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CHAPITRE XII

Après Villemessant, après Girardin, après la comtesse Dash, après Frédéric Mistral, c'est Barbey d'Aurevilly que ma mémoire met sur mon chemin ; mais tout ce que l'on a écrit sur lui depuis sa mort ne me laisse que bien peu de chose à dire. Parmi ceux qui lui survivent, nous sommes encore nombreux à nous rappeler sa redingote boutonnée et sanglée à la polonaise, le jabot et les dentelles de ses chemises, le manteau gris en étoffe de bouracan, doublé de velours, attaché à ses épaules comme un manteau d'hidalgo, ses cravates en satin rouge et tout enfin ce qui, dans la rue, faisait derrière lui se retourner les passants.

Souvent, le soir, on le rencontrait près de l'Odéon, au café Tabouret, qui n'existe plus aujourd'hui et qui était alors un rendez-vous de gens de lettres. Charles Baudelaire y venait quelquefois ; les entretiens qui s'échangeaient entre lui et Barbey étaient toujours attachants, pittoresques, marqués au coin de l'excentricité volontaire qu'ils affectaient dans leurs paroles. Un soir, la conversation étant tombée sur Louis Veuil-

lot, son émule dans la défense du catholicisme, et Baudelaire ayant fait remarquer que le rédacteur en chef de V Univers était le rival de Barbey, l'auteur des Prophètes du passé s'écriait d'un accent de mépris : « Veuillot, ce n'est qu'un bedeau, tandis que moi, je suis un cardinal. »

Une autre fois, Baudelaire ayant déclaré, comme pour provoquer son interlocuteur, qu'il ne croyait pas en Dieu : « C'est dommage, lui répondit Barbey d'Aurevilly, il vous eût bien aimé. » Il était ce jour-là tout miel et tout sucre, mais il savait au besoin montrer les griffes, témoin cette réplique hautaine que Baudelaire s'attira un soir où, pour agacer son confrère, il s'était plu à dresser le tableau des désordres et des crimes du pape Alexandre VI. Barbey haussa les épaules, sourit dédaigneusement et toisant son interlocuteur : « On voit bien, mon cher, que vous ne sortez jamais de vos ornières bourgeoises. Sachez donc que les papes sont grands jusque dans leurs vices. » C'était cinglant comme un coup de fouet. Un murmure d'approbation s'éleva autour de la table. Pour un rien, on eût applaudi. Baudelaire ne répondit pas.

En une autre circonstance, dans un salon ami, une jeune femme ayant demandé à Barbey d'embellir de quelques lignes son album d'autographes : « Veuillez me l'envoyer, madame, et je me ferai un plaisir de vous satisfaire. » Kl le lendemain il le lui retournait, avec ces mots écrits

à l'encre rouge : « Les femmes s'attachent comme des draperies, avec des clous et un marteau. »

Avant de quitter le café Tabouret, je veux rappeler que, parmi les écrivains qui le fréquentaient, s'y trouvait un confrère moins jeune que moi de quelques années. Il se nommait Paul Perret. Il commençait à marquer sa place parmi les littérateurs pour qui le succès s'était déjà prononcé. Il allait entrer à la Revue des Deux Mondes, dont il devint par la suite un des plus actifs collaborateurs. Il était encore célibataire mais peu après il se maria avec la fille de l'illustre philosophe Joufïroy, délicieuse personne blonde dont il était ardemment épris. Ce mariage semblait devoir ne lui donner que du bonheur, mais la mort y passa et le malheureux resta seul dans son foyer ravagé et qui eût été désert sans la présence d'une fillette qui devint sa seule raison de vivre. Il ne se consola jamais de ce coup ; son caractère s'assombrit et nous l'avons tous vu jusqu'à la fin de sa vie traîner comme un boulet ses regrets et sa douleur.

Je passerai rapidement sur d'autres écrivains qui étaient alors dans tout l'éclat de leur renommée. Les uns, comme Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, Frédéric Mistral et au premier rang, l'inimitable Sainte-Beuve, la devaient à leur talent, les autres, comme Ponson du Terrail, Xavier de Montépin, le marquis de Foudras, au caractère effarant de leurs conceptions.

Entre temps, mes relations avec la maison du Moniteur se développaient, et j'y faisais fréquem ment d'intéressantes rencontres, celle notamment de Ponson du Terrail. Il était alors le plus célèbre et le plus achalandé des conteurs populaires. Si ses romans n'ont pu, au même degré que ceux d'Alexandre Dumas et d'Eugène Sue, résister à l'action du temps, et si personne ne les lit plus, ils jouirent alors qu'il les publiait d'une vogue retentissante, due à l'ingéniosité d'un esprit inventif qui ne reculait devant aucune fantaisie. C'est dans les Exploits de Rocambole qu'il a donné toute sa mesure.

On a raconté que pour éviter d'utiliser des personnages qu'il avait tués, il se créait, en commençant un roman, une collection de poupées représentant ceux qui devaient figurer dans son récit. Quand l'un d'eux était mort, il abattait la poupée et, dès lors, il savait qu'il n'avait plus à s'en servir. Je n'ai pu vérifier l'exactitude de ce détail et peut-être faut-il le ranger parmi les innombrables légendes qu'on a créées autour du nom du romancier.

