‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 16 sur 73 · CEYLAN, COCHINCHINE · texte numérisé non relu

CEYLAN, COCHINCHINE

Kandy, 17 mars.

En arrivant à Colombo, on voit de curieuses barques indigènes entourer le steamer. Très étroites et légères, elles sont équilibrées par un système de perches reliées à une poutre qui leur sert de contrepoids. Les Cinghalais qui les conduisent semblent bien étranges à première vue. Si ce n'étaient les barbes de quelques-uns, on les prendrait pour des femmes, grâce à leurs jupes collantes, leurs jaquettes serrées et leurs longs cheveux, relevés sur le front, noués en chignon au-dessus de la nuque et couronnés par des peignes d'écaillé en demi-cercles.

Au lieu de descendre à l'hôtel le plus connu des voyageurs, le Grand Oriental, nous nous sommes installés au Galle Face Hôtel. Il est situé en dehors de la ville proprement dite, sur le bord de la mer, au delà d'une belle route, la Beach, qui court entre la plage et une vaste pelouse verte. Un petit bois de palmiers l'entoure et le sépare des vagues, qui viennent se briser tout près avec un bruit assourdissant.

L'emplacement est tout à fait original, car du côte de la mer il n'y a aucune clôture, et de la véranda à colonnes blanches, où chaque voyageur accapare un de ces grands fauteuils américains si commodes pour les siestes, on contemple à travers les

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troncs des palmiers l'horizon sans limite de l'Océan. L'hôtel est assez bien tenu; les repas sont bons et servis par dw-s boys cinghalais à de petites tables séparées. Les chambres seules paraissent primitives, par leur organisation plus rudimentaire encore que celles de Bombay. On dirait autant de petits boxes, séparés les uns des autres par des cloisons de bois de 2in,3o de hauteur et s'arrètant toutes bien au-dessous du plafond.

Notre première visite fut pour la banque de Madras (correspondante du Comptoir d'Escompte), où les sommes prélevées sur nos lettres de crédit nous furent payées en papier-monnaie de roupies1. Nous y avons trouve de nombreuses lettres, accumulées depuis plusieurs semaines, et des paquets de Figaro, le tout fort bienvenu. D'autres visites à MM. V... et C" et A... et C° nous ont conduits dans des maisons et des bureaux très simples d'installation, quand on les compare aux offices luxueux de Bombay et de Calcutta, mais où les chefs nous reçurent avec beaucoup plus de civilité. M. A... nous invita tout de suite à dîner au club, et MM. V... et C" nous menèrent à leur factorerie de café, pour nous initier à la manipulation de ce grain précieux, dont l'exportation est la plus importante de la colonie.

Vous savez sans doute que les grains de café se trouvent deux par deux dans un petit fruit rond à pulpe molle et sucrée; c'est aux plantations mêmes qu'on les sépare de cette première enveloppe. A leur arrivée à la factorerie ils sont répandus sur de grands carrés dallés au milieu d'une vaste cour-, là ils sèchent; après quoi ils sont débarrassés d'une seconde enveloppe, plus dure, qui recouvre chaque grain.

Je ne parlerai pas des manipulations diverses par lesquelles ils passent à cet effet; le travail le plus long et celui qui occupe le plus de monde est le triage final. 11 est fait par des centaines

i. A Ccylan, la roupie se subdivise, non pus en i(< annas comme uux Inde-, mais en no cenls.

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de femmes et d'enfants qui examinent chaque grain de café, parmi les millions qui leur passent ainsi par les mains. Ce travail abonde en scènes de famille amusantes, dues à la présence souvent superflue et déplacée de nourrissons et de bambins nombreux. Suivant une habitude salubre sans doute, mais assez dégoûtante, tout ce monde mâche des feuilles de bétel et se livre à des crachements tellement répétés, que des taches et des traînées d'une couleur rouge-brune couvrent tous les murs jusqu'à hauteur d appui.

Une curiosité moderne de Colombo est son musée. Construit en 1877, il contient une collection fort complète de curiosités animales, végétales, etc., supérieurement classée. Ce musée se trouve dans le Cinamon Gardeu, une création peu réussie, jusqu'à présent du moins, car son état actuel pâlit en regard du moindre coin de végétation naturelle. Au moment de notre visite, la police band y jouait une série de morceaux bien choisis. Le programme portait la restriction suivante et fort caractéristique : « La musique jouera si le temps le permet », détail qui vous prouve qu'à Ceylan le ciel est moins invariablement bleu dans cette saison. L'après-midi surtout, de lourds nuages cachent souvent le soleil.

