‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 34 sur 73 · MACAO · texte numérisé non relu

MACAO

On voit combien paraît simple et innocent ce jeu de fan-tan chinois. Il s'y perd cependant des sommes considérables. Quant au gagnant, il retrouve trois fois sa mise, moins un droit de 7 pour i oo déduit pour les frais de l'entreprise.

Nous avons quitté Macao le i5 par un temps très couvert. La même nuit une très forte tempête se déchaîna sur Hongkong, et des pluies torrentielles lui succédèrent le lendemain. Nous dînions le iô chez notre ami M. H..., et nous fîmes chez lui la connaissance du jeune baron de Wrangel, nommé secrétaire de la légation de Russie à Pékin. Tout juste arrivé par les Messageries, il se joindra à notre groupe pour gagner la capitale du Céleste- Empire.

Le lendemain (ce fut notre dernière journée passée à Hongkong), le temps s'embellit suffisamment pour nous permettre de faire l'ascension tant souhaitée de Victoria Peak. L'atmosphère étant assez lourde, nous eûmes la nonchalance, parfaitement admise du reste, de nous faire porter jusque là-haut dans des palanquins à quatre koulis chacun. 1900 pieds à grimper par un chemin des plus raides, c'était un dur travail pour ces malheureux ! En route, la fantaisie me prit de faire un cliché de mes compagnons et de nos seize porteurs; mais ne voilà-t-il pas qu'au moment où je disposais mon inoflensif appareil, tous nos Chinois se sauvèrent avec un ensemble parfait, déclarant catégoriquement qu'ils ne se laisseraient pas photographier ! Nos meilleures paroles agrémentées de promesses et de récompenses, notre colère ensuite et finalement l'intervention d'un policeman ne purent triompher de leur résistance.

Cependant je tenais à mon idée, moi aussi, et à force de persévérance je réussis à en emmener deux sur seize, en les tirant bon gré mal gré , et en les obligeant à rester en place devant mon objectif. En un clin d'oeil leur affaire fut faite. Bénies

VICTORIA PEAK. 2o3

soient les plaques sèches! sans elles, nos Chinois récalcitrants avaient encore le dessus, car l'un d'eux s'était promptement couvert la tête d'un linge, tandis que l'autre se balançait impertinemment.

Depuis, j'ai appris que leur obstination était dans ce cas une question d'amour-proprc ou de superstition. Certains nous ont dit que ces koulis ont en horreur l'idée de passer à la postérité sous les vêtements méprisables de porteurs de palanquins, et d'être reconnus par leurs futurs enfants ou petits-enfants, devenus riches négociants ou mandarins. D'autres nous ont assuré que le Chinois croit hâter sa fin quand il laisse faire son portrait, ce qui ne doit jamais être qu'une opération posthume. Pour ma part je crois plutôt à la puissance du second motif, car dans ce pays, où le travail et l'intelligence arrivent à se frayer un chemin victorieux dans toutes les carrières, le souvenir des ancêtres n'est jamais une honte, mais toujours l'objet d'une vénération religieuse dont nous autres Occidentaux ne pouvons guère nous faire une idée. Elle devrait bien nous servir d'exemple cependant!

Quoiqu'il en soit des motifs qui inspiraient nos koulis, dès que mon appareil fut démonté, ils se remirent à la tache comme si rien ne s'était passé et continuèrent avec le même entrain qu'auparavant leur métier de bêtes de somme. Notre ascension fut charmante, car la vue devenait de plus en plus belle au fur et à mesure que nous avancions en gravissant les sentiers rougeâtres, bordés par des buissons bas et isolés. De la pointe extrême, la ville nous apparut comme un damier de constructions et de touffes en miniature, avec les carrés verdoyants de son admirable jardin public, de son cimetière idéalement beau et de son champ de courses. Le port semblait si petit qu'il avait l'air d'un bassin sur lequel les gros navires étaient posés comme autant de grosses mouches noires. Au delà de la baie se déroulaient les côtes jau-

2o4 VICTORIA PKAK.

nâtrcs du continent et de la péninsule de Kaoloun -, de l'autre côté du Peak, immédiatement à nos pieds, les versants arides et déserts, baignés par la mer, nous donnaient une image de ce qu'était Hongkong il y a quarante ans à peine.

Le Sindh est parti avant-hier iN à midi; demain il sera à Shanghai, après une traversée de deux jours et demi seulement. Jusqu'au bout il aura maintenu la rapidité de son allure première. Ayant quitté Marseille le 14 mai, il arrivera le 21 juin au terme de son voyage après trente-huit jours, et avec une avance de quatre fois vingt-quatre heures sur la durée réglementaire du trajet.