Mais ce qui est plus certain, c'est qu'il se ménageait autant de locaux de travail qu'il avait de romans en publication. Un passant d'un de ces locaux dans l'autre, il se dépaysait et se remettait dans l'air ambiant des personnages et de faction. On peut dire que jamais il ne confondit les uns avec les autres. Du ieste, je l'ai entendu déclarer

qu'il n'y pensait jamais à l'avance et qu'en s' asseyant à sa table il ne savait pas toujours ce qu'il allait écrire. L'inspiration lui venait en écrivant et il y cédait sans se préoccuper de ce qu'il aurait à écrire le lendemain.

Je tiens du metteur en pages d'un journal qui a publié plusieurs de ses romans qu'un jour, en recevant la copie du romancier, il s'aperçut avec effroi que le feuilleton était occupé tout entier par un personnage tué la veille. Il s'empressa d'avertir l'auteur. Tout autre que Ponson du Terrail eût été déconcerté, mais il n'était pas homme à se troubler pour si peu : « Qu'à cela ne tienne », répondit-il. Et, séance tenante, il écrivit cinquante lignes pour expliquer comment le mort de la veille était vivant le lendemain. Les lecteurs n'y virent que du feu et nulle réclamation ne parvint au journal.

On s'arrachait chaque jour les feuilles qui publiaient ces insanités, et telle était, au point de vue de la publicité, l'influence du romancier sur le public, qu'indépendamment du prix fixe auquel ses romans lui étaient payés, ce prix s'augmentait d'une prime pour chaque mille exemplaires dont son nom faisait monter le tirage. En plusieurs circonstances, le montant de cette prime tripla le prix d'achat qui lui était attribué.

Son plus grand succès fut celui des Exploits de Rocambole. Il mit ce personnage à toutes sauces, sans que le public se lassât jamais des incidents

extravagants à l'aide desquels il lui faisait avaler cette opération, tant il apportait d'ingéniosité dans ses conceptions, auxquelles l'art de l'écrivain restait complètement étranger, mais qui n'en passionnaient pas moins le lecteur. Sa puissance de travail tenait du prodige. Il n'achevait jamais un roman avant d'en commencer la publication. Il écrivait la veille le feuilleton qui devait paraître le lendemain, et ce qui a fait de lui un type inoubliable de travailleur et d'imaginatif, c'est que dans ces conditions il lui arriva de publier trois romans à la fois. C'était donc trois feuilletons qu'il était tenu d'écrire chaque jour.

C'est encore chez Dalloz, au guichet du caissier du Moniteur, que je me trouvai en présence d'Henri Miïrger. Il était venu toucher le prix d'un roman intitulé, je crois, le Sabot rouge. Dans la somme qui lui fut comptée se trouvait un billet de banque de mille francs. Il le palpa avec complaisance, en disant : « J'en avais vu quelquefois, mais je n'en avais jamais touché. » Était-ce bien vrai?... Déjà, à cette époque, il devait à la carrière des lettres des ressources qui suffisaient à sa vie. Ses habitudes d'existence ne rappelaient que de loin l'homme désordonné qu'il avait été jadis, le dieu de cette bohème qui s'épanouissait à Paris vers 1850, et qui s'était fait une loi de violer toutes les règles d'une vie correcte. Ce qu'étaient les membres de ce petit cénacle, Mùrger lui-même l'a raconté ; il nous a décrit leurs mœurs, leurs

coutumes, leurs goûts, leur indolence, leur paresse, leur aversion pour toute tâche suivie, leur égoïsme inconscient, leur indifférence pour les problèmes dont l'humanité, toujours en quête du mieux, poursuit incessamment la solution. De tels êtres, encore qu'ils ne fassent de mal qu'à euxmêmes, ne sont tolérables. dans un état social qu'autant qu'ils y sont une exception. Si, d'aventure, il pouvait arriver qu'une génération leur ressemblât, ce serait un état de démoralisation et de décadence qui se trouverait substitué au sain régime des pays appelés à de glorieuses destinées.

Et puis si ces aventures de la bohème, cet oubli volontaire et persistant de tous les devoirs, cet avachissement de l'âme qui en est la suite, méritent quelque indulgence et font sourire quand les acteurs ont vingt ans, il n'en est plus de même lorsque la jeunesse a cessé d'en être la justification et l'excuse. Essayez de relire aujourd'hui les Scènes de la vie de bohème : l'impression que l'on garde de cette lecture est lugubre. A travers ces récits vieillis, démodés et surannés, nos bohèmes n'apparaissent plus que comme de sinistres farceurs. On sent bien que de leurs lourdes fumisteries, de leurs faciles amours, de leur systématique apathie, de leur révolte contre les dures lois de la vie, rien de bon, de grand, d'utile ne pouvait sortir.

Ce fut l'histoire de la plupart d'entre eux. Mur-

ger lui-même, quoique mieux doué que d'autres, ne put échapper aux conséquences des étranges débuts qu'il avait eus. Il fut long à retrouver la pleine possession de son être moral, ce don de se diriger et de s'orienter qui est le complément indispensable de toute existence correcte et féconde.