La distance qui sépare Cinamon Garden de la ville abonde en spectacles pittoresques. On suit de larges avenues au sol rouge et dur, taillées dans les bois de palmiers, de bananiers, et sur le bord desquelles alternent des cabanes brunes et des bungalows blancs, disséminés dans les feuillages. Elle est jolie au possible l'opposition entre la couleur sombre du sol, le vert brillant des arbres et le velours des gazons et des mousses, qui envahissent tout dans ce pays humide par excellence.

Ce qui frappe chez les indigènes, c'est leur air gai et éveillé, leur disposition à la plaisanterie et leur expression presque provocante d'éternelle satisfaction. Comme à Darjiling, elle con-

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traste singulièrement avec la nonchalante gravite des Hindous.

Je parle spécialement des Cinghalais qui sont les habitants originaires de Pile» et qui se chiffrent à près de i 900000. Ce sont eux qui portent le costume décrit précédemment. Ils le rendent plus bizarre encore par des adjonctions de pantalons sous les jupes à carreaux, de chapeaux tyroliens sur les chignons à peigne, sans compter diverses fantaisies de barbes, etc. Leurs femmes semblent dédaigner l'écaillé pour elles-mêmes et mettent de simples caracos blancs sur leurs jupes de couleur.

Bien différents de cette population sont les Tamils, que Ton rencontre étroitement mélangés avec elle. Disciples du brahmanisme, tandis que les Cinghalais le sont du bouddhisme, les Tamils avaient à l'origine leur siège principal dans le nord de l'île*, mais maintenant ils sont répandus un peu partout et forment un contingent d'environ 600000, soit un quart de la population totale. Meilleurs travailleurs que les Cinghalais, ils sont même exclusivement employés comme koulis pour les plantations. Au milieu du mélange général, on les distingue facilement par la couleur foncée de leur peau, leurs turbans et les draperies indiennes de leurs femmes.

Il y a forcément une différence fondamentale entre les deux langues cinghalaise et tamile; par cela même, elles sont toutes deux courantes et usitées chez chacune des races. .Mais, dans l'embarras du choix, les Anglais n'en parlent aucune, et de cette façon Tamils et Cinghalais se mettent au niveau moderne en apprenant l'anglais. Aussi toutes conversations entre maîtres et domestiques, patrons et employés, clients et marchands, se fontelles dans la langue des colonisateurs.

Cette circonstance constitue une amélioration panicuiièrement agréable pour le voyageur qui vient des Indes, où il est indispensable de savoir au moins quelques mots d'hindoustani. ou d'avoir un interprète à son service. Klle témoigne aussi du degré

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avancé de la colonisation à Cevlan et donne des l'abord au visiteur une preuve frappante de son degré de développement'.

Dès le lendemain de notre arrivée, nos places étaient retenues pour Singapour sur le Djemmh, grand vapeur des Messageries, attendu à Colombo le 2 5 ou le 26. Nous pouvions donc disposer d'une dizaine de jours pour circuler un peu dans l'intérieur et commencer par l'excursion ob'igatoire à Kandy, l'ancienne capitale de Pile. La gare de départ est très jolie -, les wagons sont bien aérés et remarquables par leur confort. Pour la première fois, nous trouvons des porteurs en uniforme qui s'occupent de nos bagages. Aux Indes, c'est chose inconnue et l'on y devient toujours plus ou moins victime, soit du manque absolu, soit de la trop grande abondance des koulis mercenaires.

Au fur et à mesure que le train s'éloigne de Colombo, le charme du paysage augmente, et de minute en minute on voit prendre corps de plus en plus nettement ces rêves de végétation idéale que l'idée de Ccylan éveille dans tous les esprits. Peu à peu apparaissent des collines bleutées au pied desquelles se déroulent des rizières submergées; des plaines vertes où paissent des troupeaux; des bois de cocotiers et de palmiers, qui marient leurs feuillages luisants aux branches de grands arbres vigoureux. Répandues de tous côtés, des lianes épaisses enchaînent cette verdure superbe dans un fouillis inextricable. Des travailleurs donnent à ces tableaux une joyeuse animation, et l'atmosphère d'azur légèrement voilée qui enveloppe toute cette nature lui communique un charme et une douceur de tons indicibles.