C'est le dernier bateau des Messageries dont nous aurons à nous servir, puisqu'à l'avenir nous naviguerons sur des steamers anglais ou américains. Au moment de lui faire nos adieux, je tiens à exprimer toute la satisfaction patriotique que nous a procurée notre compagnie nationale jusque dans ces lointains parages, et, de concert avec ses nombreux partisans de toutes nationalités, je rends hommage à sa suprématie absolue sur ses rivales. Dans cette partie de l' Extrême-Orient où jusqu'à présent, hélas! et malgré tous les sacrifices de nos guerres, tes avantages réels obtenus par la France ont été si minimes qu'ils ne sont rien à côté des progrès réalisés par d'autres nations, la Compagnie des Messageries du moins remplit la mission méritoire de représenter efficacement notre cher pays

2CÔ

Shanghaï, 2.\ juin.

Shanghaï, ainsi qu'on le sait, n'est pas un port de mer. La ville est bâtie au confluent du Houang-Po et de la petite rivière de Wou-Sung, qui se jettent ensemble dans l'embouchure du Yang-tsé-Kiang. Vu le peu de profondeur de l'eau à la barre de Wou-Sung, les grands navires y sont régulièrement détenus. Même après des arrêts de plusieurs heures, nécessaires pour attendre !a marée, passagers et bagages sont chargés à l'entrée de la rivière sur un petit bateau spécial qui les conduit plus rapidement à destination.

Le pays est aussi plat et monotone qu'en Cochinchine, et tout ce qu'on voit en approchant de la ville se borne à une vaste forêt de mâts. Une fois près d'aborder, on distingue à droite sur la rive, le long des quais, séparées par des ponts et des canaux, les trois concessions distinctes : américaine, anglaise et française, dont se compose le Shanghaï moderne. Nous avons débarqué en France, à deux pas de l'administration des postes et de la rue Montauban, filant ensuite en jin-riki-sha vers l'Astor House Hôtel qui est placé sur le territoire américain, au bout du grand Bund anglais, boulevard magnifique parallèle à la rivière.

Le Shanghaï nouveau date de 1 843 \ il fut fondé par les Anglais, qui choisirent l'emplacement de leur seulement à deux kilomètres au nord de la vieille ville, dont les murs bâtis au seizième siècle sont contemporains des invasions japonaises. Depuis, les Français s'établirent entre le scttlement anglais et la ville chinoise, tandis que les Américains installèrent leur concession au delà des deux autres, dans un district appelé Hong-Kiou. Les terrains ainsi occupés appartiennent nominalement à l'empereur

de Chine, mais ils sont loués à perpétuité et leur taxe se paye annuellement au gouvernement. Leur valeur a augmenté rapidement dans des proportions inouïes, tant à cause de l'ouverture du Yang-Tsé et des ports du Nord en 1861, qu'en raison des deux attaques des rebelles Taï-Pings, qui, en 1 853 et en 1860, poussèrent dans les concessions étrangères plusieurs centaines de mille réfugiés. La ville fut sauvée alors par les prouesses des résidents et par la vaillance de l'armée « toujours victorieuse » de Gordon.

Depuis lors Shanghaï put se développer à l'aise et devenir en vingt ans la ville actuelle et la grande métropole commerciale qui centralise plus de la moitié de toutes les importations et exportations de la Chine. Sa population se chiffre environ à t?>oooo Chinois et iboo étrangers. Ces derniers, pour maintenir l'ordre parmi leurs nombreux hôtes, n'ont que la quantité minime mais suffisante de 25o hommes de police, plus 200 hommes de Volunteer Defence Force, la propriété en Chine n'étant nulle part mieux gardée qu'ici.

De même que dans tous les ports ouverts, les étrangers sont placés en matière judiciaire sous le contrôle immédiat de leurs consuls respectifs. Les concessions se gouvernent elles-mêmes au moyen de conseils municipaux. Celle des Anglais, qui à eux seuls représentent plus de la moitié du chiffre des résidents en général, est non seulement la plus importante, mais aussi la plus belle. Son Bund, siège des grandes banques et des plus importantes maisons de commerce, est garni de vrais palais, depuis l'extrémité où se trouve le consulat jusqu'à celle où a été élevé le vaste club, dont la construction passe pour avoir coûté 120000 taëls1, c'est-à-dire 7.S0000 francs. Ici, sous la véranda,

1. Le lael d'argent, qui est courant à Shanghai, équivaut à 5 shillings environ. Mais il n'existe qu'en linpots ou en billets de 5 taels émis par les banques. Les petites transactions se funt en dollars américains et en monnaie de cuivre. On se

ou devant le bar à l'américaine, tous les petits, moyens et grands seigneurs de Shanghai se rencontrent régulièrement avant les heures [des repas, et, suivant Y usage consacré, aux prises avec les consommations les plus capiteuses.

