CHAPITRE XIII
En ce temps, on vit arriver à Paris un Turc, déjà célèbre dans son pays par ses prodigalités et non moins célèbre dans le monde diplomatique, ayant été ambassadeur de la Porte à Saint-Pétersbourg, par son esprit et son habileté. Il se nommait Khalil-Bey. Il venait de faire un héritage qui le mettait en possession de dix millions de francs, conservés par son père, au milieu d'autres millions beaucoup plus nombreux, en belles pièces d'or empilées dans les urnes de terre glaise, que le fils n'eut qu'à briser comme une tirelire. Chez beaucoup d'Orientaux, on trouve les éléments d'un conte des Mille et une Nuits.
Quand il réalisa cette fortune, Khalil-Bey entrait dans sa trente septième année. Il abandonna la carrière diplomatique pour venir passer quelques années à Paris, où plusieurs de ses compatriotes l'avaient précédé, où il était déjà venu lui-môme et où devait bientôt le rejoindre un autre Turc, non moins opulent que lui, issu d'une famille plus haute encore, Mustapha-Pacha, le frère du viceroi d'Egypte, Ismaïl-Pacha.
Lorsque Khalil-Bey arriva à Paris, il avait reçu de son souverain la promesse qu'il serait bientôt appelé à le représenter. Pour un homme tel que lai, c'était le rêve idéal. Être à Paris avec des richesses comme les siennes et une importante mission politique, il ne se peut guère de position plus désirable. Mais il ne prit pas le chemin qui y conduit et ayant à peine vu la capitale où jadis il n'avait fait que passer et où tous ses appétits de jeune homme n'avaient pu que s'exciter sans recevoir aucune satisfaction, Khalil-Bey se jeta furieusement dans le tourbillon des plaisirs parisiens.
Grâce à ses relations, il était bientôt reçu membre des deux plus grands cercles de Paris, le Jockey-Club et le Cercle impérial, où sa réputation de beau joueur l'avait précédé. En même temps il se faisait présenter dans les salons les plus aristocratiques, s'initiait aux mœurs et coutumes du monde galant, frayait avec les gens de lettres, s'installait dans un splendide appartement sur le boulevard des Italiens et réunissait autour de sa table des personnages les plus éminents. Sainte-Beuve, Emile de Girardin, Théophile Gautier, Renan, le vicomte de La Guéronnière, et d'autres encore étaient de ses amis. Il brillait au milieu d'eux par l'éclat de son esprit, par l'étendue de son érudition et par les délicatesses d'un tempérament à tous les points de vue bien véritablement français.
A dater de ce moment il devint l'homme à la mode. Les folies auxquelles son nom fut mêlé ont été racontées dans les chroniques du temps et appartiennent aux historiens des mœurs de la société française sous le second Empire. Il eut une somptueuse galerie de tableaux. Au Bois et aux courses, ses équipages étaient les plus élégants ; au cercle, il tenait des enjeux formidables et fréquemment il fit des parties qui se terminaient par des pertes et des gains dépassant un million. La vie de Khalil-Bey, à cette* époque, fut donc comme un rêve. Parfois cependant des bruits fâcheux circulaient à son sujet : « On le gruge. — On le trompe. — On le vole. — Il se ruinera. » La prédiction était juste ; ses richesses ne furent qu'un déjeuner de soleil. Le jeu dévora sa fortune. Un matin, le prince Khalil quitta la région des étoiles pour descendre sur la terre. Il voyait le fond de sa bourse et il ne lui restait d'autre ressource, après la vente de ses meubles, de ses tableaux, de ses écuries, que celle de regagner l'Orient, où la prudence paternelle lui avait assuré un revenu de 100 000 livres, dont le capital était inaliénable. Il laissait à Paris la réputation d'un viveur et d'un homme d'esprit qui, pour se ruiner, s'était autant agité que d'autres pour s'enrichir. Il est vrai qu'il comptait à son actif un certain nombre de bienfaits, qu'il s'était plu à répandre sur d'intéressantes infortunes.
Un homme tel que lui ne pouvait demeurer
oisif ; à peine rentré à Constanbinople, il appliquait de nouveau ses facultés à la politique et devenait en peu de temps le plus habile des hommes d'État, l'espoir de la civilisation et du progrès dano l'empire ottoman. Ses amis affirmaient qu'il serait nommé grand vizir.
Dans l'intervalle, il s'était marié et avait été élevé à la dignité de pacha. Il avait épousé la fille de Mustapha Fazyl Pacha, frère du vice-roi d'Egypte. Je me souviens encore de l'impression causée dans la société parisienne par la nouvelle des fiançailles qui avaient été célébrées à Constantinople. En attendant la consécration définitive, il n'était question que des commandes arrivées des bords du Bosphore aux industriels parisiens en l'honneur de la noble fiancée. Toutes les élégantes de Paris allaient voir, dans les ateliers d'une couturière connue, les toilettes de la princesse, et chez le joaillier à la mode, les bijoux éblouissants dont devait être remplie la corbeille de mariage.
