CHAPITRE II
Rien ne me plaît du Conservatoire actuel. J'entends rien des choses et des lieux, parce (pie je n'en ai rien connu. Je n'y entre jamais sans regretter l'autre, le mien, dont j'ai tout aimé, jusqu'aux vieilles murailles. D'abord, à l'origine du nouvel établissement de notre grande École, il y a quelque chose d'illégitime et d'inique. Une injustice d'Etat fait ici de la musique et de la poésie plus que des étrangères, des usurpatrices Elhîs n'y sont pas chez elles comme elles étaient là-bas, et de[)uis si longtemps. Non pas certes qu'il tïit brillant, leur ancien, très-ancien logis. Pauvre, mais honnête, il n'avait pas du moins cet air, oiiiciel et compassé, de froideui' et d'ennui. Sa pauvreté même et, si l'on veut, sa laideur, était accueillante et familière. Parmi des souvenirs sans nombre, il en comptait de glorieux. De mon tenqis, les examens — sauf les concours de iin d'année — avaient lieiidans une petite salle (|ui donnait sur le faubourg Poissoimièie. Elle a été démolie en même temps que les autres bâtiments de l'École dont la salle des concerts a seule été conservée. Consacrée dans l'origine aux Exercices (fa lèves, cWo reçut d'illustres visi-
leurs. Le général Bonaparte s'y est assis Lucien, frère de l'Empereur, y présida une distribution de prix et l'impératrice Joséphine y parut. En 1800, trois séances annuelles y furent organisées pour l'audition des œuvres des grands maîtres. L' « exercice » du 15 avril 1801 est demeuré fameux. Un morceau de piano fut exécuté par l'élève, — depuis le célèbre professeur — Zimmermann, et un solo de basson par le citoyen Judas, lequel, ayant perdu son instrument à la bataille de Marengo, eut l'honneur d'en recevoir un autre des mains du ministre de l'intérieur Ailleurs, partout ailleurs, en ces vieux bâtiments, en ces classes étroites, la plupart de nos maîtres, depuis un siècle, s'étaient formés. Les pierres mêmes nous parlaient de leur gloire. C'est peu de dire qu'elles parlaient : elles chantaient. Plus encore, vocale, instrumentale, il n'est pas de musique dont, à certaines heures, la cour du faubourg Poissonnière ne retentit. Trois fois par semaine, les lundi, mercredi et vendredi, mon rouleau sous le bras, j'en franchissais le seuil.
Écoutez ! écoulez ! du maître qui palpite, Sur tous les violons l'archet se précipite.
Comme sur la colonne un frêle chapiteau,
La tlùlc épanouie a monté sur l'alto.
Les gammes, chastes sœurs dans la vapeur cachées.
Vidant et remplissant leurs amphores |ienchées.
Se tiennent par la main et chantent tour à tour.
Ciel I voilà le clairon qui sonne. A cette voix.
Tout s'éveille en sursaut, tout bondit à la fois.
La caisse aux milles échos, battant ses flancs énormes.
Fait hurler le troupeau des instruments dilTormes,
Et l'air s'emplit d'accords furieux et sifflants.
Que les serpents de cuivre ont tordus dans leurs flancs,
Vaste tumulte ou passe un hautbois qui soupire 1
Retranchez de celte description d'ahotd rimage du (' maître », ou du chef ; ensuite l'idée de Tordre, de l'harmonie et de la « symphonie ". Puis, ajoutez aux instruments que le poète énumère, les voix, féminines et viriles. Imaginez-les, tous et toutes, non pas concertant et d'accord, mais s'ignorant, s'opposant même, au lieu de s'unir, chacun et chacune donnant sa note et suivant son thème ou son « idée ». Alors à peine aurez-vous une idée vous-même d(! la polyphonie ou cacophonie extraordinaire, plus « avancée » qu'aujourd'huicelledunStraviusky ou d'un Casella, qui Taisait de la cour du Conservatoire une espèce de cour des miracles sonores.
