LES PALAIS 1)T:TL
des mains habiles et incendie par les descendants mêmes de ceux qui l'ont créé. Ces palais furent bâtis sous l'empereur Kien-Loung (contemporain de Louis XV), à l'époque où les Jésuites étaient omnipotents à la cour de Pékin, et si près de christianiser entièrement la Chine, sans les intrigues romaines qui les perdirent. Leurs plans et leurs dessins ont créé dans ce coin de l' Extrême-Orient un ensemble de jardins, de labyrinthes, de cascades, de pavillons et de châteaux dont l'aspect a été à la fois magnifique et charmant. Ce fut Versailles et Trianon, avec cette différence que les pierres de taille et les briques y étaient remplacées par des faïences fouillées en festons, en rinceaux et en guirlandes, qui tranchaient en reliefs tendres, colorés de jaune, de bleu, de rose, sur les parois sculptées de marbres brillants.
Maintenant tout gît pêle-mêle autour de quelques pans de murs restés debout, qui encadrent portes et fenêtres, perrons et balustres. On foule aux pieds des colonnes de marbre cassées, des morceaux de faïences délicates envahis par les herbes et les ronces, sous lesquelles restent peut-être encore enfouies bien des richesses à jamais cachées !
Au milieu de ce chaos artistique, qui perpétue le souvenir de la domination européenne dans un empire redevenu plus asiatique et plus exclusif que jamais, le gouvernement n'a pas cherché et ne cherchera à rien sauver. Tout est abandonné et livré à la rapacité des gardiens, qui s'attaquent en première ligne aux beaux arbres du domaine, déjà réduits à un nombre des plus restreints. De tous côtés on aperçoit des chantiers de sciage et de débit, établis sur le bord des pièces d'eau et sur les vallonnements dégarnis, tristes et boueux comme des champs d'exploitation....
Grâce à Barthélémy, qui a déjà souvent distribué des cadeaux à cet endroit, nous avons pu pénétrer et circuler sans ennuis
a.V> LES PALAIS [VETE.
dans Yuen-Ming-Yucn. Nous devons nous en féliciter, car la place, absolument interdite depuis 1874, est férocement gardée. On n'y entre et Ton n'en sort que par des trous percés au bas des murs, trous certainement pratiqués par les gardiens pour leur usage personnel.
On nous dit que cet exemple de déprédation est en petit l'image de tout ce qui se passe dans les administrations du Céleste- Empire. Juge/ sans plus de commentaires!...
Le 1 1 juillet, nous devions nous rendre à quelques lieues de Haï-Tien, dans le grand parc de chasse impérial de Hsiang- Shan, et voir dans les montagnes deux temples curieux, Wo-Fo- Ssu, et Pi-Yun-Ssu; mais il plut tellement fort que les chemins eussent été impraticables. Nous rentrâmes donc directement à Pékin, en lançant nos poneys au grand trot sur la large chaussée impériale. En moins d'une heure, nous étions devant les portes de la ville, mouillés et crottés comme si nous avions fait un trajet de plusieurs jours! Mais aussi quelles éclaboussures quand les chevaux tapaient des pieds dans les interstices des dalles de pierre! Et sous les voûtes mêmes, dans les rues de la ville, quels courants de rivières boueuses, quels lacs d'eau noire, dans lesquels nos montures enfonçaient jusqu'aux genoux !
Entrés une première fois à Pékin dans des nuages de poussière, nous y arrivions maintenant sous un vrai déluge. Les rues étaient désertes, les boutiques fermées. Et cependant cela ne paraissait pas encore grand'chosc aux Pékinois. Ils sont habitués à pis que cela, puisque des gens se noient sous les portes mêmes de la ville, quand les torrents formés par les pluies sont si impétueux et les trous si profonds que des charrettes renversées avec leurs occupants ne peuvent être sorties de là. Les malheureux sont ainsi vite asphyxiés entre les étroites parois de leurs véhicules. On cite volontiers l'aventure arrivée à un membre
du corps diplomatique qui, tombe dans un de ces marécages improvisés, ne put se sauver qu'à la nage. Jolie ville que Pékin ! !
Pékin, 20 juillet.
Je ne mentionnerai pas toutes les curiosités de la capitale que nous avons vues depuis notre retour. Je citerai seulement: l'Observatoire et ses magnifiques instruments de bronze, dont les grands dragons ciselés sont d'un travail merveilleux; le Collège des examens, avec ses huit mille petites cases d'un mètre carré, où autant de candidats, venus de tous les points de la Chine pour briguer les distinctions littéraires, restent séquestrés trois jours et trois nuits; le temple de Houang-Ssu et son monument de marbre érigé par Kicn-Loung; la cathédrale des Missions françaises, le Pcï-Tang, où les Pères circulent en costumes chinois, etc.
Pour décrire tout cela en détail, je n'en finirais pas. Du reste, il est temps que je vous conduise un peu dans l'intérieur des retraites civilisées où l'on vient renaître après tant de spectacles par trop chinois!