Nous ne devions revoir Khalil Pacha qu'après la guerre de 1870 : sous la présidence du maréchal de Mac-Mahon, le duc Decazes étant ministre des Affaires étrangères, il revint à Paris comme ambassadeur de Turquie ; mais il s'était assagi, et de l'homme de son premier séjour, il ne restait plus rien, si ce n'est l'esprit aiguisé et l'érudition littéraire qui jadis faisaient dire de lui à. Sainte-Beuve : « Il ne se peut de plus spirituelle Excellence. »
Son beau-père, Mustapha-Pacha, n'était pas un inconnu pour les parisiens. Il avait vécu, durant une année, au milieu d'eux, en même temps que son futur gendre, alors qu'ayant quitté le Caire à la suite de querelles très graves avec son f:ère, il méditait de devenir un homme politique. Il s'était installé dans un vaste hôtel du boulevard Malesherbes, loué pour lui, et dont l'ameublement ne coûta pas moins de 800 000 francs. Sa vie alors était double, européenne par un côté, mahométane par l'autre. Des coutumes orientales, il avait conservé le costume, la religion, les habitudes quotidiennes de la vie, à l'exception de son harem. Ses aides de camp, ses secrétaires, son médecin vivaient avec lui et veillaient également sur la favorite, laquelle était une belle personne bien connue à Paris et qui, après le départ du prince, resta riche de ses générosités.
A ce point de vue, il vivait comme un Parisien. Il était aussi de deux cercles à la mode, et tout comme Khalil, il y jouait gros jeu. Des expressions de lui demeurèrent longtemps proverbiales au club des Champs-Elysées. Il parlait assez incorrectement le français. Lorsque, dans une des grosses parties qu'il engageait tantôt contre le prince Nariskhine, tantôt contre le baron de Plancy, tantôt contre Khalil Bey, son futur gendre, il commettait une erreur, on l'entendait s'écrier : « J'ai mal joué. // eût eu fallu jeter telle autre carte. » C'est encore lui qui disait en racon-
tant qu'il venait d'envoyer une dépêche à son agent de Constantinople : « Je lui ai lancé un télégraphe. »
Il avait l'instinct de son infériorité lorsqu'il se servait de la langue française ; il en était quelque peu humilié, aussi, quand il se trouvait pour la première fois en présence d'un personnage, homme ou femme, à l'estime duquel il tenait, il avait bien soin d'expliquer son ignorance et d'ajouter qu'en turc, il possédait autant de science que d'esprit, — ce qui était, dit-on, absolument vrai. Doué d'une intelligence très vive, d'une grande perspicacité, il avait donné plusieurs années de sa vie à l'étude. Tout ce qui touche les langues orientales, l'origine et l'histoire du mahométisme, lui était familier ; ses connaissances politiques et diplomatiques aidaient encore à faire deviner en lui l'homme d'État qu'il devint en Turquie, placé à la tête du parti qui voulait faire pénétrer dans le pays de l'Islam tous les bienfaits de la civilisation moderne.
Par certains côtés, cependant, il était demeuré Turc jusqu'au bout des ongles. En dépit des efforts de Khalil Bey, il ne voulut pas renoncer à son harem, où il n'allait jamais et qu'il avait envoyé à Constantinople quand lui-même était à Paris. Il se faisait un devoir, conformément aux préceptes de Mahomet, de donner l'exemple de la polygamie. Il était en outre superstitieux au plus haut point : une cuiller et une fourchette en croix sur une table, une salière renversée, un verre brisé, exerçaient sur lui des influences décisives. Parlait-
il devant vous de l'Orient moderne, on se croyait au temps de Bajazet. Après ses querelles avec son frère qui l'accusait d'avoir convoité son trône, il cessa d'aller en Egypte ; il disait : « Le vice-roi me ferait empoisonner. »
Ses soupçons à cet égard durèrent même à Paris, où il prit des précautions pour que les vengeances fraternelles ne pussent l'atteindre. A ce moment, le vice-roi nourrissait les mêmes craintes, et ne touchait à d'autres plats qu'à ceux qui lui venaient du palais de sa mère dans des paniers cachetés.
En dépit de ces influences, Mustapha Pacha fut un ardent propagateur de civilisation dans son pays. Sa fille avait été élevée comme elle l'eût été en Europe, et en la donnant pour femme à cet aimable Khalil, Mustapha prouvait au vieux parti turc qu'il voulait rompre à jamais avec des traditions par trop entachées de fanatisme et de barbarie.
