‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 17 sur 73 · SINGAPOUR · texte numérisé non relu

SINGAPOUR

nous apparaît à gauche, tantôt comme un mince ruban, tantôt sous forme de montagnes hardiment découpées. Après une superbe traversée de six jours et demi, pendant lesquels nous avons vogué comme sur un lac d'indigo, nous entrons au port de Singapour, à travers une succession d'îlots verdoyants, qui ne laissent entre eux que la largeur d'un fleuve. Nous voici à deux pas de l'équateur : il y a 3 1 degrés centigrades, et un peu de brise.

L'agent des postes demande les lettres, cl je termine à la hâte....

A l-ord du \3M-Vijn, 8 avril.

Ayant accosté à Barneo Wharf, tout contre un quai de poutres et de planches, le Djemnah se trouvait à côté du Yangtsé, qui arrivait de Chine et devait partir le lendemain pour la France, et de VEmyme, petit vapeur destiné au service exclusif entre Singapour et Batavia. C'est de ce bateau que nous voulions nous servir pour aller à Java. Apprenant toutefois qu'il ne se mettrait pas en route avant trois jours, deux d'entre nous allèrent à terre en vue de retenir des chambres, ce qui n'est pas toujours facile au moment de la rencontre de plusieurs bateaux.

Entre-temps nous assistions, Louis et moi, au débarquement des passagers et au chargement du charbon, fait par des koulis chinois. Le quai tout entier offrait l'aspect d'une immense fourmilière formée par des centaines de fils du Céleste-Empire, au torse légèrement cuivré, musclés comme des hercules, qui trotti-

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naient des hangars jusqu'au navire, chargés de corbeilles équilibrées en balance au moyen de solides bambous.

Leur besogne terminée, ils se divisaient par petits groupes pour prendre leur repas. Accroupis en cercle autour d'une gamelle principale contenant du riz, et de coupes plus petites garnies de poissons et de légumes, ils puisaient tour à tour dans le plat commun pour remplir leurs tasses individuelles. Mettant ensuite le bord de la tasse entre leurs lèvres, et tenant d'une main les petites baguettes à manger, ils poussaient avec la plus grande vitesse le riz sous leurs dents, pinçant ici un morceau de poisson, là un haricot ou une feuille de salade. La ration avalée, ils versaient de l'eau ou du thé léger dans le résidu, absorbaient ce brouet, et recommençaient le manège jusqu'à extinction d'appétit.

Tandis que ces Chinois, les premiers des milliers avec lesquels nous serons aux prises bientôt, nous régalaient de l'acre odeur de leur cuisine, quelques plongeurs malais rééditaient les représentations d'Aden.

Après avoir battu tous les hôtels de Singapour, nos émissaires revinrent bredouilles. Dans la ville, qui est à quatre milles du port, il n'y avait pas une seule chambre disponible. En même temps nous apprenions que le choléra continuait de sévir à Java, à la suite de la terrible épidémie de l'hiver, et que pendant le dernier voyage de YEm vrne il y avait même eu à bord deux cas parmi les Européens. Vu ces circonstances peu engageantes, nous avons vite conclu qu'il vaudrait mieux continuer avec le Djemnah jusqu'à Saigon, quitte à revenir à Singapour dans quinze jours, si d'ici là les renseignements sur Java étaient meilleurs. D'un commun accord cette importante décision fut prise, et nous sommes allés rejoindre à terre d'autres compagnons de route. Un gari à persiennes nous conduisit à l'hôtel de l'Europe par une route interminable et par les larges rues du quartier chinois, où toutes les boutiques sont éclairées de grosses lan-

ternes de papier et estampillées d'affiches à hiéroglyphes crochus.

Tard dans la nuit, nous sommes retournés au bateau, traînés dans une douzaine de ces petits véhicules que nous trouverons partout dans les ports de Chine et surtout au Japon. Je veux parler des jin-riki-shas, ces fauteuils montes sur deux roues, munis de brancards, que des coureurs tirent au trot. Voyez-vous la file joyeuse et illuminée, les courses, les luttes de vitesse et les paris qui s'engagent tout le long du grand chemin noir?...

Le Djemnah partit avec de nouveaux passagers : entre autres un jeune Parisien, M. G. K..., qui fait comme nous le tour du monde. Un ami anglais l'accompagne.

