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au gré du vent, de la foule mouvante, des odeurs nauséabondes qui se dégagent de tous cotés, et des porteurs au dos ruisselant de sueur ou de pluie
Kn fait de curiosités, j'avoue que nous n'avons visité que l'essentiel, car les distances sont colossales et les trajets en palanquin vraiment bien fatigants, à cause du continuel balancement que produit la marche trottéc des koulis. Nous avons vu, en résumé, le temple des Cinq Cents Génies ou IVa-Lam-Ts, ; la pagode des Fleurs, un octogone de neuf étages construit au sixième siècle; la pagode dite des Horreurs, les prisons, etc. Ces monuments et quelques autres encore sont de ceux qu'aucun visiteur ne peut manquer d'inspecter.
Le temple des Cinq Cents Génies est un des plus riches de la ville ; les Chinois de grande fortune y dépensent des sommes considérables quand, pour certaines cérémonies, ils font appel à ses idoles. D'horribles divinités grimaçantes, brandissant des objets fantastiques, ornent le pavillon d'entrée. A l'intérieur s'étend une longue salle où sont rangés, dans un ordre de désolante symétrie, les cinq cents statues de bois doré qui ont donné au temple le nom qu'il porte. Klles sont très curieuses par les détails de leurs sculptures et les allusions faites par certaines d'entre elles aux génies de différentes nations européennes. Ainsi le magot qui représente l'Angleterre porte sur sa tête, d'expression toute chinoise, un front chauve et des cheveux ramenés sur les oreilles! Le reste est à l'avenant.
A la pagode des Horreurs, le temple le plus fréquenté par tous les Cantonais, on voit autour d'une cour dégoûtante, dans une douzaine de renfoncements carrés, des scènes de tortures représentées par des figures de bois réduites au tiers de la grandeur naturelle. Dans ces hideux groupements, qui rappellent les mauvais panoramas de nos foires, se déroulent tous les châtiments de l'enfer bouddhique : ce sont des pécheurs décapités ou
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bouillant dans de l'huile, des criminels sciés et roues, ou subissant quelque autre peine éternelle devant quantité de petites baguettes fumantes, placées là par les parents des malheureux suppliciés, dans l'espoir d'obtenir ainsi pour eux quelque allégement à leurs tortures. Ce temple est surtout remarquable par une saleté repoussante et par le vilain monde qui s'y rend : fervents malpropres et industriels en quête d'affaires, pâtissiers, petits banquiers de jeux de hasard, diseurs de bonne aventure, etc.
Edouard tenta fortune auprès de l'un de ces derniers, mais, après de longues et mystérieuses préparations, il apprit seulement qu'il possédait de belles dents, de jolis yeux, et qu'un jour il serait gratifié de quatre fils. Il va sans dire que dans ce pays où l'abondance du sexe faible est considérée comme une calamité, le devin n'aurait jamais osé lui souhaiter des filles !
Tout près de la pagode aux Horreurs, bien nommée vraiment, se trouve une des prisons ; et quelle prison ! Pas de murs extérieurs, ni de portes à verrous, mais, au bout de quelques infectes ruelles, une suite de clôtures et de cages de bambou avec un préau où se promènent des prisonniers qui traînent de grosses chaînes à leurs pieds. Vêtus de guenilles et couverts de plaies, le crâne garni de cheveux poussant en brosse, vu l'absence du rasoir régulier, ils riaient tous assez cyniquement et nous montraient sans vergogne, sur leurs jambes et leurs bras, des traces de tortures que nombre d'entre eux allaient certainement affronter de nouveau. On décapite ici tant de monde, et généralement pour si peu, que tous ces malheureux nous semblèrent autant de condamnés attendant seulement la prochaine série d'exécutions.
Non loin de ce lugubre endroit est situé notre consulat, isolé
comme le consulat d'Angleterre au fin fond de la ville et à une
heure de palanquin de Sha-mine. Ces yamen, c est ainsi qu'on
appelle toutes les demeures de quelque importance, sont des
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conquêtes de la guerre terminée en 18O1. Je ne sais si les pavillons respectifs plantes là en plein clément chinois en imposent aux Célcstiaux, toujours cst-il qu'il est peu agréable et peu commode pour des nationaux de s'adresser à des autorités aussi éloignées. Les Anglais l'ont si bien compris qu'ils ont établi, dans la concession européenne où sont tous les autres consulats, une succursale de leurs bureaux. Quand en ferons-nous donc autant? Le terrain ne manque pas, tant s'en faut.