Les nombreuses stations sont toutes charmantes; on y trouve quantité d'attrayantes corbeilles remplies de noix de coco, de

l. Le christianisme a fait beaucoup d'adeptes à Cevlan, en particulier les missions catholiques. On évalue à un dixième le nombre des chrétiens, tandis qu'aux Indes ils comptent à peine un quarantième!

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bananes, d'ananas parfumés, etc. Appuyés aux fenêtres du wagon, nous ne nous lassions pas de regarder et d'admirer. A chaque instant, des échappées nouvelles sur des bois de plus en plus verts, des montagnes plus bleues et plus hautes, provoquaient des exclamations de plaisir, tandis qu'apparaissaient de vrais coins de paradis, à y peindre Adam et Kvc entourés de tous les animaux de la création !

Quel ravissant voyage que ces quelques heures d'un trajet sans fatigue, sans poussière, à travers la nature la plus admirablement épanouie qu'il soit possible de contempler!

Désireux de chasser un peu et de voir de près et à l'aise, loin de la civilisation, un bout de cette contrée féerique, nous nous sommes arrêtés aux deux tiers du voyage à une toute petite station appelée Rambukkana. Vous vous demanderez sans doute où nous nous sommes installés dans un endroit aussi primitif? Eh bien, par les soins du gouvernement anglais, on trouve partout dans Ccylan ce qu'il faut pour résoudre facilement cette question. Dans les localités importantes, comme dans celles qui le sont moins, on a établi des rest-houses, le pendant des dakbungalows indiens. Ces petits cottages en bois et briques, couverts de chaume ou de tuiles, contiennent deux chambres à coucher, une salle à manger, un cabinet de bain, etc., tout le nécessaire enfin pour plusieurs voyageurs, même au nombre de quatre comme nous, avec autant de domestiques.

Le rest-house de Rambukkana était niché sur la pente d'une colline boisée, de l'autre côté de la ligne du chemin de fer. Sous la véranda, plusieurs grands fauteuils nous tendaient les bras, et un vieux majordome cinghalais, dont la belle barbe grise tombait sur sa poitrine nue, se mit à notre disposition.

En attendant les préparatifs d'un festin improvisé, nous partîmes pour une promenade de découverte dans les bois des alentours. Il était cinq heures du soir; l'air était délicieux. Nous

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traversâmes d'abord une haure futaie de bananiers, à l'entrée de laquelle se trouvaient quelques cabanes. Au bord d'un puits, plusieurs mères étaient occupées à douch.-r des marmots; elles leur versaient des seaux d'eau fraîche sur la tète et frictionnaient avec soin leurs petits membres bruns. Les bébés avaient Pair parfaitement heureux. Puis, nous suivîmes un étroit sentier, tout semé de pervenches claires, qui serpentait parmi des palmiers de toute espèce, ou longeait tantôt des espaces vides, préparés pour des plantations, tantôt des haies odorantes et des rizières enclavées dans les bois. Des chants d'oiseaux retentissaient dans l'air embaumé; tout souriait autour de nous, et la nature semblait murmurer des promesses d'éternel printemps.

Fn rentrant, nous nous mîmes à table; le vieux Cinghalais avait fait merveille, grâce à notre contingent de provisions, auquel il avait ajouté les siennes. Après tant de dîners de cérémonies, de quel bon sans-gêne avons-nous joui là dans nos simples costumes de paejamahs. Malgré les fenêtres ouvertes toutes grandes, les moustiques ne nous incommodèrent pas; pourtant, nous les entendions bourdonner par myriades dans le calme de la nuit, accompagnant en sourdine des cris étranges que des indigènes lançaient aux échos

Une journée entière se passa encore dans cette charmante retraite. Les chasseurs firent dès l'aube une expédition, qui dura jusqu'au tiffin. Ils revinrent ruisselants de sueur, rouges comme des coqs, et ne rapportant qu'une douzaine de volatiles. Ils étaient enchantés cependant d'avoir peut-être perdu quelque parcelle de l'embonpoint amassé au cours de l'existence oisive et indolente de la dernière quinzaine. Le lendemain de notre arrivée à Rambukkana, nous reprenions le train pour Kandy, après avoir découvert sous une de nos malles un serpent endormi ! Mais nous n'avons pas laissé le temps de se réveiller à

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cet hôte désagréable, le Sw'ul que nous ayons vu jusqu'à présent.