Au fond de cette cour, au premier étage, se trouvait la classe de Marmontcl. Elle n'était nieuhlée que de quelques hnncs et d'un grand Erard ;\ (lueue, devant lequel chacun de nous, le maître à côté de lui, s'asseyait à son tour, Marmontel était un petit homme ù tête rase, <\ longue harhe grise eililée, aux doigts gris aussi, rahougris, et comme usés par l'exercice de son art. Né en 1816, premier prix de piano en 1832, il avait alors soixante ans. Pas un de ses collègues, depuis les Zimmcrmann et les
Bellaioue. — Souvenirs. 3
Lccouppcy, ni Malhias, ni niônio Dclaltonlo, ne i»ailafreail sa réputalion cl son auloiilô. Il scnililait le patriarche du piano. Un IJizcl, un Piaulé, un Paladiliic, avaicnl clé ses disciples. IVul-cIrc virtuose autrclois, il n'était niciue plusi)ianislc. Aucun de nous du moins ne l'enlendit jamais jouer, (j'est à peine si (luclquclois. avec peine aussi, il nous indi(piail un Irait, un doigté, la pose ou l'attaque d'une note, par un exemple, cl si maladroit, qu'il en souriait le premier. Mais paripielles leçons ne su[)pléail-il point aux exemples ! Le goût le plus pur, et le i»lus sur ; un amour passionné de son art, mais en même tenij)s luic raison supérieure à cette passion même, et (jui savait la discipliner ; le mélange ou plutôt le paifait é(|uililtre de l'inlelligence et de la sensibilité, ces deux moitiés de la musique et de toute interprétation musicale, telle était la nature du professeur incomparable (|ue l'ut .Marmontel ; en cela consistait le fond, ou plutôt l'àme et la vie de son enseignement.
Autant que la musique, il muis aimait en elle et pour elle, lui, le vieux maître, et nous, les apprentis musiciens. Rien ne lassait ni sa lionté, ni sa patience. Les moins doués trouvaient toujours auprès de lui mieux que de l'indulgence: des encouragements, des raisons de croire et d'espérer en eux-mêmes, ne l'ùt-ce, à défaut de talent, (pi'en leur bonne volonté. Parmi ces médiocres, il y en avait un sur leiiuel ses can)arades se faisaient peu d'illusions. Ou, tout au conlraii'c, ils s'en faisaient, cl beaucoup, mais à rebours. La suite des tenqis devait singulièrement les
détromper, t'n sa faveur à lui^ pour sa gloire uiènie, plulôt qu'à leur avantage. « Enlin, te voilà, mou enfant ! » disait 3Iarmonlel, et Ion vnvait entrer, en retard souvent, un petit gareon d'aspect malingre. Vêtu d'une blouse serrée par une ceinture, il tenait à la main une sorte de béret, bordé d'un galon et portant au centre, comme le bonnet des matelots, un pompon de laine. Rien de lui, ni sa physionomie, ni ses propos, ni son jeu, ne révélait un artiste, présent ou futur. Son visage n'avait de saillant que le front. Pianiste, il était un des plus jeunes, niais non pas, encore une fois, des meilleurs d'entre nous. Surtout je me souviens de sa manie, ou de son tic, lequel consistait à marffuer les temps forts de la mesure par une espèce de hoquet ou de soufUe rauque. Cette exagération du rythme fut plus tard le moindre défaut, sinon peut-être du pianiste, au moins, et sûrement, du compositeur. Vous en conviendrez (piand vous saurez son nom. Il s'appelait Claude Debussy. Très renfermé, pour ne pas dire un peu maussade, il n'attirait pas la sympathie de ses camarades. In autre, au contraire, la gagna timt de suite sans réserve et sans retour : c'était ce blondin, ce gamin de Piorné. Ciai,spiriluelet cordial, tout soui'iait à ses(|uinzeans. Et rien, depuis ces tem[>s lointains, ni son art, ni la vie, n'a cessé de lui sourire. Il jouait du piano comme un ange, avec une finesse, un moelleux, une pureté (jui rappelait un peu la manière de Paladilhe. Celui-là vraiment promettait bien tout ce (ju'il a donné. Dans son œuvre charmante, et plus que charmante parfois, j'ai vu sans étonnement se
(If'vclopper et s'épanouir rheurcuso nature, privilégiée dés l'enfanci', de lun des plus nôtres parmi nos musiciens d'aujourd'hui.
