‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 3 sur 73 · HINDOUS TAN · texte numérisé non relu

HINDOUS TAN

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Antonio de Sou/.a. Il pose, à l'instar de la plupart de ses compatriotes, pour un descendant, de main gauche, de quelque seigneur lusitanien : ce qui ne l'empêche pas de marcher nu-pieds et d'accepter pour salaire la somme de i <S roupies par mois. Edouard a pris un Madrassi de la plus noire espèce, appelé Lutchmiah, qui se coiîTe d'un grand turban sombre et roule de gros yeux farouches. J'ai moi-même un Hindou de Bombay, assez brun de peau, homme entre deux âges, à l'air assez doux et qui porte le nom suave de Lalla Mokhan. Il a déjà voyagé beaucoup avec d'autres sahebs et parle l'anglais couramment. Avec les 2 5 roupies que j'ai dû lui promettre (ses concurrents avaient des prétentions bien plus élevées et des quantités de certificats moins authentiques), il s'habille et se nourrit à son compte. Selon l'usage je lui ai alloué une somme supplémentaire de 20 roupies (deux fois trop sans doute), pour lui fournir le tvarmclothing dont il aura besoin dans le nord. Louis possède la perle de la bande. Il a eu la chance de rencontrer sur son steamer un nommé Will qui a déjà fait deux fois le voyage que nous nous sommes tracé, et qui parle cinq ou six langues. Tandis que nous congédierons nos boys à notre départ des Indes, il conservera Will pour la durée entière de nos pérégrinations, en qualité de valet personnel pour lui-même, et de courrier pour toute la compagnie.

Notre équipement général est terminé. Malgré nos provisions, trop complètes sous bien des rapports et que nous aurions pu faire sur place beaucoup plus rationnellement qu'à Paris et à Londres, il nous a fallu commander diverses choses imprévues: tout d'abord ces costumes blancs, composés d'un pantalon et d'une jaquette de forme militaire avec col droit serrant le cou, costumes universellement portés ici et qui dispensent de fauxcols et de manchettes; puis, un stock nouveau de chemises spécialement confectionnées pour ce pays bienheureux où les

blanchisseurs, messieurs les dhobi-ivhallahs, ont pour habitude invétérée de laver le linge en le frappant sur des pierres à coups redoublés (système barbirc qui dès la première lessive transforme en loques informes les effets les plus neufs) ; enfin, un assortiment complet d'oreillers et de couvertures ouatées, compagnons indispensables du touriste dans l'Inde, où les lits sont réduits à leur plus simple expression.

Malgré la vieille amitié qui nous unit, nous avons pris des dispositions pour assurer une bonne entente permanente entre nous quatre. Ii est convenu que nous mettrons aux voix toutes les décisions graves, et que pour les autres éventualités nous tirerons au sort, laissant ainsi au soin du hasard le droit de favoriser tel ou tel d'entre nous pour tous les petits avantages courants, meilleures places de wagon, meilleures chambres, meilleures cabines, etc., etc.... Louis a accccpté les fonctions assujettissantes de caissier, contre versements périodiques de nos contributions aux dépenses communes : votre serviteur a été chargé de prendre notes, croquis et photographies ; Edouard et Charles ont pour mission de nous tenir tous en bonne humeur et joyeuse composition.

Et maintenant en route pour Ellora!...

Rombay, ib dcccmbrc.

Pour aller à Ellora, il s'agit de prendre le chemin de ter du Great Itidian Peninsular (ligne de Bombay- Al lahabad-Calcutta) jusqu'à Naudgaon. Partis à six heures du soir, nous arn-

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vions là-bas à deux heures du matin, après avoir accompli le trajet dans un wagon à vaste compartiment, muni de lits-banquettes et d'une toilette adjacente.