Presque aussitôt après Rambukkana commence la montée ardue qui a donné à cette voie ferrée sa célébrité pittoresque. Elle longe des flancs rocheux, passe tantôt sous un tunnel étroit, tantôt sur des proéminences de granit, tandis que sur la droite un panorama étendu de pentes et de cimes captive la vue.

Malgré tout ce qu'en dit l'opinion anglaise, j'avoue que nous avons de beaucoup préféré les paysages purement tropicaux de la vallée à ces hauteurs où l'on a sabré la végétation naturelle pour faire place aux plantations industrielles. Je ne sais, en effet, rien de plus prosaïque que ces flancs de collines, autrefois luxuriants, sur lesquels sont alignés à présent, autour de troncs d'arbres calcinés, les arbustes à café, à coca ou à cinchona. Comme les plantations ne s'établissent que là où se trouvent des bois ou des forêts, avant tout il faut détruire pour créer. Cette destruction se fait même d'une manière assez singulière. Après avoir sapé les broussailles, ce qui n'est pas un mince ouvrage, on coupe les branches des arbres, mais on n'abat jamais les troncs. Le bois est si abondant qu'on ne saurait qu'en faire; on met le feu aux arbres pour les détruire, et ils brûlent jusqu'à un mètre environ au-dessus du sol, jonchant la terre de cendres noires qui, avec le temps et 1 humidité, se convertissent en excellent engrais.

En approchant de Kandy, les collines se resserrent et l'on descend dans une gare bien proprette, où attend la w agonnette du Quccn's Hôtel, munie de cette séduisante inscription : Carnage free. Ah! si dans Queens Hôtel tout était aussi bon marché que son omnibus, les voyageurs et les planteurs ne s'en plaindraient pas! Le fait est qu'on les exploite tout comme dans une ville d'eaux.

Kandy, du reste, donne presque l'impression d'une station balnéaire, avec ses rues droites et bien tenues, ses nombreuses mai-

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sons à l'européenne, ses promenades munies de bancs, son lac, ses collines marquées de points de vue obligatoires. Il ne manque que le kiosque à musique et le.... monde élégant, car les planteurs qui prennent rendez-vous ici ne peuvent, en général, avoir la moindre prétention à cet adjectif.

En tout cas Kandy est joli, très joli même, bien qu'au-dessous de la réputation que lui font les Anglais. Son grand avantage consiste dans une température douce et presque uniforme toute Tannée, suffisamment chaude le jour pour rendre fatigantes de longues marches, mais toujours fraîche la nuit.

Kandy, 23 mars.

Notre projet primitif d'aller jusque dans les montagnes à Nuwara-Eliya, le sanitarium de Ceylan, ne put être exécuté. Après une active correspondance télégraphique avec le propriétaire de la diligence qui part de la station de Gampola et qui est indispensable pour le voyage, il fallut renoncer à l'excursion. Impossible d'obtenir des places dans le délai voulu. Nous nous en sommes consolés pour deux raisons : i° l'absence du gouverneur, que nous devions aller voir; 2* la certitude que les environs de Nuwara-Eliya sont moins beaux que ceux de Kandy.

Kandy est donc resté notre quartier général pour toute une semaine. Nous avons commencé par y visiter le temple bouddhique et le jardin botanique.

Le temple en question, fameux entre tous ceux de Ceylan, qui est le pays classique du bouddhisme, n'est séparé de l'hôtel que

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par une pelouse. Ses grosses murailles grises lui donnent extérieurement l'air d'une forteresse; son large fossé d'enceinte, sur les crêtes duquel piaillent des paons en se pavanant majestueusement, ajoute encore à l'illusion. Le sanctuaire contient une dent de Bouddha, que d'ailleurs on ne montre pas. Kn sortant du temple, nous vîmes un bon/e, la tête rasée et drapé à la romaine dans une toge jaune, installé sur le terre-plein d'une enceinte d'en face, d'où il haranguait des indigènes groupés sur la voie. Il s'arrêta au beau milieu de son sermon pour nous adresser un très prosaïque : « (jood eveninu ! -

Le jardin botanique se trouve à Peradeniya, à une demi-heure de voiture de Kandy, du côté de Colombo ; mais les deux localités n'en paraissent faire qu'une, tant sont nombreuses les maisonnettes cinghalaises qui bordent la route. Devant les habitations gambadent de ravissants enfants aux yeux superbes, portant presque tous, pour seul vêtement, des chaînes de verroterie autour du cou et des anneaux de métal blanc aux poignets et aux chevilles.

