‹ Souvenirs de Mme Louise-Elisabeth Vigée-Le BrunChapitre 8 sur 84 · FRIN. LA DUCHESSE DE CHARTRES. LE · texte numérisé non relu

FRIN. LA DUCHESSE DE CHARTRES. LE

PALAIS-ROYAL. m'" DUTHÉ. m'" BOQUET.

Jusqu'ici, ma chère amie, je ne vous ai parlé que de mes joies ; il me faut maintenant vous parler de la première affliction qui m'ait été au cœur, de la première douleur que j'aie ressentie.

Je venais de passer une année de bonheur dans la maison paternelle, quand mon père tomba malade. 11 avait avalé une arête qui s'était fixée dans son estomac et qui, pour en être extirpée, nécessita plusieurs incisions. Les opérations fu»rent faites par le plus habile chirurgien que l'on connût alors, le frère Côme, en qui nous avions toute confiance et qui avait l'air d'un vrai saint. 11 soigna mon père avec le plus grand zèle ; toutefois, malgré ses affectueuses assiduités, les plaies s'en-

Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun 23

venimèrent, et, après deux mois de souf- I frances, l'état de mon père ne laissa aucun espoir de guérison. Ma mère pleurait jour et nuit, et je n'essaierai pas de vous peindre ma désolation : j'allais perdre le meilleur des pères, mon appui, mon guide, celui dont l'indulgence encourageait mes premiers essais !

Lorsqu'il se sentit près de ses derniers moments, mon père désira revoir mon frère et moi. Nous nous approchâmes tous deux de son lit, en sanglotant. Son visage était cruellement altéré ; ses yeux, sa physionomie, si animés, n'avaient plus aucuns mouvements ; car la pâleur et le froid de la mort l'avaient déjà saisi.

Nous prîmes sa main glacée, et nous la couvrîmes de baisers en l'arrosant de larmes. Il fit un effort, se souleva pour nous donner sa bénédiction : « Soyez heureux, mes enfants », dit-il. Une heure après, notre excellent père n'existait plus (i).

Je restai tellement abattue par ma douleur, que je fus longtemps sans reprendre mes crayons.

Doyen venait quelquefois nous revoir, et, comme il avait été le meilleur ami de mon père, ses visites étaient pour nous une grande consolation.

Ce fut lui qui m'engagea à reprendre mon occupation chérie, dans laquelle, en effet, je trouvai la seule distraction qui pût adoucir mes regrets et m'arracher à mes tristes pensées. C'est à cette époque que je commençai à peindre d'après nature.

Je fis successivement plusieurs portraits au pastel et à l'huile. Je dessinais aussi d'après

nature et d'après la bosse, le plus souvent a la lampe, avec M'" Boquet, que je connus alors. Je me rendais les soirs chez elle, rue Saint-Denis, vis-à-vis celle de la Truanderie, où son père tenait un magasin de curiosités. La course était assez longue.

(i) Louis Vigée mourut le 9 mai 1768.

LA VERTU IRRESOLUE

Peinture de Madame Le Brun, gravée par Dennel

car nous logions rue de Cléry, vis-à-vis l'hôtel de Lubert : aussi ma mère me faisait-elle toujours accompagner.

Dans ce même temps, nous allions très souvent, M'" Boquet et moi, dessiner chez Briard, le pei.itre, qui nous prêtait ses dessins et des bustes antiques. Briard peignait médiocrement, quoiqu'il

Souvenirs de Madame Vigée-Le Brun

ait fait quelques plafonds assez remarquables par leur composition, mais il était fort bon dessinateur ; c'est pourquoi plusieurs jeunes personnes venaient prendre

Page 1