Une classe du Conservatoire ne ressemblait pas à la classe d'un collège. Tous les élèves n'apprenaient pas la même leçon, ou le même morceau. Chacun travaillait le sien et le jouait au maître. D'où la variété des observations et des conseils, suivant le genre de l'œuvre interprétée et le mérite ou la médiocrité de rintorprétation. iîien n'échappait à Marmontel : pas une intention de l'auteur, ])as une l'aulc de nos doigts, pas une erreur de notre goût. Jamais il no sest lassé de nous avertir ou de nous reprendre ; mais il le faisait avec douceur, avec l'apparence même de l'insensibilité. Qu'il était sensible pourtant 1 Quebpiefois il saisissait à deux mains sa longue barbe, et la tirait, comme pour l'allonger encore. Les yeux mi clos, il poussait de profonds soupirs et murnmrait : « Oh ! mon Dieu ! Oh ! mon Dieu! )) Oneùtditqu il prenait le ciel à témoin denos bévues et de la souflV.ince qu'il en éprouvait, tout en s'efl'orçant de ne la point trahir. En revanche, la moindre marque d'intelligence, une trouvaille heureuse, une nuance juste, un accent expressif, il n'en fallait pas plus pour éclairer son visage et pour animer sa voix. Il arrivait alors que. dans son contentement, il chantât une phrase musicale, en même temps que l'un de nous la jouait. Il la chantait tantôt sans paroles, en vocalise, et tantôt avec paroles. « C'est bien, mon enfant, un jieu plu-us de son ! » J'entends encore cet avis à mon adresse, modulé sur les notes ini-
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lialcs et inontanles de la sonate en la bémol, de ^Vel)e^, lafiuelle lut mon dernier morceau de concours et me valut — enfin — le premier prix.
Entre notre classe et les autres, les rapports étaient assez rares. Musi(pie et déclamation ne frayaient prescpie jamais ensemble, 3Iais le jour de la distribution des prix, on recourait, pour la proclamation des récompenses, à l'un des lauréats de comédie ou de tragédie. En ce rôle du héraut, la voix de notre camarade Lucien Guitry sonnait superbement. Être nommé [Kir elle ajoutait encore à l'éclat de la nomination.
Le professeur de la classe d'Opéra — Obin, si j'ai bonne mémoire — demandait (piebpiei'ois à Marmontel de lui prêter, comme accompagnateur, un de ses élèves. Je m'olirais volontiers à remplir cet emploi. D'abord c'était, pour un pianiste, une excellente occasinn de jouer, non jtlus seulement du piano, mais en([uel(pie façon, de l'orchestre, de s'y essayer au moins, sinon d'y réussii'. Et puis cette imitation du théâtre, lequel ne l'ail déj;\ ([u'imiter la vie, cette fiction, pour ainsi dire au secund degré, me divertissait fort. Enfin le manque de tout appareil scénique, décorations et costumes, ne laissait plus aux œuvres <pie leur valeur de musiipje puie, dont nous pouvions ainsi juger librement et sans illusion. Pourtant est-ce bien sûr V Et sommes-nous jamais tout à fait libres? Si, par exemple, le grand duo du quatrième acte de la Favorite me parut alors un des sonunels de notre art, dois-je en accuser, à moins (jne je ne l'en remercie, la voix magnifique de ma
jeune caniaïado Renée Richard ? Les ronces, disait- elle, pleuiait-elie, les ronces et les pierres ont meurtri mes genoux... Fernand, imite la clémence, etc. Le timbre, l'accent de cette voix me meurtrissait aussi le cœur et je sentais que si j'eusse été Fernand, comme lui j'aurais tout pardoimé.
Une autre fois, j'accompagnais le premier acte du Faust de Gounod Un ténor, célèbre depuis, y déi>loyait toute sa voix, rien (jue sa voix. Nous en étions arrivés, tous les deux ensemble — et ce n'était pas sa faute — à ce passage :
MauQiles soyez-vous, ô voluptés humaines !
