‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 31 sur 73 · HONGKONG · texte numérisé non relu

HONGKONG

A bord du SinJh. zn juin.

En rentrant de Canton le m, nous apprîmes que le prochain bateau des Messageries ne partirait pas pour Shanghaï avant le 17 ou le 18. Ce retard nous laissait donc encore une semaine entière à passer à Hongkong.

Nous ne l'aurions pas regrette le moins du monde en toute autre saison; mais il pleuvait presque continuellement et l'air, humide et lourd, n'était pas rafraîchi par la brise, que les montagnes de Pile empêchaient de pénétrer dans le port. Ne pouvant entreprendre toutes les jolies promenades qui abondent à Hongkong, nous avons été assez mondains, dînant en ville et assistant au théâtre aux représentations de Roméo et Juliette, <X Othello, etc., que donnait une troupe anglaise avec deux étoiles masculine et féminine, Herr Bandmann, un Allemand, et Miss Beaudet, une petite Américaine née à Tours!

Ce M. Bandmann, fort connu en Angleterre et en Amérique, a le grand mérite de jouer en anglais les héros de Shakespeare, et cela d'une manière assez parfaite pour qu'il soit difficile de reconnaître sa nationalité. Il se trouvait à Calcutta peu de temps après nous, et se prépare maintenant à partir pour l'Australie. La saison aux Indes a été très bonne, mais ici les choses vont autrement. Les Européens de Hongkong, qui ne sont pas en congé momentané, habitent des villas sur les hauteurs de Victoria Pcak, et trouvent le théâtre trop chaud. Quant aux Chinois, on ne saurait leur demander de s'intéresser au sort d'Ophélie ou de Desdémone, puisqu'ils ne comprendraient pas un traître mot du dialogue, fût-il parlé dans l'anglais le plus coulant.

Croirait-on en effet que les Européens n'ont pu réagir ici contre

ufl HONGKONG.

les caprices des indigènes, et qu'ils ont dû subir la tyrannie d'un épouvantable patois, moitié anglais, moitié chinois, auquel tout nouvel arrivant ne comprend pas grand "chose. Ce baragouin, connu sous le nom de pidgin, est un langage absolument grotesque; pour le parler, il faut ajouter des terminaisons en i à toutes les syllabes, et farcir les phrases de mots typiques tels que sabi, ttiaski, et autres semblables qui signifient à la fois « sais-tu ? n'est-ce pas ? eh î là-bas ! » ou bien « ail right, naturellement, jamais de la vie! allez au diable! » etc.

Quand un Chinois s'engage dans une conversation de ce genre, il prête déjà pas mal au ridicule; mais l'Occidental qui cause avec lui devient absolument drolatique. Un maître dira, par exemple, à son domestique : « Boy! sabi?j-ou tchoptehop go look see io roow, and tchop-tchop fetchi mj- book top side1 », et le boy répondra gravement : « Maski, no have got, no hâve seen in Zoom, no can bilingi'l » Vous note/ qu'il dit loom pour room et bilingi pour bring. Pourquoi ? Parce que pour tout l'or du monde il ne pourrait prononcer IV. Les Orientaux savent cependant si bien le faire rouler en général !

Cette infirmité de palais est si réelle que IV n'existe dans aucun mot chinois, qu'aucun Européen ne conserve intacte la prononciation de son nom, et qu'une foule de gens sont obligés d'adopter des noms fantaisistes ou d'accepter ceux que les Célcstiaux leur donnent en les estropiant. Même les noms les moins incompatibles avec la prononciation chinoise sont invariablement défigurés et impitoyablement décomposés en autant de syllabes distinctes que l'exigent les caractères chinois correspondant à ces mêmes syllabes. Ainsi en Chine sommes-nous devenus : Ka-la- /0//-/0, de même que certains Anglais de Hongkong, MM. Morris et Ray, s'appellent Mo-li-ls;-lé. Et les rues anglaises sont à ce

1. Boy! va vite dans ma chambre chercher mon livre. Je ne rai pas trouvé.

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