Dans les dernières années de l'Empire, il était visible qu'il n'y aurait plus eu place pour la bohème telle qu'elle avait existé au temps où Henri Miïrger en était le héros. La vie de luxe et d'élégance triomphait partout et, après la première guerre franco-allemande, les jeunes, dans toutes les professions libérales, poursuivaient depuis quelque temps déjà d'autres visées. Le souvenir de Schaunard et de ses compagnons écœurait quelque peu, et volontiers, s'ils eussent prétendu tenir la même place que par le passé, eussions-nous dit en parlant d'eux : « Débarrasseznous de ces magots. » Les revers et les désastres de 1871 accusèrent ces dispositions et on en eut la preuve lorsque, vingt-quatre ans plus tard — trente-quatre ans après la mort du poète — la municipalité de Paris décida de lui élever un monument dans le jardin du Luxembourg, non loin de celui de Théodore de Banville. A ce propos, un débat s'engagea dans la presse. On se demandait s'il convenait d'élever un monument, si modeste qu'il fût, à l'écrivain dont la vie à ses débuts symbolise au plus haut degré le désordre

matériel, l'indiscipline morale et une sorte de bravade contre les règles de l'existence et les conventions sociales. Il se trouva des publicistes pour soutenir le contraire, pour proclamer qu'on ne doit un souvenir, taillé dans le marbre ou coulé en bronze, qu'à ceux dont les œuvres soulagèrent ou charmèrent l'humanité, et dont la vie fut un exemple. Partant de là, d'austères juges s'évertuèrent à démontrer que Miïrger ne méritait point pareil hommage. De ce que son nom rappelait, rien n'était bon à glorifier. Or, lui ériger tan buste dans un jardin public, c'était glorifier la paresse et l'inconduite. Pas plus dans son œuvre écrite que dans sa vie privée, il n'était digne de l'honneur qu'on voulait lui faire.

Assurément, cette appréciation péchait par un excès de sévérité. La critique n'eût été justifiée que si l'on avait proposé d'élever à Henri Murger an monument somptueux, mais il s'agissait d'un buste, un pauvre petit buste qui, sous la nymphée où il aurait sa place, rappellerait d'aimables fantaisies littéraires, quelques jolis vers et un homme sans fiel, qui avait droit à l'absolution. On a dressé, depuis un demi-siècle, tant de statues à des personnages dont il serait assez malaisé d'établir les droits à une si haute distinction, qu'on devait certes excuser le buste de Murger. On pouvait même prévoir que ces statues, indûment érigées en mémoire de prétendus services rendus kyla patrie, auraient vidé depuis longtemps leur

piédestal, que ce modeste buste parerait encore la promenade du Luxembourg. Il me parut alors que c'était beaucoup de bruit pour rien. J'écrivais :

« Évitons de verser dans l'acrimonie et surtout d'exagérer les conséquences de l'événement. Ce n'est point au Murger bohème que ce petit monument est élevé, mais au Murger poète. En le regardant, nous nous souviendrons de quelques ve délicats et faciles auxquels, à défaut d'autre mérites, on ne saurait contester celui de la sincérité et qui survivent encore à leur auteur. Une statue, c'eût été certainement trop pour lui. Mais un buste !... Il y avait tous les droits. On en met tous les jours sur des tombeaux. »

Dans cette évocation de tant de morts, je ne veux pas oublier les éditeurs qui accueillirent mes premiers travaux. Je manquerais, si je les oubliais, à la gratitude que je leur dois. J'ai raconté plus haut quelles ont été mes relations avec l'excellent Leeoffre, mais elles furent de courte durée et n'eurent d'autre résultat que la publication de deux nouvelles de moi dans la Semaine des familles qu'il venait de fonder. Nous en restâmes là : les livres de mes débuts n'auraient pas réussi auprès de sa clientèle, pour laquelle il était très scrupuleux quant au choix des ouvrages qu'il lui destinait. Lorsque à mon retour de Blois, je songeai à publier le premier-né de ma plume : Thérèse, ce roman que j'avais écrit durant mon séjour dans cette ville, c'est à Dentu, le célèbre éditeur du

Palais- Royal, que je le présentai. Sa librairie, fondée par son père et qu'il a dirigée jusqu'à la fin de sa vie, était universelle : roman, histoire, études politiques et sociales, il acceptait tout et de toutes mains, voire des ouvrages d'inconnus, pourvu qu'il y découvrît du talent et des éléments de succès.

Sa boutique, car on ne saurait donner d'autre nom au local dans lequel il exerçait sa profession, était grande comme un mouchoir de poche. Au rez-de-chaussée, où l'on ne pouvait s'asseoir que sur des piles de livres, se tenait son commis principal Sauvait^, que nous avons tous connu comme le factotum de Dentu et plus tard, après la mort de celui-ci, libraire à son compte sur le boulevard Haussmann. Sauvaitre était probablement le plus petit homme de Paris, comme son patron en était le plus gros. Pour arriver à l'un, il fallait passer par l'autre. Le patron perchait audessus de la boutique, dans un entresol exigu dont le commis était le cerbère, et auquel on accédait par un escalier tournant, véritable échelle en fer que Dentu, affligé d'une obésité maladive, montait péniblement.