Chez sir Robert, l'installation est simple mais très confortable. La maison, construite sur rez-de-chaussée en forme d'H, a été terminée il y a quelques années. Elle est éclairée au gaz, grâce à une usine spécialement bâtie pour les douanes, et dont la création faillit causer une émeute. Quand la grande chemi-
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née commença à fonctionner, le bruit courut parmi la population que cet instrument inconnu était destiné à « rôtir » les enfants!... La vie est fort calme aux douanes; dans le jardin le bruit de la rue parvient à peine, et pendant la nuit le silence est si complet que nous avons été quelquefois réveillés en sursaut par le petit battement des bois que frappent l'un contre l'autre les gardiens de ronde, personnages de fondation dans cette partie de l'Orient. Sir Robert quitte peu sa maison; quelquefois il fait à pied des visites, ou bien va converser avec le prince Koung au Tsoung-Li-Vamen, le ministère des affaires étrangères. Quand le soir il sort avec nous pour se rendre â quelque invitation, nous circulons en carrioles perfectionnées. Leur forme est pareille à celles que vous connaissez, mais elles sont rembourrées de coussins de soie et traînées par des mules au pas. Malgré l'absence de ladv Hart il a conservé ses garden parties hebdomadaires du mercredi. Le « Tout Pékin » européen sy donne rendez-vous : légations et personnel, secrétaires des douanes, professeurs universitaires, missionnaires, médecins étudiants des ambassades d'Angleterre et de Russie.
La colonie actuelle se chiffre à une centaine de personnes, témoin le bal costume donné par lady Hart l'hiver dernier, et auquel soixante-dix personnes soupèrent assises. Mais à cette époque-ci de Tannée le cercle est bien rétréci. Beaucoup de familles s'installent sur les collines dans des temples loués aux bonzes. Tous les ministres, sauf le nôtre, ont une résidence fixe de ce genre.
Malgré les défections qui jettent en ce moment une ombre sur les relations habituelles, nous sommes en rapport? suivis avec le cercle diplomatique, grâce à l'accueil charmant que nous ont fait M. et Mme Bourée. Il ne se passe plus maintenant de jour que nous n'allions à la légation française.
La légation est située, ainsi que je l'ai déjà dit, à cinq minutes
de l'habitation de sir Robert. Cest un ancien fou, c'est-à-dire le palais d'un prince du sang. Tous les bâtiments y sont donc de style chinois, en particulier le grand vestibule ouvert, à grosses colonnes rouges et à panneaux barioles de bleu et de vert. Ce vestibule sépare deux cours plantées d'arbustes, mais qui manquent de gaieté, à cause de leurs murs grisâtres. A droite et à gauche de la première se trouvent les habitations du chancelier et de l'interprète. Autour de la seconde sont les appartements du ministre. Le secrétaire, le vicomte de Semallé, habite une petite maison séparée, placée dans la partie gauche du grand jardin, monastique comme tous ces jardins de fous chinois.
Avant l'arrivée de M. Bourée, la légation était dans un fort piteux état. Depuis lors, tout a été remanié sous l'ingénieuse initiative du ministre. Ayant eu le courage d'emporter à pareille distance, et malgré les risques de transport, ses meilleurs tableaux et ses plus jolis objets d'art; collectionnant ici à bonne source une foule de bibelots précieux et d'étoffes rares, M. Bourée a créé dans ce yamen délaissé une suite de pièces d'un style aussi clégant que moderne. Quand on se trouve dans ce beau salon aux tentures sombres et aux lambris brun et or, où des étagères chargées de porcelaines de valeur sont accrochées au-dessous de toiles de maîtres, et quand, appuyé sur les coussins d'une ottomane couverte de broderies anciennes, on est sous le charme de la conversation vive et spirituelle de Mme Bourée, on oublie Pékin, ses rues ignobles, ses horreurs publiques, et on se croit dans quelque charmant salon parisien.
Que d'agréables moments nous avons déjà passés là, le soir surtout, pendant les réceptions régulières qui sont les rendezvous préférés de tous! Plusieurs fois aussi nous avons dîné chez le ministre, conviés en particulier au grand dîner officiel de vingt-quatre couverts donné le 14 juillet, anniversaire de la fetc nationale; dîner exquis, supérieurement combiné par le chel
chinois de la légation *. Étaient présents trois ambassadeurs et sir Robert Hart, ainsi que les résidents français de Pékin. Sir Thomas Wade, en sa qualité de doyen du corps diplomatique, porta en anglais un toast au président de la République et à la prospérité de la France. Hommes et femmes étaient debout pendant cet instant solennel. M. Bourée répondit en français, remerciant en son nom et au nom de tous les Français présents, et proposa la santé de Sa Majesté la Reine, ainsi que des souverains amis ou alliés de la République Française.
