DE TIEN-TSIN A PÉKIN
koulis, d échoppes volantes, de loueurs d'unes et de poneys, etc. La grande question était de nous décider pour l'un des trois moyens de transport mis à notre disposition, le bateau, le cheval ou la carriole. Les avis les plus divers nous étaient donnés à ce sujet, et, pour mettre le comble à notre indécision, trois amis qui nous avaient précédés par ici nous laissaient par lettres chacun une recommandation spéciale et différente sur l'excellence du moyen dont il avait essayé.
Qui ne sait encore ce que signifie d'aller de Tien-Tsin à Pékin admettra que les hésitations soient permises, car, pour accomplir un trajet relativement court (i 10 kilomètres), le voyage a une triste réputation. Si Ton prend des bateaux, il faut s'attendre à rester en route quatre ou cinq jours à la merci du vent ou du courant du Pci-Ho et à être aveuglé par la réverbération du soleil sur l'eau. Si l'on choisit le cheval, il faut accepter de rôtir aux trois quarts et, en plus, de manger beaucoup de poussière -, enfin, si l'on se décide pour la carriole, on jouit des deux agréments précités et d'un complément inévitable de contusions. En résumé, les bateaux sont les plus usités, parce que, malgré la lenteur de leur marche en aval, on peut encore s'y installer assez commodément. Les dames et, dans la saison d'été, presque tout le monde les adoptent généralement. Toutefois, comme notre bande grillait d'envie de franchir en seize heures une distance au sujet de laquelle de nombreux paris ont déjà été faits et gagnés, nous avons opté pour le cheval, en faisant organiser un relais à mi-chemin.
Le 29 juin, sept carrioles à deux mules, chargées chacune de bagages et des provisions ainsi que de la réserve de monnaies de cuivre nous devancent dès midi sous la surveillance de Will. Nous suivons nous-mêmes, peu avant le coucher du soleil,
1. Ce sont des rondelles serrées en rouleaux; il en faut 1:00 pour faire la valeur d'un dollar.
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montes sur sept poneys et accompagnés de Wrangel, cTun ma fou (palefrenier chinois) et d'un boy engagé à Tien-Tsin. Tout guillerets, nous cheminons au pas pendant trois quarts d'heure à travers d'interminables ruelles étroites, plus sales encore que celles de Canton, criblées de trous et d'ornières, bondées d'enfants nus, d'ânes et de mules. Puis nous entrons dans la campagne aride et uniforme; la lune se lève et nous trottons au milieu de tourbillons de poussière aveuglants, tantôt sur de mauvais chemins de traverse, tantôt sur des tronçons de route tout aussi impraticables. Déshabitués du cheval depuis plusieurs mois, au bout de cinq heures de pareil exercice nous sommes déjà éreintés. Nos gosiers sont desséchés, et certaines parties de nos personnes deviennent de plus en plus endolories. Avec peine nous arrivons au relais.
Ho-Chi-Wou ! tel est le nom de cet endroit de délivrance où nos montures, plus vaillantes que leurs cavaliers, nous déposent à trois heures du matin. Littéralement brisés de fatigue, nous nous affaissons sur des chaises bancales, devant le hangar d'une auberge infecte, au beau milieu de nos véhicules dételés et des mules qui errent à l'aventure. Torturés par la soif, nous nous jetons sur les bouteilles de notre panier, et nous ingurgitons une telle quantité de liquide, qu'elle nous eût paru effrayante en toute autre situation. Puis, vaincus par un irrésistible sommeil, nous nous endormons dans des réduits pareils à de sales prisons, étendus tout bottés sur des plates-formes de briques, transformées en couchettes au moyen de paquets de paille et de couvertures.