La pièce qui lui servait de cabinet ne recevait, durant le jour, d'autre lumière que celle de la : célèbre galerie vitrée dite galerie d'Orléans où, 1 bous le Directoire, on avait vu se presser, le soir 1 venu, toutes les prostituées de Paris et les chercheurs d'aventures nocturnes. La croisée en rôle

tonde qui éclairait le cabinet de l'éditeur avait exactement la hauteur de la pièce dont le vitrage formait le mur, de telle sorte que lorsque Dentu était assis devant son bureau, les promeneurs qui circulaient dans la galerie pouvaient le voir des pieds à la tête. C'est dans ce réduit, aussi encombré que le rez-de-chaussée et où une seule chaise était placée à côté de son fauteuil, qu'il a reçu pendant de longues années les écrivains arrivés et les débutants, et qu'il a traité les affaires les plus importantes. S'entendait-il avec un auteur qui était venu lui offrir un ouvrage, il tirait d'un carton une feuille imprimée dont il suffisait de remplir les blancs pour la transformer en un traité en bonne et due forme ; il les remplissait lui-même en quelques coups de plume et l'affaire était conclue. Avait-il de l'argent à compter à son visiteur : la somme étant minime, il lui donnait un bon sur la caisse de Sauvaitre qui la lui comptait, le sourire aux lèvres, si c'était un auteur de la maison ou en passe de le devenir ; la somme était-elle importante, c'est Dentu lui-même qui se faisait un plaisir de l'aligner : il la tirait d'un petit tiroir placé sous sa main, après qu'on lui en avait donné reçu et après l'avoir inscrite sur un carnet, un vrai livre de blanchisseuse où se multipliaient chaque jour, entre quatre et six heures, les mentions des affaires qu'il avait conclues. J'ai toujours supposé qu'il avait par ailleurs une comptabilité plus régulière, mais je n'en ai jamais vu

trace et jamais, malgré cette absence d'écritures, je n'ai eu à relever la moindre erreur dans nos comptes.

Je lui avais été très recommandé et comme, ayant déjà collaboré à plusieurs journaux, j'appartenais au monde de la presse, il accepta mon roman avec bonne grâce. Ce fut le début de nos rapports. Je devins ainsi le familier de sa librairie et, une fois rentré définitivement à Paris, j'y faisais souvent halte à la fin de la journée, comme je l'eusse fait dans un parloir public où seraient venus aboutir tous les potins parisiens. J'y rencontrais presque toujours des littérateurs : Edouard Fournier, le commentr ' eur des curiosités du vieux Paris ; Henri d'Audigier, le chroniqueur de la Patrie ; Henri Delaage, l'apôtre convaincu du spiritisme ; Xavier Aubryet, le plus nerveux de mes confrères. Mais la boutique, qui se remplissait promptement et se vidait non moins vite, obligeait les habitués, vu son exiguïté, à se disperser plus tôt qu'ils n'auraient voulu, et les conversations se continuaient dans la galerie d'Orléans.

A l'autre extrémité du Palais- Royal, dans la rue Vivienne, s'ouvrait en face de la Bibliothèque nationale, à côté des magasins de l'éditeur musical Heugel, la librairie Michel-Lévy frères. Les temps étaient loin où trois jeunes gens portant ce nom avaient débuté dans Paris prj* un étalage de livres posés sur des planches le long des murs de la bibliothèque*

Sous cette forme rudimentaire, ce commerce modeste avait prospéré et, en quelques années, les Michel-Lévy frères avaient conquis, parmi les grands éditeurs parisiens, l'une des premières places. A l'étalage de bouquiniste que je viens de décrire avait succédé de l'autre côté de la rue un élégant magasin où se débitaient les ouvrages publiés par la maison. Ce n'était pas encore le temps des \astes halls construits depuis par les grands libraires et qui sont, aux librairies d'autrefois, ce que sont aux vieilles auberges les palaces qu'on trouve maintenant à Paris, dans les grandes villes et dans les stations balnéaires ; mais le magasin de? Lévy, par ses comr; édités et son élégance, annonçait déjà cette transformation.

Là régnait souverainement Michel, l'aîné des trois frères, auquel — à tort ou à raison — on a toujours attribué la conception de la vaste entreprise qui les a enrichis et qui se continue encore aujourd'hui sous l'intelligente direction de leurs héritiers, ayant toujours à honneur de la perfectionner. C'est lui qui traitait avec les auteurs, de la plupart desquels, et je parle des plus illustres, il sut se faire des amis. Son cadet, Calmann, le secondait en s'occupant plus particulièrement des détails administratifs, et le plus jeune, Nathan, qu'on voyait peu, était chargé des rapports avec les imprime rs.

Michel était dans la force de l'âge. Quand je lui fus présenté par Armand de Pontmartin, ce

fut au café Foy, devenu depuis le café Corazza, et encore célèbre alors grâce à la vogue dont il avait joui sous la Restauration. La salle des consommateurs présentait cette particularité qu'une hirondelle était peinte au plafond avec toutes les apparences de la vie, et ce dessin, d'un peintre inconnu, semblait un emblème immuable symbolisant les souvenirs du passé auquel ce local suggestif devait sa célébrité.