Tandis que la partie centrale de la ville tend de plus en plus à se peupler d'habitations chinoises (d'un excellent rapport pour les propriétaires de terrains), il se forme à l'ouest, au delà du champ de courses, un nouveau quartier demi-campagnard composé de villas et de chalets entourés de jardins. Gouverné suivant le bon plaisir des étrangers, le Shanghaï moderne a donc un aspect tout spécial, autant par son cachet européen que par l'allure demicivilisée des Chinois qui ici sont, pour la majeure partie, des négociants faisant d^ bonnes affaires et gagnant chaque jour du terrain.

Aussi voit-on sur les voies publiques peu de notes purement chinoises en dehors de la couleur bleue qui domine dans les vêtements de toile foncée du peuple, comme sur les longues robes de foulard ou de soie claire que portent les Célestiaux plus cossus, circulant à l'ombre du petit éventail qu'ils tiennent audessus de leurs fronts rasés. Notons cependant un véhicule dont nous faisons la connaissance de visu seulement. C'est une sorte de brouette à haute roue, de chaque côté de laquelle s'asseyent hommes et femmes et qu?un kouli pousse en avant à l'aide d'une courroie appuyée sur sa nuque.

A Hongkong les voitures européennes sont rares, mais ici les équipages les mieux stylés abondent. Ils font même partie du train de maison des nombreuses demi-mondaines américaines qu'attirent et entretiennent, sur un fort grand pied vraiment, des fortunes rapidement faites et somptueusement dépensées dans un

sert beaucoup aussi, comme dans tout l'Orient européanisé, du système des c/uts, reconnaissances provisoires <jui se règlent plus tard et en bloc par les souscrivants ou leurs banquiers.

2oP> SHANGHAI.

courant de plaisirs aussi luxueux que raffinés. Dans ce Paris de l'Extrême-Orient, les soirées, les dîners et les bals se succèdent sans interruption pendant l'hiver; et sur ces distractions mondaines se greffe un plaisir tout spécial, celui des chasses merveilleuses que l'on entreprend par bandes joyeuses le long de la rivière au moyen de house-boats parfaitement aménagés. Pendant ces parties cynégétiques, qui durent parfois des semaines entières, ont lieu des hécatombes invraisemblables de faisans.

A cette époque de Tannée, toujours fort chaude, la vie extérieure est calme. Dans l'après-midi seulement, les équipages circulent sur l'une des routes mises à leur disposition, soit du côté de Wou-Sung, soit de préférence dans la direction de Sikawey, le célèbre observatoire-école des Pères Jésuites. On va jusqu'à la source de Bubbling Well et au delà, ou bien on s'arrête au nouveau Countvy Club, charmant rendez-vous de la société élégante et sportive. En route, beaucoup de richards chinois croisent les promeneurs étrangers. Us passent fièrement assis dans des landaus ou des victorias, en compagnie de quelques beautés de leur race, outrageusement enfarinées.

Mais quel cadre bizarre que celui de la campagne que traversent ces routes ! Des champs verts remplis de petits tertres gazonnés, dans ou sur lesquels sont placés des cercueils! Ceux-ci sont souvent si apparents, qu'ils laissent voir leurs parois et leurs planches déjà disjointes par le temps. Ces inhumations primitives et disséminées, que personne ne saurait abolir et à cause desquelles, il paraît impossible de jamais établir de lignes ferrées en Chine, seraient-elles pour quelque chose dans l'état de salubrité moyenne de Shanghaï ? Cela est assez probable.

Nos relations se sont bornées à quelques soirées passées avec des amis, en particulier chez M. James Hart, commissaire des douanes à Shanghaï et frère cadet de sir Robert Hart. Ce

dernier vient de nous écrire une lettre très engageante, par laquelle il nous invite à l'aller trouver à Pékin au plus tôt. Demain donc, nous nous mettrons en route pour la capitale, mais non sans avoir goûté un de ces fameux dîners chinois renommés pour la composition extraordinaire de leurs menus.

C'était hier. Un de nos amis anglais et son associé avaient chargé de l'organisation de la petite fête leurs « compradores » ou caissiers, hommes de confiance de leur maison. Comme ce festin restera sans doute le seul du genre auquel nous aurons pris part, permettez-moi de vous le servir en détail. Ces messieurs avaient fort bien arrangé les choses. Dans un des restaurants les plus célèbres de la ville, où dînaient ce soir-là de nombreux Chinois en quête de plaisirs, un salon spécial nous avait été réservé. C'était une petite pièce sans fenêtres, donnant sur une cour par une de ces larges baies découpées à jour, si recherchées dans la décoration des appartements chinois. Plusieurs lanternes de bois noir éclairaient les parois sombres; le long des murs étaient placés de longs canapés-fumoirs, flanqués de fauteuils et de petits guéridons. Au centre se trouvait une table rectangulaire étroite et, tout autour, des sièges sculptés, garnis de coussins rouges tout plats. Les couverts étaient marqués pour chacun des neuf convives par des tasses et des soucoupes très petites et une paire de baguettes d'ivoire (fortement usées, par exemple). Au milieu et régulièrement disposés, beaucoup de petits plats remplis de choses froides : crevettes, fritures, minces tranches de porc frais et de jambon, etc., etc.