Deux d'entre nous avaient bien eu la prétention de continuer droit sur Pékin! Mais quand nous nous réveillons de notre sommeil de plomb, tourmentés par des nuées d'horribles mouches, le soleil est haut dans le ciel et notre arrivée dans la capitale retardée de vingt-quatre heures! Le tiffin nous rend des forces, et vers le soir nous nous remettons en route. Dans l'impossibilité
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absolue de remonter en selle, W... et moi, tout en sachant à quels instruments de torture nous nous vouons, nous partons en avant, assis sur une pile de sacs, chacun dans une des carrioles. Celles-ci ressemblent à des boîtes montées sur deux roues si hautes et si monstrueuses qu'on les prendrait pour des vestiges de l'époque mérovingienne. Vous jugerez, d'après la massive structure de ces roues, de la nature des chemins auxquels elles doivent résister; vous devinerez également ce que deviennent les membres moulus du voyageur appelé, à son tour, à résister aux soubresauts d'un véhicule aussi barbare ! Je crois vraiment qu'il n'existe pas de mot assez énergique pour définir nos agacements et nos tortures. Impitoyablement cahotés par d'incessantes secousses, nous sommes obligés de changer de position toutes les dix minutes; tantôt nous sommes au fond de la boîte, et à chaque tour de roue nos pauvres têtes attrapent des coups aux parois de bois ; tantôt nous nous asseyons sur l'un des brancards, les jambes croisées ou ballantes, côte à côte avec le mafou puant, et à deux doigts de l'animal de derrière, dont la queue vient à tout instant nous fouetter la figure. Pendant ce temps, la mule de devant, qui tire directement la voiture au moyen de deux cordes attachées en brancards, se livre à des sauts extravagants, monte sur les talus et broute des feuilles de maïs. A chaque nouveau cahot, une envie folle nous prend de massacrer mules et cochers!...
Ce n'est qu'après dix-huit heures de supplice que le i" juillet nous arrivons dans la matinée devant les murailles de Pékin. Par une large voûte taillée dans un mur énorme, surmonté d'un bâtiment à pignons retroussés, qui plane là-haut comme une caserne aérienne, nous pénétrons dans la ville chinoise proprement dite, en passant sur des dallages de pierres monstrueuses, cent fois plus redoutables encore que les sables défoncés de la route. Dorénavant ce sont des coups de massue qui nous
assaillent, et nous nous demandons si nous sortirons entiers d'une pareille épreuve.
Aux rues ainsi pavées et aux espaces déserts de la ville chinoise succède la ligne de hautes murailles de la ville tartare, imposante comme les enceintes de Ninive ou de Babylone. Nous franchissons une première voûte, puis une seconde plus sombre et plus immense, au milieu d'un encombrement indescriptible de chariots, de marchands et de piétons qui ne se rangent pas le moins du monde pour faciliter notre marche. Ensuite nous enfilons une rue où voltige une épaisse poussière noire. C'est là que se trouvent les légations et le petit Hôtel de France ; c'est là qu'enfin nous mettons pied à terre en poussant de profonds soupirs de soulagement....
Nous étions à ce moment d'une malpropreté telle, que jamais nous n'aurions osé nous présenter chez sir Robert H art avant transformation complète. Quand nous prîmes le chemin des Customs voisines, nous étions redevenus des personnages convenables, et sir Robert dut être tout surpris de nous voir en tenue aussi correcte, tout prêts à nous joindre à son tiffin de midi. Il nous reçut avec une bienveillance sans pareille, et nous assigna lui-même nos appartements respectifs, composés pour chacun de nous d'un petit salon, d'une chambre à coucher et d'un cabinet de toilette. C'est dire que grâce à ce bien-être ma* tériel nos courbatures se sont rapidement dissipées.
Mais nous jouissons surtout du commerce journalier que nous avons avec notre hôte, et de la faveur d'être reçus chez lui. Créé Knight par la Reine, sir Robert, qui approche de la cinquantaine, est de taille moyenne et assez chauve-, il porte toute sa barbe. Plus timide que froid, c'est un homme des plus attables et des plus intéressants. Sa conversation, toujours captivante dans l'intimité qu'il nous accorde, est très souvent amusante. Du
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reste vous pensez si, depuis trente ans qu'il vit en Chine, il connaît à fond les Chinois, leur pays et leur langue, qu'il parle mieux que personne. Sir Robert ne se donne de liberté qu'aux moments des repas et le matin de bonne heure pour jouer un peu de violoncelle, son instrument favori. Le reste du temps, il travaille constamment dans son cabinet particulier, où il reçoit à tour de rôle ses secrétaires et sous-secrétaires, dont les bureaux sont à deux pas. Avec une ardeur des plus opiniâtres, il dirige tous les détails de la colossale administration dont il est le chef absolu dans le sens le plus étendu du mot. De sa table, où afflue journellement par courrier spécial d: Tien-Tsin la correspondance des vingt-cinq ports ouverts au commerce avec l'étranger, il donne tous les ordres généraux, de même qu'il décide de l'avancement de son vaste personnel, recruté parmi toutes les nations de l'Europe. Comme Inspecteur Général, personnellement responsable, il prélève une somme annuelle de plusieurs millions pour les frais de son administration, qui est organisée et gouvernée selon son inspiration et ses vues, et il verse entre les mains du gouvernement chinois le rendement énorme qu'une direction européenne aussi intègre et consciencieuse peut seule lui assurer.
