‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 42 sur 84 · LE COMTE DE VAUDREUIL · texte numérisé non relu

LE COMTE DE VAUDREUIL

Né dans un rang élevé, le comte de Vaudrcuil devait encore plus à la nature qu'à la fortune, quoique celle-ci l'eût comblé de tous ses dons. Aux avantages que donne une haute position dans le monde, il joignait toutes les qualités, toutes les arâces qui rendent un homme aimable; il :tait grand, bien fait, son maintien avait une noblesse et une élégance remarquables; son regard était doux et fin, sa physionomie extrêmement mobile comme ses idées, et son sourire obligeant prévenait

pour lui au premier abord. Le comte de Vaudreuil avait beaucoup d'esprit, mais on était tenté de croire qu'il n'ouvrait la bouche que pour faire valoir le vôtre, tant il vous écoutait d'une manière aimable et gracieuse ; soit que la conversation fût sérieuse ou plaisante, il en savait prendre tous les tons, toutes les nuances, car il avait autant d'instruction que de gaieté; il contait admirablement, et je connais des vers de lui que les gens les plus difficiles citeraient avec éloge ; mais ces vers n'ont été lus que par ses amis; il désirait d'autant moins les répandre, qu'il s'est permis d'employer dans quelques-uns l'esprit et la forme de l'épigramme; il fallait à la vérité, pour qu'il agît ainsi, qu'une mauvaise action eût révolté son âme noble et pure, et l'on peut dire que, s'il montrait peu de pitié pour tout ce qui était mal, il s'exaltait vivement pour tout ce qui était bien. Personne ne servit aussi chaudement ceux qui possédaient son estime ; si l'on attaquait ses amis, il les défendait avec tant d'énergie, que les gens froids l'accusaient d'exagération. « Vous devez me juger ainsi, répondit-il une fois à un égoïste de notre connaissance ; car je prends à tout ce qui est bon, et vous ne prenez à rien. »

La société qu'il recherchait de préférence était celle des artistes et des gens de lettres les plus distingués ; il y comptait des amis qu'il a toujours conservés, même parmi ceux dont les opinions politiques n'étaient point les siennes.

11 aimait tous les arts avec passion, et ses connaissances en peinture étaient très remarquables. Comme sa fortune lui permettait de satisfaire des goûts fort dispendieux, il avait une galerie de tableaux des plus grands maîtres de diverses écoles; son salon était enrichi de meubles précieux et d'ornements du meilleur goût. Il donnait fréquemment des fêtes magnifiques et qui tenaient de la féerie, au point qu'on l'appelait l'enchanteur ; mais sa plus grande jouissance pourtant était de soulager les malheureux; aussi, combien a-t-il fait d'ingrats î

La seule contradiction que l'on pût remarquer dans cet esprit si sain et si droit, c'est que M. de Vaudreuil se plai-

io8 Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun

gnait très souvent de vivre à la Cour, quand i] était clair pour tous ses amis qu'il n'aurait pu vivre ailleurs. En y réfléchissant néanmoins, je me suis expliqué cette bizarrerie. La belle trempe de son âme faisait de lui un enfant de la nature, qu'il aimait et dont il jouissait trop peu; son rang l'éloignait trop souvent d'un monde dans lequel la solidité de son esprit, son goût pour les arts l'entraînaient sans cesse; puis d'un autre côté il lui plaisait sans doute d'occuper à la Cour une place

si distinguée, qu'il devait à son mérite personnel, à son caractère franc et loyal. D'ailleurs il adorait son prince. M»' le comte d'Artois, qu'il n'a jamais flatté et qu'il n'a jamais quitté dans ses malheurs. 11 est rare qu'une pareille amitié s'établisse entre deux hommes, dont l'un est né si près d'un trône ; car cette amitié était réciproque. En 1814, il arriva que M. de Vaudreuil eut une discussion avec M''" le comte d'Artois, et à ce sujet il lui écrivit une longue lettre dans laquelle il lui disait qu'il lui semblait cruel d'être ainsi en contradiction après trente ans d'amitié. Le prince lui répondit en deux lignes : « Tais-toi, vieux fou, tu as perdu la mémoire, car il y a quarante ans que je suis ton meilleur ami. »

Pendant l'émigration, et dans un âge

avancé, il se maria en Angleterre avec une de ses cousines, très jeune et très jolie ; il en eut deux fils, et fut aussi bon mari que bon père. De longs malheurs, la perte entière de sa fortune que la Restauration ne lui a point fait recouvrer, ne sont jamais parvenus à l'abattre; il a conservé le même cœur et le même esprit jusqu'à son dernier moment.

A la Restauration, il avait été nommé gouverneur du Louvre; aussi peut-on remarquer qu'il a terminé ses jours près de l'enceinte où sont enfermés les chefsd'œuvre que pendant sa vie il avait tant admirés. Son âme tendre éprouvant le besoin d'élever ses aff^ections plus haut que cette terre, il était devenu très pieux, mais sans aucune bigoterie. Ces sentiments ont adouci sa fin, et il est mort entouré de ses amis, dans les bras de son prince chéri, qui ne l'a point quitté.

Les vers suivants, adressés à M. de Vaudreuil par le poète Lebrun, justifient ce que je viens de dire.

Page 1