Une rangée de licus magnifiques, hauts comme les plus grands platanes, se dressent à l'entrée du jardin comme les sentinelles de ce conservatoire végétal. Leurs racines blanchâtres serpentent enroulées jusqu'à 10 ou 12 mètres autour des troncs. Intérieurement, le jardin prend les proportions et l'aspect d'un vaste parc verdoyant, où les Heurs apparaissent seulement sur les arbustes des taillis. Des étiquettes soigneusement apposées indiquent partout les noms et la provenance des sujets. Le docteur Trymen nous lit lui-même les honneurs de son domaine, nous montrant les innombrables variétés d'orchidées, les arbres odorants et précieux, les plantations de muscadiers, de girofliers, de caféiers de Libéria, etc.; nous faisant admirer surtout les variétés Je bambous. Leurs tiges montent quelquefois jusqu'à 3o mètres, poussant pour ainsi dire à vue d'ail, et se recour-

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bent gracieusement à leur sommet comme autant de lignes de pèche au-dessus de la masse serrée de leurs feuilles effilées.

D'autres charmants buts de promenades à Kandy mim; sont le Lady Horions walk et le jardin de Government Housc, oii Ton voit un ficus merveilleux et plusieurs de ces palmiers bizarres appelés palmiers des voyageurs, qui étalent sur un même plan leurs feuilles en forme d'éventail. Il y a encore le tour du lac, que Ton peut faire à pie j en trois quarts d'heure. De beaux palmiers placés sur les bords forment cadres à de jolies échappées. A la fin de (après-midi, on rencontre là tout ce que Kandy possède en fait d'équipages.

La nature est si belle ici que vraiment on ne se lasse pas de l'admirer, malgré les fatigues d'une ascension ardue comme celle que nous avons faite à Hantané-Peak l'autre jour. Arrivés en haut de la montagne, sous l'ombre de quelques caféiers, nous étions dans un tel état de transpiration, que nous dûmes nous couvrir, malgré les rayons ardents du soleil de midi. En redescendant, un planteur qui nous avait renseignés sur notre chemin nous engagea à nous reposer sous la véranda de son bungalow. C'était un homme fort aimable et bien élevé, chose assez, rare à Cevlan, où toutes sortes de personnages viennent chercher occupation et fortune. Il nous présenta à si femme et nous fit boire de l'excellent thé du pays, en nous donnant d'intéressants détails sur la colonisation de l'île.

Dans ces parages-ci, la culture du thé prend de l'extension, et celle de la cinchona va au-devant d'un avenir florissant. Toutes deux peuvent se faire jusqu'à des hauteurs considérables : 7000 pieds; tandis que les plantations de café ne sauraient aller au delà de 2000 pieds, et que le riz et les fruits de palmiers ne dépassent pas une élévation de 1 3oo pieds au-dessus du niveau de la mer. Un huitième de l'île est consacré à h culture en

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général; les riz et les céréales couvrent une superficie double de celle qu'occupent les palmiers, les cocotiers, etc., et presque triple de celle du café, de la cannelle, etc.

La plus jolie excursion que nous ayons faite a été sans contredit celle de Galagedcra [les natifs prononcent (îalagtiéderrrra, avec un formidable roulement dV. L'endroit est situé à une dizaine de kilomètres de Kandy. Tandis que sur le chemin, des bandes de petits garçons et de petites filles s'éparpillaient au sortir des écoles avec des livres et des cahiers sous les bras, le gardien du rest-house de Galagedera témoignait, par une complète ignorance de l'anglais, que sa jeunesse n'avait pas été soumise aux mêmes travaux intellectuels. Ce fut un bambin de huit ans qui nous servit d'interprète pour commander le dîner et les koulis nécessaires à une petite partie de chasse. Il mit un tel sérieux à remplir ses fonctions, que nous ne pouvions nous empêcher de rire. En parlant avec nous, sa voix avait des sons de Hûte, mais, en s adressant à ses ignares compatriotes, elle prenait des intonations de commandement fort divertissantes.