Son frère, le vice-roi d'Egypte, Ismaïl dont il redoutait les mauvais desseins, était l'héritier de ce Saïd Pacha qui aima passionnément la France, et à qui Ferdinand de Lesseps dut la concession du canal de Suez. Ismaïl était devenu souverain en 1863. Son passé devait faire croire qu'il s'efforcerait de ressembler à son prédécesseur : il avait été élevé à Paris, en effet, et nous l'avions rendu à l'Egypte, façonné à nos mœurs, à nos usages, à nos goûts, tel enfin que pouvaient le souhaiter ses sujets. Mais, quand nous le revîmes, à l'expo-
sition de 1867, c'était un autre homme : la terre natale l'avait transfoimé; elle avait fait de lui un personnage cupide et vénal uniquement préoccupé des moyens de pressurer le peuple sur lequel il régnait. De son éducation à la française, il n'avait gardé que le goût des plaisirs et des jouissances raffinées, l'incessant désir des folles dépenses.
Il ressemblait par là à Khalil et à Mustapha Pacha. Pendant le séjour qu'il fit à Paris, en cette année 1867, il imita ses deux compatriotes ; comme eux, il jeta l'argent par les fenêtres, ce qui, d'ailleurs, ne le changeait pas : c'était son habitude. Mais il avait sur eux un immense avantage : tandis qu'ils couraient à leur ruine, en épuisant follement leurs ressources, les siennes étaient inépuisables ; il les tirait de la fertile Egypte qui, déjà du temps des Pharaons, était le grenier du monde, et les grossissait du produit des emprunts qu'il contractait à tour de bras dans les États de la chrétienté.
Les capitalistes européens s'étaient épris du pays des Pyramides : alléchés par la perspective ie gros intérêts, ils donnaient à Ismaïl tout ce qu'il leur demandait et lui prenait tout, mangeait tout. Quand il n'avait plus rien, il tendait encore la main et les banquiers lui prêtaient toujours, mais, un jour, ils prirent peur : cet emprunteur insatiable menaçait de devenir insolvable.
D'autre part, il avait lésé les intérêts français en vendant à l'Angleterre les 160 000 titres du canal de Suez dont il était détenteur. La banque
française lui montra les dents, proposa de le mettre en tutelle ; toute l'Europe fît chorus, y compris l'Angleterre, et bientôt après, il n'était plus, tout en conservant sa couronne, que le pupille de9 grandes puissances. Vainement il essaya de secouer le joug ; on tint ferme et il resta bel et bien enchaîné. C'est alors, en 1879, qu'il se décida à abdiquer et à quitter l'Egypte, en laissant à son neveu Tewfik Pacha, le pouvoir souverain désormais amoindri.
En quittant son pays pour venir vivre en Europe, il emportait six millions en or, mais ils fondirent ' entre ses doigts ; il dut vendre ses bijoux, recourir à des expédients ; et la ville de Naples, où il s'était réfugié, le connut en proie à tous les embarras d'un prodigue, couvert de dettes et de plus en plus gêné pour entretenir son harem, qu'il avait eu la folle idée d'emmener avec lui, malgré les efforts de ceux qui lui portaient intérêt pour l'en empêcher.
Quoique l'arrivée de ce harem eût fait scandale 1 à Naples, et qu'il y eût provoqué un déchaînement de railleries et de colères, on l'avait toléré. Mais une aventure survint qui mit un terme à la longanimité et à la patience des Italiens : un peintre du pays parvint à nouer une intrigue avec l'une des femmes d'Ismaïl et l'enleva. La fureur du pacha fut extrême ; il voulait mettre à mort l'infidèle, ainsi qu'il l'eût fait alors qu'il était le maître de l'Egypte. Il demanda à la police napolitaine de' la poursuivre et de la lui livrer ; naturellement, il se heurta à un refus formel. On dut lui rappelei
qu'il n'était plus en Orient et que les mœurs européennes n'autorisent pas l'esclavage. La fugitive resta libre de marcher vers la destinée de son choix.
Le pacha se résigna difficilement à sa déconvenue. Presque en même temps, on lui en préparait une autre : le gouvernement italien, profitant de la circonstance, prit le parti de lui faire savoir que les lois du royaume, comme celles de tous les États européens, interdisaient la polygamie. Il se vit obligé de se séparer de son escadron de favorites ; elles furent restituées à la terre africaine.
Après leur départ, le séjour de Naples lui devint pdieux ; il en partit pour aller se fixer à Rome. Là, il vécut tristement sentant l'isolement et 'oubli monter autour de lui, de plus en plus à la gêne, car les subsides qu'il recevait mensuellement (étaient absorbés en partie par le paiement de ses dettes et par l'entretien de sa maison qui, bien que réduite, lui imposait de grosses dépenses.