Une tristesse mortelle règne dans ce parc sauvage enfermé de murs, dans cette mince et humide maison de bois, où nous avons trouvé notre consul entouré d'une quinzaine de chiens de toutes tailles; ce sont les meilleurs compagnons de sa solitude. Du sommet de l'habitation on jouit d'une vue assez, vaste sur Canton; mais le panorama le plus étendu s'aperçoit du haut de la Pagode aux cinq étages, tour bâtie sur les murs d'enceinte et qui domine un monticule au nord de la ville. De là on découvre la grande cité tout entière, baignée à l'est par la rivière, dont on voit les méandres; bornée au sud-ouest par des rangées de montagnes, et au nord par une vaste plaine semée de villages. Derrière les murailles de la ville, garnies de vieille artillerie bien rouilléc, une infinité de tombes sont accrochées sur les vallonnements. Les guides ne manquent pas de montrer aussi, sur le bord du fleuve, l'ancien emplacement de la célèbre factorerie établie en 1684 par les agents de la Compagnie des Indes, et détruite par les Chinois au cours des longues hostilités que leur arrogante duplicité avait provoquées.
Pendant toutes nos pérégrinations à travers la ville chinoise, nous n'avons rencontré qu'un seul Européen et, en dehors d'un poney conduit en laisse, trois ou quatre petits chevaux qui faisaient partie de l'escorte d'un mandarin dont le cortège nous bloqua un jour fort longtemps dans une des voies les plus resserrées. Une autre fois, pareil retard nous lit quitter la ville presque
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à la tombée de la nuit. A ce moment toutes les ruelles s'étaient vidées peu à peu; les grandes devantures étaient fermées hermétiquement avec de hautes planches, et Ton ne voyait plus que des pans de murailles noircis auxquels étaient accrochées des lanternes de couleur, éclairant quelque brusque tournant ou un seuil de boutique resté entr'ouvert.
En passant alors dans la cité, morne et silencieuse, nous nous demandions ce qu'était devenue cette population chinoise si bruyante et affairée peu d'heures auparavant. Volontiers nous lui eussions souhaité une bonne promenade en plein air, loin de ses tièdes toitures. Mais elle n'y songe même pas. Parquée dans la vaste enceinte, qu'elle ne franchit qu'en donnant aux gardiens de bonnes paroles, elle cherche sa principale satisfaction et son repos sur ses nattes, en compagnie de la pipe d'opium, reprenant ensuite son labeur fiévreux, et menant ainsi jour après jour la même existence chétive et monotone.
Pendant nos soirées du moins, notre vie à Canton redevenait (fort à point, du reste) tout à fait européenne. Les amis de nos hôtes nous invitaient tour à tour, de sorte que nous « tiffinions >• et dînions à droite et à gauche, toujours en nombreuse société. Un soir, après un de ces dîners en ville, à deux pas de nos demeures (dîners offerts sans cérémonie, acceptés de même et auxquels nous nous rendions dans les costumes blancs généralement adoptés), on nous emmena en barque aux fameux « bateaux de Heurs » .
Ces endroits de réjouissances indigènes tant vantés sont des pontons amarrés côte à côte au milieu de la rivière, et formant là comme autant de petites îles juxtaposées. Les lueurs voilées de lanternes innombrables, et des grincements d'instruments criards saluent les visiteurs à leur arrivée. Quant aux fleurs proprement dites, il n'y en a point. En cherchant bien cependant on
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finit par en découvrir par petits paquets dans les chevelures à plusieurs raies et ultra -mastiquées des demoiselles chinoises, aux joues placardées de carmin, et revêtues de robes aussi raides que du fer-blanc. Ce sont là sans doute les « fleurs » qui font le charme des bateaux. Peu attrayantes, selon nous, elles font partie du menu des festins chinois et ont pour mission spéciale d'égayer les convives, tant par leurs conversations choisies que par les sons de l'horrible musique dont elles possèdent le secret. C'est dans les salons établis sur chaque ponton, salons fort élégants et garnis avec recherche de meubles aux massives sculptures, d'ornementations bariolées et de luminaires nombreux, qu'ont lieu ces interminables repas qui coûtent aux consommateurs un argent fou; ils commencent à la nuit et finissent au matin.
Les festoyeurs reçurent notre bande envahissante sans apparente mauvaise humeur. Leurs yeux et leur estomac satisfaits, ils souriaient même à nos questions, souvent indiscrètes, et inspectaient curieusement, par-dessus les gros verres de leurs immenses lunettes rondes (que bon nombre de Chinois considèrent comme le nec-plus-ultra de l'élégance), nos petits pince-nez à bord invisible qui faisaient fureur parmi eux.
Les bateaux à fleurs sont assurément une des curiosités de Canton, ci les dames européennes ne manquent pas de leur faire, à ce titre, une visite. Mais, comme tant de choses embellies par les récits enthousiastes des voyageurs à imagination vive, ces bateaux ne tiennent pas les promesses d enchantement de leur nom poétique