La déglutition de ces hors-d'oeuvre nous amusa énormément. Vous vous représentez aisément la somme d'efforts infructueux tentés pour manger à l'aide des pincettes nationales-, vous voyez les morceaux manqués ou perdus en chemin, et la gaieté des deux compradores témoins de notre maladresse. Au fond, nous éprouvions tous quelque méfiance à l'égard du menu qui nous

ai.» . SHANGHAÏ.

attendait, et nous nous promenions de faire plus tard un souper substantiel. Je dois dire cependant que nos amis anglais avaient additionne le festin chinois des seules choses capables de nous aider à l'avaler : le pain et le Champagne !

Nos appréhensions, je l'avoue, n'étaient pas toutes fondées, car nous avons pu goûter de tout, et nous avons même trouvé certains mets fort passables. Nous eûmes de la soupe aux nids d'hirondelle, un ragoût d'ailerons de requin, un potage aux œufs de pigeon, une compote de graines de lotus, de la biche de mer rôtie, etc., etc., en tout une douzaine de plats variés, des meilleurs et des plus raffinés au goût des Chinois. Plusieurs de ces plats, servis sur une table européenne, auraient certainement été considérés partout comme très mangeables. Ici, ils paraissaient moins désirables, à cause de la façon dont les présentaient les domestiques mi-vétus, et surtout à cause de l'odeur de graisse qui les accompagnait in vari ablemen t .

Le dîner, rendu très joyeux par les libations et les speeches de nos Chinois en robe azurée, fut encore égayé parla présence de plusieurs nymphes qui vinrent pincer de la guitare. Accompagnées de suivantes qui portaient pour chacune la pipe et l'instrument de musique, ces dames firent leur apparition en marchant péniblement sur leurs petits pieds tordus, chaussés de souliers tout pointus, longs comme une demi-main1. Elles portaient des robes richement brodées et avaient des coiffures très compliquées de bandeaux collants, de placards de perles et de gros dahlias piqués au-dessus des oreilles. La moins laide d'entre elles avait des ongles tellement longs et fragiles aux deux derniers doigts de la main gauche, que, des qu'elle avait fini sa petite chanson, elle les recouvrait de fourreaux d'argent, longs de huit à dix centimètres.

i. Il va sans dire que les femmes du peuple qui travaillent ne s'estropient pa» les pieds. C'est seulement aux femme» de qualité que ce luxe est impose.

SHANGHAI. :n

A les voir remplir leurs devoirs professionnels avec tant de sérieux et de mouvements automatiques, on les eût prises pour des poupées de cire. Quant à leur musique, je la déclare franchement abominable; les miaulements les plus affreux qui nous aient écorché les oreilles aux Indes et à Java étaient harmonieux, comparés à ces litanies aigres et affectées, faites pour donner la chair de poule...

Le dîner fini, nous nous rendîmes au théâtre chinois voisin, grande salle disposée comme un café chantant d'Europe et bourrée de consommateurs et de fumeurs. Là, au beau milieu du parterre encombré, une nouvelle table réservée nous attendait, chargée d'amandes, de raisins, etc. Ne me demandez pas cependant de vous rendre compte de la pièce ; on eût dit une folle mascarade de "saltimbanques, habillés comme des diables, hurlant et se bataillant aux sons de grosses caisses et de tamtams infernaux. Pour tout fond de décor, il y avait un orchestre furibond et des tas d'enfants, courant selon leur bon plaisir de la scène au couloir enfumé où se grimaient les acteurs dans un pèle-mcle de costumes indescriptible. A un moment donné, nous cherchâmes nos amis chinois, mais ceux-ci, fortement ébranlés par une trop forte consommation de Champagne, s'étaient prudemment éclipsés. Leur eau-dc-vic de riz, le samehou, ne nous eût sans doute guère mieux réussi!

Sur le l'ci-Ho, :H juin.

Je clos cette épître à bord du Sin-Xan-Zing, petit steamer anglais sur lequel nous voguons depuis le 2 5, avec quatre autres passagers, tout ce que le bateau peut tenir. En remontant le golfe de Pe-Tchi-Li, il a fait très frais et les nuits ont été presque froides. Le 27, nous avons fait halte à Tchi-Fou, le Trouville de Shanghaï, où la femme de notre capitaine allait s'installer

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