Avant de faire les préparatifs de départ pour Colombo, je note encore un spectacle bien curieux, vu hier dans une station des environs, où serpente une large rivière. C'était la réception d'un nouvel agent gouvernemental anglais; une députation indigène l'attendait sous un arc de triomphe en bambous, construit à l'entrée d'un grand pont. Toutes les cabanes des alentours étaient décorées de festons et de drapeaux. Le cortège, formé à la gare toute proche et précédé d'une horde de gamins, défila prétentieusement. En tète un orchestre de fifres et de tambourins faisait une musique épouvantable; puis venaient des danseurs peinturlurés, gambadant comme des énergumènes en liesse de commande; plus loin, une troupe de quinze grands éléphants décorés et harnaches; enrin, le phaéton du fonction-

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nairc anglais, conduit par le triomphateur lui-même, en redingote noire et « gibus gris •> !

Au moment de son apparition la joie publique ne connut plus de bornes; il y eut des fusées et des pétards, à la grande frayeur des chevaux, une address bien sentie, un bouquet pour Madame et des salves de hourras, au bruit desquels le cortège reprit sa marche lente vers Kandv.

J'allais oublier la queue du cortège ! la partie la plus originale: toute une défiladc de voitures tapissières, remplies de nobles cinghalais, des Kaiuiian chiefs, engoncés dans leurs costumes d'apparat. Cet assemblage de manches à gigot à triples bouffants, arrêtés aux coudes, de coilcrettjs gigantesques, de jabots festonnés, de larges chapeaux plats sur des tètes à favoris et à lunettes, était d'un effet du plus haut comique...

A bord du bjcmnah, a avril.

Notre journée du 26 mars s'est passée tout entière dans l'attente du bateau des Messageries. Comme il ne devait rester que deux ou trois heures en rade, force nous fut de le guetter. Dès le matin, nos trente-cinq gros et petits colis de bagages étaient empilés sur un char à bœufs. Nous passions notre temps à conclure sous la véranda de l'hôtel des marchés surprenants avec les colporteurs de boîtes de bois de santal, de morceaux d'écaillé, etc., tout en sirotant des lime-juices, ce rafraîchissant breuvage extrait de petits citrons verts, tout ronds. A sept heures du soir seulement le Djemnah fut annoncé; mais il resta très

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loin en mer, à une demi-heure de la côte, et ce fut à travers l'obscurité de la baie que nous rejoignîmes sa longue silhouette noire.

La société de notre bateau se trouve très mélangée, ainsi que c'est généralement le cas sur les bateaux des Messageries. Tandis que sur les steamers anglais les places sont, pour ainsi dire, exclusivement accaparées par des Anglais, qui imposent de cette façon leurs habitudes, leurs idées, leurs règles de toilette, etc., ici, par contre, on est en contact avec les éléments les moins homogènes. Les passagers de deuxième classe ont accès sur le pont de première; et l'on voit quelquefois des voyageurs de troisième s'y faufiler le soir. Les heures incommodes des repas simplifient pour beaucoup de monde la question de décorum, de sorte que chacun fait plus ou moins à sa guise et s'arrange comme il l'entend.

Parmi le nombre limité des passagers, il y a des Anglais et des Allemands à destination de Chine, plusieurs Russes, une smala d'Espagnols allant à Manille, des Américains, cinq jésuites flamands, trois soeurs de charité, enfin quelques Français.

Pour nous qui montions à Colombo seulement, il a été facile de constater que tous ces personnages hétérogènes n'avaient pas réussi à former de trait d'union, et que depuis Marseille les petites coteries suivent leurs cours. C'est tout juste si le jeu de palet, pendant le jour, et si la musique, durant les longues soirées à la belle étoile, ont rapproché un peu les hôtes du navire.

