LA PROMENADE DU SOIR
des leçons chez lui. 11 logeait au Louvre, et, pour y dessiner plus longtemps, nous apportions chacune notre petit dîner dans un panier que nous portait la bonne. Je me rappelle encore que nous nous régalions, en achetant au concierge d'une des
portes du Louvre des morceaux de bœuf à la mode si excellents, que je n'ai jamais rien mangé d'aussi bon.
M'" Boquet avait alors quinze ans, et j'en avais quatorze. Nous riva- : lisions de beauté; car j'ai oublié de vous dire, chère amie, qu'il s'était fait en moi une métamorphose et que j'étais devenue jolie. Ses dispositions peur la peinture étaient remarquables, et mes progrès étaient si rapides, que l'on commençait à parler de moi dans le monde, ce qui me valut la satisfaction de connaître Joseph Vernet (i). Ce célèbre artiste m'encouragea et me donna les meilleurs conseils. — « Mon enfant, me disait-il, ne suivez aucun système d'école. Consultez seulement les œuvres des grands maîtres de l'Italie, ainsi que celles des maîtres flamands ; mais surtout faites le plus que vous pourrez d'après nature : la nature est le premier de tous les maîtres. Si vous l'étudiez avec soin, cela vous empêchera de prendre aucune manière. »
J'ai constamment suivi ses avis; car je n'ai jamais eu de maître proprement dit.
Composition de Cochin
(i) [ M"" Vigée-Le Brun a fait, en 1778, le portrait de Joseph Vernet, qui a été exposé au musée du Louvre du vivant de l'auteur. ]
Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun ^5
Quant à Joseph Vernet, il a bien prouvé l'excellence de sa méthode par ses œuvres, qui ont été et seront toujours si justement admirées.
Je fis aussi connaissance alors avec l'abbé Arnault, de l'Académie française.
C'était un homme plein d'imagination, passionné de la haute littérature et des arts, dont la conversation m'enrichissait d'idées, si l'on peut s'exprimer ainsi. 11
qu'elle n'imagina rien de mieux pour m'en distraire que de me mener voir des tableaux. Elle me conduisait au palais du Luxembourg, dont la galerie étajt ornée alors des chefs-d'œuvre dz Rubens, et beaucoup de salles remplies de tableaux des plusgrandsmaîtres (i ). Cestableaux ont été transportés depuis au Muséum et ceux de Rubens perdent à n'être plus vus dans la place où ils ont été faits; des tableaux