouvernante, lorsque je vis entrer dans mon salon une foule énorme de gardes nationaux avec leurs fusils. La plupart d'entre eux étaient ivres, mal vêtus, et portaient des figures effroyables. Quelques-uns s'approchèrent de moi et me dirent dans les termes les plus grossiers que je ne partirais point, qu'il fallait rester. Je répondis que, chacun étant appelé alors à jouir de sa liberté, je voulais en profiter pour mon compte A peine m'écoutaient ils, répétant toujours : « Vous ne partirez pas, citoyenne, vous ne partirez pas. » Enfin ils s'en allèrent. Je restais plongée dans une anxiété cruelle, quand j'en vis rentrer deux, qui ne m'effrayèrent pas, quoiqu'ils fussent de la bande, tant je reconnus vite qu'ils ne me voulaient point de mal. (( Madame, me dit l'un, nous sommzs vos voisins ; nous venons vous donner le conseil de partir, et de partir le plus tôt possible. Vous ne pourriez pas vivre ici ; vous êtes si changée que vous nous faites de la peine. Mais n'allez pas dans votre voiture; partez par la diligence, c'est bien plus sûr. »
Je les remerciai de tout mon cœur, et je suivis leurs bons avis. J'envoyai donc retenir trois places, voulant toujours emmener ma fille, qui avait alors cinq ou six ans ; mais je ne pus les avoir que quinze jours plus tard, toutes les personnes qui émigraient partant comme moi par la diligence.
Enfin ce jour si attendu fut le 5 octobre, le jour même où le roi et la reine furent amenés de Versailles à Paris au milieu des piques ! Mon frère fut témoin de l'arrivée de Leurs Majestés à l'Hôtel de Ville; il entendit le discours de M. Bailly, et comme il savait que je devais partir dans la nuit, il revint chez moi vers dix heures du soir. « Jamais, me dit-il, la reine n'a été plus reine qu'aujourd'hui, lorsqu'elle est entrée d'un air si calme et si noble au milieu de ces énergumènes. » Puis il me rapporta cette belle réponse qu'elle avait faite à M. Bailly : « J'ai tout vu, tout su, et j'ai tout oublié. »
Les événements de cette journée m'accablaient d'inquiétude sur le sort de Leurs Majestés et sur celui des honnêtes gens, en sorte qu'à minuit on me traîna à la dili-
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gcncc dans un état qui ne peut se décrire. J e redoutais extrêmement le faubourg Saint- Antoine, que j'allais traverser pour gagner la barrière du Trône. Mon frère, le bon Robert, et mon mari m'accompagnèrent jusqu'à cette barrière, sans quitter un instant la portière de la diligence. Ce faubourg, dont nous avions une si grande peur, était d'une tranquillité parfaite ; tous ses habitants, ouvriers et autres, avaient été à Versailles chercher la famille royale, et la fatigue du voyage les tenait tous endormis.
J'avais en face de moi, dans la diligence, un homme extrêmement sale, et puant comme la peste, qui me dit fort simplement avoir volé des montres et plusieurs effets. Heureusement il ne vit rien sur moi qui pût le tenter ; car je n'emportais que très peu de linge et quatre-vingts louis pour mon voyage.
J'avais laissé à Paris mes effets, mes bijoux, et le fruit de mon travail était resté dans les mains de mon mari qui dépensa tout, ainsi que je vous ]'ai déjà dit (i).
Le voleur ne se contentait pas de nous raconter ses hauts faits, il parlait sans cesse de mettre à la lanterne telles ou telles gens, nommant ainsi une iroule de personnes de ma connaissance. Ma fille trouvait cet homme
dire : « Je vous en prie, Monsieur, ne parlez pas de meurtre devant cette enfant. »
11 se tut, et finit par jouer à la bataille avec ma fille. 11 se trouvait en outre, sur la banquette où j'étais assise, un forcené jacobin de Grenoble, âgé de cinquante ans
MADAME VlGEE-LE BRUN,