Dès notre arrivée, sir Robert poussa l'amabilité jusqu'à s'excuser de ne pouvoir s'occuper de nous autant qu'il le voudrait, nous priant de nous considérer chez lui comme at home, et nous annonçant que tous les jours un de ces Messieurs de la direction centrale nous accompagnerait pour nous faire visiter les curiosités de Pékin. Nous trouvant ici au moment le plus accablant de l'année, nous avons dû nous organiser de façon à sortir de bonne heure, afin d'être à l'abri de nos persiennes de dix heures du matin à quatre heures de l'après-midi. C'est ainsi
i. Pékin correspond comme climat à New-York; le frciil et les chaleurs y sont tous deux extrêmes, mais l'un et l'autre des plus secs et fort sains.
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que dès l'aube nous partons à cheval sur nos poneys de Tien- Tsin que nous avons gardés, en compagnie de M. Bredon, le beau-frère de sir Robert, ou de M. Piry, un compatriote aussi aimable qu'érudit.
Notre premier but a été la plate-forme des murs de la ville. Ici la surprise est vraiment grande, quand du haut de cette promenade de pierre on domine, non pas l'amas de toits grisâtres que Ton s'attend à voir, mais un immense parc vert dans lequel percent les faîtes vernissés de yamens seigneuriaux et les arêtes jaunes des palais impériaux. Au nord et au nord-ouest s étendent les montagnes au delà desquelles serpente la Grande Muraille.
Tel apparaît donc le Peiking actuel, de i 3oo ooo habitants, l'ancien Tchi dont l'origine remonte jusqu'en 1 121 avant J.-C. Détruit en 22 1 ; redevenu capitale des Tartares Kitan en o,36 après J.-C. ; capturé par Gengîs Khan en 121 5, puis délaissé par les empereurs indigènes qui succédèrent aux Mongols, il redevint sous Yung-Lo, troisième empereur de la dynastie des Ming, la résidence au fils du Ciel. En 1644, quand les Mandchous prirent la capitale, supplantant les Ming vaincus, la partie nord de la ville fut abandonnée à l'armée victorieuse, et devint ce qu'elle s'appelle encore à présent : la ville tartare, placée au-dessus de la ville dite chinoise, comme un carré sur un oblong. Les murailles de la première sont les plus fortes ; elles mesurent une hauteur de douze à quinze mètres sur une profondeur presque égale. Leurs portes ont des noms dans le genre de ceux-ci : Porte de la Victoire obtenue; Porte de la Paix et du Repos; Porte de la Juste Loi. Trois fois grande comme la ville chinoise, la ville tartare contient la ville impériale, qui ellemême renferme la ville interdite, c'est-à-dire l'enceinte des demeures souveraines.
Cependant, ces distinctions générales sont actuellement d'une
valeur purement nominale par rapport aux deux races d'autrefois, très séparées mais fondues maintenant dans un mélange presque complet. Pour le voyageur, tous les habitants de Pékin semblent faits sur le même moule. Seules les petites rues commerçantes de la ville chinoise représentent la Chine industrielle de Canton, à côté de la Chine aristocratique de la ville tartare, qui assista aux luttes des dynasties rivales, et qui à présent s'achemine de plus en plus vers la ruine et la décadence.
