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que moi-même je ne me lassais pas d'enleudre et d'accompagner :
Era Lucia, la bella Lucia, Vagheggiata da Beppo il marbuir
Ma fe Libeccio la guerra al brigantin.
Ah ! pescator, qui sull'Ave Maria È morta Lucia, la bella Lucia.
Je n'ai pas non plus oublié l'air, et j'aimerais pouvoir vous le citer comme la chanson, avec certaine note profonde (|ui Sonnait, à la Lasse, le glas de la pauvre Lucia. Sans doute ce n'était pas là duSchumann ou du Schubert- Cela ne valait pas non plus les mélodies françaises d'un Gounod, d'un Paladilhe et d'un Fauré, sur un sujet analogue et sur les vers de Théophile Gautier : Ma belle amie est morte. Mais dans ce pays, sous le ciel et devant la mer latine, c'était, comme disent les peintres, » bien en place ". El j'ajouterais volontiers avec Paul Bourget, dans son Paradoxe sur la musique : " Allez donc chanter ces airs-là dans le Nord ! Autant vaudrait essayer d'y planter des orangers ». Les orangers faisaient pardonner aussi, ipie dis-je, aimer la sérénade, alors fameuse, du violoncelliste Braga. Povero Braga ! répondait avec modestie aux personnes qui le complimeulaiont, l'auleur, un vieux pelit homme, alerte et malicieux. Elle était à plusieurs lins, la sérénade de Braga : pour piano et violoncelle, pour chant, viuloncelleel jiiano. Mais la transcription favorite unissait aux deux instruments la voix, ipii parlait, au lieu de chanter, de M"" Pasca. El
l'on comprenait le pouvoir de la déclamation appliquée à la musique, ou sur la musique, en écoutant celle voix pure et prolonde réciter, au murmure de la canlilène italienne, des vers d'Alexandre Dumas (ils, un poème d'amour et de mélancolie.
La musique, toujours, mais l'allemande, me valut alors une rencontre qui ne laissa pas de m'embarrasser. Un jour, à Cannes, me croyant seul dans un salon d'hôtel, je jouais au pian<j le chœur dos Pileuses, du Vaisseau fantôme. (Juand j'eus finis, je m'aperçus de la présence d'un auditeur. Un homme qui paraissait âgé de (juelque soixante ans vint à moi De la meilleure ffràce du monde, il s'excusa de son indiscrétion, alléguant son grand amour de la nmsique. Sans se nommer, il ajouta seulement (|u'il habitait Berne, Le soir même je m'informai de mon interlocuteur anonyme. On m'apprit tju'il s'a()pelait le général baron von Rœder, ambassadeur de S. M. l'Empereur d'Allemagne en Suisse. Une telle démarche, auprès d'un Français, moins de dix ans après la guerre, me parut osée, et je me promis bien de n'y pas répondre. Dès le lendemain, elle se renouvela. D'une voix émue, avec un accent de sincérité, de naïveté même, assez louchant, le général s'excusa, pour la sec(mde lois, non de ne m'avoir pas dit la vérité, mais de n'avoir pas osé me l'avouer tout entière. Aussi bien, vu son âge et ses t'onctiims diplomatiques, il n'avait jamais porté les armes contre mon pays. Enfin, au nom de la musiipie et de notre counuun amoui' pour elle, il me demandait de ne pas lui tenir rigueur et de lui permettre d'espérer ([ue de icnqis en
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temps, pour sa femme et pour lui, je consentirais encore à jouer le chœur des (ileuses, le Spinnerlied.. Je me rendis, je l'avoue, à ses instances Des compatriotes, mes voisins de table, en prirent d'abord queli|ue ombraffe. Mais la l)ienveillance. la réelle et délicate boulé, le tact éprouvé de l'excellent homme eurent bientôt raison de leurs scrupules. Au fond de cette âme ingénue, la i)elite ileur bleue vivait encore etl'on finissait par n'en plus vouloir d'être Allemand à celui qui l'était aussi peu que possible. Quelqu'un des siens, depuis, le fut couq}lètcment. Et de quelle manière ! Bien des années après, arrivait à Paris un nouvel attaché mihlaire à l'ambassade d'Allemagne. 11 vint me voir. Il me parla de son grand-père, qui m'avait connu jadis, cl m exprima le désir de me revoir. Nous ne nous revîmes point 11 n'y avait plus là de surprise, plus de nmsi([ue. plus de Spinnerlied. Le grand-père était mort et son pelil-lils s'appelait le m.ijor von WLnlerfeld.