Maudit soit le bonheur, mauilile la science, La prière et la foi !
Sur l'avant dernier mot : la prière, mon camarade iiaissa les yeux et joignit les mains, (^".omme je lui demandais la raison de cette attitude, il me répondit : <• Parce i|u'il y a : la prière ». Avec précaution, car l'esjièce chantante est irritable, je lui fis oiiserver que d'abttrd il y a : maudite. Je crus m'apercevoir que mon observation no changeait lien à ses convictions intimes, et ce jour-là, nous ne lûmes ])as plus avant.
Un autre, non moins ténor, travaillait le rôle d'Éléazar, de la Juive. Afin qu'il prêtât au personnage le caractère de sombre exaltation et de fanatisme (|ui convient, on s'efl'orçait de lui leprésenter répot|ue et
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le « milieu » de l'histoire, et ([u'elle se passe eu des temps très anciens : « Oui, je sais «, répliqua-t-il avee un fort accent du Midi, « j'ai vu sur la |)artition. C'est en 1835. »
En 1J576, on donna comme morceau de concours aux élèves pianistes le premier allcf^ro de la sonate op. 111, de Beethoven. Pour de très jeunes frens, c'était au moins aussi diilicile à com|irendre que la Juive. Elle l'ait partie, cette Irenle deuxième et dernière sonate, de celles qu'on désigne moins [tar leur tonalité ((ue par leur » numéro d'oeuvre ». El rien ([ue cette désignation nous paraissait en quehpie sorte inlioduire et ranger l'op. 111 dans l'ordre, purement idéal, de l'ahslraclion et des munhres. La première rcnconire avec le fier chel-d'œuvre nous interdit un peu. Chacun de nous avait peine, je ne dis pas ;\ pénétrer, mais à concevoir seulement « la hauteur, la largeur, et la profondeur de ce mystère » Nous aussi, nous demandions : « Sonate, que me veux-tu ? » Nous ne savions pas trop ce qu'une telle sonate pouvait hien nous vouloir et surtout vouloir de nous. Mais noire maître le savait, lui. 11 le savait, connue toutes choses, comme toutes les choses de la nuisicpie, par l'intelligence et par le sentiment, ces deux modes du savoir. El [teu à peu, dans la mesure; de nos forces, il nous initiait aux éléments de sa douhie science. Avec lui, par lui, l'œuvre s'éclairail d'un rayon. Sans lui, tout rel(»inhail dans les ténèhres. Quehpiefois, seul à la maison, las d'avoir travaillé le |)remier moiceau pcndani deux heures, je posais sur le second des regards et
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des doigts également timides. Arietta. Quel euphémisme, ou quelle antiphrase, que ce diminutif aimable, donné comme titre par Beethoven au couronnement colossal de son œuvre de jjiano ! Dès le début, devant la première variation, j'éprouvais une sorte de trouble obscur et quasi sacré. Je tournais des pages, des pages encore. De plus en plus diiliciles, hérissées de doubles croches, puis de triples, de valeurs de plus en plus rapides, elles ressemblaient à quelque buisson ardent, d'où la voix du dieu ne m'anivait pas encoie. Dépité, je revenais au })remier « mouvement % qui peu à peu, se laissait approcher et comprendre. Nous passions environ six semaines en têteà tète avec notre morceau de concours. Jours de juin, de juillet, où se faisait rudement sentir le poids du jour et de la chaleur. Afin de l'alléger, Marmontel nous recevait le matin, de grand malin, non pas au Conservatoire, mais chez lui. Mon chemin, po'>r m'y rendre, traversait la Seine. A des yeux de vingt ans, que Paris, vu du pont des Saints-Pères, était beau, le Paris de cette époque, de celte saison et de cette heure ! Le proverbe allemand a raison : n L'heure matinale a des lèvres d'or ".
