‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 55 sur 84 · M. DE TALLEYRAND · texte numérisé non relu

M. DE TALLEYRAND

Chamfort m'amena un matin M. de Talleyrand, alors l'abbé de Périgord; son visage était gracieux, ses joues très rondes, et, quoiqu'il fût boiteux, il n'en était pas moins fort élégant et cité comme un homme à bonnes fortunes; il ne me dit que quelques mots sur mes tableaux; j'eus des raisons de croire alors qu'il voulait savoir si j'avais autant de luxe et de magnificence qu'on le disait, et que Chamfort l'amenait pour le convaincre du contraire. Ma chambre à coucher, la seule pièce où je pusse recevoir, était meublée avec une simplicité extrême, et M. de Talleyrand peut se le rappeler aujourd'hui aussi bien que beaucoup d'autres personnes.

Jamais, je crois, M. de Talleyrand n'est revenu chez moi, mais je l'ai revu quelque temps à Gennevilliers, où il est venu dîner chez le comte de Yaudreuil, et plus tard

aussi, quand je suis rentrée en France; alors il était marié avec M"" Grant, très jolie femme dont j'avais fait le portrait avant la Révolution ; c'est d'elle qu'on raconte une aventure assez plaisante :

M. de Talleyrand donnant à dîner à Denon, qui venait d'accompagner Bonaparte en Egypte, engagea sa femme à lire quelques pages de l'histoire du célèbre voyageur, auquel il désirait qu'elle pût adresser un mot aimable, et il ajouta qu'elle trouverait le volume sur son bureau.

M"' de Talleyrand obéit, mais elle se trompe, et lit une assez grande partie des aventures de Robinson Crusoé; à table, la voilà qui prend l'air le plus gracieux et dit à Denon : « Ahî monsieur, avec quel plaisir je viens de lire votre voyage! qu'il est intéressant, surtout quand vous rencontrez ce pauvre Vendredi ! » Dieu sait à ces mots quelle figure a dû faire Denon, et surtout M. de Talleyrand! Ce petit fait a couru l'Europe ; peut-être n'est-il pas vrai; mais ce qui l'est incontestablement, c'est que M""' de Talleyrand avait fort peu d'esprit; sous ce rapport, à la vérité, son mari pouvait payer pour deux.

LE DOCTEUR FRANKLJN

Je vis pour la première fois le docteur Franklin lorsque je faisais le portrait de Monsieur, depuis Louis XVI 11 ; il venait avec les autres ambassadeurs faire sa visite de cour. Je fus frappée de son extrême simplicité : il était vêtu d'un habit gris tout uni, ses cheveux plats, sans poudre, tombaient sur ses épaules et, si ce n'eût été son noble visage, je l'aurais pris pour un gros fermier, tant il faisait contraste avec les autres diplomates, qui tous étaient poudrés, en grande tenue, et chamarrés d'or et de cordons.

Nul homme à Paris n'était plus à la mode, plus recherché que le docteur Franklin : la foule courait après lui dans les promenades et les lieux publics; les chapeaux, les cannes, les tabatières, tout était à Ja Franklin, et l'on regardait comme une bonne fortune d'être invité à un dîner où se trouvait ce célèbre personnage. Je puis dire toutefois qu'il ne suffisait pas de se

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rencontrer avec lui, fût-ce même très fréquemment, pour satisfaire la curiosité qu'il excitait ; je l'ai beaucoup vu chez M"' Brion, qui habitait constamment Passy. Franklin passait là toutes ses soiré^^s; M"' Brion et ses deux filles faisaient de la musique, qu'il semblait écouter avec plaisir, mais, dans les intervalles des morceaux, je ne lui ai jamais entendu dire un seul mot; et j'étais tentée de croire que le docteur était voué au silence.

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