De Nandgaon à Ellora, le voyage devrait pouvoir se faire en sept heures de voiture ; mais nous avons eu besoin de près du double de temps pour arriver à bon port. Et quels ennuis en route! froid vif de la nuit, chaleur étouffante du jour, véhicules atroces, manque de provisions, poussière aveuglante, flegme inénarrable et charabia exaspirant des cochers indigènes ! La route est vraiment abominable, et les pontes voitures appelées tongas, que fournit le maître de poste de Nandgaon, donnent des secousses telles, que Ton ne conçoit pas comment des dames peuvent s'aventurer par ici. Ces tongas sont montées sur deux roues, comme un dog-cart, et portent des capotes de toile au-dessus de quatre places, disposées dos à dos. Elles sont tirées par de petits chevaux, changés tous les six milles, attelés comme des bœufs sous un large joug eu bois ot qui refusent régulièrement de démarrer.

Exténués de fatigue et de soif, poudreux comme des meuniers, nous arrivions enfin en haut du plateau de Ro/ah, qui s'étend en une vaste plaine aride, portant un petit village, plusieurs tombes musulmanes et deux bungalows [bungalow ou bangla en hindoustani signifie, en général, maison à l'usage des étrangers).

Décidément les Anglais sont partout. Même ici, où nous aurions pu nous croire au bout du monde, la première personne que nous avons rencontrée est un ingénieur architecte écossais. Grâce à lui nous avons trouvé à nous caser deux par deux dans les banglas en question.

Le premier appartient au Nizam d'Haïderabad, prince musulman, le plus puissant des gouvernants indépendants protégés par l'Angleterre, et sur le territoire duquel nous nous trouvions. On l'attendait prochainement pour un pèlerinage qu'il

devait faire vers ce lieu rempli de monuments vénérés, et l'on construisait à ce moment une grande annexe à son bangia, car il viendra avec une suite de deux cents femmes, — pas les siennes, puisqu'il a seulement dix-sept ans. mais les femmes de son père défunt. Heureuses belles-mères !

Le second bungalow sert exclusivement aux officiers anglais d'Aorangabad (la station militaire la plus proche) comme pavillon de chasse au centre d'une contrée fertile en panthères, sangliers et toutes sortes de petit gibier. Ancienne tombe d'un saint musulman, cette habitation est tout au moins originale avec sa coupole en dôme et ses terrasses crevassées, peuplées de petits lézards et d'écureuils passés a l'état d'animaux domestiques. Son unique pièce est divisée par une cloison en salle à manger et chambre à coucher. Elle contient un mobilier assez primitif: une petite bibliothèque à laquelle les passants sont priés de contribuer, et deux de ces fameux lits inhospitaliers, simples canevas de toile tendus sur quatre poteaux.

Après le bruit de Bombay, quel calme dans cette solitude et dans cette atmosphère vivifiante, froide même la nuit ! De la hauteur du plateau aux herbes jaunâtres, la vue est triste et sévère, mais superbe dans son originalité ! Klle domine une vaste plaine qui s'appuie à droite à une longue chaîne de montagnes bleues et roses, découpées en formes anguleuses, et se perd à gauche en jungles sans fin.

Les temples souterrains (ies célèbres caves d'Ellora) s'étendent au nombre de trente-six environ, sous le sol du plateau même, dans les flancs rocheux et abrupts duquel ils ont été creusés sur une longueur de plusieurs kilomètres. Des semaines enrières ne suffiraient pas pour les visiter en détail, et M. Burgcss, qui a fait une excellente notice historique sur ces spécimens de l'architecture religieuse des grandes époques bouddhiques et brahmines, n'y a pas passé moins d'un an à les étudier. Notre

tournée aurait donc pu s'éterniser. Mais nous nous sommes bornés à inspecter à fond une demi-douzaine des caves les plus curieuses, guidés par Xzthassiîdar (juge du district}, un Parsi au service du Nizam. Malgré l'intérêt incontestable de l'une d'elles, Carpcntcr's Cave, qui rappelle d'une manière frappante la structure d'une église catholique avec nef centrale, voûtes ogivales, balcon au-dessus du portail d'entrée, ce que nous avons le plus admiré, c'est l'imposante splendeur du grand temple monolithe de Kaylasa.