Cependant, sous le rapport de la vie, tout est pour le mieux ; les cabines sont très bonnes, la cuisine est parfaite et très variée. Notre premier repas, servi à la française, par des maîtres d'hôtel français, à une table où tout nous apportait de France les nouvelles les plus fraîches (elles n'avaient que trois semaines), nous fit même une impression toute bizarre, au lendemain de nos habitudes anglo-indiennes. Nous nous trouvions comme au

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réveil d'un songe; et pour ma part j'arrivai à m'étonner de voir dans ce milieu le turban blanc, la face et les mollets noirs de mon vieil Andrew, que le personnel prend tantôt pour un Turc, tantôt pour un nègre ou un mamelouk!

Deux incidents survenus à l'heure du dîner seront probablement les seuls événements de cette traversée, d'ailleurs bien calme et favorisée par le temps le plus idéal.

L'autre jour nous allions nous mettre à table quand une jonque chinoise, Tunique embarcation que nous ayons vue depuis Ceylan, s arrêta à quelques centaines de mètres de nous. Le capitaine, perdu au travers de l'Océan, nous envoya demander son chemin. Cette situation parut tellement étrange, sinon mystérieuse, que tous les dîneurs envahirent le pont, laissant en bas les garçons avec leurs plats dans les mains. 11 faut, en mer, moins que cela pour surexciter vivement les esprits! Après de longs pourparlers, la jonque fut reliée à l'arrière par un gros câble; on plaça un homme de garde pour la surveiller, et le Djemnah se mit en devoir de la remorquer, au grand mécontentement universel, car on marchait alors d'un vrai train d'escargot. Mais c'était plaisir de voir comme, malgré notre lenteur de locomotion, nos Chinois dansaient dans leur coquille.

Le lendemain matin, toutefois, le gros câble pendait mélancoliquement à l'arrière ; la barque av ait disparu, on ne sait quand ni comment, reprenant sa course solitaire avant le leverdu soleil...

Ce jour- là, nous avons côtoyé de bonne heure les îles groupées à l'entrée du détroit de Malacca -, depuis, la mer, majestueusement calme, nous a semblé plus belle que jamais sous le dôme azuré du ciel.

Quant au second incident, peu s'en est fallu qu'il ne tournât au tragique. C'était hier. Vers cinq heures, alors que paisiblement nous attaquions les hors-d'œuvre, nouvel émoi ; au-dessus de nous, sur le pont, des pas précipités, des paroles entrecou->

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pécs, des clameurs de : « Arrête/.! arrêtez! » On sent que la machine rebrousse, les dames deviennent blanches comme la nappe ; chacun se regarde eflaré. En un clin d'œil on est en haut, et tandis que de toutes les issues aflluc du monde affolé, de bouche en bouche circule ce cri : « Un homme à la mer! »

En effet, sur un point de cette immensité des eaux, chacun peut apercevoir déjà bien loin une tète qui cherche à se maintenir au-dessus des vagues. L'émotion est poignante. On se demande qui est l'infortuné? Kst-ce un passager ou un matelot? Comment a-t-il pu tomber à la mer? Sait-il nager? Lui a-t- on jeté une ceinture de sauvetage? Va-t-il être attaqué par les requins? Toutes ces questions se croisent, tandis que les femmes agitent des mouchoirs, et que les hommes donnent des avis inutiles. Pendant ce temps le malheureux s éloigne de plus en plus....

Bientôt on apprend que c'est un matelot ; l'officier en second descend dans un canot, mais la manœuvre marche trop vite, et le canot s emplit d'eau. Alors on s'impatiente; cela fmira-t-il donc mal?

Heureusement non, car le commandant prend le parti le plus sûr : il fait virer de bord notre immense navire, et le Djemmh lui-même, décrivant une vaste courbe, s'avance à la recherche du matelot. Celui-ci est encore loin, mais plus on approche, mieux on voit qu'il se maintient sur une bouée qu'on lui a lancée. A 2 5o mètres environ, le canot va à sa rencontre: l'infortuné quitte la bouée sur laquelle il s'était couché à plat ventre, et agite avec transport son bonnet bleu ! Le voilà sauvé ! Quel soulagement! Respirant librement, nous attendons encore de le voir enjamber la balustrade, après quoi nous allons prosaïquement terminer un repas si dramatiquement interrompu pendant tout près d'une heure!...

Depuis ce matin, 2 avril, nous sommes en vue de terre. Elle

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