Bon nombre de personnes vinrent à la soirée qui suivit. On illumina le jardin et l'on tira un brillant feu d'artifice, que dérangea bien un peu le temps pluvieux. Puis, au son d'un piano, on dansa sous les colonnes du grand vestibule brillamment éclairé. Les organisateurs chinois révélèrent ce soir-là leur infirmité nationale : avec un ensemble parfait ils avaient mis sur tous les transparents les lettres L. F. au lieu de R. F. On en a bien ri !
De tous les aimables habitants de la légation, nous voyons le plus M. de Semallé, que passionnent ici le bibelot et la photographie, deux sujets sur lesquels nous avons pu vite nous entendre. Depuis son arrivée il a déjà réuni une magnifique collection d'objets d'art, et il rapportera un jour en France les séries de clichés les plus complètes qui aient été jamais faites à Pékin, soit de ses monuments, soit de ses environs. Guidés par son expérience, nous nous sommes lancés ici dans des achats considérables, et plusieurs fois tous les jours nous allons chez lui pour d'interminables rendez-vous avec des marchands de toutes sortes. Ceux-ci envahissent les abords de la maison par escouades de vingt, trente ou quarante, attendant là des journées entières, et souvent ne nous vendant rien du tout. Notre ami met une com-
i. Les Chinois ont un talent extraordinaire pour faire la cuisine européenne.
PÉKIN. :4i
plaisance inouïe à conclure pour nous les marches les plus compliqués. Aussi emporterons-nous des pièces exceptionnelles : fourrures précieuses, bronzes et cloisonnés anciens, porcelaines des bonnes époques, soieries de provenance impériale, etc., bien des choses, en un mot, qu'il n'est possible de voir et de se procurer qu'à Pékin même, où ne pénètrent pas encore trop de commerçants dévaliseurs qui gâtent les prix....
Stimulés par les satisfactions artistiques que nous trouvons ici et par les tendances spéciales qui régnent dans ce milieu choisi d'Européens, — unis bien plus qu'ailleurs par un besoin de rapprochement, dans un centre ennemi de leurs idées communes, — nous sommes enchantés d'un séjour qui s'écoule aussi agréablement. Dans deux jours cependant nous partirons....
Astor House llotel, Shaoghaï, 9 août.
Le 22 juillet nous avons fait nos adieux à tous nos amis de Pékin et à sir Robert Hart, notre bienveillant amphitryon, pour reprendre la route de Tien-Tsin, sous la conduite d'un guide anglais nommé Moore. Le « bon père » nous avait présenté un compte tellement farci du squee\e chinois, que les canes de la partie engagée avec lui s'en sont brouillées du coup.
Moore, pauvre diable qui végète à Pékin avec une épouse
chinoise et de nombreux enfants, n'avait pas été à Tien-Tsin
depuis dix ans! Il était donc on ne peut plus heureux de la
bonne fortune que nous lui offrions. Il nous précéda jusqu'à
Toung-Tchaou, ville située sur le Pei-Ho à i3 milles de Pékin,
2 p DE TIEN-TSIN A SHANGHAI.
nous attendant là avec quatre bateaux pour descendre la rivière. A peu près certains d'accomplir le trajet en quarante-huit heures, nous n'avions pas hésite à choisir ce moyen de transport.
Ce voyage, pour lequel il avait encore été nécessaire de prendre literie et provisions, marcha rapidement. Absence de vent contraire, haut niveau des eaux, entrain des bateliers qui travaillaient dur en perspective d'un • extra », tout nous favorisa. Deux par deux nous étions casés dans les deux premiers bateaux'; le troisième servait de salle à manger, et le dernier était réservé à la cuisine et à notre suite. Pendant la journée nous lisions et fumions, avançant peu à peu vers le but, au cours d'une existence de « farniente » très supportable. Partis un samedi soir de Toung-Tchaou, nous entrions à Tien-Tsin le lundi après-midi. Alors seulement nous avons pu nous rendre compte de l'immensité de cette ville de 900 000 âmes, en longeant pendant près de deux heures ses rivages populeux et encombrés d'embarcations. Plus nous avancions, plus la masse des bateaux devenait compacte ; finalement un étroit chenal nous permit seul de passer sur une largeur de deux ou trois sampans.
Le steamer pour Shanghaï ne partant que plusieurs jours après notre arrivée, force nous fut de prendre quartier au Globe Hotcl. Ce séjour imprévu devint fort agréable, grâce à nos relations fréquentes avec la petite colonie européenne. Au commissariat des douanes, comme aux consulats d'Allemagne, d'Angleterre et de France, on nous invita souvent. Nous avons circulé le moins possible dans les rues si peu tentantes de la ville indigène. De tous côtés cependant, nous étions poursuivis par la mélancolique silhouette de ce qui fut jadis la cathédrale française, carcasse béante rappelant une époque de haines et de
i. Ces bateaux, faits sur le modelé des sampans, sont divisés en trois compartiments; dans le réduit du milieu, qui peut se clore par des portes à vitres, le plancher surélevé sert de couche.