Chaque jour, à la table de Michel, des hommes de lettres venaient s'asseoir et faire la cour au grand éditeur. Il passait pour despotique-, facilement irritable et, comme on dit, très près de ses pièces ; mais, dans le privé, il avait su se rendre sympathique à ce point que, lorsqu'à une époque que je ne saurais plus préciser il épousa une riche héritière bordelaise, quelques écrivains réputés allèrent à Bordeaux pour honorer son mariage de leur présence. A la recommandation de Pontmartin et après la publication; chez Dentu, de mon roman Thérèse, il a édité deux ouvrages de moi : les Duperies de V Amour, recueil de nouvelles, et mon premier livre d'histoire : le Cardinal Consalvi.

L'historien Crétineau-Joly venait de livrer à la publicité les mémoires de l'illustre négociateur du Concordat, mais cet ouvrage ne nous donnait que la version romaine ; la version française, déposée aux archives du ministère des cultes, sous la forme de documents secrets, manquait à

ce récit. Elles avaient été mises à ma disposition par Dumay, gardien de ces archives. Elles me permirent de compléter les mémoires et c'est ce livre que Michel-Lévy consentit à éditer. Quelles circonstances interrompirent mes rapports d'auteur avec lui?... Je ne saurais plus le préciser aujourd'hui. Michel mourut prématurément. Son frère, Calmann, lui succéda dans la haute direction de la maison, mais déjà j'avais été attiré chez d'autres éditeurs, Eugène Pion d'abord, Hachette ensuite, et c'est à ceux-ci que je suis resté jusqu'à ce jour le plus obstinément fidèle ; la plus grande partie de mes œuvres porte leur pavillon, ce qui me permettra de reparler d'eux dans la suite de ce récit.

Pour en finir avec les Michel-Lévy, je dois rappeler qu'en 1855 ils étaient devenus propriétaires, en la transformant en une succursale de leur propre maison, d'une librairie dite « Librairie nouvelle », ouverte sur le boulevard des Italiens, au coin de la rue de Grammont, par deux nouveaux venus, Bourdilliat et Jacottet, qui ne prétendaient à rien moins qu'à opérer dans le commerce des livres une révolution analogue à celle à laquelle, à une date antérieure, l'éditeur Charpentier avait attaché son nom. Grâce à lui, les éditions du passé, dites de cabinets de lecture, incommodes et volumineuses, avaient été remplacées par des éditions d'un format élégant, d'un prix moins coûteux et que bientôt tous ses con-

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frères avaient adoptées. Sous une couverture uniforme, il avait fait entrer dans cette collection les grands classiques de tous les pays et de tous les temps, les mémoires historiques et enfin les auteurs modernes tels que Musset, Vigny, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Mérimée. C'est sur cette bibliothèque Charpentier, devenue une institution où le prix du volume était fixé à trois francs, que les réformateurs du boulevard des Italiens avaient osé porter la main en créant le volume à un franc. Pour réussir dans leur entreprise, il leur eût fallu des reins plus solides que les leurs et des jambes plus alertes. Leurs débuts furent exceptionnellement brillants ; le volume à vingt sous fit fureur, mais la vente tardait à couvrir les frais ; le soufïïe manqua aux entrepreneurs, ils durent passer la main, et IbS Michel-Lévy frères se trouvèrent là tout à point pour recueillir l'entreprise qui, dans leurs mains, a longtemps prospéré et qu'ils liquidèrent lorsque, abandonnant la rue Vivienne, ils transportèrent leurs magasins dans la rue Auber, où ils sont encore aujourd'hui.

La Librairie nouvelle, depuis le jour où elle a été fondée jusqu'au jour oii elle a disparu, fut le rendez-vous quotidien des hommes de lettres les plus qualifiés. Leur présence lui donnait la physionomie d'un cercle où venaient aboutir toutes les nouvelles, voire tous les potins de Paris, et y attirait les acheteurs curieux de connaître les celé-

brités du moment. Deux employés de confiance, Achille Heymann et Amaury Renoul en faisaient les honneurs avec beaucoup de complaisance et d'aménité.

D'autres éditeurs, Eugène Pion, notamment, et Hachette, comme je lai déjà dit, ont, depuis cette époque, publié la plupart de mes livres. Dans ces vieilles maisons dont l'histoire est étroitement mêlée à celle des lettres françaises, je compte encore aujourd'hui des amis très chers dont les pères, maintenant disparus, ont été les contemporains de ma jeunesse et de mes débuts dans la littérature, visages charmants et sympathiques que ma mémoire maintient encore devant mes yeux, parmi le groupe des écrivains mes confrères avec qui j'ai été lié.

Parmi ceux dont j'ai parlé plus haut, il y avait les vieux, les grands aînés, sur lesquels il me serait impossible de donner tant de détails : Méry, l'auteur de la Floride et de la Guerre du Nizam, homme pétri d'esprit et de malice, célèbre par sa laideur et qui n'avait, à ce point de vue, qu'un rival dans Paris, l'illustre Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française ; Léon Gozlan, remarquable par sa tête de nègre ; Alphonse Karr, dent les livres, quand on les lit aujourd'hui, ne justifient que bien incomplètement la réputation dont il était entouré ; il est vrai qu'il la devait en partie à son recueil périodique, les Guêpes, dans lequel il se vengeait, avec plus ou moins d'es-

prit, des griefs qu'il nourrissait contre quelquesuns de ses confrères ; longtemps on raconta sur lui ses démêlés avec Louise Colet, qui lui avaient valu un coup de couteau de la part de ce bas bleu dont la renommée, grâce à un certain talent de poète, égalait celle de Desbordes-Valmore et de Delphine Gay, sans qu'elle eût les mêmes droits à l'admiration ; le temps a fait justice des hyperboles qui lui donnèrent un avant-goût de la gloire : Desbordes-Valmore compte des admirateurs plus nombreux que de son vivant ; Delphine Gay, protégée encore contre l'oubli par le nom d'Emile de Girardin, son mari, et par deux ou trois perles de son œuvre théâtrale, n'est pas une inconnue pour la génération présente ; mais on ne parle plus de Louise Collet, si ce n'est lorsqu'on évoque des souvenirs de Gustave Flaubert.