Cette roche colosse, unique au monde, qui renferme en elle tout un labyrinthe de colonnades, de vestibules, de chapelles et de sanctuaires, est isolée de tous côtés des flancs de la montagne. Derrière elle s'élève un immense pan de granit noir, taillé à pic, et dans les fentes duquel de petites perruches vertes viennent s'accrocher. Les coupoles supérieures du temple correspondent au point le plus élevé du plateau de Rozah, tandis que ses portiques d'entrée donnent sur la plaine d'Ellora, où sont semés de gros arbres touffus à côté de constructions en ruines, demeures des brahmines mendiants qui gardent ces parages. Pour façonner ce monument extraordinaire, les constructeurs ont dû, à l'envers de toutes les règles habituelles, non pas monter l'œuvre de bas en haut, mais la former de haut en bas, puis la creuser ensuite en mille détails mystérieux.

Comment dépeindre la richesse d'invention, la perfection de travail répandus sur ces profusions de sculptures étonnantes, statues énormes de Brahma, de Vichnou et de Siva, divinités béates ou monstrueuses, scènes allégoriques de toutes sortes en reliefs merveilleusement fouillés, éléphants de toutes tailles et en toutes positions, courant sur les frises, trônant dans les cours, ou supportant par centaines sur leurs puissantes échines les fondements mêmes de ce rêve de pierre! Ma main se déclare

incapable de vous initier aux surprises et à l'admiration dont ont joui nos yeux.

Le G décembre nous reprenions la route de Nandgaon, afin d être à Bombay en temps voulu pour le départ du steamer de Goa, sur lequel nous avions déjà retenu nos places. Notre retour à Nandgaon fut presque aussi fatigant que le trajet de l'avantveille, car il fallut nous contenter d'une seule tonga et d'un véhicule d'un nouveau genre appelé sigrum^ espèce de petit omnibus traîné par... devinez quoi?... des breufs! Nous avions laissé la tonga à nos hommes, à cause de la poussière, mais notre boîte valait-elle mieux? Si les bœufs de ce pays passent pour avoir l'habitude de trotter, leur trottinement, à en juger par celui des nôtres, ne peut jamais devenir un trot bien « enlevé ». Encore faut-il voir l'automédon indigène se démener pour obtenir de temps en temps le petit trot en question ! Le larynx, la langue et les bras d'un de ces individus doivent s'user vite à un pareil métier.

Sans les tongas de ia malle, que nous avons pu attraper aux deux tiers du chemin, nous ne serions jamais arrivés à temps.

Le 7, notre embarquement sur le Kerbeîla (steamer de luBritish India Cqui fait seul le serv ice régulier entre Bombay et Calcutta, en touchant à tous les ports des côtes de Malabar et de Coromandel) nous donna l'occasion de nous fâcher pour de bon avec ces criards d'Hindous. Ces individus peuvent devenir par moments absolument exaspérants, et mettent une telle persistance à vous hurler aux oreilles les mêmes offre, de service, qu'il faut avoir recours à la force brutale pour se débarrasser d'eux. Ainsi, au moment de choisir une chaloupe pour gagner notre steamer, il y avait autour de nous une telle multitude d energumènes rivaux, que nous dûmes appeler à notre aide un agent de police et les disperser à coups de canne impitoyablement distribués. Au

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bateau ce fut encore pis : le Kcrbella était en plein chargement, et les barques vides qui encombraient les abords de la passerelle ne voulaient pas nous faire place; il y avait un tohu-bohu, des cris, des disputes dont vous ne pouvez vous faire d'idée. Encore un peu, et nous coupions toutes les cordes d'amarrage gênantes; mais de nouvelles volées de coups de bâton suffirent...

Le 9, à quatre heures du matin, après une traversée des plus calmes, nous nous trouvions devant le fort de Goa, à l'entrée de la rivière qui mène à Pangim ou Nova-Goa, la capitale actuelle, située à deux heures de la côte. Notre promenade en canot fut charmante. Nous assistions au lever du jour tout en longeant de verdoyants rivages bordés d'une superbe végétation de palmiers, et vers lesquels descendaient des collines dont les pentes étaient entièrement couvertes d'arbres aux grosses touffes arrondies. Çà et là apparaissait au milieu du feuillage quelque tourelle blanche où tintait une cloche matinale, appelant à la première prière les fidèles de cette colonie christianisée.