Ah ! décadence est bien le mot qu'il faut employer pour peindre l'impression produite sur celui qui parcourt dans tous les sens k les artères de Pékin. Nulle part, absolument nulle part il ne voit le moindre entretien, la moindre restauration, pas plus sur les bâtiments et dans les temples que sur les voies publiques, pires encore que les routes de la campagne, à cause du trafic constant qui les creuse et des ordures que les maisons y déversent. Les temples et les pagodes en particulier sont de véritables emblèmes de dévastation et de misère. I^ur architecture, belle sans doute en son jeune temps, mais à présent en ruine, provoque autant de pitié que d'ennui. Sous ces portiques retroussés, dans ces vastes salles, on voit la même pourriture rongeant partout les ornements de bois sculptés ; on trouve des peintures mornes et éteintes, des portes branlantes, des seuils défoncés envahis par les mauvaises herbes. Les toits de tuiles vernissées paraissent seuls avoir défié le temps et les mauvais traitements des hommes.
Partout on est livré à la cupidité des prêtres ou des gardiens, pour lesquels une grasse transaction est toujours une condition sine qua non. Par malheur ce tribut varie selon leur fantaisie, et, comme ils sont aussi rapaces que féroces, il faut bien passer sous leurs fourches caudines, à moins de renoncer d'emblée à la partie. On est même parfois tenté de le faire quand cette partie semble à moitié gagnée, car il ne s'agit pas alors de marchander avec un bonze isolé, mais avec six ou sept de ces affreux indi-
vidus qui vous arrêtent à chaque nouvelle porte et vous tirent par vos vêtements avec des gestes de désespérés. Encore faut-il accepter ces privautés sans se fâcher, sous peine de refaire en ces endroits solitaires l'expérience de certains Européens roués de coups par les bonzes et par la foule moqueuse faufilée dans les enceintes.
Bienheureux donc celui qui peut tout voir sans être trop pressuré ! Nous en savons quelque chose depuis notre visite au grand temple des Lamas, où habitent un millier de prêtres sous la direction d'un gagen ou « Bouddha vivant ». Nous avions déjà fait des présents à une demi-douzaine de ces prêtres et vu deux beaux lions de bronze ainsi qu'un superbe brûle-parfum, quand il fallut rebrousser chemin et renoncer à contempler l'attraction principale de l'endroit, une divinité monstre haute de vingt mètres. Malgré les offres les plus séduisantes il fut impossible de dénicher le personnage chargé de la garde de cette dernière porte.
L'expédition la plus curieuse de ce genre que nous ayons faite a été celle du Temple du Ciel. Or ce temple du Ciel, le sanctum sanctorum de la Chine, est pour cette raison l'endroit le plus inaccessible. Il est très rare de pouvoir y pénétrer pour de l'argent ; aussi prend-on généralement le parti de sauter par-dessus le mur d'enceinte. Cela se fait couramment, même par des dames, si elles sont entreprenantes.
Nous y allions avec les intentions les plus déterminées. Mais tout d'abord la chance ne nous favorisa pas. Au moment de déboucher devant la porte de la seconde enceinte, un chien donna l'éveil, et le gardien se barricada énergiquement. Force nous fut de recourir aux moyens belliqueux. A cet effet nous fîmes le tour de la muraille, dans l'espoir de trouver la brèche hospitalière; mais elle avait été fraîchement murée, et un arbre voisin, vieille connaissance de notre cicérone, était coupé. Il n'y avait
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aucune autre brèche dans le pourtour, que nous longeâmes pendant une demi-heure entière, au pas de nos chevaux.
Vous voyez quel petit monde forme à elle seule cette seconde enceinte, élevée dans un parc rempli de pins et d'arbres forestiers. Sous leurs ombrages paissent de grands taureaux noirs, réservés aux sacrifices de l'empereur. Enceinte et parc sont eux-mêmes enclavés dans la ville chinoise, comme un bois solitaire dans une cite poudreuse.
L'endroit est tellement calme que rien ne nous empêcha de prendre notre temps pour vaincre les scrupules des gardiens. Après de nombreuses ambassades du mafou, nous réussissions enfin à conclure un mémorable traité, d'après lequel nous nous engagions à payer la somme de dix dollars (cinquante francs), à la condition que dans cette somme seraient compris tous les cadeaux à la troupe des gardiens présents, ou embusqués derrière les portes qu'il nous restait à franchir. Cinquante francs! C'est un joli pourboire, mais le temple du Ciel le vaut bien. Tout le monde trouve que nous en sommes quittes à bon marché.
