JAPON
Yokohama, a5 août.
Deux jours après notre départ de Shanghaï, et après une traversée assez désagréable (les bateaux de la Mitsu-Bishi sont à roues et tremblent continuellement), le Tokio-Maru fit escale à Nagasaki.
En touchant aux vertes rives de Y Empire du Soleil-Levant, nous eûmes comme premiers aperçus : une jolie baie bien fermée par des collines couvertes d'une fraîche végétation; de petites maisons de bois brunâtres à toits plats, et quelques bungalows blancs; sur l'eau, des barques indigènes conduites par de vigoureux rameurs vêtus comme l'Apollon du Belvédère, avec supplément d'un pagne autour des reins; à terre, des personnages moins classiques, mais pittoresquement drapés dans les plis amples de la houppelande nationale, le kimono.
Le steamer ne resta que quelques heures dans le port, et nous reprîmes bientôt la mer. Au soir nous étions de nouveau à proximité de terre, et nous voyions scintiller tout autour de nous des centaines de petites lumières qui donnaient l'illusion d'une grande ville illuminée. Ce n'étaient cependant que des canots de pêcheurs, posés sur la surface des vagues comme des lucioles et en aussi grand nombre, semblait-il, que les étoiles qui
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étincelaient au ciel. Tandis que nous les admirions sans réserve, notre capitaine, un prosaïque Américain, les déclarait fort troublesome parce qu'elles gênaient sa marche, et qu'il risquait de couper en plein dans leur masse mouvante.
Le lendemain, à la première heure, nous jetions l'ancre dans le détroit de Shimo-no-Séki, qui sépare la pointe nord de Kiu- Shiu de l'extrémité ouest de Ni-hon et livre entrée dans la célèbre mer intérieure, cet immense lac bleu parsemé d'îles pittoresques. Tout le monde était sur pied pour jouir du spectacle ravissant que donnait la perspective des hauteurs boisées de pins, caressées par les premiers rayons du soleil.
M. Inouyé, ministre des affaires étrangères, se joignit là au nombre des passagers. Il retournait à Tokio, après être venu â Shimo-no-Séki à l'occasion des événements de Corée : révolution, changement de souverain, massacre de Japonais établis là-bas, autant de faits graves qui posent l'éventualité d'une guerre, de l'armement du Japon, de l'intervention sourde de la Chine, etc. Comme une foule de Japonais accompagnaient le ministre au bateau, nous avons été témoins d'une série de politesses japonaises, les plus obséquieuses sans doute qui soient au monde.
Ce fut une étonnante succession de courbettes innombrables. Tous les Japonais se pliaient chacun à plusieurs reprises, courbant la tête jusqu'à terre, descendant et remontant leurs mains sur leurs genoux en sifflant d'une façon bizarre, et en prodiguant des sourires stéréotypés ! Obligés de rendre autant de salutations qu'on leur en offrait, le pauvre ministre et les personnes de sa suite ne cessaient de se courber et de se frotter les jambes. Ils paraissaient tous d'autant plus extraordinaires qu'ils étaient habillés à l'européenne, car le cérémonial asiatique ne cadre guère avec le veston gris, le faux-col pointu, le pince-nez et les lunettes. Nous nous sommes amusés surtout de l'air digne