Une ressource cependant lui restait : il avait aissé en Egypte des biens immobiliers productifs ie revenus considérables, mais que la volonté du paonarque ottoman, son suzerain, l'empêchait de Doucher. « Ils vous seront rendus, lui avait fait plire le sultan, lorsque vous aurez consenti à venir en jouir à Constantinople. Votre palais d'Echmitdijian vous attend ; vous y serez l'objet de tous les égards qui vous sont dus, et vous rentrerez ainsi 3n possession de vos biens. »
Ismaïl hésita longtemps à répondre à cet appel.
Mais un jour vint où la nécessité de se procurer des ressources et d'assurer à ses vieux jours une existence plus reposante que celle qu'il menait depuis son abdication eut raison de ses incertitudes, et il partit pour aller vivre sur les rives du Bosphore. A dater de ce jour, on ne parla plus guère de lui et lorsqu'il mourut, en 1895, il n'était plus qu'un obscur et un oublié, même pour ses anciens sujets.
A côté des héros du trottoir parisien que leurs excentricités avaient mis à la mode, j'aime à me rappeler d'autres personnages qui, loin de rendre suspects les milieux où ils évoluent, les honorent : tel le prince Orloff, ambassadeur de Russie. Ce qui frappait en lui, tout d'abord, c'était le bandeau noir qui couvrait son œil gauche et l'écharpe de même couleur, attachée à son cou et dans laquelle reposait son bras. C'étaient les souvenirs des glorieux services qu'il avait rendus à son pays, comme soldat, avant de devenir diplomate.
Il existait, au sujet de ses blessures, une touchante légende. Au moment où éclata la guerre de Crimée, le prince, alors officier jeune et élégant, était fiancé à une personne de tous points digne de lui et qu'il adorait. A la lin de cette terrible campagne, il avait perdu un œil et sa main gauche était à ce point mutilée qu'on craignit un moment d'avoir à l'amputer. En cet état, défiguré, infirme. ne voulant pas, tel qu'il était, obliger une femme jeune et belle à devenir sienne, il se rendit auprèi
de sa fiancée, et le cœur navré, mais plein de courage, il lui dit qu'il se considérerait comme un barbare s'il tentait d'associer son existence, désormais maladive, à une existence destinée à l'éclat, et qu'en conséquence, il ne réclamerait jamais d'elle l'exécution de la parole qu'elle lui avait donnée.
Mais il n'était pas moins aimé qu'il n'aimait, et le sacrifice héroïque qu'il voulait faire ne fut pas accepté. Il se heurta contre un cœur plus résolu que le sien, et ce fut, m'a-t-on dit, un combat de générosité admirable et pathétique où la femme l'emporta. Elle devint la princesse Orloff, et jamais sans doute il ne se trouva une grande dame pratiquant la charité avec autant d'ardeur qu'elle et jetant, tant était vivace la générosité de son âme, comme un rayon de bonheur sur tout ce qui l'approchait. On la citait pour sa grâce exquise dans les salons de Paris et elle était populaire parmi les pauvres des faubourgs.
La charité était d'ailleurs de tradition dans la famille : le père du prince, cet illustre homme d'état, qui représentait la Russie au Congrès de Paris et ; qui a laissé parmi nous des souvenirs qui ont été pour son fils une force dès son arrivée, était le bienfaiteur des pauvres. Le fils avait suivi ses exemples et je pourrais citer plus d'un trait à l'appui.
Je ne veux rappeler que l'ardeur avec laquelle, pendant la guerre de 1870, il se dévoua au service ; des blessés et des prisonniers français ; il était à la tête des ambulances établies en Belgique, après
Sedan, et Dieu seul sait tout le bien qu'il y fit. Il oublia qu'il avait combattu contre les Français, et tous ceux qui eurent affaire à lui furent traités au delà de ce qu'on peut rêver.
C'est, du reste, un trait bien particulier, que cette sympathie qui existait entre les Français et les Russes. J'ai entendu le prince Orloff et d'autres anciens officiers du tsar, raconter que, lorsqu'ils étaient dans les tranchées de Sébastopol, occupés à défendre la ville contre les Français, ils ne manquaient pas, chaque fois qu'un armistice avait lieu, d'inviter à déjeuner les officiers de notre armée placés aux avant-postes. Il arrivait souvent qu'ils rencontraient parmi eux des amis de club ou des compagnons de plaisir parisiens, et c'est ainsi que le général de Galliffet, alors lieutenant, rappelait plus tard un certain repas qu'il fit avec le comte Potowski quelques heures avant un très important engagement. Quand le gouvernement impérial fut renversé, je n'avais jamais approché le prince Orloff ; c'est seulement après le 24 Mai, sous la présidence du maréchal de Mac- Mahon, que se créèrent mes rapports avec lui au ministère des Affaires étrangères, chez le duc Decazes. Je lui dus de voir s'ouvrir pour moi les archives de Russie lorsque j'entrepris d'écrire V Histoire de V Émigration.