Le plan d'après lequel cet édifice fut construit est grandiose. A l'état primitif, tous les détails en étaient certainement magnifiques : le marbre blanc des marches et des terrasses, le bleu luisant des tuiles vernies, ainsi que les sculptures des bois naturels. Les deux principaux monuments sont l'autel couvert et l'autel découvert; la toiture du premier est supportée par des corps d'arbre de quinze mètres de haut, mâts superbes, droits comme des I gigantesques. Le second est une terrasse ronde soutenue par des escaliers aux balustrades de marbre. De tous côtés sont répandus à profusion des arbres en grosses touffes; en présence de la solitude du lieu, on devine la majesté des cérémonies qui s'y sont déroulées.
C'est ici que l'empereur doit se rendre à deux époques de l'année, au solstice d'hiver et au solstice d'été, afin de demander
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au Ciel une bénédiction pour tout l'empire et une récolte prospère. Il rend alors hommage au « Maître Suprême » d'après les rites du culte qui perpétue l'antique adoration monothéiste qui dominait en Chine avant le rationalisme de Confucius et les pratiques superstitieuses et polythéistes du bouddhisme. Cette simple conception religieuse a subsisté sans variation jusqu'à nos jours. Dans le temple qui la consacre, aucune idole n'a trouvé place, et les holocaustes de taureaux entiers y rappellent encore les anciennes traditions des religions occidentales, entre autres celles des Grecs et des Hébreux.
J'emprunte à une fort intéressante brochure anglaise les détails suivants sur les cérémonies : « Le 1 1 décembre, l'empereur vient au temple dans un palanquin de soie jaune porté par trente-deux hommes. Après avoir offert de l'encens au Ciel et à ses ancêtres, il se rend au Palais de l'Abstinence, où il se prive d'aliments et de sommeil jusqu'au lendemain matin. Sept quans d'heure avant le lever du soleil, il revêt les robes sacerdotales et s'avance vers le grand autel, sur lequel a été dressée une tente. Au moment où il s'agenouille, le feu du sacrifice est allumé et la musique résonne. Après différentes génuflexions, faites pour brûler de l'encens, offrir des présents et écouter une prière lue à haute voix par un officier, il reçoit enfin la coupe de bonheur et la chair de félicité.
A cet instant, pour ce souverain absolu, il n'existe dans l'univers que le Ciel et la Chine \ et lui, le fils du Ciel, a bien la conviction d'être le seul trait d'union entre les deux. Il en est aussi persuadé que son peuple, qui pourtant ne l'a jamais aperçu et ne le verra jamais. Quand, à l'aurore, il retourne à la ville interdite, les rues sont déblayées et désertes. Malheur à quiconque oserait lever les yeux sur l'empereur demi-dieu qui passe!....
11 ne faut pas croire cependant que ce sanctuaire par excellence ait le privilège d'être entretenu avec plus de soin que les
autres. La ruine règne ici comme partout ailleurs. Peut-être fautil en chercher le motif dans le fait que depuis longtemps aucun sacrifice n'a été consommé dans ces lieux. L'empereur actuel, le neuvième de la dynastie desTa-Tsing (pureté sublime), a succédé en 1875 à Toung-Chi, décédé assez subitement à dix-huit ans, sans laisser d'héritier et sans avoir désigné de successeur. A ce moment et à la suite d'intrigues de palais, l'impératricc-mèrc, régente pendant le règne de Toung-Chi, adopta le tout jeune enfant de son beau-frère, le prince Tchoun {un des neuf fils de l'empereur Tao-Kouang) et inaugura une nouvelle régence, dont le prince Koung (autre beau-frère de la souveraine) est l'intime et puissant conseiller. Cette histoire de succession, assez embrouillée, a été rendue lugubre par la mort de la jeune veuve de Toung-Chi, qui périt presque aussitôt, de chagrin, ont dit les uns; par raison politique, ont prétendu tout bas ceux qui croyaient à sa prochaine maternité. Mystère insondable comme tous ceux tramés derrière les hauts murs de la ville interdite!...