A Goa tout est portugais et catholique. On s'y trouve à mille lieues des Anglais et de leur organisation. Dans les rues calmes et presque vides de la petite ville, devant ses maisons claires aux volets verts, règne une note d'isolement et de tranquillité modeste qui contraste singulièrement avec l'aspect du grand centre voisin. Beaucoup d'indigènes portent des habillements européens-, les plus pauvres seuls circulent presque sans vêtements, mais ils ont tous au cou des colliers de corail et des amulettes. Aussi ne voit-on plus de types purement hindous, plus d'oreilles, de nez percés, plus de signes cabalistiques ni de crânes demi-rasés sous des turbans multicolores. On sent que sur cette population plus douce, mélangée de sang occidental, a passé un souffle de civilisation chrétienne, quelque superstitieux qu'il ait été.

Les environs de Pangim sont ravissants, en particulier sur

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les bords de la rivière bleue qui serpente dans un cadre superbe, tranchant avec la couleur rouge des routes dures et les teintes azurées des horizons montagneux. A une heure de distance de la nouvelle ville nous avons visité la cathédrale et le couvent de Bom-Jésus, où repose, au milieu d'une ornementation surchargée de taux marbres et de plâtres dorés, le sarcophage de saint François-Xavier, le grand apôtre de ces contrées. Ces monuments sont les seuls restés conservés du Vieux-Goa, dont les ruines poétiques, éparpillées dans les bois, dorment sous les ronces et les palmiers d'une végétation plus que séculaire. En contemplant les vestiges de la puissante cité d'autrefois, on y retrouve le triste reflet des anciennes gloires de la colonie, alors que les Portugais étaient les maîtres des Indes.

Le 12 nous avons quitté l'hôtel Gomès, et le Sirdhana. autre vapeur de la British India C*% nous a ramenés à Bombay où nous sommes depuis le i3. Sir James Fcrguson, le gouverneur de la province, était de retour d'un voyage d'inspection, de sorte que nous avons pu enfin lui présenter notre lettre d'introduction. Il nous a d'abord reçus au secrétariat quelques moments avant le premier lever de la saison, grande réception, officielle où devaient défiler toutes les notabilités anglaises et hindoues, et nous a invités à dîner séance tenante.

Government Housc est situé dans un quartier de Bombay appelé Parrcl,à trois quarts d'heure de voiture du Fort. Arrivés exactement à huit heures, nous avons été accueillis par l'aide de camp de service, un grand Anglais en uniforme (petite jaquette rouge et pantalon noir à bande d"or', qui nous présenta aux autres convives, au nombre de dix environ. Le gouverneur fit son apparition à huit heures un quart précises-, sur quoi on passa à la salle à manger, où le dîner fut présidé par miss Fcrguson, qui remplaçait sa mère souffrante. I.a soirée,

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sur laquelle semblait peser l'étiquette d'un cérémonial assez froid, se termina de bonne heure; mais sir James, qui est un homme très alTablc et sympathique, fut tout à fait charmant à notre égard. Il nous invita pour tiltln à ses bureaux et nous promit des lettres pour tous les officiais des villes du nord de son district que nous allons traverser, c'est-à-dire Ahmedabad, Ajmir, Jaipur, Delhi, Agra.

Munis de ces précieuses recommandations, nous partirons ce soir, non sans avoir déjà une modification à enregistrer dans l'organisation de notre petite troupe. En eiîet, Edouard vient de congédier son fauve, après l'avoir rossé d'importance à Goa. Il l'a remplacé par un esclave appelé Sama, dont Pair ahuri fait prévoir de nouvelles diftkultés. Combien de temps pourronsnous garder les nôtres?...

laipur. 22 décembre.

Partis de Bombay le it> au soir, nous étions arrivés à Ahmed abad le lendemain matin de bonne heure sans nous être arrêtés à Baroda, la capitale d'un prince indépendant, le (htiUowar. Ce rajah prépare actuellement des fêtes magnifiques pour célébrer sa majorité; mais les invitations pour ces festivités sont tellement demandées qu'il n'est plus temps d'en obtenir.

Les wagons du Bombaj-, Baroda and Central India Raihvay sont organisés comme ceux de la ligne d'Allahabad, et munis de vitres à gros verre bleu ou vert foncé et de v olets en bois pour

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