Toute la classe, ou du moins les élèves admis à concourir, se réunissaient ainsi dans le vieil hôtel que .Marmontel nabilail rue Sainl-Lazare. J'ai gardé de ce logis un pittoresque et presque l'antaslii|ue souvenir. 11 m'arriva d'y lenconlrer une ombre. Un matin, après une nuit étouffanle, je croisai dans l'un des salons une dame âgée, étrangement jifilt', ildiil les cheveux gris lonibaient sur des joues déchar-
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nées. Vèluc d'un peignoir blanc, elle lesseniMail — en plus vieux — à la mère de Max, le IVanc-lireur, apparaissant à son fils parmi les diableries de la Gorge au Loup. Elle me dit, à voix basse : « Quelle nuit, monsieur ! (Juelle nuit ! )) et elle passa. Je n'ai jamais su quelle était celle personne... Plusieurs salons précédaient le salon de musi(pie. Des vitraux de couleur éclairaient — d'un jour diapré — les tableaux suspendus aux murailles et qui les recouvraient toutes. Bronzes et marbres, cuivres et porcelaines cbargcaient les tables et k'S consoles Sur le piano, sur le tapis, des cahiers de nuisique étaient épars. Et dans ce désordre, au milieu de ce musée, ou de ce magasin d(! « curiosités », le « père Marmonlel n, en négligé du malin cl plus curieux encore, send)lait échappé d'un conte d'Hoflmann ou d'un roman de Balzac.
Plus le concours approchail, plus se nmltipliaient ces leçons à domicile. Marmonlel y ajoutait, pour nous habiluer au public, des épreuves préparatoires. Elles avaient lieu dans la salle Érard. Là nos l'amilles, nos amis concevaient leurs augures. Les paris étaient ouverts et les favoris désignés. 11 arrivait parfois que le premier prix fût décerné d'avance et que le jury, deux ou trois jours après, n'eût ([uà ratifier le jugement populaire. Ce fut le cas pour le jeune, tout jeune Alphonse Thibaud. li'ère de Jacques, le grand violoniste. En lui seul, et du premier coup, ajjrès une seule année d'école, le redoutable op. 111 nous parut, même à nous, ses condisciples et ses concurrents, trouver un digne interprète.
Enfin, un matin de juillet, au nombre d'une vingtaine : les uns, presque des enfants, encore en culottes courtes et col marin ; d'autres en ja([uette. d'autres, déjà presque des messieurs, en frac, nous sommes enfermés dans le foyer des artistes de la Société des Concerts, attendant que s'ouvre, devant chacun de nous h son tour, la petite porte de la scène. Cette scène, que de fois, le dimanche, nous l'avions vue occupée tout entière par le célèbre orchestre, illuminée ainsi (jue la salle, comme pour une fête ! Maintenant il y faut paraître tout seul, notre maître seul mius suivant, et cela sous le demi-jour avare, froid et presque funèbre qui tombe du plafond vitré. Funèbre luimême, dans la grande loge centrale, Ambroise Thomas préside l'impassible jury. Le morceau de concours achevé, l'on passe à la lecture d'un autre morceau, ronq)Osé pour la circonstance, manuscrit, et semé à dessein d'écueils harmoniques, enharmoniques, pour la plupart d'ailleurs, à cette époijue du moins, assez peu redoutables. A vaut celle dernière épreuve, du haut de la loge, une voix lanientablelaisse tomber ces mots : « Marmonlel, voilà le mouvement », que suivent trois ou (juatre battements du métronome. Au cours de l'année, on n'entendait pas souvent notre taciturne directeur. Quelquefois, dans les couloirs ou dans la cour, nous le rencontrions, marchant la tète baissée et son manteau — dont il ne passait jamais les manches — jeté sur ses épaules. \\vc ses longs cheveux, ses yeux enfoncés, il nous rappelait Verdi, mais un Verdi pour ainsi dire éteint. La mélam-olie d'Ilamlet semblait avoir fait de ce front
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son tiôno sonibrft. Nous comprenions ([u'im jour, coniuit; quelqu'un disait : « Je trouve Aml)roise Tiiouias bien changé )), Aul)er eût répli(|ué : « 3Iais, il a toujours été i)ien changé ". Sa gravité même nous rendait plus gais encore, non pas certes à ses dépens, mais à son sujet, et d'une innocente gaité. Elvire était le nom de M""' Amhroise Thomas et l'une de nos « charges » d'écoliers consistait à jeter aux échos de la cour raposlroj)he de Musset à Lamartine : « 0 ! toi qui sais aimer, ré[»onds, amant d'Elvire ! » Mais dans la froideur du maître, il n'entrait aucune sévérité, nulle rigueur. Indulgent et bon, il avait, je le sais, l'àine haute. Un jeune critique, à la tète légère, ayant un jour parlé d'une de ses œuvres avec irrévérence, il ne lui retira pour cela ni son estime, ni son amitié. Du teuq»s <[ue j'étais écolier, et jusqu'à sa mort, sa bienveillance me demeura fidèle. Pourtant rien n'a jamais pu me l'aire oublier l'intonation plus ([ue mélancolique de ces quatre mots, que je crois entendre eucoie : « Mariuontel, voilà le mouvement ».