C'est avec ces nouvelles connaissances qu'après deux jours de mer nous débarquons en Cochinchinc. Saïgon, comme il est facile de le constater sur les cartes, se trouve à une certaine distance de la côte, soit à trois heures de navigation de la rivière, depuis le cap Saint-Jacques. C'est là que passe le câble communiquant avec la Chine, et que le pilote monte sur les navires. Une fois engagé dans la rivière, un des bras du grand Mé-Kong aux eaux jaunâtres (le Nil de la Cochinchinc), on perd vite de vue les collines du promontoire, et bientôt on ne voit plus que des broussailles submergées et d'interminables champs de riz. La rivière fait des zigzags comme la Seine aux environs de Paris, de sorte qu'en approchant de Saïgon on aperçoit tantôt à droite, tantôt à gauche, la tour carrée de la cathédrale, qui semble être le seul point élevé au milieu d'une plaine uniforme. Dans le port, d'un aspect bien tranquille, on se quitte et l'on se retrouve avec de grandes exclamations et de chaudes embrassades. Nous gagnons terre dans des sampans, les canots indigènes conduits par des bateliers annamites. Les premiers types de cette race ne sont pas faits pour nous charmer. Ce sont de petits hommes nerveux, à l'expression mauvaise, hachant quelques locutions

françaises avec une voix désagréable et gutturale, en découvrant des dents noircies par le bétel. Leur accoutrement n"a rien de pittoresque, la coiffure en particulier, qui consiste en un mouchoir rouge ou vert, négligemment noué autour d'un petit chignon, et qui pend comme une loque sur les oreilles et sur la nuque.

« Tiens, le joli quai! les jolis arbres! des victorias ! des maisons à balcons! un café! » nous écrions-nous en mettant pied à terre, tout y est, mais on dirait Chatou!... Impossible en effet de trouver à pareille distance de France une impression plus française.

Nous nous logeons à l'hôtel de l'Univers, une maison à deux étages, située dans la première rue qui coupe à angle droit la grande artère de Saïgon, la rue Catinat, dont le nom se lit sur un écusson bleu à lettres blanches. La maison nous était recommandée pour sa cuisine, dont la réputation est maintenue par le sieur Olivier, ancien chef du gouverneur. Ce qu'il y a de meilleur là, c'est en effet la cuisine. Le reste rappelle un petit hôtel de province; les chambres sont tendues de papier; leurs murs sont ornés de lithographies coloriées, qui représentent les réjouissances de Mabille ou des allégories sentimentales du temps de Louis- Philippe. Si le confort des pièces est supérieur à celui des hôtelleries indiennes, l'article « bain » laisse par contre tout à désirer. Les locaux réservés à cet effet sont aussi primitifs que mal tenus. Le personnel chinois aurait besoin aussi de quelques réformes, car les boys à queue tressée sont de désagréables individus, très maussades, et la plupart du temps ne répondent même pas aux appels des voyageurs....

Profitant de l'offre obligeante de deux messieurs du Djemnah, nous sommes partis avec eux le lendemain matin de bonne heure pour Cholen, ville très importante à quelques kilomètres de Saigon. C'est le grand marché de riz de la contrée, et les Chinois, qui y sont très nombreux, y tiennent tout le commerce. Les po-

SAl'iON. i = i

neys des victorias filent comme le vent, mais par exemple par une bien laide route, aussi atlreusc que paraît Terre tout le pays. La poussière du sol est d'un rouge brique prononcé et donne aux arbrisseaux et aux haies qui bordent notre chemin une teinte étrange. A droite de la route s'étend une plaine, la plaine des tombeaux, et sur la limite extrême passe le nouveau tramway qui relie Saigon à Cholcn.

Le but principal de notre course était une visite à un personnage annamite, M. Do Hu Phuong, adjoint au conseil municipal de la ville. Vu l'heure un peu matinale (sept heures et demie), M. Phuong nous reçoit en négligé. Il a tout à fait le type annamite. Très fier d'avoir été à Paris, il baragouine un peu de français; mais comme il bégaye considérablement, nous avons du mal à le comprendre. En tout cas il est en très bons termes avec l'un de nos compagnons et paraît enchanté de nous faire les honneurs de sa maison. 11 nous montre les objets multiples de ses collections, armes, meubles chinois et tonkinois, porcelaines, etc., ainsi que la pièce spécialement réservée au culte des ancêtres de sa famille, où trône un autel orné de banderoles et de brûle-parfums.

Il nous olfre cognac, vermout et tabac caporal ! nous prouvant que certaines habitudes françaises l'emportent dans son intérieur sur les usages de son pays. Ah! si elles pouvaient embellir un tant soit peu Mme Phuong, son épouse, la mère de ses neuf enfants, dont plusieurs cntre-bâillent timidement les portes pour nous voir! Vous ne pouvez vous représenter la laideur de cette Annamite, sa bouche barbouillée de chaux et de bétel, gouffre béant et noir. Madame fait le tour de la compagnie pour nous gratifier de petites fleurs jaunes, en ébauchant deil'rayants sourires !