Cette ville secrète, appelée King-Tching, prohibée même aux ambassadeurs et à sir Robert Hart, nous ne la voyons qu'en longeant les fossés qui l'entourent et qui sont couverts d'une luxuriante végétation de lotus aux fleurs roses, s'épanouissant au-dessus de leurs feuilles claires. Un grand lac occupe un de ses côtés et se prolonge même au delà. Un large pont de marbre en ruines le traverse, et conduit à un parc ainsi qu'à la « Montagne de Charbon », colline artificielle couverte de pagodes et de pavillons. Créée il y a plusieurs siècles, elle passe pour être un amoncellement de combustible destiné à servir en cas de siège.
Telle est sa légende; mais l'histoire raconte que Tsoung- Ching, le dernier empereur Ming, s'y pendit à l'approche des hordes mandchoues qui envahirent sa capitale. Tout près de là se trouve un pavillon devenu célèbre par l'audience unique accordée par un Fils du Ciel aux représentants des puissances
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étrangères. Le souverain était Toung-Chi, et 1 entrevue eut lieu en i873.
La viilc dite impériale qui enclave la ville interdite est accessible à tout le monde, mais elle n'est guère plus soignée que le reste de ce Pékin malpropre. On y trouve un peu moins de boutiques et de marchés publics, et par contre de larges voies majestueusement tracées et de vastes enclos qui cachent des arbres et des toits recourbés. Mais ces voies sont aussi mauvaises que toutes les autres, et il serait impossible d'y circuler autrement qu'à cheval. De chaque côté, des boutiques semblables à des tréteaux de foire étalent des échafaudages de perches, où pendent des écritcaux et des enseignes; sur les bas-côtés comme sur le milieu de la chaussée se meut la foule, stationnant principalement devant les échoppes volantes. Ici ce sont des barbiers installés en plein vent; là, des stations de carrioles et de mules. Au milieu de la rue défilent des cortèges de mandarins en litières, suivis et précédés de gardes à cheval à plumet rouge'; des enfants nus passent à côté de porcs qui grognent et dont les brusques évolutions arrêtent à chaque instant voitures et cavaliers.
Dans notre rue, dite de la douane, nous contemplons du reste journellement la quintessence des horreurs de la capitale. Ici, sur une longueur de quatre à cinq cents mètres, depuis le coin de l'ambassade de France jusqu'au seuil de la maison de sir Robert Hart, ce ne sont que restaurants misérables, où graillonnent continuellement des fritures, où pendent des quartiers de graisse blanchâtre, dévorés par les mouches au-dessus de la tête de koulis grossiers, qui sirotent leur thé. Des brancards de chariots barrent le chemin, à côté de bêtes vicieuses qui ne demandent qu'à ruer sur les passants. Sur les seuils de briques des maisons apparaît tantôt quelque femme, bizarrement ornée de
i. On voit ces cortèges sortir de la ville interdite des cinq heures du matin, alors que les audiences impériales ont déjà eu lieu.
cette queue raide qui.se projette à vingt-cinq ou trente centimètres au delà de sa nuque; tantôt, le squelette d'un vieillard usé par l'opium, à la poitrine rentrée, aux côtes saillantes et aux jambes grêles comme des bâtons, étendu alourdi sur un grabat ou rêvant au bord du chemin.
Ajoutez à ce tableau une marmaille dégoûtante, comme passée au charbon à force de s'être roulée à terre ; des chiens endormis au milieu de la voie et des cochons vautrés dans des mares stagnantes; puis, voltigeant partout, des tourbillons de poussière noirâtre : et vous pourrez avoir une idée de ce qu'est en particulier ce bout de Pékin, et de ce que peut être en général la capitale du Céleste-Empire.
Quand on songe que ni un ministre quelconque, ni un inspecteur général des douanes impériales, ne sauraient parvenir à changer un iota à un pareil état de choses, même devant leurs demeures personnelles, on comprend quel chemin incommensurable il reste à parcourir aux Chinois pour triompher de leurs routines et de leurs préjugés.
l>.*in, i3 juillet.
Rentré d'une expédition de cinq jours que nous venons de
faire à la Grande Muraille, aux tombeaux des Ming et aux ruines
du Palais d'été, j'en parlerai en détail, parce que cette excursion
ne compte pas encore parmi celles qu'entreprennent tous les
globe trotters. Ce n'est pas qu'elle soit périlleuse le moins du
monde ou même difficile : mais il faut venir à Pékin pour la
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faire, et Pékin est un peu hors de l'itinéraire vulgaire. Les résidents de Shanghaï eux-mêmes trouvent fort ennuyeux de s'y rendre; et sur cent d'entre eux on en compterait à peine un seul qui, au cours d'un séjour prolongé en Chine, se soit donné la peine de remonter le golfe de Pc-Tchi-Li et de traverser la mer Jaune.