En même lenq)s ([ue mes classes du Conservatoire, mes études de droit s'achevaient, moins bien. Un autre président (pi'Ambrois»' Thomas, et d'un autre jury, m'annoaçant (pie j'étais « reçu », non pas du tout, comme Pcrdican, < à (piatre Ixtulcs blanches, n ajoutait : « Mais j"a|ipr('nds, monsieur, ([ue vous venez d'obtenir un prix au Conservatoire. Je vous en fais tous mes conqilimcnls. i>
Après en avoir fait, moi, tous mes remerciements à mon excellent maître, je m'empressai d'aller remercier aussi
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la bienfaitrice, et volontiers je dirais la patronne exquise des musiciens, surtout des pianistes, celle dont la munilicence ajoutait chaque année à l'honneur olliciel et platonique du diplôme et de la médaille, le don royal d'un grand juano de sa maison. Je n'avais pas encore eu l'occasion d'approcher cette noble et charmante figure que fut M""^ Erard. Elle me reçut pour la première fois dans le grand salon de la Muette, où je devais plus tard si souvent et si volontiers revenir. Petite, menue, elle y semblait comme perdue et même mal à l'aise. Timide en l'abordant, je crus aussitôt m'aiiercevoir que mon abord ne l'intimidait pas moins elle-même, et sa timidité redoubla la mienne. Souriant de tout son visage, (pielle avait aimable et gracieux, elle m'accueillit, pendant un moment, t\m me parut long, en silence. Elle se troublait, rougissait. Enfin, non sans effort etdunevoix mal assurée, elle me dit seulement : « Je m'appelle aussi Camille » . Ce fut sa manière, qui réussit d'ailleurs à merveille, de nous donner du courage à tous deux.
En sortant du Conservatoire, je me voyais menacé d'entrer au palais. Les circonstances m'en écartèrent d'abord. Un peu plus tard, il est vrai, je passai par la Basoche, mais je ne lis, Dieu merci, qu'y passer. Auparavant et pendant queb[ues années je vécus une vie de loisirs, un peu incertaine et quebpiefois errante. La musique v conservait sa place. Je me pris en ce temps-là d'un amour juvénile pour l'opéra d'un « jeune », que représentait le Théâtre -Lyrique
(l'Alhcil Vizcnlini. C'était le Bravo, le premier el de beaucoup le uieilleur ouvrage de Salvayre, le futur auteur d'un fâcheux Egmont et d'une Dame de Monsoreau, plus déplorable encore. Du Bravo, tout me parut admirable. La musif|ue ne l'était peut-être qu'en apparence. J'ai cependant gardé pour mainte page le sentiment — ou l'illusion
— de la vingtième année Mais les deux principaux interprètes ! Mais la voix et le talent de Bouhy, qui venait d'être Escamillo ! Mais la radieuse, l'ensorcelante beauté de Marie Heilbronn, qui devait être un jour Manon, voilà ce dont je puis encore, après quarante ans, attester la réidilé.
