‹ Souvenirs de notre tour du monde;Chapitre 44 sur 73 · KOBÉ · texte numérisé non relu

KOBÉ

du petit Inoùyé, bonhomme de sept ans, en complet bleu et coiffé d'une grande casquette blanche de forme militaire prussienne, qui lui tombait sur la nuque. Grave comme s'il eût été lui-même ministre, il répondait aux courbettes officielles sans même trahir la satisfaction qu'il devait en éprouver.

J'avoue que les salutations m'intéressaient uniquement; à défaut d'autre mérite, elles avaient du moins celui de la nouveauté. Mais le costume, notre vilain costume mal porté par des Orientaux au teint basané, aux traits étranges, quelle déception pour un amateur de couleur locale!

Le temps ne nous favorisa malheureusement pas à travers la mer intérieure; car, tandis que nous avancions sur une nappe d'eau bien lisse, en zigzag dans un dédale d'îlots, la pluie tombait fine et serrée, enveloppant de brume des rives abruptes, des hameaux de pêcheurs, des baies étroites qui disparaissaient subitement derrière quelque pointe rocheuse....

Le 1 5 août nous arrivions devant la concession étrangère de Kobé pour un arrêt de trente-six heures. Le seulement, appuyé à de hautes collines, rappelle assez certains endroits des bords du Rhin par ses villas et les pavillons qui flottent sur les mâts des divers consulats établis le long de son bund propret. Les rues sont larges et bien tenues, mais elles manquent tout à fait d'animation et contrastent fort avec les artères populeuses de Hiogo, la ville japonaise voisine. Nous les avons parcourues les unes et les autres, passant devant la poste, le télégraphe, la gare et autres installations nouvelles du Japon progressiste, qui rendent les services que les Chinois refusent encore systématiquement de reconnaître.

Au Japon le pays est partout sillonné de lignes télégraphiques, et plusieurs réseaux de chemins de fer fonctionnent déjà depuis quelques années, principalement entre Kobé et Kioto par

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Ozaka, et entre Yokohama et Tokio. En Chine, le gouvernement s'est empressé d'acheter, pour la détruire, la petite voie ferrée créée en 1876 entre Shanghaï et Wou-sung, et n'a pu se décider à autoriser l'établissement du fil qui relierait sa capitale au reste de l'univers. Quel volume d'antithèses ne pourrait-on pas écrire sur ces deux peuples voisins si différents!...

Aux environs immédiats de Kobé, une promenade charmante attire voyageurs et indigènes : ce sont les cascades de Nunobiki-no-Taki. On s'y fait traîner en jin riki-sha jusqu'à un endroit où la montée s'engage dans un ravin étroit, conduisant, entre de hautes parois de rocs entremêlés de broussailles et de pins, dans des renfoncements ombreux. Les cascades tombent en deux chutes*, la supérieure mesure une vingtaine de mètres. Toute la montée est jonchée de points de repos, de ponts, de cabanes rustiques où des servantes guettent le passant pour l'engager à s'arrêter et à se rafraîchir.

Quand nous approchâmes du sommet du dernier de ces petits débits de thé, appelés tcha-ya, deux donzelles vinrent de loin à notre rencontre. Faisant mille gestes, mille manières insinuantes et drôlettes, elles nous prirent même par la main, comme pour nous guider et nous souhaiter la bienvenue dans ce joli coin de leur pays. Elles nous firent asseoir sur des nattes, versèrent dans de petites tasses de porcelaine un thé peu coloré mais très parfumé, et nous comblèrent de soins et d'attentions, riant gaiement et montrant leurs jolies dents blanches. Ces filles du peuple, prévenantes sans affectation, gracieuses sans effort, nous parurent si gentilles qu'en les comparant avec les types de même classe de notre Europe nous dûmes bien reconnaître que la comparaison était entièrement à leur avantage.