Je dois rappeler encore qu'au Moniteur, je rencontrais souvent Théophile Gautier- On peut dire de celui-là que pour les jeunes comme moi il faisait partie du bataillon sacré qui, trente ans plus tôt, avait tant ajouté à la glorification de la littérature française. Il venait au journal le samedi pour y faire son feuilleton du lundi qu il écrivait dans un cabinet réservé ; il s'interrompait de temps en temps pour descendre respirer sur le quai Voltaire, en fumant un cigare : toute sa personne trahissait l'extrême lassitude que lui causait son travail, il le comparait à une besogne de forçat, et je passais près de lui sans oser lui adresser

la parole, très flatté lorsque, comme un dieu descendu de l'Olympe, il daignait me tendre la main en un geste bienveillant. Pour moi je m'apitoyais en pensant que ce grand poète n'avait presque d'autres ressources que son travail, et je ne pouvais comprendre qu'un écrivain tel que lui ne fût pas pensionné de l'État.

Il est à remarquer que l'illustre auteur des Emaux et Camées n'obtint de l'Empire aucune fonction assez largement lucrative pour l'aider à vivre et l'empêcher de connaître encore, au déclin de l'âge, ce que le romancier anglais Charles Dickens a, dans une de ses plus belles œuvres, appelé « les temps difficiles ». On se contenta de le doter des fonctions assez platoniques de bibliothécaire de la princesse Mathilde ; ce fut seulement sur le tard du régime que, pour améliorer sa situation, on le nomma membre du conseil supérieur de l'enseignement des beaux-arts.

La longue négligence dont il fut l'objet a été profondément regrettable, ce noble poète méritant mieux que l'espèce d'aumône qu'on lui fit en le désignant pour cet emploi, mais cette disgrâce se peut expliquer par deux causes : la première, c'est que trop fier pour demander, il ne demanda jamais rien, encore qu'il ne pût ignorer que, pour obtenir, il faut solliciter ; la seconde, c'est qu'il s'était toujours plu à vivre un peu en bohème, affectant de rester étranger à ces convenances sociales dont l'observation, à cette époque

plus encore que de nos jours, était la condition qu'il fallait remplir pour accéder aux fonctions publiques.

A cette époque, l'Empire cherchait à s'appuyer sur des écrivains : Arsène Houssaye, Camille Doucet, Albéric Second furent pourvus d'emplois importants ; et de même Nisard, Amédée Thierry, Henri de Bornier, Henri de La Pommeraye, Jules Sandeau, Charles Edmond, et combien d'autres? Mérimée, Sacy, Sainte-Beuve siégeaient au Sénat. On peut dire que toute la littérature d'alors a été représentée peu ou prou dans les dignités et fonctions publiques.

Elle figurait aussi dans les fêtes de la cour. Octave Feuillet, Emile Augier, Victorien Sardou, Victor Duruy, toute une élite, étaient invités aux fameuses réceptions de Compiègne et y recevaient les hommages dus au talent.

Pourquoi Théophile Gautier n'y figura-t-il jamais? Pourquoi n'eut-il, en dehors des très modestes fonctions dont j'ai parlé, aucun grand emploi et dut-il s'en tenir à ce feuilleton dramaticme du Moniteur, dont le profit constituait le plus clair de son revenu? C'est, je le répète, parce que, d'une part, il ne savait pas demander et que, d'autre part, son attitude ne provoquait pas l'offre. Si des amis ne fussent parfois, et à son insu, intervenus en sa faveur, il n'eût pas même obtenu le peu qui lui fut accordé.

Dans ce premier volume des Souvenirs de mon

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temps où j'ai montré tant de personnages et raconté tant d'événements dont s'o cupaient les Parisiens d'alors, ceux qui le soir d is les salons, dans les cercbs, dans les grands clés, dans les théâtres, alimentaient les entretiens, je ne puis passer sous dlence la surprise qui s'emparait de Paris quand un matin, on entendait de tous côtés proférer par les gens du peuple, sur les boulevards, dans les bureaux d'omnibus, dans les gares, ce cri : « Ohé !... Lambert », sans que personne pût révéler son origine, ni ce qu'il signifiait, ou encore quand une main mystérieuse traçait sur les murs, dans certains quartiers, des inscriptions telles que cellesci : « Galimard, pou mystique !... »« Barbey d'Aurevilly, idiot !... » Galimard était un peintre, auteur d'une Léda, qui avait obtenu au Salon un assez vif succès. On ne sut jamais à quoi ils devaient l'un et l'autre d'être victimes de ce que Barbey d'Aurevilly appelait « la conspiration des murailles ».