Aï. Phuong nous montre encore son jardin, où, suivant le goût très répandu en Orient, il élève toutes sortes d'animaux : des crocodiles, des cerfs, des oiseaux, etc.; puis il nous mène à la

principale pagode chinoise de Cholen. C'est un grand temple très luxueux, assez neuf, orné sur toutes les coutures de sculptures brillamment coloriées, de décorations de faïence et de statues grimaçantes.

Rentrés à Saigon, nous déjeunons et suivons l'exemple de tous les Saigonnais, en nous livrant à la sieste journalière jusqu'à deux heures. Boutiques et bureaux, fermés depuis onze heures, ne rouvrent qu'à ce moment. Les fins d'après -midi deviennent agréables, et c'est alors que les rues reprennent de l'animation.

Le voyageur a rapidement inspecté les curiosités locales : la cathédrale, beau monument en briques et pierres; le palais du gouverneur, long édifice tout neuf, imposant sans doute pour les imaginations indigènes, mais qui ressemble trop, à notre avis, à un casino de ville d'eaux; le jardin botanique et /.oologique, le Château d'eau, le fort et les casernes. Ces casernes, très aérées, garnies de vérandas en fer jusqu'aux étages supérieurs, sont parfaitement comprises. Mais nos soldats d'infanterie de marine font peine à voir. Dire que par cette chaleur tropicale ils sont obligés de porter chemise à faux col, cravate noire, et vareuse en drap assez épais pour affronter les gelées de l'Himalaya! Ceux qui montent la garde ont l'ordonnance dans le sac!... Pourquoi ne pas s'inspirer de l'organisation anglaise aux Indes, à Ceylan, au lieu de laisser subsister de pareils errements?....

Que dirai-je encore de Saigon? En résumé la ville, par son état de propreté parfaite, par le tracé correct de ses rues, qui se coupent à angle droit, et sont munies de trottoirs, de bouches d'égout, de bornes-fontaines, d'arbres symétriquement plantés, nous paraît mieux administrée que n'importe quelle ville que nous ayons vue jusqu'ici. J'ajoute que ces améliorations récentes ont un grand mérite en regard de l'état précaire d'il y a vingt ans. et tendent à faire oublier la faute commise en négligeant de créer la capitale au cap Saint-Jacques.

La population compte un contingent de 1 3oo Français, des Malais et des Tamiles, mais surtout d'actifs et industrieux Chinois qui, en présence de la paresse et de l'apathie des Annamites, ont accaparé le petit commerce et les petites industries ; ils se sont faits tailleurs, blanchisseurs, menuisiers et cordonniers, centralisant en un mot tous les métiers nécessaires aux besoins des Européens et même des indigènes.

Quand on a passé quarante-huit heures à Saigon, on n'a plus de temps à y perdre. Aussi nous sommes-nous embarqués le 7, à onze heures du soir, sur ce bateau-ci, le Nam-Vian, petit vapeur de la Compagnie des messageries de Cochinchine, qui fait le service régulier entre Saigon et Pnom-Penh, la capitale du Cambodge. Seuls passagers blancs, chacun de nous occupe une cabine de quatre ou six couchettes, où l'on doit se trouver bien serré quand on y est au complet.

Mais que de Chinois! encore des tresses et toujours des tresses! Combien de milliers de mètres en avons-nous déjà vus? Sur le Nam- Vian, ils ont tout encombré. On n'est sauvé de leur voisinage que sur le pont supérieur, et encore y viendraient-ils, si on les laissait faire. Quant au pont des cabines, et au passage sur lequel donnent nos petites fenêtres, ils y promènent leurs nattes, y étalent leurs paniers, leur vaisselle et leurs pipes d'opium ! Ils dorment, mangent, jacassent à deux pas de nous! Et ces pipes, en fument-ils! On en est écœuré. Et cependant il est impossible d'y remédier. Si le capitaine voulait prohiber aux Célestiaux leur culte pour l'opium, la Compagnie perdrait la plupart de ses passagers, et nous, rarx' ares, nous ne vaudrions pas le sacrifice....

Le trajet de Saigon à Pn )m-Penh dure environ vingt-sept heures. Il faut descendre la rivière, prendre la mer au cap Saint- Jacques, et remonter un autre bras du Me- Kong. En route qn fait arrêt à Mytho, Vinh-Long, etc., pour débarquer ou prendre

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