Tout en sirotant notre breuvage désaltérant et en croquant des bonbons sucrés en compagnie de ces petites personnes amusantes, — les premières femmes qui nous servaient depuis dix

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mois passés dans diverses contrées d'Orient, — nous ne pouvions nous lasser d'admirer l'adorable paysage qui nous entourait. Rivages d'un vert tendre, nappe d'eau azurée dans laquelle se miraient de nombreuses voiles blanches, collines lointaines inondées de soleil, et tout près de nous des pins odorants qui formaient dômes au-dessus de nos têtes : tout cela composait un charmant panorama qui contrastait singulièrement avec les déserts de la Chine.

Nous rêvions là-haut, livres et albums en mains, quand arriva subitement une troupe de Japonaises en quête d'un bain froid. Rien de drôle comme leur installation sur les nattes de paille, l'arrangement des plateaux, le déballage de leurs pipettes, longues comme des porte-plumes terminés par des demi-dés à coudre. Après avoir quitté leurs costumes et revêtu de grands peignoirs clairs, elles se dénouèrent réciproquement leurs coiffures élaborées, en jonchant le sol de leurs épingles et de leurs faux crépons. On avait bien établi entre elles et nous un semblant de barrière au moyen d'un paravent ; mais ces demoiselles ne s'inquiétèrent pas autrement de notre voisinage, pas plus qu'elles ne s'effarouchèrent à la vue des Japonais en costume d'Adam qui allèrent prendre avec elles leurs ébats dans l'écume de la cascade.

Ne vous voilez pas la face comme d'austères Anglais qui se scandalisent dès qu'ils voient des gens assez bien élevés pour se passer des barrières que nos usages ont rendues nécersaires! Étonnez- vous plutôt avec nous du décorum qui présidait à cette réunion originale où hommes, femmes et enfants se divertissaient sans éclats de voix, comme sans plaisanterie malsonnante, en s'ébattant sous la douche bienfaisante ou en se livrant à des minuties de toilette dont nous ne revenions pas. Nous connaissions cependant la réputation de propreté des Japonais, les gens qui sont peut-être au monde les plus grands amis de l'eau.

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Quelle satisfaction j'aurais éprouvée à tenir en ce moment un Chinois par sa tresse et à le plonger dans les flots du Nunobiki-no-Taki!

J'allais oublier de mentionner que les baigneurs mâles étaient pour la plupart des coureurs, dont les jin-riki-sha stationnaient au bas des cascades, î^nsc-t-on que nos cochers de fiacre ou nos charretiers soient plus ou moins civilisés que ces pauvres koulis:...

Le 18, nous avons vu se terminer notre traversée en abordant à Yokohama. Grand nombre de voyageurs quittent généralement le bateau à Kobé, et se rendent de là par terre dans l'est ; ils prennent l'une des deux grandes voies connues entre toutes, le Tokaïdo et le Nakasendo, c'est-à-dire la route de la Mer de l'Est, et la route des Montagnes centrales, qui relient Kioto, l'ancienne capitale, à Tokio la nouvelle.

Notre intention est de parcourir ces deux routes en partant de Yokohama.

Nous sommes descendus au Grand-Hôtel, maison tenue par des Français, et placée sur le bund. Je m'empresse de rendre hommage à l'excellence de cet hôtel, le meilleur sans contredit de tous ceux qui existent en Orient. La cuisine, dirigée par des chefs français et indigènes en calotte traditionnelle, y est parfaite \ les repas sont prestement servis par des boys en vêtements serrés bleu foncé; enfin (chose qui prouve ici d emblée que le climat est tempéré), les salles, les chambres sont garnies de tapis, de rideaux, en un mot d'un mobilier européen soigné, que d'autres latitudes moins privilégiées ne respecteraient pas.

Yokohama, on le sait, est la grande porte d'entrée et de sortie du Japon, et le point central du mouvement commercial

i. T<«kï<> n'est autre que l'ancien Ycdo.

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