A ce moment rien ne manquait dans Paris à quiconque voulait s'amuser, se distraire, ou s'instruire, ni les distractions, ni les enseignements. Dans Paris transformé, tout était à souhait, maisons de science et maisons de plaisir, les bals Markowski et Cellarius, rendez-vous des sociétés joyeuses, les temples pour prier, les théâtres pour pleurer ou rire, les auberges somptueuses, l'hôtel du Louvre et le Grand- Hôtel, les couvents où de saintes femmes invoquent Dieu pour les pécheurs,

entourent les malades et les pauvres de leur infatigable dévouement ; les grands magasins de nouveautés, vastes bazars, qui vont, peu à peu, monopoliser le commerce du détail.

Le goût des journaux s'étant rapidement répandu, on installait sur les voies publiques des kiosques où ils étaient débités ; dans l'une de ces guérites, un journaliste découvrait une jeune et jolie personne, la signalait à la curiosité des Parisiens, et pendant plusieurs mois, ils s'intéressaient à Mlle La Périne, qui fît dorer son kiosque, puis s'éclipsa, étoile de mince grandeur, après un fugitif éclat. La bouquetière Isabelle était à la mode ; elle vendait ses fleurs en faisant de longs crédits à ses clients, on assurait même qu'elle leur prêtait de l'argent.

Si l'on cherchait des distractions émouvantes, on avait les frères Davenport, travaillés, disaientils, par les esprits ; les tables tournantes, tous les hauts faits du spiritisme, contre lesquels s'élevait la voix des évêques ; les oiseaux magnétisés qui faisaient fureur ; les tentatives du photographe Nadar pour diriger les ballons et l'ascension du Géant.

Ainsi au début de 1861 se déroule la vie de Paris que les événements ne tarderont pas à dramatiser en préludant à la chute de l'Empire.

Si je suivais l'ordre chronologique des événements auxquels j'ai assisté, je devrais dès maini tenant conduire mes lecteurs au Corps législatif,

où en 1862 je venais d'être admis, comme secrétaire-rédacteur du compte rendu analytique, et les y faire assister aux débats parlementaires qui, à la suite des décrets de novembre 1861, ont caractérisé l'établissement d'un régime qui, sur les fondements ébranlés de l'Empire autoritaire, marquait une orientation décisive vers la liberté. Cependant, on me permettra de passer rapidement, en me réservant d'y revenir plus tard, sur le spectacle qu'offrait alors l'enceinte législative.

La raison de ma réserve, la voici : je ne pourrais rien dire qui n'ait été déjà dit par mon excellent et regretté collègue Anatole Claveau, nommé secrétaire-rédacteur deux ans après moi. Il occupa ce poste pendant de longues années et finalement, après le départ de Ludovic Halévy à qui ses succès de théâtre avaient ouvert une nouvelle carrière, et après ma démission, donnée en 1869, Anatole Claveau devint le chef de cet important service.

On peut dire que toute sa vie intellectuelle s'est écoulée au Palais-Bourbon. Il y a vu tout ce qui s'est passé au cours des heures émouvantes qui ont précédé la guerre de 1870, la chute du gouvernement impérial et la fondation de la république ; il y a entendu tout ce qui s'y est dit et, pour un esprit tel que le sien, rien de ces choses ne devait être perdu, la complaisance avec laquelle l'empereur écoutait ses conseils, l'entrée en scène d'Emile Ollivier, la résistance des hommes alors au pouvoir qui pressentaient que la création d'un

régime nouveau les déposséderait de leurs fonctions, le déchaînement d'intrigues qui fut le résultat de ces rivalités, les incidents tumultueux de la politique étrangère, autant d'épisodes qui alimentaient les débats sur lesquels Anatole Claveau prenait quotidiennement des notes qu'il se proposait d'utiliser plus tard, dans une œuvre de reconstitution historique. Érudit comme un normalien, écrivain de race, il eût été pour les lettres françaises une brillante parure. Ses débuts à la Revue contemporaine avaient été remarqués. Mais le plus souvent, les circonstances, plus encore que la volonté, déterminent des vocations. La sienne le confina dans le monde parlementaire, non en qualité d'acteur, mais en qualité de témoin, un témoin de premier ordre dont les souvenirs qu'il a écrits après avoir pris sa retraite attestent des facultés de vision et d'observation qui le placent au premier rang.

Après qu'il eut été attiré par l'intérêt et la variété du spectacle, il n'en détourna plus les yeux. Son existence fut absorbée sans qu'il songeât à s'en distraire autrement que par des exercices physiques qui, ainsi qu'il se plaisait à le dire, rafraîchissaient son intelligence et le maintenaient en bon état de santé. Il aimait passionnément la \ chasse et la pêche, c'est en chassant et en péchant qu'il trouvait le repos. Je me souviens de l'avoir entendu, lorsque les princes d'Orléans, sous la république* furent rentrés en France, exprimer

sa reconnaissance pour le duc d'Aumale qui lui avait accordé la faveur de se livrer dans la forêt de Chantilly à son plaisir préféré. Lorsqu'il eut atteint l'âge de la retraite il songea à réaliser ses anciens projets et, sous ce titre : Souvenirs politiques et parlementaires d'un témoin, il a publié deux gros volumes où le rideau est levé sur les innombrables incidents dont le Palais-Bourbon a été le théâtre de 1865 à 1873. Ce n'est pas de la grande histoire pouvant être comparée par exemple à l'oeuvre admirable d'Emile Ollivier : VEmpire libéral, non plus qu'à d'autres ouvrages sur le régime de Napoléon III tels que celui de Pierre de La Gorce, mais son livre n'en est pas moins instructif et révélateur. En tout cas, il a eu, en ce qui me regarde, une conséquence imprévue : ce qu'il a vu, je l'ai vu et je ne pourrais le décrire sans répéter ce qu'il a dit, telle est la cause pour laquelle je ne ferai au Corps législatif dans mes souvenirs que des haltes brèves.