Un long séjour en Egypte m'a laissé peu de souvenirs musicaux. L'opérette régnait alois sans partage à l'Opéra du Caire et c était aux seules héroïnes d'Ofl'enbach, la Grande-Duchesse ou Boulotte, que. du fond de leurs loges voilées de guipure, les dames des harems adressaient leurs applaudissements. Au bord du Ml pourtant, parmi les ruines de Thèbes, je ne manquai pas de me rappeler Aida, surtout le début du troisième acte, le prélude nocturne et scintillant, la lointaine prière des prêtres enlln doucement beicée par les violons tremblants et tremblante ellemême, la nostalgique rêverie de la fille d'Anionasro. Je
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trouvai que la musique ressemblait au paysage, à cette nature ([ue le musicien, sans Tavoir vue, avait devinée. Verdi, près de composer celle page, écrivait lui-même ; « En rèvantun peu, avec un souvenir pourles rives natales, on pouri'ait l'aire un petit morceau calme cl Iranquille, qui serait un baume à ce moment-là » .
Parmi les « sensations d'Italie «, comment n'y en auraitil pas de sonores ? C'est, par une soirée divine, la traversée de Sorrenle ;\ Capri, au bruit des rames, au chant des rameurs. C'est une semaine à Pompéi. Le gîte était médiocre, mais le vieux Pleyel encore jouable et la fille de l'hôte bien jolie, quand le soir, à l'heure où le Vésuve s'allume, elle chantait, accompagnée par le jeune musicien de Fiance, les plus récentes chansons de Piedigrotta. Les pren)iéres leçons de Rome furent plus austères : leçons d harmonie, que me donnait à la villa Médicis mon camarade Lucien llillemacher ; leçons de nmsirpie et de poésie conqyarée dans certaine chambre d'étudiant de la via Gregoriana, où Danle et Schumann, le Schumann du second Faust, me découvraient les beautés inégales, mais fraternelles, de leurs deux Paradis.
Schumann ! C'est un peu lui, si c'est une étude à lu consacrée, (|ui m'enlr'ouvrit — il y a Irente-six ans! — la porte de la Revue des Deux Mondes. Une chère amitié, plus secourable encore, acheva de me l'ouvrir toute grande. Je la franchis avec une joie où se mêlait un peu d'inquié-
lude. Mais le contentement remportait. J'allais enfin pouvoir suivre le conseil de l'oracle à Socrate et ne plus laire que de la musi(jue. Charles Buloz m'y invitait avec i)ienvcillance et Brunetière lui-même ne s'y opposait point. Je dis lui-même, à cause de cette phrase, une des premières qu'il m'adressa : « Je ne comprends rien à la musique et de plus je ne l'aime point. Ce qui n'empêche pas d'ailleurs que je crois itarfailement }Hissible — et je le pourrais si je le voulais — de la réduire à deux ou trois idées générales >i. S'il le pouvait, comme il le croyait, nous sommes plusieurs à nous l'éliciter qu'il ne l'ail point voulu. Nous passons notre vie, pauvres critiques musicaux, à chercher ces deux ou tnds idées générales, et le jour où quehiu'un les aurait trouvées, nous n'aurions plus rien à laire. Peut-être serait-ce tant mieux. Un autre critique littéraire, oui, tout autre que Brunetière, Jules Lemaître, ne me disait-il pointa son tour que de toutes les folies humaines, la ciitique musicale lui paraissait, et de heaucoup, la plus l'olle ! Je lui répondis (|u'il fallait tâcher au moins d'eu faire une belle folie, avec des intervalles lucides. Où donc ailleurs (|u"à la Revue des Deux Mondes, sous ([uels maîtres, à côté de (piels coiiq)agnons, de quels amis, l'honneur eùt-il été jdus grand, plus giande aussi la liberté d'aborder et de ]M)ursuivre modestement, sinon d'acromplir cette tâche '! irest pour(pi(ii, parmi les souvenirs que j'évut|ue aujourd'hui, il me plaît d'ofl'rir à la vieille maison l'honnnage reconnaissant et lidêle de l'un de ses plus anciens serviteurs.