Bouhy, Salvayre et moi, nous ne tardâmes point à devenir amis. Avec une âme d'artiste, ardente, emportée, un peu sauvage, Salvayre avait un caractère où la gaité, l'humour
— et le plus original — se mêlait h quelque rudesse. 11 apportait dans ses jugements, dans ses conseils plus de franchise que de bienveillance et surtout de (latterie. Son goût, sonintelUgence etson amour del'art étaient supérieurs à son œuvre. J'aimais à le visiter en son plus que modeste logis de la rue de La Tour-d'Auvergne. Il y était le voisin d'Ernest Reyer. C'est chez lui et par lui ipie me furent révélées les beautés, encore peu connues el suspectes, de Lohengrin, el le duo d'amour cpi'il ne craignait pas, lui, mais que je me défendais encore de préférer au duo d'amour par excellence, au duo d'amour type, celui du quatrième acte des Huguenots.
Avec Bouhy, Caroline Salla, le violoniste Marsick eljene
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sais }ilus quelle étoile d'opéreUe, je lis une fois, en qualité de pianiste-acconijiiignateur, ce qu'on appelle une « tournée )>. C'était dans la région du Nord. J'avais là des parents, braves gens de province, qui ne connaissaient de moi que mon nom, mais qui ne l'auraient pas lu sans honte sur une alliche. Désireux de leur épargner cette injure, je pris un pseudonyme. Je me cachai même, Bouhy naturellement excepté, de mes compagmms de voyage, que j'approchais d'ailleurs pour la première fois. L'accompagnaleur inconnu ne laissait pas d'inquiéter un peu ses partenaires, bien ijue Bouhy leur eût allinné que répéter avec lui n'était pas nécessaire. Sur la scène du théâtre d'Arras, au moment d' « attaquer ^ notre premier duo, Marsick m'ayant prié de lui donner le la, touthas et d'une voix émue à dessein, je lui demandai : « Lequel ? » Il m'a souvent reproché depuis d'avoir ainsi prolongé, redoublé même, quelques secondes au moins, ses alaiines.
L'été, j'aimais à revoir l'harmonieuse villa de Sainte- Adresse. J'y reprenais ma place, ou ma " partie ■, jiarnii les artistes ses hôtes. Le maître de la maison dirigeait nos concerts en amateur excellent, ou plutôt, le mot italien me plaît davantage, en dileltante passionné. Mais, ancien élève de Polytechni(pie, un iieu trop en mathématicien aussi. Il conduisait son petit orchestre d'une baguette inllexible, avec la rigueur «l'un métronome. De plus, il avait l'habitude singulièix' de connnencer toujours par v battre une mesure pour rien >-, afin, disait-il, de mieux assurer le départ.
Le hasard fait (|U(' jo ropitmds ces lutlcs un luunicnt négligées, sur les rivages <lo Provence. Des échos très anciens, el (juo je croyais pour toujours endormis, s'y réveillent. Non loin dici, naguère, étendu sur la grève, j'entendis s'élever dans la lumière d'un matin d'été la cantilène de Norma : 0 di quai sei lu viltima. Elle venait de la terrasse d'une villa voisine. Un ouvrier la chantait, un ouvrier d'Italie, et tout enchanlant il peignait sur la muraille des ornements dans le goût de son [lays des guirlandes de fruits el de Heurs. Sa voix, comme sa main, était légère ; ainsi ipie son chant, son travail était joie. Si juste, si délicieux était l'accord de l'un el d(; l'autre, l'harmonie si parfaite entre la musi([ue el le paysage, (|ue ce jour-là je goûtai le charme, la volupté d'une mélodie itaUenne comme je ne l'avais peut-être jamais é[)rouvée, comme jamais peut-être je ne devais la ressentir.
Stendhal définissait Vllaliennc à AU/er, de Rossini, « la nmsique la plus physiipic ([ue je connaisse ". Aucun genre de musi{|ue ne plaisait daxaiilagc aux hôtes nonchalants de ces htn'ds heureux. Là plus (pic partout ailleurs, le monde était lui-même : aimalile cl frivole. Les salons de (>annes et de Nice applaudissaient M™e Conneau, quand, de sa voix si tendre el qui sendilail sourire connue ses lèvres et comme ses yeux, elle chanlail le Printemps de Gounod, ou hien, de Massenet, la noslalgi(pie élégie : Que l'heure est donc brève, qu'on passe eu aimant. .Mais on acclamait la helle cantatrice apiès certaine " canzone », alla napolclana,