Ce n'est pas à dire cependant que j'aie renoncé à décrire ce que fut la vie politique lorsque, à l'instigation d'Emilie Ollivier, elle s'orienta vers la liberté. Il l'a conté lui-même en des pages inoubliables ; ce serait puéril de ma part d'essayer de le refaire après lui, mais dès 1862 j'ai été étroitement mêlé à ses préoccupations, à ses intentions, à ses espoirs ; j'ai reçu ses confidences, et à ce point qu'il m'est permis de dire que j'ai fait le tour de son âme. Les nombreuses lettres que je

possède de lui en font foi, elles semblent écrites en marge de ses propres récits, et ce sera un devoir pour moi de puiser, dans la suite des miens, de quoi compléter ce qu'il a raconté lui-même.

Lorsque je pris possession de l'emploi auquel je venais d'être appelé en même temps que Ludovic Halévy, le service se composait du chef, Denis de La Garde, et de trois subordonnés : André Tardieu, frère de l'éditeur Jules Tardieu qui avait publié les Amoureuses d'Alphonse Daudet et qui lui-même était poète, Maurel-Dupeyré et enfin Pourchel le secrétaire du service. De ce groupe, Maurel-Dupeyré seul touchait à la littérature. Il avait publié dans le Constitutionnel deux ou trois romans historiques sur le dix-huitième siècle auquel, par les traits de son visage et par ses longs cheveux, il semblait appartenir ; j'ai toujours été frappé de sa ressemblance avec les portraits de Louis XIII ; peu de temps après mon entrée dans le service, il en devint le chef, Denis de la Garde ayant pris sa retraite, et la santé de Tardieu l'ayant obligé à suivre cet exemple. Après leur départ, on nous adjoignit successivement tout un groupe de camarades dont je conserve un très cordial souvenir. Mais Ludovic Halévy, jusqu'au jour où il donna sa démission, esta le personnage le plus important de notre équipe ; il devait ce privilège à son intimité avec le comte de Morny, qui était alors président de la Chambre ; souvent, à la fin des grandes séances,

il arrivait que le chef du service eût à faire demander un conseil ou un ordre rendu nécessaire par la réclamation d'un député sur laquelle il n'osait lui-même prononcer ; c'était alors Halévy qui allait soumettre le cas au président. Quelquefois, à notre grand dépit car nous étions impatients de voir finir nos journées laborieuses, soi absence se prolongeait et alors, entre nous, nous nous disions en maugréant : « Peut-être causent-ils d'une prochaine pièce ! » Nous n'ignorions pas ei effet que notre camarade faisait partie de la petite coterie d'auteurs auxquels Morny, toujours féru d'essais dramatiques, aimait à demander conseil. Dans nos rapports avec les députés, ce qui nous amusait le plus c'était les démarches de certains d'entre eux, pour obtenir de nous que nous fissions place dans notre compte rendu à des discours qu'ils n'avaient pas prononcés. Important, soucieux, affairé comme s'il portait un monde, l'un d'eux, Célestin Latour du Moulin nous arrivait, un manuscrit à la main : « J'ai interrompu à tel moment, nous disait-il, et je vous apporte mon interruption, craignant que vous ne l'ayez pas entendue. » Il nous tendait son papier, couvert d'une grosse écriture, qui constituait non pas une interruption, mais une longue harangue. Naturellement nous protestions. Il insistait, alors on lui promettait tout et on ne faisait rien, ce dont du reste je ne l'ai jamais entendu se plaindre, a Ce n'était point un méchant homme », comme dit

Balzac du roi Louis XI dans ses Contes drolatiques, mais il ne se consolait pas de n'avoir jamais figuré dans une combinaison ministérielle et il en gardait toujours une certaine aigreur. L'un de ses collègues, l'homme le plus laid de la Chambre, animé des mêmes ambitions que lui, procédait avec nous de tout autre manière : il entrait dans notre salle de rédaction, la main pleine d'excellents cigares; c'est même cette main et son contenu que, dans l'entre-bâillement de la porte, nous apercevions avant de voir sa personne. La reconnaissance nous faisait un devoir de lui donner satisfaction et nous faisions pour le mieux dans ce but, sans y réussir toujours, car c'est la caractéristique des parlementaires, même de ceux qui montent rarement à la tribune et qui se figurent cependant qu'ils l'ont très longtemps occupée, de considérer que dans le compte rendu des séances, secrétaires-rédacteurs et sténographes ne leur ont pas fait toute la place à laquelle ils avaient droit. C'est là le trait qui m'a toujours le plus frappé dans la mentalité des personnages qu'Emile Ollivier appelait très spirituellement des « brocanteurs de paroles ».

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