Notre itinéraire était fixé exactement d'après les indications de sir Robert. Pour l'accomplir, nous avions engagé comme guide, destiné à nous protéger contre les arrogances indigènes, un Chinois chrétien du nom de Barthélémy. Il a été sur le point de devenir missionnaire, et parle un langage que je qualifierais volontiers de pidgin français. A lui était confiée la direction de notre personnel, composé de Will, du boy chinois (remplissant les fonctions de cuisinier) et de deux mafous. Il avait de plus la conduite de cinq poneys et des quatre carrioles, bourrées de matelas, d'oreillers, de 60 kilos de glace et de provisions de toutes sortes.
Qu'il me soit permis d'en dresser rapidement la liste ; elle a été composée par le propriétaire de l'hôtel de France, un compatriote échoué à Pékin, qui tient un store auquel puisent tous les résidents. Nous emportions donc : 4 poulets rôtis, un jambon, 10 conserves de potage et d'extrait de Licbig, 24 boîtes de bceuf à la mode, de veau aux petits pois, de ragoût de mouton, de perdreaux et de foies gras; 6 boîtes de sardines, d'escargots bordelaise et de caviar russe; 10 boîtes de haricots verts et de beurre, 8 de chocolat au lait; des biscuits et des confitures; du sucre, du thé, du café moulu; 2 livres de fromage, 10 de pommes de terre et 1 5 de pain; puis 18 bouteilles de bordeaux, 8 de vin du Rhin, 6 de Champagne, 2 de cognac, 24 de soda et d'apollinaris. Enfin nous avions comme matériel : des bougies, des allumettes, des serviettes, des assiettes, des verres, des plats, des couverts, des casseroles, un fourneau et de la literie ! ! ! Ouf! quelle nomenclature! et quel déménagement pour cinq jours de voyage! Vous
LA (îRANI)K Ml1 RAILLE. 227
pouvez deviner d'après cela ce que sont les hôtelleries indigènes, et voir en même temps de quelle manière on supplée à tout ce qui leur manque !
Nous partîmes le 7 au matin pour Nan-Kaou, village situé, à six heures de cheval, à l'entrée de la passe de même nom. Pour ce trajet, il est d'usage de s'arrêter à Sha-Ho, bourg où l'on déjeune et où Ton se repose dans une cour d'auberge semblable à celle de Ho-Chi-Wou. Jusque-là le pays est aussi laid que du • côté de Tien-Tsin ; mais au delà il devient plus cultivé : de nombreux villages se détachent au milieu de champs verts et de frais bosquets; les maisons ressemblent de loin à nos fermes de Champagne. Les approches de Nan-Kaou redeviennent plus arides et le village lui-même est perché sur une eminence rocheuse.
De Nan-Kaou à la Grande Muraille, aller et retour, il faut une journée entière. L'excursion est très fatigante parce qu'on la fait à dos d'ânes et au pas, tant la route est pierreuse. Quatre heures d'âne pour aller et quatre pour revenir, cela compte! Quand je dis ânes, je devrais dire ânons, car ce sont de petites bêtes qui portent sur le dos un sac très dur en guise de selle, et dans la bouche un bout de corde au lieu de bride ; les semblants d'étriers passent par-dessus le sac, mais n'y sont pas fixés, de sorte que si le cavalier a le malheur de s'appuyer plus d'un côté que de l'autre, il met tout de suite pied à terre et roule sous le ventre de sa monture. Le chemin est tellement mauvais qu'il n'y a pas avantage à marcher, car on se couperait les pieds sur les cailloux. On se demande comment résistent ceux des petits gamins amers qui suivent en criant: Ta-ta-ta-ta! Ils marchent cependant nu-pieds!...
La passe est une vallée très encaissée dans laquelle serpente un lit de torrent, presque à sec à cette époque de l'année, mais fort périlleux au moment des pluies, qui noient quelquefois des